‹ L'empire chinoisChapitre 19 sur 154 · CHAPITRE PRBHIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRBHIER

Ce sont des arcs de triomphe élevés à la vidoité et à la virginité. Si une fille ne veut pas se marier, afin de mieux se dévouer au service de ses parents, ou si unu veuve refuse de passera de secondes noces, par respect pour la mémoire de son mari défunt, elles sont honorées, après leur mort avec pompe et solennité. On forme des souscriptions pour élever des monuments àleuFTertu; tous les parents y contribuent, et souvent même les hahitanls du village ou du quartier ofi demeurait l'héroïne veulent y prendre part. Ces arcs de triomphe sont en pierre ou en bois ; ils sont chargés de sculptures, quelquefois assez remarquables, représentantdes animaux fabuleux, des fleurs et des oiseaux de toute espèce. Nous y avons souvent admiré des moulures et des ornements de fantaisie que n'eussent pas désavoués les artistes qui sculptèrent jadis nos belles cathédrales. Sur le frontispice il y a ordinairement une grande inscription dédicatoire à lavirginitéou à la vidutté; elleestgravéehorizontalenienteten creux. Sur les deux côtés on lit en petits caractères les vertus de l'héroïne. Ces arcs de triomphe sont d'un bcleffet, et sont très-répandus sur les chemins et quelque fois dans les villes. A Ning-po, célèbre portde mer dans laprovince du Tché-kiaDg,il y aunelongue rue entièrement composée de semblables monuments. Ils sont tous en pierre et d'une riche et majestueuse architecture. La beauté des sculptures a excité l'admiration de tous les Européens qui ont pu les voir ; en 1842, quand les Anglais se furent emparés de cette ville, ils eurent, dît-on, la pensée d'enlever tous ces arcs de,triomphe et de transporter ainsi à Londres une rue chinoise toute entière.

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se l'shpihb chinois.

L'entreprise étaitbien digne de l'excenlricité britannique ; mais, soit crainte d'irriter la population de NingpOgSoil pour tout autre motif, le projet fut abandonné. Deux Jours de marche parmi ces populeuses contrées nous avaient complètement retrempés dans nos anciennes habitudes chinoises; toutce que nous pouvions voir, entendre et sentir était pour nous comme autant de réminiscences. La Chine nous pénétrait partousies pores, et nous perdions insensiblement toutes nos impressions tartares et thibétaiocs. Nous arrivâmes à Kioung-tcheou, ville de second ordre, agréablement siluée,et dontles habitants paraissent vivre dans une grande abondance. Nousn'allâmes pas loger dans une hôtellerie publique, comme tes jours précédents, mais dans un petit palais décoré avec richesse et élégance, où nous n'avions affaire qu'à des gens d'une politesse exquise et où régnait partout la siricte observance des rites chinois. A n'otre arrivée, plusieurs mandarins du lieu étaient venus nous recevoir à la porte, et nous avaient introduits dans uobrillantsalonotinous trouvâmes une collation servie avec luxe et recherche. Ces hôtels se nomment kotmg-kouan ou palais communaL Il y en a d'étape en étape, sur toutes les routes de l'empire chinois, et ils sont réservés pour les grands mandarins qui vont y loger quand ils voyagent pour quelque service public. Les voyageurs ordinaires en sont sévèrement exclus. Ils sont confiés à la garde d'une famille chinoise chargée de les maintenir en bon état, et d'y faire des dispositions nécessaires lorsque quelque mandarin doit y passer. Les frais de réception sont à la charge du gouverneur de la ville ; c'est lui qui doit, en

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outre, désigner quelques domestiques de sa maison pour faire le service. Les koung-kouan delà province du Sse-tchouen sont renommés dans tout l'empire pour leor magnificence; ils furent complètement renouvelés sous l'administration de Ki-chan, qui fut plusieurs années gouverneur de la province, et dont tous actes portent l'empreinte de son caractère plein de noblesse et de grandeur.

-Nous fûmes d'abord un peu étonnés de nous trouver logés dans cette demeure seigneuriale, où on nous servit un splendide festin, et où nous ne rencontrions que des domestiques revêtus de magniSqueshabitsdesoie.Nous causâmes beaucoup avec les mandarins de la ville, qui avaient eulacourtoisie devenirnous visiter. Le résultat de toutes ces conversations fut pournous la conviction bien nette et bien précise que, depuis notre départ de Ta-tsien-lou, on devaitnous faire loger tous les jours dans les koung-kouan ou palais communaux, et nous traiter en tout comme des mandarins de premier degré. En réglant ainsi les choses, Ki-chan avait probablement suivi d'abord l'impulsion de son caractère généreux, et puis, sans doute, par un orgueil patriotique bien légitime, il avait voulu donner à des étrangers une haute idée de la grandeur de son pays ; il avait voulu que nous pussions dire partout qu'en Chine on reçoit une belle etbrillantehospitaUté; maisKi-chan avaitcompté sans notre petit musulman. Celui-ci, qui ne se croyait probablement pas tenu à faire briller auxyeuxde deux étrangers l'éclat de l'empire et de la dynastie mantchoue, spécula sordidement sur le programme de notre itinéraire. Il s'entenditavecl'estafette qui nousprécédait

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d'un jour partout où nous devions nous arrêter, et fit déclarera tousies mandarins des villes paroii nous passions qu'absolument nous ne voulions pas aller loger dans les koung-kouan, que cette bizarrerie tenait au caractère des gens de notre nation, et qu'il était impossible de nous plier en cela aux usages de l'empire du Milieu. On n'avait donc qu'à lui remettre les allocations fiïées pour notre réception au koung-kouan, et il se cbar^erait lui-méine de nous entretenir d'une manière conforme à nosgoûts etànos désirs. Les mandarins et les gardiens des palais communaux adoptaient, de-leur côté, avec empressement une mesure qui les metlait à l'abri de tout souci etde tout embarras ; or. il paraitque nos goûts et nos désirs n'aspiraient qu'àallernouscaseF dans une pauvre hôtellerie pour y vivre d'un peu de riz cuit à l'eau avec accompagnement d'herbes salées et de quelques tranches de lard ; de plus, comme nous entrions dans les pays chauds,levin eût été trop échauffant et nuisible à des estomacs venus des mers occidentales ; du thé bien clair et bien léger était ce qui nous convenait le mieux. De cette façon, notre rusé musulman trouva moyen de dépenser tout au plus un dixième de la somme qu'il recevait, et de faire rentrer le restant dans son escarcelle. Cette découverte fut pour nous de la plus haute importance, car elle nous ât connaître l'étendue de nos droits et ta valeur de l'individu à qui nous étions confiés.

Au moment où nousallâmes nous coucher, nous remarquâmes que les gardiens du koung-kouan rôdaient autour de nous d'une façon toute mystérieuse. Ils nous adressaient furtivemeotquelquesparolesinsignifiantes.

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mais qui nous faisaient assez comprendre qu'ils désiraientse mettre en rapport avec nous. Enfin, l'un d'eux, après avoir bien regardé de toas côtés pour voir s'il n'é^ (ail pas aperçu, entra dans notre chambre, ferma la porte sur lui, puis iit le signe de la crois et se mita genoux en nous demandantnotre bénédiction. .. C'était un chrétien ! Il en arriva bientôt un second, puis un troisième ; toute la famille enfin, préposée à la garde du koung-houan, se réunit autour de nous. Cette famille toutentière était chrétienne; pendant la journée, elle n'avait osé nous faire aucune manifestation en présence desmandarins, de peur de compromettre sa position... Il est impossible qu'on se fasse une idée des émotions que cetterencontre nous fit éprouver; elles furent si vives et si profonde^ que celui qui écrit ceci ne peut encore, sixans après, enrappelerle souvenir sans sentir battre son cœur et ses yeux se mouiller de larmes. Ces hommes qui nous entouraient nou^ étaientinconnus, et cependant nous étions les uns pour les autres des frères et des amis. Leurs sentimentset leurs pensées sympathisaient avec nos pensées et nos sentiments. Nous pou< vions nous parlera cœur ouvert, car nous étions étroitement unispar lesliensdela foi, de l'espérance et de la charité. CebonheurineiTable d'avoir partout des frères n'est que pour les catholiques. Eux seuls peuvent parcourir la terre du nord au sud et du couchant à l'aurore arec l'assurance de rencontrerpartoutquelquemembre de la grande famille. On parle beaucoup de fraternité universelle ; mais, si on l'aime du fond du cœur et non passeulementdu bout des lèvres.qu'on s'intéresse donc efficacementàla belle œuvre delapropagation delà foi.

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Le lendemain, avant notre dépari, dous reçûmes nombre de visiteiirs,appartenant tous â la haute société de Kioung-tcheou. Pendant que nous vivions dans nos missions, nous n'avions été, le plus souvent, en contact qu'avec les classes inférieures; dans les campagnes avec les pajsans, et dans les villes avec les artisans; car, enChine comme partout, c'est chez le peuple que le christianisme jette ses premières racines. Nous fûmes heureux de trouver cette occasion de pouvoir faire connaissance avec l'aristocratiedecette curieuse nation. Les Chinois bien élevés sont réellement aimables, et leur société n'est pasdépourvue de charmes. Leur politesse n'est pasfatigante et ennuyeuse commeon pourrait se l'imaginer; elle a quelque chose d'exquis, de naturel même, el elle ne tombe dans l'afféterie que chez ceux qui ont la prétention de faire les élégants, sans avoirles usagesdu grand monde. La conversation des Chinoises! quelquefoistrès-spintuelle; les compliments outrés et les paroieslouangeuses qu'on s'adresse mutuelleiiient à tout propos agacent et fatiguent un peu tout d'abord, quand on n'y est pas habitué; mais il y a dans tout cela lanl de bonne grâce qu'on s'y fait aisément. Parmi ces visiteurs.ily avait surtoutungroupedejeunes gens qui nous émerveilla. Leur maintien était modeste sans contrainte. C'était un mélange de timidité et d'assurance qui s'harmonisait à ravir avec leur jeune âge. Us (variaient peu, et seulement quand on les interrogeait. Pendant que les anciens avaient la parole, ils se contentaient de prendre part à la conversation par l'animation de leurs figuresctde gracieux mouvements de tête. Les éventailsmaniésavec élégance et dextérité venaient en-

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rore ajouter aux agréments de celle société choisie. Nous fîmes de notre mieux pour prouver à celle élégante aristocratieque l'urbanité française n'est pas audessous de la cérémonieuse politesse des Chinois.

Quand nous nous mimes en route, nous remarquâmes que notre escorte était beaucoup plus considérable qu'à l'ordinaire. Nos palanquins avançaient entre une haiedelancicrs à cheval que le gouverneur dcKioungtcbeou nous avait donnés pour nous protéger contre les bandits dont le pays était infesté. Ces bandits étaient des contrebandiers d'opium. On nous dit que, depuis quelques années, ils allaient par grandes troupes chercher dans la province de Yun-nan et jusque chez les Birmans l'opium qu'on leur envoyait de l'Inde par terre. Ils revenaient ensuite ouvertement avec leur contrebande, mais armés de pied en cap, afin de pouvoir résister aux mandarinsquitentcraientde s'opposer à leur passage. On citait plus d'un combat meurtrier où l'on s'était battu avec acharnement, d'un côté pour . conserver la contrebande, et de l'autre pour la piller ; car les soldats chinois n'ont de courage contre les voleurs elles contrebandiers que dans l'espoir de se saisir eux-mêmes delà proie. Lorsque ces bandes armées de porteurs d'opium rencontrent sur leur route des mandarins ou quelque riche voyageur, ils ne se font pas faute de les attaquer et de les dépouiller.

Toutlemondeconnaitla malheureuse passion desChinois pour l'opium, et la guerre que cette fatale drogue occasionna, en 1840, entre la Chine et l'Angleterre. Son importation dans le Céleste Empire ne date pasdelonglemps ; mais il n'est pas au monde de commerce dont

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les progrès aient été si rapides. Deux agents de la compagnie des Indes furent les premiers qui eurent, vers le commencement du dix-huitième siècle, la déplorable pensée de faire passer en Chine l'opium du Bengale. C'est au colonel Walson et au vice-président Wheeeler qiieles Chinoissont redevables de ce nouveau système d'empoisonnement. L'histoire a conservé le nom de Pai'mentier, pourquoi ne garderait-elle pas aussi celui de ces deux hommes? Ceux qui font du bien ou du mal à leur semblable méritent qu'on se souvienne à't car l'humanité doit glorifier les uns etflétrir lesautres. Aujourd'hui la Chine achète annuellemeat aux An glais pour cent cinquante mitlionsd'opium. Ce trafic se fait par contrebande, sur les côtes de l'empire, surtout dans le voisinage des cinq ports qui ont été ouverts aux Européens. De grands et beaux navires armés en guerre serventd'eutrepôtsaux marchands anglais, qui demeurent toujours à poste fixe pour livrer leurmarchandise aux Chioois.Ce commerce illicite estégalement protégé etpar le gouvernement anglais et par les mandarins du Céleste Empire. La loi qui défend, sous peine demort, de fumer l'opium n'a pas été rapportée; cependanlelle ' est tellement tombée en désuétude, que chacun peut fumer en liberté, sans avoirà redouter la répression des tribunaux. Dans toutes les villes, on étale etvend publiquement les pipes, les lampes et tous les instruments nécessaires aux fumeurs. Les mandarins sont euxmêmes les premiers à violerla loi età donner le mauvais exemple au peuple. Pendant notre long voyage en Chine, nous n'avons pas rencontré un seul tribunal où on ne fumât l'opium ouvertement et impunément.

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