CHAPITRE IV
ÉVOLUTION POLITIQUE EXTÉRIEURE (suite)
Luttes de Tempire byzantin contre les peuples étranf^ers, de l'invasion arabe jusqu'au milieu du onzième siècle. — Invasion arabe. — Réorganisation militaire de l'empire byzantin. — Revancbe de Teropire byzantin. — Luttes contre l'Arménie.
— Luttes contre les Bulgares. — Les Serbes et les Croates.
— Luttes contre les Hongrois et contre les Russes. — Luttes contre les Sarrasins et les Allemands dans l'Italie du Sud.
Invasion arabe. — Dans la deuxième phase des luttes qu'eut à subir Tempire byzantin, celui-ci soutint Tassaut le plus terrible qu'il eût soutenu jusqu'alors : l'invasion arabe.
L'empire byzantin et la Perse, dont les frontières communes se trouvaient au nord du monde arabe, ne s'étaient jamais préoccupés de la puissance de celui-ci; avant le septième siècle, les Arabes, en effet, n'étaient pas parvenus à créer un organisme politique supérieur à la tribu, par suite des guerres continuelles que se faisaient les tribus. Aussi les deux grands États ariens n'avaient-ils considéré les Arabes que comme des pillards qu'ils employaient souvent comme auxiliaires dans les expéditions qu'ils dirigeaient l'un contre l'autre et n'avaient-ils organisé aucun système défensif contre
une invasion possible de leur voisin commun. Ne se rendant pas compte que les sociétés humaine» évoluent, ils ne s^étaient pas aperçus des profond» changements qui s'étaient opérés dans le monde arabe.
Étant composé de tribus sédentaires qui se livraient à Tagricullure et à Télevage du bétail et de tribus nomades qui servaient do trait d'union entre les tribus sédentaires ; étant situé entre les Indes et le monde méditerranéen, le monde arabe était parvenu bientôt à Tétat économique complexe et était devenu surtout commerçant.
Aussi les tribus arabes, bien que souvent ennemies entre elles, étaient-elles unies par de nombreux liens d'interdépendance et avaient-elles été amenées à créer un centre commercial.
Logiquement celui-ci devait se trouver à la fois à peu près au centre de l'Arabie et à égale distance du petit nombre de pays réellement riches de cette région, c'est-à-dire de l'Yémen, entrepôt des marchandises des Indes; de la Syrie, entrepôt des marchandises du monde méditerranéen, et de l'Abyssinie. La Mecque, qui remplissait ces conditions^ devint le centre commercial du peuple arabe.
Cette ville devint également un centre religieux. Les tribus, en venant à la Mecque pour faire leurs échanges commerciaux, y avaient apporté leurs dieux. La Mecque était ainsi devenue en quelque sorte le musée des dieux des tribus arabes, comme Rome l'avait été sous le Haut-Empire pour les dieux des peuple de l'empire romain. Arrivés au
même stade de réyolulion religieuse que Ta valent été les peuples de Tempire romain sous le Haut- Empire, les peuples arabes ne devaient pas tarder à. acquérir Tunité religieuse et à embrasser une religion monothéiste, comme l'avaient fait les peu^ pies de Tempire romain. L'idée monothéiste, chez les Arabes, était en outre suscitée par Timmensite et l'uniformité de l'espace qu'ils parcouraient constamment et par l'observation de la régularité des mouvements célestes, sur lesquels leur attention était naturellement et continuellement portée j^ar suite de leur vie nomade sous un ciel limpide.
La religion monothéiste que les Arabes adoptérent ne fut aucune des religions monothéistes qui s'étaient développées dans les pays avoisinanls. Au commencementdu septième siècle, bien que d'après la tradition arabe ce furent Abraham et Israël qui insérèrent dans le mur de la Kaaba la pierre sacrée qu'ils avaient reçue de l'ange Gabriel, bien que d'autres croyances religieuses rattachassent les Arabes à l'histoire du peuple juif, bien que des Juifs persécutés par les empereurs d'Orient se fussent infiltres par le nord dans les déserts de l'Arabie, le judaïsme n'avait pas entamé le monde arabe. Bien que dans la péninsule arabique, des chrétiens eussent pénétré : au nord, des Nestoriens chassés par les empereurs d'Orient ; au sud, des Jacobites : les Abyssins, maîtres de l'Yémen au sixième siècle, le christianisme n'avait pas fait de prosélytes chez les Arabes. Bien que la Perse, succédant en 575 à
r Abyssînie dans la possession de T Yémen, eût encore sous sa souveraineté celte province au commencement du septième siècle, la doctrine de Zoroastre ne se répandit pas non plus parmi les Arabes.
La religion monothéiste qu'adoptèrent les Arabes naquit et se développa dans leur centre religieux : à la Mecque ; elle fut essentiellement nationale et non d'importation étrangère. Ce fut un Arabe, Mahomet, qui fut le fondateur de celte religion.
Pour répandre sa doctrine monothéiste, Mahomet chercha à s'appuyer tout d'abord sur les Chrétiens et les Juifs ; mais comme il ne trouva pas chez eux l'aide sur laquelle il comptait, il ne tarda pas à rompre avec eux. Il conserva cependant à la religion qu'il fonda les bases fondamentales du christianisme; il le démocratisa encore plus que ne l'avait fait Jésus-Christ, qui avait employé souvent des formules ésotériques; il lui imprima une forme sémitique et non arienne et le ramena enfin au monothéisme pur(l). Afin d'empêcher la formation d'un clergé puissant qui aurait donné à sa religion un caractère aristocratique, comme cela avait eu lieu pour la religion chrétienne byzantine, il réduisit le culte de sa religion à sa plus simple expression, l'appropriant ainsi aux habitudes nomades des Arabes.
Faisant dans la morale de sa religion une larijc part à la charité, à l'aumône, Mahomet réprouva tout d'abord l'emploi de la violence ; mais comme
(1) Voir t. I, I.II, chap. i.
îl s'adressait à des peuples belliqueux et pillards, Mahomet ne pouvait prouver à ceux-ci le caractère divin de sa mission qu'en remportant des succès militaires. De plus, le monde méditerranéen, qui avait déjà adopté une religion monothéiste, ne pouvait pas être converti pacifiquement au mahométisme; lors de sa naissance, celui-ci ne se trouvait pas dans des conditions aussi favorables que le christianisme qui, au moment où il fut fondé, trouva devant lui le monde méditerranéen réuni sous une même autorité et ne possédant pas déjà une religion monothéiste. Pour ces différentes raisons, Mahomet fut amené à admettre la force comme moyen de propagation religieuse et à introduire dans sa religion le dogme de la prédestination.
Ce dogme, en vertu duquel Theure de la mort était marquée par Dieu, incita le Mahométan à préférer la mort sur le champ de bataille, mort qui lui ouvrait les portes du paradis. Ce dogme par suite fit un soldat de premier ordre de l'Arabe, qui possédait déjà d'excellentes qualités militaires : la sobriété, la patience, le courage, l'esprit de vengeance et de rapine et le dévouement à sa tribu.
Lorsque le peuple arabe, uni par une même croyance religieuse, s'élança hors de l'Arabie, ses deux voisins, l'empire byzantin et la Perse, étaient épuisés par une guerre acharnée et longue qu'ils^ venaient de se faire. Dans l'empire byzantin le système, de places fortes de l'Euphrate ne couvrait indirectement la Syrie que contre une attaque
venant de Perse et non contre une attaque venant d'Arabie . En Syrie et en Egypte certaines vill es avaient été entourées de murs, mais elles ne faisaient pas partie d'un système défensif d'ensemble. Dans la Perse, le système fortifié établi près de Gtésîpbon, contre l'empire byzantin, pouvait être tourné facilement par une invasion venant d'Arabie. La Perse fut plus facilement vaincue par les Arabes que l'empire byzantin ; elle tomba en entier entre leurs mains, tandis que l'empire byzantin ne fut qu'entamé par eux.
En Perse, lors des invasions des Arabes, le développement des deux puissances sociales, la caste sacerdotale et la noblesse, conduisait au démembrement de la souveraineté ; les rois, bien que certains d'entre eux avaient été très puissants, n'avaient pu fonder d'une manière durable la monarchie absolue ; au moment où les Arabes assaillirent cet État, l'anarchie politique la plus grande y régnait ; en trois ou quatre ans six usurpateurs étaient montés successivement sur le trône, depuis la mort de Ghosroès. Les Perses, bien qu'ayant adopté une religion monothéiste dans son principe, celle de Zoroastre, étaient en réalité polythéistes par suite des transformations qu'ils avaient fait subir à cette doctrine; aussi furent-ils accessibles à la religion monothéiste de Mahomet (1). Le plateau de la Perse ressemblant au plateau de l'Arabie, les Arabes
(i) C*est aussi pour ceUe raison que les Nestoriens parent faire des prosélytes en Perse, lorsqu*iU se réfu|pèrent dans cet Eut. ,
e^y répandirent facilement après qu'ils eurent pris pied dessus.
Dans Fempire byzantin, les deux puissances sooiales, rÉglise et la noblesse provinciale, n'étaient pas encore assez développées pour amener le démembrement de la souveraineté ; mais Tinslabilité an pouvoir impérial était pour cet empire une grande cause de faiblesse.
Chrétiens, par suite monothéistes, les Byzantins ne pouvaient adopter le mahométisme, autre religion monothéiste; aussi la lutte entre Byzantins et Arabes prit-elle un caractère religieux et fut-elle particulièrement acharnée, et en quelque sorte indéfinie, interrompue non par des traites de paix, mais par des trêves (1).
L'empire byzantin comprenait des peuples de race sémitique, par suite de race diCFérente de celle des Grecs et de même race que celle des Arabes : c;'étaient les Syriens et les Égyptiens. Ceux-ci, qui avaient toujours supporté difficilement la domination grecque, s'étaient de plus en plus éloignés de Byzance, par suite des persécutions religieuses dont ils avaient été l'objet; aussi les Arabes furentils bien accueillis par les Jacobites, les Nestoriens, les Juifs de Syrie et d'Egypte etne rencontrèrent-ils d'opposition dans la conquête de ces deux provinces que devant les villes habitées par des Grecs. Tandis que dans l'empire byzantin l'Asie Mineure
(1) Lors des croisades, Tempire byzaatia soutint encore ses anciens droits sur la Syrie et sur TÉgypte.
présenlait un caractère diCFérent de celui de TArabie, la Syrie, TÉgypte et l'Afrique byzantine présentaient le mémo caractère ; aussi les Arabes se répandirent-ils de préférence dans ces provinces plutôt que dans TAsie Mineure.
Les Arabes enlevèrent tout d'abord à l'empire byzantin la Syrie, l'Egypte, l'Afrique byzantine, et en Asie Mineure la Cilicie. Vainqueurs des Grecs en bataille rangée (1), ils ne furent retardés dans leurs conquêtes que par les places fortes (2); habitués en Arabie à lutter en rase campagne, ils ignoraient la manière de conduire un siège.
La possession de la Cilicie et de la Phénicie pouvait avoir des conséquences très funestes pour l'empire byzantin. Elle permettait aux Arabes, dont les aptitudes à la navigation s'étaient développées dans la mer Rouge et l'océan Indien, de construire une flotte. Les Arabes pouvaient anéantir la marine grecque, ce qui était indispensable pour que l'empire byzantin succombât complètement (3). La possession de la Cilicie pour les Arabes, en mettant entre leurs mains les passages de Taurus, leur permettait en outre de tenir TAsie Mineure (4) et d'y répandre la guerre (5).
Les Arabes construisirent une flotte qui menaça
(1) La bataille d*Aïznadin et celle de l'Yermouk.
(2) C*e8t ainsi qu'ea Egypte Babylone leur résista sept moi:» et Alexandrie qu.itorze mois.
(3) Voir t. I, 1. I, chap. m.
(4) Voir t. II, chap. m, pa{;e 116.
> (5) Voir les conséquences de Tinvasion arabe au point de vue économique, t. I, 1. I. chap. m.
la puissance maritime des Byzantins (1); à deux reprises diCFérentes, ils mirent le siège devant Censtantinople, mais ils échouèrent dans leurs attaques, bien qu'ils prétendissent que Mahomet aurait dit que la première armée qui assiégerait la ville des Césars obtiendrait le pardon de ses péchés (2).
De même que les liens commerciaux entre les Arabes et la création d'un centre commercial chez eux amenèrent l'unité religieuse, de même l'unité religieuse amena l'unité politique; celle-ci fut cimentée dans les guerres faites par les Arabes pour propager leur nouvelle religion. L'organisme administratif de l'empire arabe fut calqué sur celui de l'empire byzantin.
Gomme l'empire byzantin, l'empire arabe fut divisé en provinces (3); à la tête de chacune d'entre
(i) Lorgque les Arabes eurent conquis la Syrie, iU équipèrent une flotte de dix-sept cents barques, qui fit fuir les (lottes grecques jusqu'à l'HelIespont, pillant Chypre, Rhodes et les Cyclades.
(2) Après le premier siège (668-675), les Arabes repoussés durent se contenter de piller les côtes d'Europe et d'Asie le long de la Propontide.
Lors du second siège (716-718), des navires arabes arrivèrent devant Constantinople, venant d'Egypte et de Syrie, tandis qu'une armée de cent vingt mille hommes, après avoir pris Tyane, Armorium et Pergame, vint camper devant la capitale. Les Arabes furent repoussés principalement grâce à l'appui d'une armée de Bulgares que l'empereur Léon se procura. Lorsqu'ils battirent en retraite, leur armée fut battue en Bithynie ; quant à leur flotte, cinq galères arrivèrent seulement à Alexandrie.
(3) C'est ainsi que le khalifat de Bagdad aux huitième et neuvième siècles comptait vingt-huit provinces.