‹ L'empire chinoisChapitre 25 sur 154 · CHAPITRE II. 4S · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. 4S

nos rapports à la fois pénibles et consolants avec l'ambassadeui' chinois et le régent du Thibel, enfin notre expulsion de Lha-ssa et ces trois mois affreux pendant lesquels nous fûmes tous les jours condamnes à escalader des montagnes parmi la neige, les glaces et les précipices.... : tous ces érénements, tous ces souvenirs, encombraient notre tête et s'y entassaient pêlemêle, il y avait de quoi en devenir fou ! £t cependant tout n'était pas encore fini : actuellement nous étions entre les mains des Chinois, seuls, sans amis, sans protection, sans secours. Nous nous trompons; nous avions Dieu pour ami et pour protecteur. Il est des positions dans la vie où, lorsque la confiance en Dieu s'en va du cœur de l'homme, il ne peut plus y avoir de place que pour le désespoir ; mais, lorsqu'on prend le Seigneur pour appui, on se trouve doué d'un courage incomparable. Dieu, nous disions-nous, a évidemment fait des miracles pour nous sauver la vie dans laTartarie et le Thibet;ilestbien probable que ce n'est paspourqu'un Chinois quelconque puisse en disposer

à sa fantaisie Et là-dessus nous conclûmes qu'il y

avait lieu à nous tenir parfaitement tranquilles et à laisser aller dos petites aiTaires suivant le bon plaisir de la Providence. La nuit était très-avancée; nous fîmes notre prière, qui, à la rigueur, pouvait être celle du malin, et nous nous couchâmes en paix.

Le lendemain, on nous remit, de la part du préfet du Jardin de fleurs, une longue et large feuille de papierrouge ; c'étaitune invitation à dîner pour le jour même. Quand l'heure fut venue, nous montâmes en palanquinetnouspartimes. Leslribunauxdes manda-

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rins n'ont ordinairement rien de remarquable au point de Tue architectural ; l'édifice est toujours très-bas el ne s'élëve jamaisau-dessus durez-de-chaussée; la toiture, chargée d'ornements et de petits pavillons, indique seule que c'est un monument public. Il est toujours entouré d'un grand mur de clôture, presque aussi élevé que l'édifice principal. A l'intérieur, on ne voit que de vastes cours, de grandes salles, et quelquefois des jardins qui ne sont pas dépourvus d'agrément. La seule chose qui présente un certain caractère dt; grandeur, c'est la série de quatre ou cinq portails placés dans la même direction, et qui séparent les diverses cours. Ces portails sont ornés de grandes figures bisloriques où mythologiques grossièrement peintes, maistoujours avec des couleurs éclatantes. Quand toutes les portes s'ouvrent successivement, à deux battants et à grand fracas, l'imagination des Chinois doit être vivement frappée ; car à l'extrémité de cette espèce de corridor grandiose se trouve la salle où le magistrat distribue ou plutôt vend la justice au peuple. Sur une estrade un peu élevée est une grande table recouverte d'un tapis rouge ; des deux côtés de la salle, on voit des armes dé toute espèce et des instruments de supplice appendus aux murs. Le mandarin à son siège derrière la table ; les scribes, les conseillers et les officiers sulbaternes du tribunal se tiennent debout autour de lui. Le bas de l'estrade est la place réservée au public, aux accusés et aux satellites chargés de torturer les malheureuses victimes de la justice chinoise. Les appartements particuliers du mandarin et de sa famille se trouvent derrière cette salle d'audience.

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Souvent le tribunal serten même temps de prison ; les loges des coodamnés sont ordinairement placées dans la première cour. Quand nous entrâmes au palais du préfet, nous remarquâmes une foule de ces malheureux, à la face livide, et dont les membres décharnés étaient à moitié recouverts de quelques lambeaux de haillons. Ils étaient accroupis au soleil ; les iinsavaient sur les épaules une énorme cangue, d'autres étaienl chargés de chaînes ou portaient aux pieds et aux mains de lourdes entraves.

Le préfet du Jardin de fleurs ne se fit pas attendre. Aussitôt qus nous fûmes arrivés, il se présenta et nous introduisit dans la salle à manger, où nous trouvâmes un quatrième convive. C'était le préfet du troisième district de la ville. Un coup d'œit nous sufht pour reconnaître en lui le type chinois, Jl était de taille niojcnne et d'un assez Joli embonpoint. Sa figure, plus fine, plus distinguée que celle de son confrère tarlare-mantchou, avait cependant moinsd'intelligence et de pénétration. Ses yeux étaient suspects, ils lémoigaaienl encore plus de méchanceté que de malice. Nous' nous assîmes à une table carrée, missionnaire contre missionnaire et préfet contre préfet. Selon la pratique chinoise, le dîner commença par le dessert. Nous nous amusâmes longtemps avec des fruits, des conSUires etdcs sucreries, pendant que nos échansons ne discontinuaient pas de remplir nos petits verres de vin chaud (1), La conversation avait laprétention d'être

(I] La pulitease chinoise exige que le verre aoit toujours plein. Pour ■i peu qu'on boive ii ia fois, ceux qui servent doivent aussitôt remplir le lide.

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insignifiante ; mais nous ne tardâmes pas à aousapercevoir que nos deux magistrats voulaient nous scruter et nous faire subir un interrogatoire, en quelque sorte à notre insu. Ce n'était pas chose aisée; comme nous avions été invités à un dîner, nous entendions diner paisiblement etgaiementméme, s'il y avait possibilité. Nous eûmes donc la malicieuse obstination de nejamaisnousplacersurleterrainoù ils nous poussaient le plusadroitementdu monde. Quand ils croyaientaous saisir, nous leur échappions brusquement en leur demandant si la récolte du riz avait été bonne, ou combien de dynasties comptait la monarchie chinoise. Ce qui les rendait surtout malheureux, c'est qu'il nous échappait quelquefois de parler français entre nous. Alors ils nous regardaient et se regardaient eux-mêmes avec anxiété, comme s'ils eussent voulu saisir des yeux ce qu'ils ne comprenaient pas par les oreilles. Nous arrivâmes ainsi d'une manière très-amusante à la fin du diner, qui se termina, comme de raison, par le potage, puisqu'il avait commencé par le dessert.

Nous nous levâmes de table; chacun prit sa pipe, et on servit le thé. Le préfet mantchou nous quitta un instant et revint bientôt, portant sous le bras un livre européen et un paquet. 11 nous remit le livre en nous demandant si nous connaissions cela. C'était un vieux bréviaire. — Voilà un livre chrétien, lui dîmes-nous, un formulaire de prières; comment se trouve-t-il ici? — J'ai beaucoup d'amis parmi les chrétiens, l'un d'eux m'en a fait cadeau. Nous le regardâmes en souriant, car c'était plus poli que de lui dire : Vous mentez. — Voici encore, ajouta-(-il, ce qui m'a été

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donné, et il découvrit un beau crucifix enveloppé ■d'un vieux chiffon de soie. Les deux préfets durent sapercevoir que nous fûmes subitement saisis d'émotion à )a vue de oes objets qui étaient pour nous de vénérables reliques. En feuilletant le bréviaire, nous avions lu sur la première page le nom de Monseigneur Dufraisse, évêque de Tabraca, vicaire apostolique de la province du Sse-tchouen, Ce saint et courageux évêque avait été martyrisé en 18tb, dans la ville de Tching4oufou; peut-être avait-il été jugé et torturé dans le tribunal même où nous étions. — Ces objets, dîmes-nous aux mandarins, ont appartenu à un chef de la religion chrétienne , à un Français que vous ave/ mis à mort ici , dans cette ville, il y a trente ans. Cet homme était un saint, et vous l'avez tué comme un malfaiteur. Nos mandarins parurent étonnés et interdits de nous entendre parlerdecetévénementdéjà ancien. Après un moment de silence, l'un d'eux nous demanda qui avait pu nous tromper de la sorte et nous raconter-une fable si extraordinaire.—Probablement, ajouta-t-ilenriantctsur le ton de l'insouciance, probablement on a voulu plaisanter.— Non ,non,i I n'y a certes pas lieu à plaisanterie ! Ce grand acte d'iniquité a été commis comme nous te le disons ; ne rions pas de cela ; toutes les nations de l'Occident savent que vous avez torturé et étranglé un grand nombre de missionnaires chrétiens. Ily aquelques années seulement, n'avez-vous pas mis à mort un autre Français, un de nos frères, àOu-tchang-fou(l)? — Les

(Il Le vénérable Perboyre. miflsionnaire de la congrégation de Saint- Lazare, martyrisé, en mo, à Oa-tchang-fou, capilalc do U province du Uou-iié.

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deux représentants de la justice chinoise se récrièreot, frappèrent du pied et soutinrent avec une inexprimable impudence que tous nos renseignements étaient creux et vains. Ce n'était pas le moment d'insister ; nous priâmes seulement le préfet du Jardin de fleurs de nous faire cadeau du bréviaire et du cruciûi de Monseigneur Dufraisse; nos instances et nos supplications furent sans succès. Ce singulier personnage essaya de nous faire croire qu'il tenait ces objets d'un chrétien, sod ami intime et qu'il lui serait impossible de s'en dessaisir sans blesser le rituel de l'honneur et de l'amitié. Là-dessus, il se mit h nous parler des nombreui chrétiens de la province et de la capitale du Sse-tchoueo, et nous donna à leur sujet, d'intéressants détails.

Les mandarinschinois n'ignorent nullement le mouvement et le progrès du christianisme dans leur pays; ils connaissent très-bien les localités où il y a des néophytes ; la présence même des nombreux missionnaires européens dans les diverses provinces de l'empire n'est pas un mystère pour eux. Nous pensions bien que les chrétiens, malgré leurs précautions à se cacher, ne pouvaientjamais réussira déjouercomplétementlasurveillance de la police et des tribunaux. Nous savions qu'ils étaient connus; qu'on n'ignorait pas les lieux et les heures de leurs réunions ; qu'on pouvait même asez facilementsoupçonnerparmi eux la présence des Européens; maisnous étions bien éloignés de croire que ta plupart des mandarins étaient au courant de toutes leurs afTaircs. A Lha-ssa, l'ambassadeur Ki-chan nous avait déjà annoncé que, dans la province du Sse-tchoiien, nous rencontrerions beaucoup de chrétiens ; il nous si-

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