CHAPITRE iX
Ce respectable inagislrat n'avait pasla finesse d'esprit ni les manières distinguées de son jeune confrère de I-tou-hien ; mais il nous parut doué d'une grande pénétration. Il causait avec agrément, et l'élégance des formes se trouvait compensée chez lui par un ton de franchiseet de bonhomie qui convenait merveilleusement à son âge avancé, Nous apprîmes de son sse-yé ou conseiller intime qu'il était issu d'une pauvre famille de cultivateurs. Sa jeunesse avait été laborieuse el remplie de privations ; il avait subi les examens littéraires avec tant de distinction, que malgré son obscurité, et quoiqu'il n'eût personnepourleprotégep,il obtint dans sa province le grade de bachelier, et, plus tard, à Péking, celui de docteur. Ensuite il avait gravi péniblement les degrés inférieurs de la magistrature, et, à force de mérite, il était enfin arrivé à la charge de préfet dans une ville de troisième ordre. Pour parvenir aux dignités supérieures, il fallait faire des dépenses considérables, offrir des cadeaux très-coûteux aux personnages les plus influents de la cour et aux. ministres. 11 ne pouvait donc prétendre à un emploi plus élevé, parce qu'il était pauvre, et il était pauvre parce qu'il ne pressurait pas ses administrés, parce qu'il leur rendait la justice gratuitement et qu'il partageait son modique traitement avec les indigents de son district ; aussi chacun l'aimait et bénissait son administration.
Dès que nous fûmes installés dans le palais communal, nous remarquâmes que le peuple entrait librement partout, envahissant les cours, les jardins et les appartements, pénétrant même, sans se gêner, "dans la salle où nous étions à causer avec le préfet. Maître
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Tingayant fait l'observation que nous n'aimions pas ces réunions tumultueuses, laissez-les approcher, nous dit le préfet en souriant et en nous regardant avec supplication, ne les renvoyez pas, ils Tculent Toîr; s'ils vous incommodent , je n'aurai qu'à leur faire un signe, ils se retireront. — Nous eûmes bien garde de confrister ce bon magistrat en faisant exécuter àSong-tchehicn la consigne sévère qu'on avait dû observer dans les autres endroits. Ce jour-là il y eut liberté absolue pour tous, et chacun eut le privilège de venir à loisir étudier la configuration des hommes des mers occidentales. Pendant queles curieux nous contemplaient, les yeux fixes et la bouche entr'ouverle, nous prenions plaisir à voir le mandarin regardant les curieux avec béatitude, et jouissant du bonheur que ses chers Chinois paraissaient éprouver ; du reste, tout cela se passait fort paisiblement, et sans nous causer la moindre importunité. Lorsqu'on avait vu sufSsamment, on se retirait pour faire place à d'autres, et si, par hasard, il survenait un peu de tumulte ou d'encombrement, le magistrat n'avait qu'à dire un mot, à faire un geste, et aussitôt tout rentrait dans l'ordre ; ses moindres intentions étaient exécutées promptemeot et d'une manière respectueuse et filiale.
Le préfet de Song-tche-hien, entouré de son peuple, était bien l'image d'un père de famille au milieu de ses enfants; c'était une touchante réalisation de ces institutions et de ces lois chinoises, toujours basées sur le principe de la paternité et de la piété filiale, qui supposent que tout fonctionnaire est un père pour ses administrés, et les administrés des enfants à l'é-
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gard du fonctionnaire. Aujourd'hui ce magnifique système d'administration n'est plus qu'une Taine théorie, et, à part quelques rares exceptions, on ne le retrouve plus que dans les livres; les mandarins ne sont guère qu'une formidable et imposante association de petits tyrans et de grands voleurs, fortement organisée pour écraser et piller le peuple. Mais, nous le répétons, ce désordre ne découle pas des institutions chinoises, il n'eslpas inhérent au principe du gouvernement, il en est, au contraire, une violation flagrante. En lisant les Annales de la Chine, on remarque qu'autrefois, sous certaines dynasties, les mandarins étaient de bons magistrats, s'occupant paternellement de ceux dont le bonheur leur était confié. On les voyait sortir souvent pour faire la visite de leur district, prendre connaissance par eux-mêmes des besoins des pauvres, des souffrances des malheureux, afin de pouvoir travailler plus efficacement au soulagement de toutes les infortunes; ils parcouraient les campagnes pour examiner l'état des moissons, encourager les agriculteurs laborieux, et réprimander ceux qui montraient de le négligence dans leurs travaux. S'il survenait une inondation ou quelque autre calamité publique, ils accouraient pour constater le mal et aviser aux moyens de le réparer. Le premier et le quinzième jour de chaque lune, ils donnaient des instruoctions au peuple qui allait les entendre avec empressement ; la justice était surtout rendue avec exactitude. Tout opprimé, tout homme lésé dans ses droits, pouvait se présenter au tribunal ; il n'avait qu'à frapper sur une grande cymbale, placée tout exprès dans la
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cour intérieure, et le mandarin, aossitôt qu'il entendait ce bruit, était obligéde paraître etrt' écouler le plaignant à quelqueheureque ce fût du jour ou de la nuit.
Maintenant les choses ne vont pas tout à fait de la même manière ; il y a bien encore dans toutes les localités l'endroit désigné pour les instructions que le inadarin doit faire au peuple; il se nomme chan-yittôig, salle des saintes instructions ; mais, au jour fixé, le mandarin ne fait qu'y passer, par manière d'acquit; personne n'est là pour l'écouter, aussi ne dit-il jamais rien ; il fume une pipe, boit une tasse de Ibé et s'en retourne. Dans les tribunaux on voit bien encore la cymbale des opprimés ; mais on se garde bien d'aller frapper dessus, parce qu'on serait immédiatement fouetté ou mis à l'amende.
La conduite que les mandarins tenaient autrefois cnversleshabitantsd'undistrictn'étaitqu'unerépélition en petit de ce qui était observé par l'empereur à l'égard de ses sujets. L'usage que les souverains chinois ont toujours observé de publier, de temps en temps, des instructions sur la morale, l'agriculture ou l'industrie, remonte aux premiers temps de la monarchie. L'empereur de la Chine n'est pas seulement le chef suprême de l'État, le grand sacrificateur et le principal législateur de la nation, il est encore le prince des lettrés et le premier docteur de l'empire ; il n'est pas moins chargé d'instruire que de gouverner ses peuples, ou, pour mieux dire, instruire et gouverner ne doit être qu'une même chose. Tous lesdécrets sont des instructions, les ordres sont donnés sous la forme de leçons et en porlent même le nom, les châtiments et les supplices ensont le
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complément ; en un mot, l'empereur n'est rigoureusement qu'un père qui instruit ses enfants et qui est coatraint quelquefois de les châtier.
Les chan-yii, ou saints édits émanés du pinceau impérial pour l'instruction du peuple, doivent être lus en partie, et expliqués, le premier et le quinzième jour de chaque mois, avec un grand appareil, et selon le cérémonial qui règle cette solennité. Dans chaque ville ou "village, les autorités civiles et militaires, revêtues du costumequi les distingue, se rassemblent dans une salle publique, le maître des cérémonies, personnage toujours indispensable dans une réunion de Chinois, crie à haute voix, à tous les assistants, de défiler, ce qu'ils font chacun à son rang ; il avertit ensuite d'exécuter, devant une tablette où sont écrits les noms sacrés de l'empereur, les trois génuflexions et les neuf battements de tête. Cette cérémonie terminée, on passe dans la salle nommée chan-yu-ting , où le peuple et les soldats sont debout, en silence ; le maître des cérémonies dit alors : Commencez avec respect. Le magistral qui a l'office de lecteur s'avance vers un autel où sont placés les parfums, s'agenouille, prend avec de grandes démonstrations de respect la tablette sur laquelle est écrite la maxime qui a été choisie pour l'explication du jour, et monte sur une estrade. Un vieillard reçoitla tablette et la pose sur l'estrade vis à-vis du peuple ; puis, faisant faire silence avec un instrument de bois en forme de clochette qu'il tient à la main, il lit la sentence à haute voix. Ensuite le maître des cérémonies crie: Expliquez telle sentence du saint édit; l'orateur se lève et explique le sens de la masimequi roule ordinairement sur quel-
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que lieu commua des livres moraux des Chinois.
Cet usage, pratiqué sérieusemeot, ne peut être que louable et utile ; mais ce n'est plus qu'une vaine cérémonie. II en est de même de cetle fête si connue, où, dans les premiers jours du printemps, l'empereur se rend avec toute sa cour dans la campagne pour labourer lui-même un champ, et encourager l'agriculture ; chaque maadaf in doit répéter la même cérémonie dans son district. Il csl inconlestable que ces belles institutions avaient autrefois une grande influence, parce qu'elles étaient prises au sérieux par les mandarins et par te peuple. Nous pourrions apporter une foule d'exemples tirés des Annales de la Chine pour donner une idée de ce qu'était cette nation dans les temps passés ; mais nous aimons mieux laisser parler l'auteur arabe que nous avons déjà cité, parce qu'il sera moins suspect qu'un écrivain chinois.
« UnhommeoriginaireduKhorassanétaitvenudans « l'Irak et y avait acheté une grande quantité de mar- " chandises; puis il s'embarqua pour la Chine. Cet « homme était avare et très-intéressé ; il s'éleva un dé- « bal entre lui et l'eunuque que l'empereur avait ea- M voyé à Khan-fou, rendez-vous des marchands arabes, « pour choisir, parmi les marchandises nouvellement « arrivées, celles qui convenaient au prince. Ceteunu- « que était un des hommes les plus puissants de l'em- « pire ; c'est lui qui avait la garde des trésors et des ri- '< chesses de l'empereur. Le débat eutlieu au sujet d'un « assortiment d'ivoire et de quelques autres marchan- « dises ; le marchand refusant de céder ses marcbandi- « ses au pris qu'on lui proposait, la discussion s'é-
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