CHAPITRE VIII
beaux morceaux de leur littérature. Ils n'ont qu'à prendre leur pipe et puis courir à l'aventiïre.ef la tête en l'air, les rues de la première yille yenue. Qu'on entre dans la plus pauTre maison du plus chétif village; souvent le dénùment y sera complet, les choses, les plus nécessaires à la vie y manqueront; mais on est toujours sûr d'y trouver quelques belles maximes écrites surdes bandes de papier rouge. Ainsi ces grands et larges caractères, qui effarouchent tant nos yeux, font les délices des Chinois, et, si réellement il y a de la difAcultc à les apprendre, ils ont su trouver mille moyens pour les étudier comme en se jouant, et le» graver sans effort dans leur mémoire.
L'étude du chinois a été longtemps regardée, en Europe, comme chose extrêmemenldifficile et presque impossible. Avec la conviction que les Chinois euxmêmes ne pouvaient pas réussir àapprendreà lire, qui eut voulu s'engagerdansdes difficultés insurmontables pour les habitants du Céleste Empire? Ce préjugé est enfin tombéinaiiitenant ; les philologues sontpersuadés que le chinois peut s'apprendre aussi aisément que les autres langues étrangères. M. Abel Rémusat est, peutêtre, le premier qui se soit sentila force et le courage d'aborderfranchementrétude du chinoiset de renverser les obstacles qui semblaienten défendre l'accès. Quand ce savant orientaliste a eu un peu aplanile terrain et démontré par son exemple qu'il était possible d'acquérir l'intelligence delà langue de Confucius, plusieurs savants sont entrés avec ardeur dans la route qu'il avait su tracer, et aujourd'hui on peut compter, en Europe, plusieurs sinologues distingués, à la tête desquels se
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trouve placé H. Stanislas Julien, qui est parvenu à se rendre tellement maître de cette langue, qu'en Chine même, nous en sommes convaincu, on trouverait avec peine un lettré capable de mieus entendre les ouvrages les plus difficiles de la littérature chinoise.
Pour ce qui est de la langue parlée, elle est loin de présenter les embarras et les difficultés de plusieurs de nos langues d'Europe ; la prononciation seule demande quelques effortSfSurtout danslescommencements ;mais on finit par se plier insensiblementà toutes les exigences des aspirations et des accents lorsqu'on réside dans le pays, n'ayant jamais de relations qu'avec les indigènes. Nous avons cru faire plaisir à plus d'un de nos lecteurs en donnant ces notions sur la langue chinoise ; il est temps de reprendre notre itinéraire.
Mattre Ting nous avait prédit bien souvent que, une fois parvenus dans le Hou-pé, nous regretterions beaucoup la provinceduSse-tchoueo; il nousavait annoncé des habitants grossiers, observant mat les rites, parlant un langage inintelligible ; puis des chemins détestables, rarement des palais communaux, et, à la place, de mauvaises hôtelleries. Notre première halte à Pa-toung ne justifia nullement les sombres prévisions de notre conducteur; nous étions dans la province du Hou-pé, sans nous sentir pour cela plus mal que les jours précédents; nous y fûmes traités avec bonnêteté, et le kao-pan, ou théâtre des examens, qui nous serrit de logement, valait bien un palais communal.
Cependant on nous donnasur la route des renseigaements peu agréables à entendre ; les mandarins et les lettrés que nousvimes furent unanimes pournousdire
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que les voyages par terre étaient désormais pénibles et difficiles, que les chemins étaient très-mal entretenus, et que, de plus, on trouvait rarement de bons porteurs de palanquin ; tout cela provenait de la proximité du fleuve Bleu. La navigation était si facile et si peu dispendieuse, que les voyages et les transports des marchandises s'effectuaient habituellement par eau ; quoique toujoursengardccontrelesmensonges et les tromperies desChioois, leurs raisons, cette fois, nous parurenttrèsplausibles, et il fut décidé que nous suivrions, autant qu'il serait possible, le cours du fleuve, à condition, pourtant, de descendre à terre tous les soirs, et d'aller passer les nuitsdans les villes désignées pour nos étapes. Le premier jour, après avoir quitté Pa-toung, nous allâmes nous reposer à Kouei-tcheou, où, à part un grand mouvement commercial dans le port, il n'y- eut rien qui soit digne de remarque. Le lendemain nous nous embarquâmes de grand matin, et on adjoignit à notre troupe un officier militaire et quelques soldats, pour nous protéger, disait-on , contre les pirates. Nous franchimes sans accident un passage dangereux à cause de ses nombreux récifs : ce sont, du reste, les derniers qu'on rencontre sur ce beau fleuve, qui va ensuite s'é> lai^issant de jour en jour, et répandant partout la richesse et la fécondité ; il n'en est certainement aucun dans le monde qui puisse lui être comparé pour l'innombrable multitude d'hommes qu'il nourrit et la quantité prodigieuse de navires qu'il porte sur ses eaux. 11 ii'est rien de grandiose et de majestueux comme le développement de ce tleuve, dont le cours est de six cent soixante lieues : à Tchoung-king, à trois cents lieues de
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la -mer, il a déjà une demi-lieue de large ; il n'a pas moins de sept lieues à son embouchure.
A?antd'arriveràI-tchang-fou,Tilledepremierordre, nous rencontrâmes une petite douane pour le sel. Nos ^eux barques furent obligées de s'arrêter, afin d'attendre la visite des douaniers ; nous trouvâmes un peu -étrange qu'on s'a visàtd e visiter des barques mandarines. Telle est la règle du pays, nous dit maître Ting; la visite a lieu à cause des bommes de l'équipage, qui profitent quelquefois du passage des fonctionnaires publics pour faire la contrebande ; par conséquent il faut vous résigner à prendre patience. Nous nous résignâmes donc conformément à l'invitation de maître Ting.
On visita d'abord ta barque où étaient les soldats. Les 'douaniers n'y ajant trouvé que le sel nécessaire à la cuisine de l'équipage, elle remit à la voile et continua ■sa route. Les employés de la gabelle vinrent ensuite chez nous, et, après avoir poliment salué les passagers, ils demandèrent au patron de les conduire à fond de cale. A fond de cale I fît le patron avec étonnemeot, vous voulez donc souiller vos beaux habits. J'ai lesté mon navire avec de la bouc; vous savez bien que, lorsqu'on porte des mandarins, on n'embarque pas de marchandises. — Qui sait, s'écriale petit mandarin militaire que nous avions prisa Kouei-tcheou, peut-être que ces deux nobles Européens sont venus ici faire la contrebande du sel ?... Puis il applaudit à son trait d'esprit par de grands éclats de rire. Les douaniers ne se laissèrent pas déconcerter par cette hilarité et comraencèjenl tout bonne ment leurs perquisitions. Un instant après, il j eut à bord un tapage effroyable ; car on avait trouvé
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dans la cale, non pas delaboue, mais une cargaison considérable de sel. .. ; et le contrebandier n'était autre que le mandarin militaire embarqué pour nous protéger «ontre les pirates. L'affaire était grave : un embargo fut nais immédiatement sur le navire, et tout le monde se trouva compromis ; aussi tout le monde criait-il à la fois et de toutes ses forces, le patron, les matelots, les douaniers, nos mandarins et l'intrépide contrebandierà globule doré . Nous étions seuls pour écouter ; mais il n'était pas aisé de saisir le véritable sens de toutes ces vociférations. Il nous sembla comprendre, toutefois, que les matelolscriaient contre leur patron, le patron contre le contrebandier, les douaniers et le contrebandier coûtre tous. Maître Ting était sublime de colère ; il courait de l'unàl'autre, gesticulant et braillant sans se mettre e apeinequ'on l'écoutât ou q u'on fit même attention à lui. Quand et comment cela devaif-il finir? C'est ce que nous cberchàmes à deviner, sans pouvoir j réussir. Pendant cet inconcevable tapage, le navire ne marchait pas : il était tard et nous n'arrivions pas au port, dont nous étions très-peu éloignés. Attendre que tout ce monde tombâtd'accord.c'eûtétéévidemmenttroplong; nous ne vîmesd'aulrepartiàprendre, poursortirdelâ, que de nous jeter dans la mêlée. Nous saisîmes maître Ting, les douaniers et le contrebandier, et nous les poussâmes l'un après l'autre par une écbelle jusque dans notre cabine. Aussitôt que nous fûmes en possession de nos personnages, nous leur défendîmes de souffler UQ mot au sujet de leur sel. Le bateau, leur dîmesnous, a été loué uniquement pour nous conduire, nous, À l-tcbang-fou. Voilà que nous éprouvons un long re-
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tard; peu nous importe de savoir à qui la faute; vous en serez tous responsables. Partons, et, quand tous serez arriTés au port, vous prendrez tout le temps que TOUS jugerez convenable pour TÏderTotre querelle. — Les explications allaient recommencer ; mais, pendant que l'un de nous les tenait bloqués dans l'entre-poot, l'autre monta et donna ordre au patron départir. Aussitôt tenavire se remit en route,emportaDt les douaniers, qui se désespéraient en Tojant s'éloigner leur échoppe.
Quand nous fûmes arrivés au port, nous aous empressâmes d'opérer notre débarquement, laissant à qui de droit le soin de discuter la question de la coaUebande de sel. Il était presque nuit lorsque aous entrâmes dans la Tille de l-lchang-fou. Nous eûmes pour guide un greffier de mauraise mine, que le préfet avait envofé nous attendre sur le riTage, et qui nous conduisit à ce qu'il lui plaisait de nommer un palais communal. Dans cette grande et belle ville de premier ordre, on aTail sa trouTer, pour loger deux^ Français, voyageant par ordre du Fils du ciel, un taudis plein d'bumidité, sans portes ni fenêtres, sansmeublesetdéjà servant de caserneàdes ' légions de gros rats, dont le fracas et l'odeur nous faisaient tressaillir. Nous dûmes contenir notre indignation, car à quoi bon s'en prendre à ce greffier, qui, sans doute, n'avait fait qu'exécuter les ordres de l'autorité.
Après avoir scruté attentivement, à l'aide d'une lanterne, la valeur réelledece prétendu palais communal, nous nous fîmes conduire avec tout notre bagage au tribunal du préfet. On nousiotroduisitdans une vaste salle d'attente, où nous nous empressâmes de faire déposer nos palanquins etarranger nos malles ; nous avertîmes
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iiotredoraeslique,Wei-chan,qu'ilpouvaitaussiinslaller dans un coin son petit mobilier. Pendant que nous étions tranquillement occupés de ces dispositions, les gens du tribunal allaient, venaient sans jamais nous adresser la parole, se contentant d'interroger maître Tiag,qui répondait à chacun par de petites courbettes, mais sans rien dire, de peur sans doute de se compromettre ou avec nous, ou avec les autorités du lieu.
Enfin la salle des hMes s'ouvrit. Le préfet entra par un boutj'etnous par l'autre. Aprèsnous être salués profoDdément, nous allâmes nous asseoir ensemble sur un divan. On apporta immédiatement du thé, et quelques belles tranches de pastèque. La conversation ne marchait pas avec aisance; heureusement que nous pouvions nous tirer un peu d'embarras en nous occupant, le préfet de sa tasse de thé, et nous de nos tranches de melond'eau.Lemagistratdel-tchang-fou,s'apercBvant que nous avions un goût prononcé pour ce fruit si rafraichissant, essaya de s'en servir comme d'une amorce pour nous chasser de chez lui, et nous faire aller au logis qu'il Dous avait désigné. — Avec la chaleur qu'il fait, diiril, ce fruit est excellent. — Oh ! délicieux ! — Je vais vous en faire choisir deux et je vous le enverrai au palais communal; vous avez vu, je pense, le palais communal? j'avais donné ordre de vous y conduire. — On nousa bien menés quelque part, à un certain endroit humide, délabré et déjà envahi par les rats... nous ne pouvons pas loger là dedans. — Oui, on m'a dit que cela n'était pas très-sec, et c'est un avantage pendant rété,parcequerhumidité entretient la fraîcheur; d'ailleurs, c'est le meilleur endroit que nous ayons pour le»
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hôtes. Mchang-fou-estunegraDdeTille, c'est vrai, malgré cela elleest très-pauTre ; on n'y trouTe pas de bons logements...; tous pouvez interroger l'assistance. — Hais , nous ne prétendons pas le contraire ; noussommes persuadés que I-tchang-fou est une pauTre ville, nous disons seulement que nous ne pouvons pas aller loger là-bas. — Danscecas, ajouta le préfet de fortmauvaise humeur, voulez-vous loger dans ma maison? Puisqu'il Avait ta courtoisie de nous inviter à rester chez lui, il fallait, pourbien observer les rites, lui faire la politesse de partir immédiatement ; mais nous n'étions pas Chinois. — Oui, merci, lui répondîmes- nous, nous serons très-bien ici... Et puis nous lui vantâmes, avec une grande prodigalité d'expressions, la beauté etlamagoifîceace de son tribunal, de ses salles, de ses appartements, etc. Le préfet se leva en disantqu'il était tard et qu'il allait faire préparer nos lits. 11 ajouta, en nous saluant, que nouslui procurions un grand honneur en ne dédaignantpas de loger danssachétive habitation; mais on voyait sur sa figure qu'il était furieux contre nous. Aussitôt qu'il fut parti, nous nous installâmes fort «ommodément dans une vaste chambre qui avoisinait la salle de réception. La première partie delà nuit se passa fort paisiblement, mais il n'en fut pas ainsi de la dernière. Vers minuit, nous fûmes cveillés par une bruyante conversation. Les fonctionnaires de 1-tchangfou, qui probablement avaient fait collation ensemble au tribunal, s'étaient rendus ensuite dans la salle qui avoisinait notre chambre, et là, ils ne se faisaient pas faute de disserter librement sur notrecompte.Les moindres détails de cette piquante conversation parvenaient
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