‹ L'empire chinoisChapitre 26 sur 154 · CHAPITRE II. SI · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. SI

gnala même les endroits où ils étaient en plus grand nombre. Pendant qu'il était vice-roi de la proTÏace, il était instruit de tout; il savait que les alentours de son palais étaient presque eniièrement habités par des chrétiens, et de chez lui il entendait le chant des prières, quand on se réunissait aux Jours de fête. — Je sais même, ajoula-t-il, que le chef de tous les chrétiens de la province est un Français nommé Ma (1) ; je connais la maison où il réside ; tous les ans il envoie des cour ■ riers à Canton chercher de l'argent et des marchandises; à une certaine époque de l'année, il fait la visite de tous les districts où il y a des chrétiens. Je ne l'ai pas tracassé, parce que je suis assuré que c'est un homme vertueux et charitable... 11 est évident que, si on voulait s'emparer, en Chine, de tous les chrétiens et de tous les missionnaires, la cliose ne serait peut-être pas trèsdifficile ; mais les mandarins se garderaient bien d'en venir là, parce qu'ils se trouveraient surchargés d'affaires qui, en définitive, ne leur rapporteraient aucun profit; ils seraient même grandement ex posés à être dégradés et envoyés en exil. Les grands tribunaux de Péking et l'empereur ne manqueraient pas de les accuser de négligence, et de leur demander comment ils ont été jusqu'à ce jour sans savoir ce qui se passait dans leur mandarinat, et sans faire exécuter les lois de l'empire. Ainsi l'intérêt personnel des magistrats est souvent pour les chrétiens une garantie de paix et de tranquillité.

L'heure étant venue pour le préfet du Jardin do

(I) Monseigneur Perocheau, évfi()ui<dc Maiula.

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fleurs de donner audience à ses administrés, dous primes congéde lui. Ce bon homme de Tartare-Mantchou avait eu l'amabilité de nous régaler d'un exceltent dîner. Nous lui en fûmes très-reconnaissants ; mais notre gratitude n'alla pas jusqu'à lui donner les renseignements qu'il espérait obtenir de nous. Après nous être adressé mutuellement un nombre infini de salutations et avoir épuisé toutes les formules de la civilité chinoise, nous retournâmes chez nous.

Pendantnotre absence, lejugedepaix nous avait oi^ ganisénotre maison par ordre du vice-roi. On nousavait .iltoué deuxjeunes gens ad roitset bien élevés pour valets de chambre, et puis deux mandarins inférieurs, àglobule de cuivre doré, chargés de nous tenir compagnie, de dissiper nos ennuis, et surtout de nous rendre la vie douce et agréable par les charmes de leur conversation. L'un d'eux, bredouillant d'une force prodigieuse, était, quoique jeune encore, presque décrépit par un usage immodéré de l'opium. L'autre, naturellement vieux, sans dents et presque aveugle, toussait perpétuellement ou poussait de gros soupirs, sans doute sur sa jeunesse, qu'il avait vue se faner comme une fleur. Le premier n'était occupé du matin au soir que de sa pipe et de sa petite lampe à opium. Le second, accroupi dans sa chambre, passait tout son temps » éplucher des graines de melon d'eau avec ses longs ongles, qui donnaient à ses mains desséchées la tournure de deux pattes de vieux singe. Il absorbait journellement une quantité prodigieuse de ces graines qu'il arrosait sans cesse d'abondantes rasades de thé; il prétendait qu'une telle alimentation était ce qu'il y

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avaitde mieux pour la délicatesse de son tempérament. On conçoit que les talents de société de nos deux cornpagnons n'avaient rien de bien attrayant pour nous ; ils ne pouvaient, tout au plus, que nous faire regretter les mœurs un peu bourrues et sauvages des Tartarcs. Heureusement que nous recevions de temps en temps quelques visiteurs de distinction, dont les fines etélégantes manières nous rappelaient que nous étions dans la capitale de la province la plus iJivilisée, peutêtre, du Céleste Empire.

Quatre jours après notre arrivée à Tching-tou-fou, on nous signifia, de grand matin, que, le dossier de Dotreprocèsétantsuriisammentétudié,on allait procéder à notre jugement. Cette nouvelle, on peut bien le penser, était pour nous toute palpitante d'intérêt. Un jugement en Chine, et par ordre de l'empereur, ce n'étaitpas une bagatelle. Plusieurs de nos heureui devanciers n'étaient entrés dans les tribunaux que pour yêtre torturés, etn'en étaient sortis que pour aller glorieusementà la mort. Cette journée aîlaitdonc être décisive et trancher toutes nos inc^ertitudes surnotreavenir, depuis si longtemps enveloppé de ténèbres. Notre position n'était pas tout à fait semblable à celle de la plupart des missionnaires qui ont eu à comparaître devant les mandarins. Nous n'avions pas été arrêtés sur le territoire chinois, aucun chrétien de la province n'avait jamais eu de relations avec nous, personne ne se trouvait impliqué dans nos affaires, et nous étions sûrs qu'à cause de nous personne ne serait compromis. Samdadchiemba étaitleseulcomplicede nos fatigues, de nos privations et de notre bonne volonté pour la gloire de

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Dieuetlesalutdeshomnies.f^otrecherDéophyte n'était plus avec nous ; il se trouvait dans son pays, à l'abri de tout danger. On n'avait donc a s'occuper que de nous seuls ; le gouveraemeDt chinois n'avait que nos deux têtes sur lesquelles il pût frapper. La question se trouvait ainsi très-peu compliquée. Eu cette situation tout exceptionnelle, nous pouvions, Dieu aidant, nous présenterdevant nosjuges avec une grande sérénité d'esprit et de cœur.

L'administration générale de chaque province est confiée à deux 55? ou commissaires, qui ontleurstribunauxdans la capitale : ce sont les plus importants après celui du vice-roi. Nous fûmes conduits au prétoire du premier commissaire provincial, qui porte le titre de Poutchingsse. Son collègue, JVyon-teAa-ssc (scrutateur des délits), espèce de procureur général, devait s'y trouver réuni avec les priacipauxmandariDS de la ville ; rar,Qous avait-il été dit, le jugementdevait être solennel et extraordinaire.

Une foule immense attendait aux environs du tribunal. Parmi cette cohue populaire, avide de voir les deux diables des mers occidentales [Yan-koui-dzi) , nous remarquâmes quelques figures sympathiques et qui semblaient nous dire : Vous voilà plongés dans une grande détresse, et nous ne pouvons rien faire pour vous... L'abattement de ces pauvres chrétiens nous faisaitmal; nous eussions voulu faire pénétrer dans leur âme un peu de ce calme etde cette paix dont nous étions remplis... Des soldats armés de bambous et de rotins écartèrent la foule, legrand portail s'ouvrit, et nousentrâmes. Nous fûmes placés dans une petite salle d'at-

tente, en lacompagaiedesdeux. aimables compagnons qu'on nous avait donnés chez le juge de paix. De là, nous pouvions nous amuser à contempler le mouvement et l'agitation qui régnaientdans le tiibunal. Les mandarins qui devaient prendre part à la cérémonie arrivaient successivement en grand costume et suivis de leur état-major, qui avait toutes les allures d'une bande d'assassins et de voleurs. On voyait courir décote et d'autre les satellites, affublés de longues robes rou- ■ . geset coifTés de hideux chapeaux pointus, en feutre noir ou en fil de fer,et surmontés de longues plumes de faisan, ils étaient armés de vieux sabres ébrécliés, de chaînes, de tenailles, de crampons et de divers instruments desupp]ice,dont il nous serait impossible de préciser les formes bizarres et affreuses. Les mandarins se réunissaient par petits groupes et causaient entre eux avec de grands éclats de rire ; les officiers subalternes, les scribes, les satellites, les bourreaux, allaient et venaient en courant pour se donner de l'importance ; tout le monde avait l'air de se promettre une séance trèscurieuse et assaisonnée d'émotions inusitées.

Toute cette agitation, tous ces préparatifs interminables avaient quelque chose d'outré et d'extravagant. Évidemment on cherchait à nous faire peur. Enfin, tout le monde disparut, et un grand silence succéda à celong tumulte. Un instant après, un cri afTreux,poussé par un grand nombre de voix, se fit entendre dans la salle d'audience ; il se renouvela trois fois, et QoscompagaoDS nous direntque les juges faisaient leur entrée solennelle et s'installaient sur leurs sièges. Deux officiers décorés du globule de cristal se présentèrent dans

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notre petite salle d'attente, et nous firent signe de les suivre. Ils se placèrent entre nous deux; nos compagnons se mirent derrière nous, et les deux accusés s'en allèrent ainsi au jugement.

Une grande porte s'ouyrit et laissa Toir tout d'un couples nombreux personnages de cette représentation chinoise. Douze marches en pierre conduisaient à la vasle enceinte où étaient les juges. Sur les deux côtés * decetescalier étaient échelonnés les bourreaux enrobe rouge ; quand les accusés passèrent tranquillement au milieu de leurs rangs: Tremblez I tremblez ! crièrent-ils tous ensemble, d'une voix stridente, et en mémetempsits agitèrent leurs iDstrumectsde supplice, qui firent entendre un horrible cliquetis. On nous fit arrêter au milieu de la salle, et alors huit espèces de greffiers prononcèrent en chantantia formule d'usage: .^ccusés.àgenoux!,.. Les accusés demeurèrent graves etimmobiles... Une seconde sommation fut faite; mais toujours même attitude de la part des accusés. Les deux officiers à globule de cristal, qui étaient toujours à côté de nous, crurent devoirvenir à noire secours et nous tirerparlebraspournousaideràfléchirle genou. Un regard un peu solennel et quelques paroles bien accentuées suffirent pourleur faire lâcher prise. Ils jugèrent même convenable de s'écarter un peu de nousetdese tenir à une distance*respectueuse. Chaque empire, dimes-nous aux juges, a ses mœurs et ses habitudes. Quand Jious avons comparu à Lha-ssa devant l'ambassadeurKi-chan, nous sommes restéffdebout, et Ki-chan a trouvé que nous faisions une chose raisonnable en suivant les usages de notre pays. Nous attendions une

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réponse du président; mais il demeura impassible. Les autres juges se contentèrent de se regarder et de se parler par grimaces.

Le tribunal avaitété oi^anisé et décoré à dessein de nous donner une haute idée de la majesté de l'empire : les murs étaient garnisde belles tentures rouges, sur lesquelles tranchaient des sentences écritesen gros caractères noirs ; des lanternes gigantesques, et aux couleurs éclatantes, étaient suspendues au plafond ; derrière les sièges des juges, on voyait tous les insignes de leur dignité, portés par desorficîersvêtus de riches habits de soie. La salle était entourée d'un grand nombre de soldats, en uniforme et sous les armes. Un public d'élite était placé dans les couloirs latéraux ; il est probable que les places avaient été accordées à la faveur et à la protection.

Le Pou-lcbing-sse, ou premier commissaire provincial, occupait le siège de président. C'était un homme d'une cinquantaine d'années; lèvres épaisses et violettes ; joues pantelantes ; teint blanc sale ; nez carré ; oreilles plates, longues et luisantes; front profondément sillonné de rides ; yeux probahlementpetits etun peu rouges, mais cachés derrière de rondes et grandes lunettes, retenues à la sommité desoreilles par un petit cordon noir. Son costume était superbe ; sur sa poitrine brillait un large écusson, où était représenté en broderied'oretd'ai^entun dragon impérial: un globule en corail rouge, décoration des mandarins de première classe, surmontait son bonnet officiel, et un long chapelet parfumé, et orné de médaillons, était suspendu à son cou. Les autres juges étaientà peu près

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costumés de la même façon. Ils avaient tous également des figures plus ou moins chinoises; mais aucune n'était comparable à celle du président ; ses luneltes'grandioses, surtout, produisaient sur nous un effe t étonnant, et bien opposé, sans doute, à celui qu'il se proposait. Oa voyait que cet homme cheFcbail à nous frapper par une immense dignité. Il n'avait rien répondu à notre observation quand nous avions refusé de nous mettre à genoux, il n'avait pas même fait un léger mouvement. Depuis que nous étions entrés, toujours même attitude et même silence, on eût dit une statue. Cette position un peu burlesque dura assez longtemps, et nous permit d'étudier, tout à notre aise, la société singulière au milieu de laquelle nous nous trouvions ; cela devenait si plaisant, que nous nous mîmes à causer, entre nous, en français, mais à vois basse. Nous nous communiquions nos petites impressions du momeat,qui eussent bientôt fini par nous faire perdre notre gravité pour peu que cela se fût encore prolongé.

Enfin le président se décida à rompre son majestueui silence ; il fit entendre sa voix nasillarde et glapissante et nous demanda de quel pajs nous étions. -~ Nous sommes des hommes de l'empire français. — Pourquoiavez-vous quitté votre noble patrie pour venir dans le royaume du Milieu? — Pour prêcher aux hommes de votre illustreempire la doctrine du Seigneur du ciel. — J'ai entendu dire que cette doctrine était très-relevée. — C'est vrai ; mais les hommes de votre nation célèbre sontdoués d'intelligence, et avec une application sou* tenue, ils peuvent parvenir à l'acquisilion de cette doc* trine. — Vous parlez le langage de Péking ; où l'avez-

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TOUS appris? — Dans le nord de l'empire ; c'est là qu'on ■trouve la meilleure prononciation. — C'est vrai ; mais où, dans le nord ? qui a été votre maître ? — Tout le monde ; nous apprenionstantôt ici et tantôt là, en parlant et en entendant parler.

Apres ces quelques interrogations, le président appela un greffier, et seSt apporter une petite caisse soigneusementeoveloppéedepeau, et scellée, en plusieurs endroits, avec de grands cachets rouges. On l'ouvril devant nous avec beaucoup de solennité, et on nous montra tes objets qu'elle contenait. Nous nous souvînmes alors qu'à Lha-ssa, l'ambassadeur Ki-chan, en faisant la visite de nos malles, avait voulu garder quelques objets comme pièces justificatives. Nous lui avions donné quelques lettres et plusieurs cabiers manuscrits reofermantdes traductions de livres tartares et cbiaois. Le président nous demanda, en étalant ces paperasses sous nos yeui, s'il n'y manquait rien ; et, afin qu'il nous fût plus facile de faire une vérification exacte, il nous donna une liste de tous les objets, faite au tribunal de Lba-ssa, et signée de Ki-chan et de nous. Rien n'ayant été égaré, on nous fit faire et signer une attestation en françaiseten chinois. Nous ne pûmes qu'admirer l'exactitude et la régularité avec lesquelles tout cela se fit.

Pendant que le président nous interrogeaitavec beaucoupdebonhomie, et même avec unecertaine affabilité, nous avions remarqué son assesseur de droite, le Ngantcha-sse, oujuge d'instruction, vieillard maigre, ridé, et à mine de fouine, qui se trémoussait, marmottait sans cesse entre ses dents, et paraissait dépité de la

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tournure des débats. Après l'inspectioD de la petite caisse, le présideot reprit son attitude immobile et si- ■ lencieuse, et notre malin scrutateur des délits eut la parole. Il en usa largement ; il se mit à discourir avec volubilité et emportement sur la majesté du Céleste Empire et l'inviolabilité de son territoire ; il nous reprocha notre audace, notre vagabondage dans les provinces et chez les peuples tributaires, puis il entassa les unes sur les autres une série de questions qui témoignaient de son ardent désir de savoir bien nettement tout ce qui nous coaceroait. Il nous demanda qui nous avait introduits dans l'empire ; chez qui nous avions logé; avec qui nous avions eu des relations ; s'il y avait beaucoup de missionnaires européens en Chine, et où était le lieu de leur résideace ; quelles étaient nos ressources pour vivre; enfin, il nous adressa une foule de questions qui nous semblèrent très-impertinentes. Le ton et les manières du juge d'instruction ne nous parurent pas, non plus, conformes à la politesse et aux rites. Évidemment, il fallait donner une leçon à cet hommelà, et modérer son intempérance. Pendant qu'il pérorait et que son réquisitoire débordait de toute part, nous l'avions écouté avec beaucoup de calme et de patience. Quand il eut fini, nous lui dîmes: Nous autres hommes de l'Occident, nous aimons à traiter les affaires avec méthode et de sang-froid. Votre langage ayant été dîffusetviolent,ilnousaété difficile d'cnsaisir lèse ns. Veuillez recommencer et nous exposer vos pensées clairement et paisiblement. Ces paroles, prononcées avec lenteur et gravité, eurent tout lesuccès désiré ; des chuchotements, accompagnés de malicieux sourires, circu-

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