CHAPITRE PREMIEH. 3S
successivement par la paresse, la débauche, la misère, la ruinede leurs forces physiques et la dépravation complète de leurs facultés intellectuelles etmorales. Rien ne peut distraire de sa passion un fumeur déjà avancé dans sa mauvaise habitude. Incapable de la plus petite affaire, insensibleà tous les événements, la misère la plus hideuse et l'aspect d'une famille plongée dans le désespoir ne sauraient le toucher. C'est une atonie dégoûtante, une prostration absolue de toutes les facultés et de toutes les énergies.
Depuis plusieurs années quelques provinces méridionales s'occupent, avec beaucoup d'activité, de In culture du pavot et de la fabrication de l'opium. Les marchands anglais confessent que les produits chinois sont d'excellente qualité, quoique, cependant, encore inférieurs à ceux qui viennent du Bengale ; mais l'opium anglais subit tant de falsifications avant d'arriver dans la pipe du fumeur, qu'il ne vaut plus, en réalité, celui que préparent les Chinois. Ce dernier, quoique livré au commerce dans toute sa pureté, se. donne à bas pris et n'est consommé que par les fumeurs de bas étage. Celui des Anglais, malgré sa falsification, ' est très-cher et réservé aux fumeurs de distinction. Celle bizarrerie provient de l'amour- propre et de h vanité des riches Chinois, qui croiraient déroger en fumant un opium fabriqué chez eux et incapable de les ruiner ; celui qui vient de fort loin doit évideni ■
ment avoir la préférence « Tulto ilmondo è fatlo
« corne la nosira famtglia ! »
Pourtant on peut prévoir qu'un tel état de choses ne durera pas. Il est probable que les Chinois cultiveront
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le pavot sur une très-grande échelle, et pourront fabriquer chez euï tout l'opium nécessaire à leur consommation. Les Anglais, incapables d'obtenir les mêmes produits à aussi hou marché que les Chinois, ne pourront soutenir la concurrence, surtout lorsque l'engouement pour les produits lointains sera passé de mode. Ce jour-là les Indes britanniques recevront un coup terrible, qui se fera ressenti rjusqu 'à la métropole ; et alors peut-être les Chinois se montreront moins passionnés pour cette funeste drogue. Qui sait ? lorsque les Chinois pourrool se procurer l'opium facilement et à bas prix, il oe serait pas surprenant de les voir abandonner peu à peu cette meurtrière et dégradaate habitude. On prétend que le peuple de Londres et des autres villes maoufacturières de l'Angleterre, s'est adoané, lui aussi, depuis quelques années, à l'usage de l'opium pris en liquide et en mastication. Cette nouveauté est encore peu remarquée, quoiqu'elle fasse, dit-on, des progrès alarmants. Ce serait une chose à la fois curieuse et instructive, si un jour les Anglais étaient obligés d'aller acheter l'opium dans les ports de la Chine. En voyant leurs navires rapporter du Céleste Empire celte substance vénéneuse, pour empoisonner l'Angleterre, il serait permis de s'écrier : Laissez passer la justice de Dieu I
Depuis notre départ du palais communal de Kioungtcheou, nous parcourûmes une magnifique plaine, où nous admirâmes les populations chinoises déployant toutesles ressources de leuractiviléagricole etcommerciale; à mesure que nous avancions, los routes devenaient plus larges, les villages plus nombreux et les
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GEIAPITRE PREMIER. 37
maisons mieux, bâties et plus élégantes. Les camisoles courtes disparaissaient peu à peu, pour faire place aux longs habits de parade; et les physionomies des voyageurs que nous rencontrions portaient l'empreinte d'une civilisation plus avancée. Parmi les paysans chaussés de sandales et coiffés d'un large chapeau de paille, on voyait un grand nombre de citadins à la démarche nonchalante et prétentieuse, jouant sans cesse de l'éventail, et protégeant leur teint blême et farineux contre les ardeurs du soleil, au moyen d'un petit parasol en papier vernissé ; tout nous annonçait que nous n'étions pas très-éloignés de Tching-tou-fou, capitale de la petite province du Sse-tchoiien,
Avant d'entrer dans ta ville, notre conducteur nous invita à nous reposer dans une bonzerie que nous rencontrâmes sur notre chemin. En attendant, il irait luimême, selon le cérémonial chinois, se présenter au vice- roi, le prévenirde notre arrivée et lui demander ses ordres à notre sujet. Le supérieur de ce monastère de bonzes vint nous recevoir avec force révérences, et nous introduisit dans un vaste salon, où on nous servit du thé, des fruits secs et des pâtisseriesde toute couleur, frites à l'huile de sésame, que les Chinois nomment hiang-you, c'est-à-dire huile odoriférante. Plusieurs religieux du monastère se joignirent à leur supérieur pournousfairecompagnieetdonner plusd'entrainàla conversation. Nous ne trouvâmes pas chez ces bonzes le laisser-aller, la franchise et le cachet de conviction religieuse que nous avions remarqués chez les lamas du Tbibet et de la Tartarie. Leurs manières étaient, il faut en convenir, pleines de courtoisie, leurs longues robes
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3S L'BHPIRE CHINOIS,
couleiircendrée étaient irréprochables ; mais il nous fui impossible de découvrir ud peu de foi et de dévotion dans leur physionomie sceptique et rusée.
Celte boazerie est une des plus riches et des mieux entretenues que nous ayons rencontrées en Chine. Après avoir pris une lasse de Ihé, nous fûmes invités par le supérieur à eu faire la visite. La solidité des constructions et la richesse des ornements filèrent notre attention \ mais nous admirâmes surtout le parc, les bosquets et les jardins dont le monastère est entouré. On ne peut rien imaginer de plus frais et de plus gra* cieux.Nousnousarrétâmes quelques instants avec plaisir sur les bords d'un grand vivier, où l'on voyait de nombreuses troupes de tortues jouer et s'agiter parmi les larges feuilles de nénuphar qui flottaient à la surface des eaux. Un autre étang, plus petit que le premier, était rempli de poissoQS rouges et noirs ; un jeune bonze, dont les longues et larges oreilles s'épanouissaient niaisement aux deux câtés de sa tête fraîchement rasée, s'amusait à leur jeter des boulettes de pâte de riz. Les poissons se rassemblaient pleins d'avidité et d'impatience, soulevaient leur tète au-dessus de l'eau et entr 'ouvraient continuellement leur bouche, comme pour caresser l'air de leur baisers.
Après cette charmante promenade, nous rentrâmes au salon de la bonzerie. Nous y trouvâmes plusieurs visiteurs, parmi lesquels un jeune homme aux manières alertes etdégagées, et doué d'une prodigieuse volubilité de langue; à peine eut-il prononcé quelques paroles, que nous comprîmes qu'il était chrétien. — Tu es, sans doute, lui dtmes-nous, de la religion du
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