‹ L'empire byzantinChapitre 16 sur 22 · TR · texte numérisé non relu

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dirent leur royaume, ils taillèrent dans leurs nouvelles conquêtes des Trpovojxta (bénéfices), pour les hauts fonctionnaires qui leur avaient rendu de brillants services. Mais par cette dernière mesure et surtout par la création de grands gouvernements, les rois serbes favorisèrent la formation d'une nouvelle noblesse qui, après avoir soumis à son pouvoir et hiérarchisé ^ancienne, se rendit indépendante de Tautorité royale .lorsque celle-ci ne fut plus assez puissante pour faire sentir son action. Les rois de Serbie établirent la théorie de la monarchie absolue et de droit divin ; ils prétendirent que la terre et les hommes leur appartenaient et ils déclarèrent qu'ils étaient « autocrates par la grâce de Dieu ».

Mais les rois de Serbie ne purent fonder la monarchie absolue que momentanément lors de leurs conquêtes.

Le caractère très coupé du pays sur lequel ils régnaient empêchait Torganisatioud'un Étatcentralisé. Ils ne purent affaiblir suffisamment Tancienne noblesse; aussi au milieu du quatorzième siècle, à la mort de Douchan, cette noblesse, aidée de la nouvelle noblesse, commença-t-elle à s'affranchir de l'autorité royale et la souveraineté se démembra.

La Serbie, qui avait profité de la fondation de l'empire latin pour assurer son unité intérieure, profita de la faiblesse des Grecs, lors du rétablissement de l'empire grec, pour se développer au détriment de celui-ci.

Les Serbes ne trouvèrent devant cyx aucun

ennemi sérieux dans la péninsule des Balkans ; les Grecs de Constantinople déjà a£Faiblis par les guerres contre les Latins étaient déchirés par des luttes intérieures et bientôt toute leur attention était tournée, au commencement du quatorzième siècle, vers la nouvelle invasion des Turcs ; quant à Tempire vlaquo-bulgare, il se débattait au milieu de dissensions intestines depuis l'assassinat de Michel Asan (1257).

Les Serbes trouvaient au contraire des alliés dans les tribus slaves répandues dans la péninsule des Balkans et qui à deux reprises avaient aidé les Bulgares à fonder un empire. Aussi la Serbie continua-t-elle à se développer aux treizième et quatorzième siècles.

Si Ton tient compte de la Matchva (1), que Dragoutine se réserva pour lui lorsqu'il abdiqua en 1281 en faveur de son frère Miloutiiie, la Serbie, sous Miloutine (1281-1321), s'étendait de la Bosna à la Strouma et comprenait les régions des lacsd'Ochrida et de Prespa, le réduit de l'ancien empire bulgare du dixième siècle. Sous Douchan (1331-1355), la Serbie atteignait l'embouchure de la Maritza.

Au milieu du quatorzième siècle, l'empire grec ne possédait donc plus en Europe que la Morée, Thessalonique, la Ghalcidique et la Thrace de la Maritza à Constantinople (2).

(i) C'est la région comprise entre Roudnik et la Drina, et la partie de la Bosnie allant jusqu'à la Bosna.

(2) On verra qu'en Asie les empereurs de CoQstiintinople nç possédaient plus rien à cette époque.

Douchan voulut enlever Thessalonique aux -Grecs. Mais, comme il Dépossédait pas de flotte, il ne put y réussir. Ébloui par sa puissance, Douchan songea même à reconstituer Tempire grec au profit des Slaves et à se faire couronner empereur à Constaatinople.

Mais ce tsar n'y parvint pas et après lui la souveraineté se démembrant dans Tempire serbe, cet empire se désagrégea rapidement. La partie méridionale, sous le gouverneur de la Macédoine, se sépara de la partie septentrionale (1366). Dans celle-ci même des scissions se produisirent encore: les Balchitch, seigneurs et gouverneurs de Zetta ; les Altomanovitch, seigneurs des pays montagneux entre la Narenta et le Lim, se déclarèrent indépendants; quant au centre de la Serbie, le pays des deux Morava, de Tlbar et de la Sitnitza, il resta tout d'abord fidèle à Ouroch V, fils de Douchan ; mais à la mort d'Ouroch V, qui- ne laissait pas d'héritiers, une partie des seigneurs se rallièrent à Altomanovitch, une autre à Lazare; ces derniers finirent par l'emporter sur les premiers, et Lazare parvint ainsi à reconstituer Tunité de la Serbie septentrionale, avant la bataille de Kossovo (1389).

Du côté de l'Asie, l'empire grec, quelques années après son rétablissement, fut assailli par un ennemi beaucoup plus redoutable que ceux qui l'attaquèrent dans ses provinces d'Europe; cet ennemi fut les Turcs, qui reprirent leurs invasions et sous les coups desquels l'empire succomba définitivement.

L^empire grec était incapable de repousser cet assaut; révolution sociale conduisait alors au démembrement de la souveraineté dans le peu de territoire que possédaient encore les empereurs de Gonstantinople (1); il y éclatait constamment des guerres civiles; Torganisme administratif ne fonctionnait pour ainsi dire plus (2) ; le trésor de TÉtat était vide (3) ; il était par suite impossible de payer des mercenaires, d'avoir une armée; là où les milices provinciales voulurent défendre leur pays contre les Turcs, les empereurs les en empêchèrent (4); la marine, le salut suprême de Tempire, n^cxistait pas plus que Tarmée (5). En outre, les Byzantins, qui redoutaient beaucoup plus la domination du pape que celle des Turcs, tournèrent leur activité surtout vers les discussions relatives à Tunion des deux Églises.

Bien qu'ils fussent établis depuis des siècles en Asie Mineure, et qu'ils eussent commencé à abandonner la vie errante des peuples pasteurs, les Turcs n'étaient pas parvenus à fixer d'une manière durable le centre de leur puissance; de race et de religion différentes des peuples qu'ilsavaient soumis, secon-

(1) Voir t. I, I. I, chap. ir.

(2) Voir t. II, chap. n.

(3) Ibidem.

(4) C'est ainsi qu'en Bithynîe les passages des montagne? étaient défendus par les milices sous Michel Paléologue, moyennant l'exemption de taxes; l'empereur, pour se créer des ressources tinancières, exigea les impôts et se chargea de la défense du pays; aussi les passages ne furent-ils plus défendus.

(5) Voir t. I, 1. I, chap. m.

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centrant dans les villes, abandonnant les campagnes et les villages aux paysans chrétiens, les Turcs n'avaient nullement fusionné avec les vaincus; ils étaient campés en Asie Mineure, attendant qu'une occasion favorable leur permit de poursuivre leur route vers Touest. Qu'un chef turc appelle à lui les musulmans de l'Asie Mineure, pour les mener à l'assaut de la chrétienté, les Turcs accourront immédiatement bien que dépendant d'émirs dififérents ; leurs guerres contre l'empire grec n'auront donc pas le caractère de simples expéditions, mais d'invasions en masse.

Ce fut Othman, un chef de hordes turcomanes, originaires des bords de l'Oxus, au service du sultan d'iconium, qui releva en Asie Mineure la puissance des Turcs très gravement compromise par la première invasion mongole et qui rendit aux invasions turques l'impulsion vigoureuse qu'elles avaient perdue depuis deux siècles. Établi sur les bords du Sangarius, Othman pouvait facilement descendre sur les bords de la Propontide, enlevant aux Grecs laBithynie, faiblement défendue; tenant la rive est de l'Hellespont, il pouvait passer rapidement en Europe, s'il disposait d'une marine.

Othman et ses successeurs profitèrent de la situa* tion favorable qu'ils occupaient vis-à-vis de Byzance pour se jeter sur les derniers débris de l'empire grec expirant et entraîner avec eux contre cette capitale le monde turc qui ne craignait plus que les peuples de l'Europe occidentale lui enlevassent en Asie la possession de Jérusalem.

Sâ4 I/EMPIRE BYZANTIN

Ils se créèrent une armée solide et s^efforcèrent à la perfectionner continuellement. Ils divisèrent leur armée en armée régulière et en armée irrégulière.

La première comprit des fantassins appelés janissaires et des cavaliers appelés spahis ; Tarmée irrégulière fut formée de milices provinciales que les pachas organisèrent au fur et à mesure des conquêtes des Ottomans.

Les Turcs continuèrent à se servir de la fortification permanente et de la fortification passagère dans leurs guerres. Après qu'ils s'étaient emparés de villes grecques, ils réparaient les fortifications de celles qui étaient utiles à la défense de leurs conquêtes et de celles qui leur permettraient de s'élancer contre d'autres places fortes grecques ; sur le champ de bataille, ils employaient la fortification.

En rase campagne, l'armée turque se formait sur trois lignes; la troisième ligne, comprenant les meilleures troupes, constituait la réserve.

Afin que les Turcs conservassent leurs qualités militaires et continuassent à imprimer à leurs guerres un caractère nettement offensif et l'aspect d'une invasion, les Ottomans firent tous leurs efforts pour empêcher la fusion des Turcs avec les peuples vaincus, fusion qui eût rendu les Turcs sédentaires et pacifiques.

Une discipline de fer et le fanatisme religieux renforcèrent la puissance de cette armée ottomane, qui constituait déjà un instrument militaire de premier ordre.

Afin que l'action de leur pouvoir se fit sentir dans

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toutes les parties de leur gouvernement, les sultans confièrent de bonne heure à leurs fils le commandement des armées et des provinces.

Ce fut à un tel ennemi que Tempire eut à faire' face.

Dès le commencement du quatorzième siècle, la Bithynie fut conquise par les Ottomans, tandis que d'autres émirs, descendant du plateau d'Asie Mineure, s'emparaient des provinces byzantines du littoral de la mer Egée. Les Grecs ne possédèrent donc plus alors en Asie que l'empire de Trébizonde, principauté qui s'était rendue indépendante de Byzance et qui était trop loin du centre de l'empire pour le secourir.

Les Turcs songèrent à passer en Europe ; mais de même qu'au moment de leur première invasion des provinces asiatiques de l'empire byzantin ils ne s'étaient pas trouvés seulement en présence des Grecs, mais surtout d'un ennemi beaucoup plus fort, les Latins, de même lors de leur invasion dans la péninsule des Balkans ils ne se heurtèrent pas seulement aux Grecs, mais à un ennemi beaucoup plus redoutable, les Slaves. L'empire grec n'était plus alors qu'un fantôme (1), tandis que les Slaves avec Douchan venaient de fonder un grand empire serbe.

Il résulta de ces circonstances politiques que, dans leur conquête de la péninsule des Balkans, les

(i) On a vu que l'empire grec ne comprenait plus que la Morée, Tliessalonique, la Chalcidique et la Thrace de la Maritza au Bosphore.

Turcs prirent d'abord l'ofiFensive contre leur ennemi principal, les Serbes, n'exigeant de Byzance que le paiement d'un tribut et que la reconnaissance de sa vassalité vis-à-vis d'eux; une fois les Serbes vaincus, Constaotinople devait succomber d'elle-même en empêchant l'arrivée de tout secours d'Europe soit par terre, soit par mer. Si les Turcs s'étaient emparés tout d'abord de Gonstantinople

— qui n'était d'ailleurs prenable que par l'ouest

— avant de détruire la puissance des Serbes, ceuxci renforcés peut-être des peuples de l'Europe centrale auraient pu refouler les Turcs dans Gonstantinople, tandis que des navires de nations européennes auraient coupé aux Turcs toute communication et que les Grecs se seraient soulevés dans la capitale contre la domination ottomane.

Les Turcs, après avoir pénétré à plusieurs reprises dans la Thrace byzantine, à la faveur des guerres civiles, finirent par s'y installer définitivement.

Amurath fixa en 1360 sa capitale à Andrinople, sur la Maritza, dont l'embouchure servait de limite à la Serbie. Ainsi établis derrière cette rivière, faisant face à l'ouest, les Ottomans qui disposaient d'une flotte dans l'Hellespont alors que les Grecs n'en possédaient plus, avaient par Gallipoli leurs communications assurées avec leurs provinces d'Asie, où ils pouvaient être rappelés par des attaques d'émirs turcs ; pour n'être pas assaillis par derrière par les Grecs de Gonstantinople, ils attisèrent les luttes intestines de ceux-ci en intervenant souvent.

ÉVOLUTION POLITIQUE EXTÉRfîUHE ^ 25T

Sortant de cette position, les Turcs se jetèreni . contre les Slaves; fort heureusement pour eux, l'empire serbe commençait déjà à se dissocier et lorsqu'ils attaquèrent la Serbie méridionale, la Serbie septentrionale ne vint pas au secours de celle-ci. Les Turcs s'emparèrent de la haute Maritza, vainquirent à la bataille de la Maritza (1371) la Serbie méridionale, conquirent la Thrace et la Macédoine, rejetant les Bulgares et les Serbes dans le bassin du Danube, et vainquirent à Kossovo (1389) les Serbes du Nord, auxquels s'étaient joints des Bulgares et des Bosniaques.

Ayant défait les Slaves de la péninsule des Balkans, occupant la Thrace et la Macédoine, tenant le versant septentrional des montagnes qui étaient situées au nord de ces provinces (1) et qui constituaient un grand rempart naturel contre toute attaque venant du nord, les Turcs pouvaient se jeter soit sur la Thessalie et la Morée, soit sur Constantinoplc. Celte capitale pouvait être secourue d*Europe soit par mer, soit par terre; la possession de Gallipoli permettait aux Turcs d'intercepter toute aide venant par mer; la possession des villes sur le versant nord des monts Balkans leur permettait de jeter le gros de leurs forces contre une armée venant de Hongrie avant que celle-ci n'ait pu atteindre le nord de la Thrace ou de la Macédoine.

Grâce à leur situation dans la péninsule des Balkans, les Turcs pouvaient aussi intercepter toute

(1) Les Turcs occupèrept Nisch en 1375 et Sophia eo 1382. II. 17

û:*s l*empire byzantin

communication entre les deux grandes villes des débris de Tempire grec, Gonstantinople et Thessalanique, soit par terre par la possession de la Thrace, soit par mer parla possession de Gallipoli ; en outre, les Turcs pouvaient prendre l'offensive au nord, par les villes qu'ils avaient occupées dans les hautes vallées des affluents de droite du Danube.

Sauf en Macédoine et en Thrace, les Turcs ne parvinrent à établir réellement leur domination au sud des monts Balkans qu'après un assez grand nombre d'années : Salonique ne tomba définitivement en leur pouvoir qu'en 1430 (1); Gonstantinople ne succomba qu'en 1453, après avoir subi trois sièges (!2); l'Albanie ne fut soumise qu'en 1478 après la mort de Scanderbeg (1467) (3) ; Athènes qu'en 1456 et la Morée (4) qu'en 1458.

Les luttes que les Ottomans eurent à soutenir en Asie Mineure contre des émirs turcs, l'invasion mongole qui vainquit à Ancyre les Turcs (1402),

(1) Les Turcs prirent Salonique une première fois en 1397; mail ils la perdirent ensuite.

(2) Le premier siège de Gonstantinople fut fait par Bayézid; mais il dut être suspendu, à la nouvelle de la croisade de Nicopoli; les Turcs le reprirent, mais échouèrent finalement (1397).

Le deuxième siège de Gonstantinople fut entrepris en 1422 par Amurath II, mais les Grecs suscitèrent une réyolte dans ses États et il dut l'abandonner.

Le troisième siège fut fait par Mahomet II en 1453.

(3) Les Turcs pénétrèrent en Albanie en 1431 ; mais Scanderbeg se souleva en 1443 et défit les armées turques envoyées contre lui.

(4) La Morée fut ravagée par Bayezid, Manuel la reconquit après la mort de celui-ci; Amurath s'en empara en 1446, mais elle rentra aussitôt sous la domination des Grecs.

les disseasions intestines entre les fils de Bajazet, paralysèrent modientanément raction des Ottomans dans la péninsule des Balkans.

Quant aux secours venant de Hongrie, les Ottomans les vainquirent avant qu'ils n'eussent pris pied au delà des monts Balkans (1), et quant à ceux envoyés par mer à Constantinople, ils furent insignifiants.

Les Ottomans s'emparèrent en 1461 de l'empire grec de Trébizonde ; celui-ci avait pu subsister jusqu'alors, les Osmanlis ayant porté beaucoup plus leur attention en Europe qu'en Asie, et les princes seldjoukides d'Asie Mineure s'étant souvent alliés avec cette principauté contre les Ottomans.

L'empire byzantin sombrait donc complètement sous les coups des Turcs. La troisième phase des luttes qu'il avait eu à soutenir lui avait été tout à fait néfaste.

Au milieu du onzième siècle, les Normands lui avaient arraché l'Italie du Sud. Ensuite, les peuples étrangers s'étaient attaqués à l'empire byzantin proprement dit.

Dans la deuxième moitié du onzième siècle, les Turcs lui avaient pris l'Arménie, sa vassale ; puis toute l'Asie Mineure, sauf les côtes, et Antioche.

Aux douzième et treizième siècles, l'empire byzan-

(i) En 1396, Bayézid défit la croisade des nobles français k Nicopoli.

En 1442, Hunyade parvint à refouler les Turcs jusqu'aux Balkans ; mais il fut vaincu avec Ladislas à Varna (1444) et ensuite seul à Gassovie (1448).

tin élait sorti vainqueur de ses luttes en Europe contre les Normands, les Latins, les Angevins ; mais les Latins et les Catalans lui avaient enlevé définitivement la Hellade et l'empire s'était divisé en trois tronçons. A la fin du treizième siècle, les Bulgares avaient échoue une seconde fois dans leur tentative de fonder un empire; mais les Serbes avaient relevé le drapeau du slavisme dans la péninsule des Balkans et au milieu du quatorzième siècle, ils étaient arrivés jusqu'à la Maritza. A cette époque, l'empire ne comprenait plus en Europe que la Morée, Thessalonique, la Chalcidique et la Thrace, de la Maritza au Bosphore ; en Asie, il ne possédait plus rien, les Turcs venant de lui arracher ses provinces d'Asie.

Les deux branches de l'étau dans lequel Byzance était pris s'étaient donc rapprochées de plus en plus; elles n'avaient pas tardé à se refermer entièrement sur lui., Les Turcs s'étaient établis sur les bords de la Maritza, après avoir franchi l'Hellespont; ils s'étaient substitués ensuite en Thrace et en Macédoine à la domination des Serbes, dont l'empire se dissociait comme l'avaient fait antérieurement et successivement les deux empires bulgares ; ainsi établis, ils avaient repoussé tout secours envoyé de Hongrie à l'aide de Constantinople; ils avaient étouffé complètement l'empire byzantin et s'étaient emparés finalement de ses derniers débris.

De cette étude sur l'histoire de Fempire byzantin il ressort avec évidence, croyons-nous, qu'on ne saurait adhérer aux idées émises par les détracteurs de cet empire, qui considèrent celui-ci comme un triste lambeau de l'empire romain, ayant dû pendant plus de mille ans son salut soit au hasard, soit à sa situation géographique, soit même à la bienveillance de ses ennemis.

Se trouvant à la fois sur l'Europe, l'Asie et l'Afrique, c'est-à-dire sur le chemin de toutes les grandes invasions, à l'exception de celles des peuples germaniques, il avait subi des assauts nombreux et répétés et son histoire avait été une des plus tragiques et une des plus mouvementées que l'on connaisse. S'il avait pu défiler pendant longtemps toutes les attaques auxquelles il avait été en but, cela tenait à ce qu'il avait formé pendant plusieurs siècles un être social ayant son homogénéité et possédant en lui-même un principe de vie; s'il avait fini par succomber sous les coups de ses ennemis, il l'avait dû à sa propre dissociation produite par le fait de son évolution sociale et par l'infiltration de sang étranger chez lui.

La période de gestation de Tétre social byzantin avait commencé antérieurement aux conquêtes de Philippe et s'était poursuivie sans arrêt jusqu'au quatrième siècle après Jésus-Christ. L'empire romain, loin d'entraver la formation de cet être social, l'avait favorisée.

En même temps que s'était efifectuée l'hellénisation de l'Orient, l'évolution sociale dans le monde grec avait conduit de l'organisation sociale en cités à l'organisation sociale en grands États territoriaux. Aux corps sociaux et aux âmes sociales particuliers des cités avaient succédé le corps social et l'âme sociale d'un seul être social.

Déjà du premier au quatrième siècle, sous la domination romaine, ce nouveau corps social et cette nouvelle âme sociale avaient commencé à se former en Orient.

Le nouveau corps social s'était constitué avec deux puissances sociales: l'Église et la noblesse d'empire ; la première s'était formée malgré les empereurs, la seconde avait été créée par eux; au quatrième siècle la première était en Orient beaucoup plus importante que la seconde. Au-dessous de CCS deux puissances sociales s'était maintenue artificiellement une troisième puissance sociale, les curiales, dernier vestige de l'ancienne organisation sociale et dont l'importance était bien inférieure à celle des deux autres puissances sociales.

La nouvelle âme sociale s'était manifestée en religion par le remplacement graduel du monothéisme au polythéisme et en morale par la substi-

tution progressive de rindividualîsme à la solidarité, en art par Fexpression des sentiments esthétiques grecs à travers Fart officiel romain, en littérature par la prépondérance intellectuelle croissante des Grecs dans Tempire romain et par le transfert du siège de leur vie intellectuelle en Orient.

Lorsqu'au commencement du quatrième siècle Constantin avait fait de Byzance la capitale des empereurs, la période de gestation de Tétre social byzantin était terminée et bientôt celui-ci s'étant séparé de Tempire romain s'écroulant était devenu un être politique.

L'empire byzantin formant à la fois un être social et un être politique, son histoire était passée par quatre phases principales : la première du commencement du quatrième siècle au milieu du septième siècle, la deuxième du milieu du septième siècle au milieu du neuvième siècle, la troisième du milieu du neuvième siècle au milieu du onzième siècle, la quatrième du milieu du onzième siècle au milieu du quinzième siècle.

Dans la première phase les deux puissances sociales avaient poursuivi leur développement ; mais c'était surtout TËglise qui avait pris le plus d'extension.

Pour fonder un empire civil, les empereurs d'Orient s'étaient appuyés sur celle-ci et lui avaient conféré de nombreux avantages : Constantin l'avait reconnue ; Théodose I'^ en avait fait la religion d'État, et Justinien, pour établir la monarchie

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absolue Tavait comblée de faveurs. Elle était ainsi devenue bientôt toute-puissante ; elle avait acquis de nombreux biens, elle avait obtenu des privilèges, elle avait empiété sur la puissance publique, elle prenait part à tous les événements importants de la nation et elle possédait une grande influence sur le peuple dont le ferveur religieuse était très développée. Au sixième siècle, elle l'emportait définitivement sur la philosophie grecque et sur le paganisme; seul le judaïsme subsistait, mais il comptait peu d'adeptes. Le clergé régulier avait pris une grande extension et après le sixième siècle rÉglise avait mis complètement la main sur Fart et la littérature.

Mais des luttes intestines avaient affaibli l'Église; elles avaient été provoquées à propos de la fixation du dogme par les différences de conceptions religieuses et surtout par les rivalités des patriarches, rivalités qui avaient été facilitées par l'absence d'un pouvoir suprême. A la suite de ces guerres religieuses étaient nées des sectes qui s'étaient séparées de l'Église de Gonstantinople : c'étaientlesNestoriens, les Jacobites, les Eutychéens, les Marionites. En dehors de ces hérétiques s'était formée une secte qui voulait concilier le christianisme avec les doctrines de Zoroaslre : les Manichéens.

C'était le patriarche de Rome qui avait surtout profité des luttes religieuses ; n'ayant en Occident aucun rival, dirigeant un clergé discipliné, étant hors d'atteinte de l'empereur d'Orient, il avait successivement affaibli les trois patriarches d'Orient,

lors de ses interventions; il s^était habilement donné le rôle d'arbitre et il avait finalement fait reconnaître sa suprématie. Si, sous Justinien, il avait fait appel à cet empereur pour s'affranchir du joug des Ostrogoths ariens et s'il était retombé sous la dépendance des empereurs d'Orient, il s'était ensuite dégagé peu à peu de la tutelle des Byzan* tins, en même temps que la domination de ceux-ci avait décliné en Italie.

En Orient, au contraire de ce qui eut lieu en Occident, l'Église n'avait pas tardé à se séparer de la nation, la reconnaissance du christianisme ayant eu pour résultat de faire passer le haut clergé entre les mains des classes supérieures ; l'Église s'était bientôt désintéressée des questions morales; pendant tout l'empire, si elle avait fourni le personnel des institutions de charité, c'était l'État qui avait eu la haute direction de ces établissements et elle avait même admis toujours l'esclavage dans ses domaines, alors que l'Élat avait fait tous ses efforts pour l'abolir.

Le développement de la noblesse d'empire avait été combattu par les empereurs. Cette puissance sociale était devenue une noblesse provinciale et terrienne, et à partir de Justinien elle avait profité de la vénalité des charges pour s'emparer peu à peu des fonctions publiques.

L'empereur qui, au moment de la fondation de Gonstantinople, s'était affranchi successivement de la tutelle politique du sénat et de celle de la garde prétorienne, s'était avec Théodose I" dégagé aussi

de celle des légions; désormais Tempereur avait possédé tous les pouvoirs, son despotisme n'étant tempéré que par les deux puissances sociales.

Le peuple avait continué à se désintéresser des questions politiques, même de la nomination à la fonction impériale; l'administration de Tempire, prolongement de celle de Tempire romain, avait donc été celle de l'empereur; le gouvernement était complètement séparé de la nation.

Dans le peuple, le sort des esclaves s'était amélioré et avec Justinien, Taffranchi était devenu un homme libre; le christianisme adoucissait peu à peu les mœurs. Mais à la place des esclaves, il s'était formé une nouvelle catégorie de personnes : les colons et les serfs.

C'était dans les grandes villes qu'avait reflué rélément le plus pervers de la population de l'empire; le peuple y était oisif et consommateur; comme les riches il était vaniteux et les grands, pour maintenir leur ascendant sur lui, le distrayaient par des jeux et le nourrissaient par des distributions de vivres. Mais en dehors de ces grandes villes, le peuple était travailleur et rendait l'empire florissant.

Les invasions des Barbares n'ayant atteint qu'une faible partie de Tempire et momentanément seulement, la prospérité économique qui avait régné dans le monde grec avant le quatrième siècle, à la faveur de la paix de Tempire romain, n'avait fait que se développer d'une manière générale jusqu'au milieu du septième siècle.

Avec Justinien, le commerce des Byzantins avait prédominé dans toute la Méditerranée, les guerres de cet empereur lui ayant rendu la prépondérance dans la Méditerranée occidentale ; de plus^ il avait commencé à se créer de nouveaux débouchés dans la mer Noire par la fondation de Trébizonde, par l'ouverture de la route de la Chine par le nord de la Caspienne, et enfin par le retour de Kherson sous la domination byzantine.

Cette prospérité économique avait eu pour résultat de donner à Tempire des finances florissantes ; malheureusement, à partir de Justinien qui avait fait des dépenses excessives, elles étaient tombées en mauvais état.

Les sentiments esthétiques de Tétre social byzantin, réveillés par les idées chrétiennes, avaient trouvé leur expression complète au quatrième siècle après une période de gestation de deux siècles ; mais les genres les plus vivifiants de Tart, la peinture et la sculpture étaient peu développés, et les arts industriels avaient pris une assez grande extension.

L'ancienne littérature grecque antérieure au quatrième siècle s'était maintenue; si les lettrés avaient participé à la vie publique, ils avaient reçu leur première instruction dans les écoles, dont renseignement était séparé de la nation; leurs œuvres avaient par suite manqué de vie. A côté de cette littérature s'était formée une nouvelle littérature : la littérature religieuse ; l'Église étant d'abord en relation intime avec le peuple, cette

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littérature aTaît été brillante au quatrième siècle ; mais, rÉglise perdant peu à peu tout contact avec la nation, cette littérature n'avait pas tardé à décliner.

A partir de Justinien, la centralisation artistique et littéraire à Constantinople avait porté atteinte à la vie intellectuelle dans les provinces et TÉglise de plus en plus puissante avait progressivement mis la main sur Tart et la littérature, détruisant ainsi toute imagination chez les artistes et les lettrés. Aussi, au milieu du septième siècle, Tart et la littérature étaient-ils tombés en pleine décadence.

Si, dans cette phase de l'histoire de l'empire, l'art et la littérature avaient produit des œuvres personnelles et de réels travaux d'imagination, ils avaient été dominés par l'amour de l'érudition, de la tradition, de la forme antique et du luxe;resprit byzantin n'avait montré aucune passion pour le vrai, le beau et la nature, et n'avait fait preuve d'aucun sens critique, d'aucun esprit d'observation et d'aucun esprit de synthèse. Ces mêmes caractères généraux de l'art et de la littérature avaient persisté jusqu'à la chute de l'empire.

Pendant la première période de l'histoire de l'empire, celui-ci avait été non seulement déchiré par des luttes intestines, mais il avait eu encore à se débattre contre les attaques d'autres êtres sociaux et politiques ; il n'avait même pas été épargné par les calamités de la nature, tremblements de terre, peste.

Les luttes intestines qui avaient été des guerres

religieuses avaient revêtu le caractère le plus grave dans les grandes villes : les populations oisives de celles-ci étaient toujours prêtes à se transformer en émeutiers au premier appel des moines. Ces luttes, après avoir ensanglanté l'empire pendant près de deux siècles, s'étaient à peu près calmées avec Justinien et ses successeurs. Mais les sectes séparatistes qui s'étaient formées, persécutées par les empereurs, étaient toujours disposées à bien accueillir les adversaires de l'empire.

A cette cause de faiblesse de l'empire était venue s'en ajouter une autre : les exactions et la vénalité des fonctionnaires qui n'avaient pas permis à l'organisme administratif de donner tout le rendement dont il était susceptible.

Contre les ennemis extérieurs, l'empire avait eu à faire face à la fois en Europe et en Asie; mais le caractère des guerres qu'il avait eu à subir n'avait pas été le même des deux côtés ; en Europe, l'empire avait eu à repousser les invasions de peuples nomades : celles des peuples germaniques, slaves et finniques; en Asie, il avait eu à lutter contre deux États : la Perse et l'Arménie. S'il avait été finalement vainqueur, il l'avait dû à sa bonne organisation militaire; les empereurs avaient compris que l'empire avait à assumer un rôle défensif ; ils l'avaient doté d'un judicieux système de fortifications; la force principale de l'empire avait résidé dans la puissance de sa marine, ses adversaires n'en possédant pas. Mais le développement de l'individualisme avait fait disparaître l'idée de patrie

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chez les Grecs et le monachisme grandissant avait enlevé des soldats à Tempire. L'armée était l'armée de l'empereur. Mais elle n'était pas exclusivement recrutée parmi les Barbares, elle l'était aussi parmi les populations guerrières de l'empire. L'organisation assez bonne de cette armée, les connaissances de tactique et de stratégie des généraux avalent permis aux Byzantins de faire face à un nombre d'ennemis relativement considérable. Mais après Justinien cette armée avait décliné, et Maurice avait payé de sa vie ses tentatives de réforme ; si, sous HéracHus, l'empire l'avait emporté finalement sur la Perse, ce résultat avait été dû au caractère religieux de la guerre, caractère qui avait permis de faire participer les populations à la défense de l'empire.

Dans la première phase de l'histoire de l'empire, celui-ci s'était d'une façon générale victorieusement défendu. En Europe, les invasions germaniques et finniques avaient été repoussées ; des Slaves et des Bulgares avaient, il est vrai, réussi à pénétrer dans l'intérieur de l'empire; mais parmi ces Slaves, les Serbes et les Croates appelés par Héraclius avaient reçu la mission de servir de tampon contre les peuples finniques et les Byzantins pouvaient espérer s'assimiler ces peuples de race arienne comme eux, en les convertissant au christianisme.

En Asie, la Perse n'avait pas réussi à entamer l'empire.

L'empire s^était même agrandi à l'ouest et à

Test. Avec Justinien, il avait établi sa domination en Italie et en Afrique, et avec Maurice il avait finalement mis la main sur TArménie. Il est vrai que la puissance des Byzantins en Italie et en Afrique y avait bientôt décliné et qu'au milieu du septième siècle elle y était devenue précaire.

Au début de la deuxième phase de l'histoire de l'empire byzantin, celui-ci avait subi un assaut formidable : l'invasion arabe.

Les Byzantins n'avaient considéré jusqu'alors les Arabes que comme des pillards incapables d'organiser une grande guerre et leur système fortifié n'avait été conçu qu'en vue d'une lutte contre la Perse. Aussi n'avaient-ils été nullement prêts pour repousser cette vigoureuse attaque qui s'était produite au moment où ils sortaient épuisés de leur dernière guerre contre la Perse.

Les dissensions religieuses qui avaient déchiré depuis longtemps la Syrie et l'Egypte, la communauté de race des populations de ces provinces et des Arabes, la ressemblance de terrain entre ces deux régions et l'Arabie avaient permis aux Arabes de conquérir rapidement ces deux provinces.

Les Sarrasins avaient aussi occupé l'Afrique byzantine; ils s'étaient également emparés de la Gilicie, occupant les passages du Taurus, tenant ainsi toute l'Asie Mineure, et pouvant se relier aux Pauliciens du haut Euphrate, ennemis religieux intérieurs de l'empire.

Si les Byzantins étaient parvenus à repousser les attaques des Arabes devant Gonstantinople à la

fin du septième siècle et au commeiicement du huitième siècle, les Sarrasins leur avaient encore pris la Crète et la Sicile au commencement du neuvième siècle, menaçant ainsi constamment les côtes de la mer Egée et celles de Tltalie du Sud.

La destruction de la Perse par les Arabes devait avoir plus tard des conséquences funestes pour l'empire byzantin : la disparition du rempart du monde arien contre les invasions d'Asie ouvrait désormais à celles-ci TAsie occidentale et l'Afrique orientale.

L'invasion arabe avait porté gravement préjudice à la prospérité économique de l'empire; les Byzantins avaient perdu deux riches provinces : la Syrie et l'Egypte ; leur marine avait été supplantée par celle des Arabes dans la Méditerranée occidentale et se voyait disputer la prépondérance par celle des Arabes dans la Méditerranée orientale.

Les victoires des Arabes avaient fait comprendre aux empereurs le danger que courait l'empire par suite du retour de l'Église au polythéisme et surtout par suite de la main mise de l'Église, principalement du clergé régulier, sur la société civile.

Les empereurs avaient commencé al#rs une œuvre de régénération religieuse, sociale et intellectuelle; ils avaient entamé, en 726, la lutte des Iconoclastes qui devait durer plus de cent ans.

L'art avait peu souffert de cette période troublée ; si la peinture et la mosaïque avaient été atteintes, la miniature s'était développée. Quant à la littérature, à l'exception de la chronique et de Tépigramme, elle avait continué à décliner.

Les efforts que les Byzantins avaient à faire à Test de l'empire contre les Arabes ne leur avaient pas permis d'enrayer l'affaiblissement progressif de leur domination en Italie ; aussi les papes avaient-ils pris comme prétexte la persécution des images pour se dégager peu à peu de la tutelle de Byzance, et lorsqu'en Occident la dynastie carlovingienne s'était solidement établie chez les Francs, ils s'étaient appuyés sur celle-ci et s'étaient rendus indépendants de l'empereur byzantin.

Les Arméniens et les Bulgares avaient aussi profité des luttes des Byzantins contre les Arabes pour s'affranchir de la suzeraineté des empereurs; les Bulgares, trouvant des auxiliaires précieux dans les tribus slaves parsemées dans la péninsule des Balkans, étaient même parvenus à fonder un grand empire.

Lors de la deuxième phase de l'histoire de l'empire byzantin, celui-ci avait donc semblé voué prochainement à une ruine certaine. Il avait perdu l'Arménie, la Cilicie, la Syrie, l'Egypte, la Sicile, presque toute l'Italie, une grande partie de la péninsule des Balkans, quelques îles de la mer Egée; il ne possédait donc plus qu'une légère bande de terrain dans la péninsule des Balkans et qu'une faible partie de l'Asie Mineure. Ce qui restait encore à l'empire était constamment ravagé par ses ennemis; les Sarrasins de Sicile pillaient les côtes de l'Italie du Sud, y prenant même pied; ceux de Crète dévastaient les côtes de la mer Egée, faisant leur jonction avec les Slaves et les Bulgares, et ceux de

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