‹ L'empire chinoisChapitre 130 sur 154 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

mettre à table. Il Taut bien faire honneur, cependant, aux provisioDsde cetexcellentpréfetdeSong-tche-hien. A ces paroles bien simples etbien naturelles, puisqu'il était déjà tard et que nous n'avions encore rien pris,nos mandarinsiurentcomplétenent ahuris. Personne ne di' sait mot. Quandvousvoudrez, ajoutâmes-nous, donnez vos ordres aux domestiques ; il ne faut pas trop retarder, parce que, lèvent augmentant toujours, la jonque sera bientôt secouée de telle façon, qu'il ne sera impossible de garder l'équilibre. Maître Ting jeta surnousun regard de compassion ; il èntr'ouvrait la bouche ; mais les paroles ne se hâtaient pas d'en sortir. Nous comprimes qu'il était arrivé quelque chose de fâcheux, sans pouvoir deviner quoi. Ëntîn maître Ting, ramassant tout ce qu'il y avait d'énergie dans ses facultés, se hasarda à rompre le silence. Comment allons-nous faire? s'écria-t-il d'un ton désespéré : nous n'avons pas de vivres. La jonque qui porte les provisions du préfet de Song-tche-hien est bien loin devant nous; peut-être finirons-nous par l'atteindre. Si vous voulez, en attendant, vous amuser à prendre du thé, cela vous occupera. Le genre de récréation que nous proposait notre ingénieux conducteur était assurément fort honnête, mais nous savions, par une longue expérience, qu'il n'a rien de bien fortifiant pour l'estomac. S'amusera boire du thé quand on est afTamé, c'est absolument creuser un gouffre au lieu de le combler.

Nous remontâmes sur le pont, un peu désappointés, et nous cherchâmes à découvrir sur l'étendue du Qeuve la galère qui emportait notre cuisinier avec les accessoires ; un grand pavillon jaune, placé au haut du mât,

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devait nous la Taire reconntullre. Nous aperçûmes plusieurs jonques de commerce, aux laides voiles eu nalte, qui s'en allaient poussées par le vent et ballottées par les flots. Nos yeux eurent beau regarder de tous côtés, il nous fut impossible de découvrir ootrecuisine. II fallut se résigner sans se plaindre, car personne n'était en faute. On avait bien désigné un lieu ou la jongue devait nous attendre ; mais la violence du vent oelui avait pas, peut-être,perrois de s'arrêter.Probablement, nous dîmes-nous, que nous avons vu s'embarquer ces nombreuses provisions avec un trop vif sentiment de satisfaction, et Dieu a permis ce contre-temps poumons donner une leçon... Que son saint nom soit bénî dans la disette comme dans l'abondance !

Nous descendîmes dansl'entre- pont, pourprêcher la résigna lion à notre état major. Nous y fûmes suivis par le patron de la barque qui, voyant notre détresse, eut le bon cœur de nons offrir une ration de riz qui cuisait dans la grande marmite de l'équipage. Nousacceptâmes avec reconnaissance , et bientôt nous fûmes en train de dîner avec du riz cuitàl'eau et quelquesherbes salées. Ce n'était pas très-succulent, nous en convenons ; mais certes, nous n'en avions pas toujours eu autant. Pendant que nous instrumentions dans le bol de riz à l'aide de nos deux petites baguettes, nous eûmes la sagesse de penser à cette époque où, parcourant les déserts delà Tartarie et les montagnes duThibet,nousn'avionspoDr toute nourriture que quelques poignées de farine d'avoine, pétrie au tbé ou assaisonnée d'un peu de suif. Dieu ! nous disions-nous, en regardant ce large plat, où s'élevait une grande pyramide de riz tout fumant,Dieu !

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si tous les jours nous en avions trouvé autant sous notre lente I Du riz bien blanc, bien gonûé et en abondaiice,et puis une assiettée de petites herbes salées et une autre de confitures de pimentrouge... Oh! un semblablefestin eût été alors un vrai miracle de la Providence. Comme la large figure de Samdadchiemba se serait épanouie devant une telle abondance de vivres 1 Quelles belles histoires il nous auraitracontées !,..

Le souvenir de ces incroyables repas préparés jadis par notre cher chamelier fut comme un excellent assaisonnement qui nous mit en appétit. En somme, nous dînâmes, moins bien, il est vrai.que bien d'autres en ce monde ; mais, à coup sûr, incomparablement mieux qu'une foule de malheureux qui, ce Jour-là, ne dînèrent pas du tout. Le bien-être, ici bas, n'est, le plus souvent, que le résultat d'une comparaison. Que de gens vivent continuellement dansla souffrance et la détresse, parce que, dans la position où ils se trouvent, ils s'obtinent à regarder toujours au-dessus d'eux !

Nous ne tardâmes pas à oublier et nos provisions «t notre dîner, et tous nos souvenirs de la Tartarie et du Thibet; des préoccupations d'un autre genre vinrent nous assaillir. Pendant toute la matinée, la brise avait toujours été en augmentant de force ; vers midi elle était d'une telle violence, qu'on dut serrer presque entièrement les voiles, et garder tout juste ce qui était nécessaire pour gouverner la jonque. Le lit du fleuve était comme un bras de mer agité par la tempête. Les vagues mugissaient et se précipitaient avec fureur lesunescon- Ire les autres ; elles étaient plus courtes, moins élevées qu'en pleine mer, maisplusimpétueuses. Notre pauvre

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jonque, allant toutà la fois au roulis et au langage, gémissait et craquait de toute part. Quelquefois elle était comme soulevée au-dessus des eaux, puis lourdement précipitée dans les vagues. Il nous arrivait de brusques et violentes rafales causées par l'inégalité du rivage,qui tantôt nous masquait en partie le vent et tantôt nous l'envoyait par de furieuses bouffées. Ces accidents nous mettaient à deux doigts de notre perte ; car la barque, se peocbanttoutà coup sur ses flancs, s'agitait cl se trémoussait comme pour se creuser uo tombeau dans les vagues. La position était des plus critiques ; le danger venait surtout du peu de solidité de la jonque. Toutes celles qu'on rencontre sur les fleuves sont, en général, d'une construction qui laisse beaucoup à désirer; pour ce qui est des matelots, ils paraissaient fort tranquilles. Nous aimâmes mieux attribuer ce calme à leur expérience de la navigation qu'à l'indifférence.

Pendant que nous voguions ainsi, à la merci des venls et des flotset à la garde de Dieu, nos mandarins s'étaient fièrement réfugiés dans une étroite cabine, où ilsseleoaienl blottis sans oser se remuer. Nous ne remarquâmes pas du tout sur la figure des deux militaires cette dignité hautaine qui leur est recommandée au moment du danger. Pour maître Ting, qu'il ne fût pas hautain, c'était pardonnable, sa qualité de lettré lui donnaitle droit d'avoir peur. Le mal de mer avait gagné tous nos conducteurs,etilscroyaienttou3 qu'ils allaient mourir. Celte maladie leur- était inconnue ; car c'était pour la première fois qu'ils la ressentaient, et jamais ils n'en avaient entendu parler. Nous eûmes beau leur dire que c'était une incommodité passagère occasionnée par le

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mouvement des eaux et le balancement de la barque,ns s'obstinaient à se croire perdus. Et vous autres, nous dit maître Ting, d'une voix défaillante, vous n'êtes'pas malades; cependant la barque se remue pour vous oomme pour les autres. — Oh! c'est bien diÊférent, lui répondimes-nouSj nous autres, nous ne fumons pasl'opium. — Comment, vous croyez que c'est i'opium qui est la cause que nous allons mourir ? — Qui sait 7 nous n'oserions l'affirmer ; ce qu'il y a de certain, c'est que l'opium est un poison, et qu'insensiblement il doit ruiner les forces et l'énergie des fumeurs. — Maître Ting se mil alors à maudire le jour où il s'était laissé aller, pour la première fois, à la tentation de faire usage de cette détestable drogue, et il nous promitbîen que, s'il en réchappait, il jetterait à l'eau sa pipe, sa petite lampe et sa provision d'opium. — Pourquoi pas maintenant ? lui dhnes-nous, pourquoi attendre? — Maintenant,non, je suis trop malade, je n'ai pas la force de me remuer. — Tiens, nous autres qui nous portons bien, nous allons te rendre ce petit service, et en même temps nous nous dirigeâmes vers une petite cassette où il renfermait ses outils de fumeur. Mais maitre.Tingyfutavant nous ; subitement réveillé de saléthargie, il n'avait fait qu'un bond de sa place sur sa chère cassette. Son mouvement fut si leste, et surtout si inattendu, que ses compagnons ne purents'empêcher de rire, bien qu'ils n'en eussent pas assurément une envie démesurée. Pendant que ce fougueux fumeur veillait accroupi sur son trésor, nous allâmes voir où en était la navigation. Le fleuve était plus calme etla brise moins violente; la jonque filait avec une extrême rapidité, quoique les

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voiles ftissentpresque entièrement serrées. Si cela continue de la sorte, nous dit le patron, nous serons bientôt arrivés à Rin-tcheou. Cette nouvelle nous fit plaisir, car le temps avait une si mauvaise apparence que nous désirions arriver vite au port ; mais, hélas ! quoique assez rapproché, le port était encore bien loin de nous.

Vers quatre heures de l'après-midi, nous atteignîmes un point où le fleuve fait un coude pour prendre une autre direction ; au lieu de couler toujours vers le sud, il descend brusquement du côté de l'ouest. Nous rencontrâmes à ce détour plusieurs jonques qui couraient des bordées pour essayer de francliir ce passage frèsdifScile, parce que le vent de travers devenait venldebout quand on voulait doubler lapoiute. Nous retrouvâmes là les deux barques de notre flottille avec nos soldats et nos provisions de bouche ; elles y étaient arrivées probablement longtemps avant nous,sansque pour cela elles fussent beaucoup plus avancées. Nous nous mîmes à faire les mêmes manœuvres que les autres jonques, allant d'un bord à l'autre pour tâcher de doubler la pointe et enfiler le cours du fleuve qui se dirigeait vers l'ouest. Nous avions beau serrer lèvent au plus près, comme disent les marins, et naviguer tout à lait sur les flancs, nous ne pouvions réussir dans notre entreprise. Au moment où nous arrivions rapidement sur la pointe, dans l'espérance de la franchir, la brise etics flots nous repoussaient del'aulre côté, et nous allions tomber tout juste à l'endroit d'où nous étions partis; alors il fallait virer de bord et recommencer.

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