CHAPITRE X
Notre conscience se trouvant suffisamment éclairée sur la véritable position socialedecesdeui fonctionnaires de la mission, nous leur dîmes qu'ajant le tilre de soldats et en recevant les émoluments, ils devaient en remplir les fonctions, du moins dans les occasions extraordinaires, que la menace du rotin et de l'amende était une preuve non équivoque de la volonté expresse de l'inspecteur, et que les chrétiens étaient spécialement tenus de donner le bon exemple de l'obéissance etdu patriotisme. Il fut donc convenu qu'ils s'arrangéraient pour aller où le devoir et l'honneur les appelaient; et, denotrecôté, nousprimes bienla résolution de nous rendre à cette parade, qui promettait déjà de présenter un coup d'œil assez ravissant.
Le jour fixé étant venu, nos deux vétérans de l'armée impériale déjeuuëretitsolidement,de grand matin, et vidèrent un large vase de vin chaud pour se donner force et courage ; ils cherchèrent ensuite à se déguiser en soldais. Le travail ne fut ni long ni difficile ;ils n'eurent qu'à substituer à leur petite calotte noire un chapeau en paille, de forme conique, et recouvert d'une houppe de soie rouge, et qu'à endosser par-dessus leurs habits ordinaires une tunique noire à larges bordures rouges. Cette luoiqiie portaitdevant etderrièreun écusson en toile blanche, surlequel était dessiné en grand le caractère ^iVip', qui veut dire soldat; la précaution n'était pâsinutile, car, sans cette étiquette , il eut été souvent facile de faire de singulières méprises; ainsi, par exemple, notre catéchiste, avecsa petite figure blême, son corps fluet et rétréci, et ses yeux larmoyants, toujours modestement baissés, n'avait cerlainement pas
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la tournure bien verrière ; cependant il n'y avait pas à se méprendre. Qu'on le vit par deTantoupar derrière, il n'y avait qu'à lire l'inscription sur son dos ou sursa poitrine, c'était un soldat .'Avec cet uniforme, ils prirent, l'un un fusil et l'autre un arc, puis ilssereudirenl fièrement au champ de Mars.
Ud instant après qu'ils furent partis, nous fermâmes à clef la porte de notre résidence et nous allâmes faire les curieux. Cette grande exhibition militaire devait avoir lieu en dehors de la ville, daoâ une vaste plaine sablonneuse qui s'étend le long des remparts; les guerriers arrivaient de tous les côtés, par petites bandes : ils étaient accoutrés de toutes les façons, suivant la bannière à laquelle ils appartenaient; leurs armes, qui se dispensaient de reluire aux rayons du soleil, étaient d'une grande variété ; il y avait des fusils, desarcs, des piques, des sabres, des tridents etdes scies au bout d'un long manche, des boucliers en rotiaet des coulevrines en fer, ayant pour affût les épaules de deux individus. Au milieu de cette bigarrure nous remarquâmes pourtant une certaine uniformité ; tout le monde avait une pipe et un éventail; le parapluie n'était pas sans doute de tenue, car ceux qui en portaient un sous le bras étaient en minorité.
A une des extrémités du camp on avait élevésur- une éminence une estrade en planche, abritée par un immense parasol rouge, eloraée de drapeaux, de banderoles et de quelque grosses lentemes dont on n'avait nul besoin poury voir, attendu que le soleil était tout resplendissant ; elles avaient peut-être un sensallégori- ^que, el signifiaient probablement qoe les miliciens
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CnAPITRE X. 435
étaient en 'présence de j uges éclairés. L'inspecteur estraordinairedei'arjnée impériale et les principauxmandarins civils et militaires de la \ille étaient sur cette estrade,assîsdansdesrauteuîlsdevanldepe tites tableschargéesde théières etdeboîtesrempliesd'exccllenttabac à fumer ; à un angledu théâtre était un domestique tenant à la main une mèche fumante, non pas pour mettre le feu aux canons, mais pour allumer les pipes. Sur divers points du camp d'évolution on voyait plusieurs forts détachés, fabriquésavec des harabousetdu papier peint. Le moment de commencer étant arrivé, on fit partir au pied de l'estrade une petite coulevrine pendant que les juges se prolégeaientlesoreilles avec les deux mains pourn'étrepas assourdis par cette efTroyabledétonatioQ. Alors on hissa un pavillon jaune au haut d'un fort, les tam-tana résonnèrent avec furie, et les soldats coururent pêle-mêle, et en poussant de grands cris, se grouper autour du drapeau de leur compagnie ; là ils cherchèrent à se mettre unpeu en ordre sans trop pouvoir y réussir ; bientôt on simula un combat, et la mêlée, chose à laquelle on réussit le mieux, ne se fit pas attendre. H est impossible d'imaginer rien de plus comique et de plus bizarre que les évolutions des soldats chinois; ils avancent, reculent, sautent, pirouettent, font des gambades, s'accroupissent derrière leur bouclier comme pour guetter l'ennemi; puis se relèvent tout à coup, distribuent des coups adroite et à gauche, et se sauvent à toutes jambes en criant : Victoire I victoire ! On dirait une armée de saltimbanques dont chacun est occupé à jouer un lourde sa façon; nous en remarquâmes un très-grand nombre qui ne faisaient
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que courir, tantôt d'uD c6té et tantôt d'un autre, sans but délermioé, et probablementparce qu'ils ne savaient trop que faire de leur personne; nous ne pûmes nous tirer de l'esprit que nos deux chrétiens, le catéchiste etlejardinier,devaieotnécessaipeinentse trouver dans cette catégorie de soldats.
Tant que dure le combat, deux officiers, placés aux deux extrémités de l'estrade, agitent continuellemenl un drapeau, et indiquent, par la rapidité plus ou moins grande de ses mouvemenls, le degré de chaleur de l'action ; aussilôtque les drapeaux s'arrêtent, les combattants eu font autant, et chacun retourneà soo poste ou aux environs, car on n'y regarde pas de trop près.
Après cette grande bataille, on fit manœuvrer de? compagnies d'élitequi paraissaient assez bien exercées ; leursévolutioQssefaisaientpourtanttoujoursremarquer par une extrême bizarrerie. L'artillerie anglaise avait dû avoirbien beau jeu avec des ennemis dontl'habilelé consiste à faire des cabrioles ou à se tenir longtemps en équilibre sur une Jambe, à la façon des pénitents hindous. Les fusiliers et les archers s'exercèrent en suite à tirer à la cible; leur adresse fut remarquable. Les fusils chinois sont sans crosse, ils ont seulemcol une poignée comme les pistolets; lorsqu'on tire le coup, on n'appuie pas l'arme contre l'épaule; on tient le fusil du côté droit, à la hauteur de la hanche, el avant de faire tomber sur l'amorce un crochet qui soutient unemèche allumée, on se contente de bien fixer les yeux sur le bout qu'on veut frapper. Nous avons remarqué que cette manière de faire avaitungrandsoccès, ce quiprouTeraitpeut-êtrequ,e,pouFbien tirer un coup