CHAPITRE VII. 3I
sirent pour le moins aussi bien que le mandarin civil. Après nous être reposés un instant et avoir regardé vaguement à droite et à gaucbe le chemin que nous venions de parcourir et celui oii nous allions entrer, nous nous remimes en route, et bientôt après nous arrivâmes à Patoung.
Le Sse-tchouen (quatre vallons) est la plus vaste province de la Chine et peut-être aussi la plus belle. C'est, du moins, ce qu'il nous a semblé, après l'avoir comparé avec le reste de l'empire, que nous avons eu occasion d'étudier suffisamment durant nos divers voyages. De la frontière du Thibet jusqu'aux limites de la province du Hou-pé, on lui donne quarante jours de marche, ce qui peut équivaloir à peu près à une étendue de trois cents lieues. Outre un grand nombre de forts et de places de guerre, oa compte dans cette province neuf villes du premier ordre et cent quinze du second et du troisième. Enhiver comme en été, sa température est assez modérée ; on n'y éprou ve jamais les longs et terribles froids du nord, ni les chaleurs étouffantes des provinces méridionales. Son sol, d'une grande fécondité à cause des nombreuses rivièresquil'arrosenl, est agréablement accidenté. On rencontre tour à tour de vastes plaines recouvertes d'abondantes moissons de froment et de céréales de toute espèce, des montagnes couronnées de forêts, des vallons fertiles et d'une magnificence ravissante, des lacspoissonneux, plusieurs rivières navigables, et surtout ce¥ang~lse-kiang, un des plus beaux fleuves,dumonde, qui traverse la provinced sud-ouest au nord-est. Sa fertilité est telle, qu'on dit communément que les produits d'une seule récolte ne peuvent
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itre consommés en dix ans. On y cuUtTe un graod nombre de plantes textiles et tinctoriales, entre autres l'indigo herbacé, qui donne une belle couleur bleue, «t une espèce de chanvre ou d'ortie dont ou fait des toiles d'une extrême finesse. Oq rencontre sur les coteaux de belles plantations de thé ; les feuilles les plus délicates, et de première qualité sont réservées pour les gourmets de la province ; ce qu'il y a de plus grossier est expédié par les caravanes aux habitants du Thibet et du Turkestan. C'est dans le Sse-tchouen que les pharmaciens de toutes les provinces de l'empire envoient annuellement leurs commis voy^igcurs s'approvisionner de plantes médicinales. Outre qu'on en recueille sur lesmontagnesunequanti té très-considérable, elles ont, de plus, la réputation de posséder des vertus plus efficaces que celles des autres pays. Les racines de rhubarbe et les vessies de musc, qu'on apporte du Thibet, y sont l'objet d'un commerce très-important
La richesse et la beauté du Sse-tchouen semblent avoir exercé une grande influence sur ses habitaols; ils ont généralement les manières plus distinguées que les Chinois des autres provinces. On remarque dans les grandes villes de l'ordre et une certaine propreté relative. L'aspect des villages mêmes et des fermes témoigne de l'aisance de ceux qui les habitent. On ne trouve pas dans le Sse-tchouen ces patois presque inintelligibles qu'on rencontre si fréquemment dans les autres provinces. A peu de chose près, le langage qu'on y parle a la mémo pureté que celui de Péking.
Les Sse-tchouennais sont d'un tempérament fort et robuste ; leur physionomie est plus mâle que celle des
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Chinois du midi, et moins rude que celle des habitants du nord. Ils ont la réputation d'être bons soldats, et c'est ordinairement parmi eux qu'oD choisit le plus grand nombre des mandarins militaires. La province, du reste, se vante d'être en possession du génie guerrier et d'avoir don né naissance à un fameux général dont on a fait le dieu de la guerre. Ce Mars chinois estle célèbre Kouang-ti, dont le nom est si populaire dans tout le Céleste Empire. Il était originaire de la province du Sse-tchouen, et vivait au troisième siècle de notre ère. Après de nombreuses et éclatantes victoires remportées sur les ennemis de l'empire, il fut tué avec son Sis Kouang-ping, dont il avait fait son aide de camp. Les Chinois, qui n'ont pas manqué de fabriquer sur son compte une foule de légendes remplies d'extravagances, préfendent qu'il n'est pas mort réellement, mais qu'il monta aux cieux, on il prit place parmi les dieux, afm de présider aux destinées de la guerre. La dynastie tartare-mantchoue, en montant sur le trône impérial de la Chine, fit faire l'apothéose de Kouangti et le proclama solennellement esprit tulélaire de la dynastie. Le gouvernement lui a fait élever, dans toutes les provinces de l'empire, un grand nombre de temples, où on te représente ordinairement assis dans une attitude calme, mais pleine de fierté. Son fils Kouang-ping, armé de pied en cap, se lient debout à sa gauche, et, à sa droite, on voit son fidèle écuyer, appuyé sur une large épée, fronçant d'épais sourcils, ouvrant de grands yeux ronds barbouillés de sang, et ne demandant qu'à faire peur à ceux qui le regardent. Le culte de Kouang-ti appartient à la religion offi-
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cielle de l'Étal. Le peuple ne s'en mêle guère ; il ne s'occupe pas plus de son dieu Mars que des autres dÏTinités bouddhiques. Mais les fonctionnaires publics, et surtoutles mandarins militaires, soatobligés, à certains jours fixes, d'aller se proâterner dans son temple, et de brùleren son honneur des bâtons de parfum. La dynastie manlchoue, qui a bien touIu en faire un dieu, le nommer ensuite protecteur de l'empire, et lui faire élever un grand nombre de magnifiques pagodes, n'entend nullement que les employés du gouvernement lui témoignent de l'indifférence ou de l'indévotion. Les Mantchous, qui probablement, en établissant ce culte, ne se sont proposé qu'un but politique et un moyen d'influence sur l'esprit des soldats, n'ont pas manqué d'accréditer la fable que Kouang-ti avail toujours apparu dansles guerres que l'empire a soutenues depuis la fondation de la dynastie. Ainsi, à diverses époques, surtout durant la guerre contre les Ëleuts, et, plus tard, contre les rebelles du Turkestan et du Thibet, on l'a vu planant dans les airs, soutenant le courage des armées impériales et accablant les ennemis rfe traits invisibles. 11 est certain, disent-ils, qu'avec un si puissant protecteur la victoire est toujoursassurée. Unjourqu'un mandarin militaire nous racontait naïvement les immenses prouesses du fameux Kouang-li, nous nous avisâmes de lui demander s'il avait apparu dans la dernière guerre que l'empire avait eu à soutenir contre les Anglais. Cette question parut le contrarier un peu. Après un moment d'hésitation, il nous dit : On prétend qu'il ne s'est pas montré, on ne l'a pas vu. — Cependant le cas était grave, et sa présence n'eût pas
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éié peut-èlre tout à fait inutile. — Ne parlons pas de cette guerre... C'est vrai, Kouang-tin'a pas paru... Et c'est un mauvais signe, ajouta-t-il en baissant la voix. On dit que la dynastie est abandonnéedu ciel et qu'elle sera bientôt remplacée... Cette idée, que la dynastie mantchoue a fini son temps et qu'une autre doit lui succéder,étaitdéjà, à cette époque, en 1846, très-répandue parmiles Chinois, et, durant notre voyage, nous l'avons entendu formuler plus d'une fois. Ce vague pressentiment, dont on était partout préoccupé depuis plusieursannées, a été, peut-être, le plus puissantauxiliaire de l'insurrection qui a éclaté en 1851, et qui, depuis lors, n'a cessé de faire des progrès gigantesques.
La merveille du Sse-tchouen, et qui doit être placée même avantle fameux Kouang-ti, c'est ce que les Chinois appellent yen-tem^ etho-tsinff, c'est-à-dire puits de sel et puits de feu. Nous en avons vu un grand nombre, saDS avoir le temps deles examiner assez attentivement' pour en donner une description détaillée. Nous allons citer sur cesujet une lettre de monseigneur Imbert, longtempsmission naire da nscetteprovi nce , pu isn ommé vicaire apostolique de Corée, oùîlaeu l'hooneurd'ètre martyrisé pour la foi en 1838. Les minutieux détails renfermés dans cette lettre sont bien propres à donner une idéeexactede l'Industriepatiente etlaborieuse des Chinois, Nous allons donc la donner textuellement.
« Le nombre des puits salants est très-considérable ; « il y en a quelques dizaines de mille dansl'espace d'en- « viron dix lieues de long, sur quatre ou cinq de large; « chaque particulier un peu riche se cherche quelque <> associé et creuse un ou plusieurs puits. Leur manière
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« de creuser n'est pas la nôtre ; ce peuple fait tout en (1 petit, et aesaitrien faire en grand ; il viect âbout de « ses desseins avec le temps et la patience, et avecbien <i moins de dépenses que nous. 11 n'a pas l'art d'ouvrir « les rochers par la mine, et tous les puits soHt dans le « rocher. Ces puits ont ordioairementde quinze à dis* « huit cents pieds français de profondeur et n'ont que « cinq ou au plus six pouces de largeur. Devlaezcom- « ment ils peuvent les creuser; toute votre physique « n'en vient pas à bout; voici donc leur procédé. H S'il y a trois ou quatre pieds de profondeur de terre « à la surface, on y plante un tube de bois creux, sur- (' monté d'une pierre de taille qui a l'oriâce désiré de « cinq ou six pouces; ensuite on fait jouer dans ce tube « un mouton, ou tête d'acier, de trois ou quatre cents « livres pesant. Cette tête d'acier est crénelée, un peu « concave par-dessus et ronde par-dessous ; un homme <( fort, babillé à la légère, monte sur un échafaudage, « et danse toute lamatinée surunebasculequi soulève « cet éperonâ deux piedsde haut, et le laisse tomberde « son poids. On jette de temps en temps quelques seaux i( d'eau dans le trou pour pétrir les matières du rocher « et les réduire en bouillie. L'éperon ou tête d'acieresl V suspendu parunebonnecordede rotin, petitecomme i( le doigt, mais forte comme nos cordes de boyau. t( Cette corde est fixée à la bascule, on y attache un hois « en triangle, et unautre homme est assis à côté de la « corde ; à mesure que la bascule s'élève, il prend le 11 triangle et lui fait faire un demi-tour, afin que l'épe- K ron tombe dans un sens contraire. A midi, il monte « sur l'écbafaudage,pourreleverson camarade jusqu'au
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K soir ; la nuit, deux autres hommes les remplacent. <( Quand ils ontcreusé trois pouces,ontirecet éperon, il avec toutes les matières dont ii est surchargé, par le 'A moyen d'un grand cylindre qui sert à rouler la corde ; « de cette façon, ces petits puits ou luhes sont très- » perpendiculaires et poHscomme une glace. Quelque- M foistoutn'estpasrochejusqu'à]afÎQ,maîsiIserencon- K tre des lits de terre, de charbon, etc. ; alors l'opération « devient des pi usdifficil es, et quelquefoisin fructueuse, « car les matières n'offrant pas une résistance égale, il « arrive quele puits perd de sa perpendïcularité ; mais u ces cas sonlrares. Quelquefois le gros anneau de fer « qui suspend le mouton vient à casser, alors il faut ce cinq^ou six mois pour pouvoir,avec d'autres moutons, « broyer le premier etle réduire en bouillie. Quand la » roche est assez bonne, on avance jusqu'à deux pieds « dans les vingt-quatre heures ; on resteaumoins trois « ans pourcreuserunpuits.Pourtirerl'eau, on descend « danslepuitsun tube debambou, long Je vingt-quatre « pieds, au fond duquel il y a une soupape; lorsqu'il « est arrivé au fond du puits, un homme fort s'assied t< sur la corde et donne des secousses : chaque secousse « fait ouvrir la soupape et monter l'eau. Le tube étant H plein, un grand cylindre, en forme de dévidoir, de « cinquante pieds de circonférence, sur lequel se roule ,( la corde, est tourné par deux, troisou quatre buffles, H et le tube monte. Cette corde est aussi de rotin. Ces «pauvres animaux ne tiennent guère à ce travail, il « en meurt en quantité.
« Si les Chinois avaient nos machines à vapeur, ils « feraientbien moinsdedépenses;mais desmilliers de
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'> gens de peine mourraieat de faim. L'eaude ces puits a est très-saumâtre ; elle donne à révaporation uucio- '< quièmeet plus, quelquefois un quart de sel. Ce sel t< est très'àcre ; il contient beaucoup de oitre, quel- «quefoisil attaque tellement le gosier, que cela de- « Tient une maladie; alors it faut se servir de sel de « mer venu de Canton ou du Tonquin.
« L'air qui sort de ces puits est très-ioAammable.K « l'on présentait une torche à la bouche d'un puits, << quand le tube pleind'eau est près d'arriver, îls'en- « flaramerait en une grande gerbe de feu, doTiogià « trente pieds de haut, et brûlerait le hangar avec la « rapidité et l'explosion de la foudre. Cela arrive quel- " quefois par l'imprudence ou la malice d'un ouvrier, << qui veut se suicider en compagnie. Il est de cespuits « donton ne retire point de sel, mais seulemeatdu feu; « on les appelle ho-tsing{puits de feu). En voici lades- « cription: (Jnpetittube en bambou (ce feu ne le brûle « pas) ferme l'embouchure des puits, et conduit l'air i( inflammable où l'on veut; on l'allume avec unebou- « gie,elil brûle continueliement. La flamme estbleuà- » tre.ajant trois ou quatre pouces de haut et un pouce <i de diamètre. Ici ce feu est trop petitpourcuirele sel; « les grands puits de feu sont à Tse-liou-tsing, à qua- <t rante lieues d'ici.
i< Pourévaporer l'eauetcuire lese1,on sesertd'une « grande cuve en fonte, qui a cinq pieds de diamètre « sur quatre pouces seulement de profondeur (Lçs <t Chinois ont éprouvé qu'en présentantuneplusgrande « surface au feu, l'évaporation est plus prompte et « épargne le charbon.) (Quelques autres marmites plus
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H profondes l'environaent/coatenant de l'eau qui bout « au même feu et sert à alimenter la grande cuve ; de « sorle que le sel, quand il est évaporé , remplit abso- « iumënt la cuve, et en prend la forme. Le bloc de sel, i( de deux cenfs livres pesants et plus, est dur comme la « pierre ; on le casse en trois ou quatre morceaux pour « être transporté dans le commerce. Le feu est si ardent, « que la cuve devient tout à fait rouge et que l'eau jaillit « à gros bouillons à la hauteur de huit ou dix pouces. i< Quand c'est du feu fossile des puits à feu, elle jaillit « encore davantage, et les cuves sont calcinées en fort i< peu de temps, quoique celles qu'on expose à ces « sortes de feu aient jusqu'à trois pouces d'épaisseur.
« Pour tant de puits, il faut du charbon en quantité; <( il y en a de différentes sortes dans le pays. Les lits « de charbon sont d'une épaisseur qui varie depuis « un pouce jusqu'à cinq. Le chemin souterrain qui « conduit à l'intérieur de la mine est quelquefois si « rapide, qu'on y met des échelles de bambou; le « charbon est en gros morceaux. La plupart de ces « minfs contiennent beaucoup de l'air inilammahle u dont j'ai parlé, et on ne peut pas y allumer des a lampeâ ; les mineurs vont à làtons, s'éclairent avec « un mélange de poudre de bois et de résine, qui « brûle sans flamme et ne s'éteint pas.
u Quand on creuse les puits de se1,ayant atteint mille (1 pieds de profondeur, on trouve ordinairement une « huile bitumineuse (1) qui brûle dans l'eau. On en « recueille par jour jusqu'à quatre ou cinq jarres de
(l) Probablement de i'Imile do pôtmle.
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a cent livres chacune. Cette huile est très-puante; on H s'en sert pour éclairer le hangar oii sont les puits et a les chaudières de sel. Les mandarins par ordre du « prince, en achètent souvent des milliers de jarres, « pour calciner sous l'eau les rochers qui rendent « le cours des fleuves périlleux. Un bateau Tait-il « naufrage, on trempe un caillou dans cette huile, '< on l'enflamme et on le jette dans l'eau; alors un « plongeur, et plus souvent un voleur, va chercher <' ce qu'il y avait de plus précieux sur ce bateau; cette Il lampe sous-aqueuse l'éclairé parfaitement.
« Si je connaissais mieux la physique, je vous dirais H ce que c'est que cet air inflammable et souterrain « dont je vous ai parlé. Je ne puis croire que ce soit « l'effet d'un volcan souterrain, parce qu'il a besoin « d'être allumé ; et, une fois allumé, il ne s'éteint plus <i que parle moyen d'une boule d'ar^le, qu'on met « à l'orifice duiube, ou à l'aide d'un vent violent et « subit. Les charlatans en remplissent des vessies, les << portent au loin, y font un trou avec une aiguille, et « l'allument avec une bougie pour amuser bs bail dauds. Je crois plutôt que c'est un gaz ou esprit de « bitume, car ce feu est fort puant et donne une fumée « noire et épaisse (I).
« Ces mines de charbon et ces puits de sel occupent Il ici un peuple immense. Il y a des particuliers riches Il qui ont jusqu'à cent puits en propriété; mais cesfori< tunescolossalessont bientôt dissipées. Le père amasse, (I les enfants dépensent tout au jeu ou en débauches.
(I) C'est sang doute ce que les chimistes appellent hydrogène carboné on carbure d'hydrogène.
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