‹ L'empire chinoisChapitre 122 sur 154 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

IVonis quo les ChinaÎB donnent aux royaumes d'Europe. — Origine des mots Chine et danois. — Eiplication de divers noms que les Cliinois donnent à leur empire.' — Bon et ïénérablo préfet de Song-tcbe-hien .

— Portrait des anciens mandarins. — Les saintes instructions des empereurs. — Un Kiiorassajiien à ta cour impériale. —Dét^lssurles mœurs dos anciens Chinois, — Causer de la décadence des Cliinois.

— Moyens employés par la dynastie mantchoue pour consolider son pouvoir. — L'exclusion des étrangers n'a pas toujours existé en Chine. — Mauvaise politique du gouvornement. — Pressentiment général d'une révolution. — Navigation sur le fleuve Bleu. — Tcmpfito. — Perte dos vivres. — Triple échouement sur la cûte. — Naufrage. — Les naufragés.

Le jeuoe préfet de I-tou-hien, après avoir recueilli avec le plus vif intérêt les divers renseignemenls que nous lui donnâmes sur les divers peuples de l'Europe, s'avisa de nous demander comment nous appelions son pays dans notre langue*. Quand il eut appris que nous lui donnions le nom de Chine, et à ses habitants celui de Chinois, il ne revenait pas de son étonnement. Il voulait savoir, à toute force, ce que voulaient dire ces deux mots, le sens propre qu'ils avaient, pourquoi on avait choisi Chine et Chinois pour désigner son pays et ses compatriotes. — Nous autres, disait-il, nous appelonsies heureux habitants de-votre illustre contrée, Siyang-jin. Si veut dire Occident, yang, mer, et jin, homme; ce qui fait « hommes des mers occidentales » ;

Dg.l.z«lt,,CoOgle

3Ti L'EHPIRE CBINOIS.

voilà la déDomiDation générale. Pour désigner les divers peuples, nous transcrivoDS leurs noms aussi fidèlement que le permettent nos caractères. Ainsi, nous disons : Fou-lang-saî-jin, c'est-à-dire « hommes faran-çais. >> Quand noué parlons des Occidentaux, quelquefois nous saisissons un trait saillant du peuple que nous voulons désigner, et nous le traduisons dans notre langue. Ainsi, nous appelons les In-ki-li (Anglais. English) Boung-mao-jin, « hommes à. poils rouges ", parce qu'ils ont, dit-on, les cheveux rouges; nous donnons aux Ya-mé-ly-kien (Américains) le nom de Hoaki-jin, i< hommes de la bannière fleurie », parce que, dit-on, le pavillon qui âotte au mât de leur navire est bariolé de diverses couleurs. Vous voyez que toutes ces dénominations présentent un sens à l'esprit, elles veulent dire quelque chose. Il doit en êlre ainsi de vos deux mots Chine e\. Chinois; puisqu'ils n'appartiennent pas à notre langue, ils doivent nécessairement signifier quelque chose dans la vôtre... Ces expressions, bien étranges en effet aux oreilles d'un Chinois, intriguaient énormément cet excellent magistrat. Pour l'empêcher de croire que nous y attachions un sens satirique et malveillant, nous fûmes obligés de lui faire une petite dissertatioQ historique, et de lui prouver que ces deux mois appartenaient radicalement à la langue chinoise, que c'était le nom qu'ils sedonnaient eux-mêmes autrefois; mais que nous l'avions altéré pour le plier au génie de notre langue, de la même manière que les Chinois disaient Fou-iang-saï, au lieu de Français.

Il est, en effet, incontestable que les expressions Chinois et Chitie nous viennent réellement de ce pays.

i.,Goog[e

Les Chinois ont toujours eu Vhabilude dedésigner leur empire d'après le nom de la dynastie régnante. C'est ainsi que, dans les temps les plus reculés, ils lui donnaient les noms de Tang, de Yu et de Hia. Les hauts faits des empereurs de la dynastie des Han mirent ce dernier nom en usage, et, depuis ce temps, les Chinois portent celui de Han-jin, « hommes de Han » ; il est encore aujourd'hui très-commun, surtout dans les pro- "vinces septentrionales. La dynastie des Thang s'élant encore plus illustrée par ses conquêtes que celle des Han, le nom de Thang-jin fut, pendant plusieurs siècles, en usage pour désigner les Chinois. De nos jours, la Chine étant gouvernée par la dynastie mantchoue, qui a adopté le titre de Thsing, « pur », les Chinois s'appellent Thsmg-jin, « hommes de Thsing H, comme ils porlaient le nom de Ming-jin, sous la dynastie des Ming. C'est absolument comme si les Français avaient pris successivement le nom de Carlovingiens, de Capétiens, de Napoléoniens, suivant le nom des dynasties qui se sont succédé en France.

Le nom de Chine, par lequel nous désignons ce vaste pays, est d'un usage presque général dans l'Asie orientale ; nous le tenons des Malais qui appellent cet empire Tc/iina. Les Malais connurent les Chinois dans la seconde moitié du troisième siècle avant notre ère; quand le fameux empereur Thsiug-che-houang soumit la partie méridionale de la Chine avec le Tonquin, et poussasesconquêtesjusqu'enCochinchine. Les peuples des îles Malaises, ayant des relations directes avec ces contrées, connurentdonc à cette époque les Chinois, qui

Dg.l.z«lt,,CoOgle

3TS L'EMPIHE CHliXOIS.

portaient alors le Dom de Thstn^ d'après celui de la dynastie ré^naole. Les Malais, Q'ayaat pas la lettre aspirée ts, prononçaient ce mot 7(^Ama, en y ajoutant un a. Les pilotes, et une partie des matelots qui conduisirent plus tard les premiers navires portugais en Chine, étant d'origine malaise, il était tout naturel que les Portugais adoptassent le nom que leurs guides donnaient à la Chine. Ainsi les premiers Européens ont appelé ce pays Tchina, et ce nom s'est ensuite un peu modifié, suivant la langue des divers peuples qui l'ont adopte.

Il est également constant qne les premières relations des Chinois avec l'Inde datent du temps de la dynastie Thsin. Ce nom fut changé aussi par les Hindous en Tchina, pour la même raison qtte chez tes Malais ; car l'alphabet dévanagari et ses dérivés n'ont pas la consonne ts aspirée, et, en cas de besoin, on l'y remplace par le ich. C'est aussi de l'Inde que les Arabes reçurent le mot Thsin. Pour le conformer à leur alphabet, ils durent écrire Sm, Sina, et c'est probablement de là qu'est venue l'expression latine de Sinœ, Sine?ises, pour désigner les Chinois.

Quoique les navigateurs arabes et les premiers Portugais qui allaient dans l'Inde eusscntadoptéle nom sanscrit et malais de Tchina pour la Chine méridionale, la partie septentrionale de ce pays, ne portant pas le raèiue nomchez les peuplesvoisins, fut aussi appeléedifféremment dans l'Occident. Sousladynastie des Han, c'est-àdire dans les deux siècles avant et après notre ère, les Chinois avaientconqiiistoutel'Asie centrale, jusqu'aux bords de l'Oxus et de l'Iaxarte. Ils v avaient établi des

CHAPITttE IX. 3:7

colonies militaires, et leurs négociants parcouraient ces contrées pour y échanger leurs marchandises contre d'autres produits venus de la Perse ou de l'empire romain. Ils apportaient principalement de la soie et des tissus de cette matière, qui trouvaient un excellent débouché en Perse eten Europe. D'après les auteursgrecs, le mot ser désigne le ver à soie et les habitants de la Serica, pays duquel venait la soie. Ce fait démontre que le nom de Sères leur venait de la marchandise précieuse que les peuples de l'Occident allaient chercher chez eux. En arménien, l'insecte qui produit la soie s'appelle chiram, nom qui ressemble assez au ser des Grecs. 11 est naturel de croirequeces deux mots avaient été empruntés à des peuples plus orientaux. C'est ce que les langues mongole et mantchoue nous donnent la facilité de démontrer. Il en résulte que le nom de la soie chez les anciens, et aussi chez les modernes, est originaire de la partie orientale de r.\sie. La soie s'appelle szVAe chez lesMongols, et sw'jAechezlesMantchous. Ces deux nationshahitaientau nord elau nord-est de la Chine ; est-il présumablequ'elles eussent reçu ces dénominations des peuples de l'Occident? D'un autre côté, le mot chinois see, qui désigne la soie, montre non- seulement de la ressemblance avec sirke et sirghe, mais principalement avec le ser des Grecs. Cette analogie frappera bien plus quand on saura que, dans la langue chinoise, la lettre r ne se prononce pas. Le mot coréen quidésigne la soie est tout à fait identique avec le se?*des Grecs. La soie a donc donné son nom au peuple qui la fabriquait et l'envoyait dans l'Occident. Ainsi les Sères des Romains et des Grecs sont évidemment les Chi-

Dg.l.z«lt,,CoOgle

noia (i), dont l'empire élait autrefois séparé parl'Oxus

de celui de la Perse.

Parmi les différents noms que les CbiDois doonenl â leur pays, le plus ancien et le plus usité est celui de Tchoung-kouo, c'est-à-dire « royaume ou empire du Milieu H. Les historiens chinois rapportent que cette dénomination date du temps de Tching-wang, second empereur de la djnaslîe des Tcheou, lequel régnait â la fin du douzième siècle avant notre ère. A, celte époque la Chine était divisée en plusieurs principautés qui prenaient toutes le titre de royaumes. Tcheou-koung, oncle de l'empereur, donna à la ville de Lo-yang, dans la province actuelle du Ho-nan, où était la résidence du monarque chinois, le nom de royaume du MiL'eu, parce qu'il se trouvait, en effet, au milieu des autres royaumes qui formaient alors la Chine. Depuis ce temps, la portion de l'empire ou sa totalité, possédée par les empereurs, a toujours porté ce titre. Telle est la véritable et seule origine de la dénomination d'empire du Milieu, qui s'est conservée jusqu'à cejour. Cependant on ne se faitpas fautede plaisanter beaucoup sur ce nom dans la plupart des livres européens qui parlent de la Cbine ; on en conclut hardiment que les Chinois sont, en géographie, d'une ignorance complète, tandis qu'il serait plus vrai de dire qu'on ne comprend rien soi-même aux traditions de ce peuple.

(\) « Il serait curieux, ditKlaprotb, qai nous a fourni la plupart de " CCS considérations surlesdifférentsnomsdelaChine.il serait eu rieni n de rechercher à quelle époque le mot silk a été introduit dans la o langue aiigl^se. Il paraît Ctrc le mêniB que le russe cbetk, que jo ■1 crois dérivé du mongol sirk, fait qui est d'autant i)lus probable quo ri la Russie est restée pendant longtemps sous In joug des Mongols, n

■u3i.z.iit>,Coogle

« Je n'ai pas besoin, dit Klaprolh dans ses Mémoires, « de rejeter l'idée absurde de ceux qui prétendent que « les Chinois croieotque leur pays est situé au milieu <f du monde, et que c'est pour cette raison qu'ils l'ap- « pellent l'empire du Milieu. Un matelotou unpor- « tefaix de Canfon peut, à la vérité, donner une paît reille explication ; mais c'est à l'intelligence de ce- « lui qui questionne de l'adopter ou de la rejeter. »

Les Chinois donnent encore à leur pays le nom de Tchoung-hoa, ou « fleur du Milieu», de Tien-tchao, ou (1 empire céleste » , et de Tien-hia, « le dessous du ciel ou le monde », comme les Romains se servaient du mot orhis pour désigner leur empire.

Il est évident que nous ne donnâmes pas au mandarin de l-tou-hien tous les détails dans lesquels nous venons d'entrer. Nous ne lui parlâmes ni des Grecs, ni des Romains, pas même des Arabes ; mais nous lui en dîmes cependant assez pour lui faire bien comprendre pourquoi, en Europe, nous les appelons CAmow, et non pas Tckoung-kouo-jin, « hommes de l'empire du Milieu ». Nos explications le satisfirent complètement, et il parut tout heureux de voir que le mot CkiJtois n'était pas un injurieux sobriquet, comme il avait eu l'air de le croire tout d.' abord.

Il fallut enfin prendre congé de cet intéressant docteur, et ce ne fut pas sans regret. Nous brûlions d'envie de nous arrêter un jour ; mais les rites étaient là qui nous le défendaient, et nous ne devions pas être impolis envers un homme qui avait été si plein d'attention et de délicatesse.

De I-tou-hien, nous allâmes par terre jusqu'àSong-

u3i.z.iit>,Goog[c

380 L-EHFtHB CUINOIS.

tche-hien. L'étape n'était pas longue et la route fut assez agréable. Nous nous arrêtâmes dans cette dernière ville, sur la recommandation du jeune préfet de l-tou-hien. Il nous avait annoncé que nous v trouverions un de ses amis, remplissant les fonctions de premier ma^strat, et dont nousn'aurions qu'à nous louer. Pendant la nuit, il l'avait fait prévenirde notre arrivée, etildut.sansdoutc, lui écrite des choses merveilleuses sur notre compte; car nous fûmes reçus avec une-pompe extraordinaire. On avait dressé.devant la porte d'entrée du palais communal, un petit arc de triomphe, orné de tentures de soie rouge, de fleurs artificielles, de clinquant et de lanternes coloriées. Aussitôt que nous fûmes entrés dans la première cour, on nous accueillit par une bruyante détonation d'innombrables pétards que les gardiens du palais tenaient suspendus par longues enfilades au haut d'un bambou. Nous étions attendus sur le seuil de la salle de réception par un bon petit vieillard, encore plein de vigueur et qui, en nous voyant, parut tout pétillant de joie. C'était le premier magistrat de la ville, celui dont on nous avait tant fait l'éloge à l-tou-hien. Notre présence semblait le mettre hors de lui ; il nous serrait dans ses bras, nous regardait en riant, allait, venait, donnait des ordres à tout le monde, puis recommençait à nous faire ses petites salutations et ses caresses. Enfin il se calma, et nous nous assîmes pour prendre le thé, en attendant la collation qu'il avait donné ordre de nous servir. Il se trouvait un peu en retard sur ce point, parce que nous étions arrivés plus vite qu'on ne s'y atlendait.

Dg.l.z«lt,,CoOgle

Page 1