CHAPITRE II
Dile rétif scrutateur des délits. Ainsi se termina la leçon des langues étrangères. . • ,'■ ■ Comme on Toit, ce terrible jugement. prenait insensiblement une tournure on ne peut plus bénigne et amusante. Les pauvres accusés pouvaient du moins espérer que, pour le moment, on n'était pas disposé à leur enfoncer sous les ongles des roseaux pointus,' pas même à leur arracher les chairs avec des tenailles rôugiesau feu. Lesbourreaux avaient la figure moins féroce ; et tous ces instruments de supplice, dont on avait fait tout à l'heure une exhibition si.menaçante, ae ressemblaient plus qu'à une vaine parade, ' '■ ' ; LeprésidentnpusdemandapdurquelmôtlfiesFrançaisyenaient faire des chrétiens. en Chihê;'qùel profit pouvait leur eh revenir? .:. Profitraatériel;'a'ucun'. La France n'a besoin, ni de l'or, ni de l'argent, ni des produits des pays étrangers; elle leur fait, au contraire, des sacrifices énormes par pure générosité ; elle envoie des secours pour fonder des écoles gratuites, pour recueillir vos enfants abandonnés,et souvent pour nourrir vos pauvres dans les temps de famine; mais, pardessus tout, elle vous envoie la vérité ! Vous dites que tous les hommes sont frères, et c'est vrai ; voilà pourquoi ils doivent tous adorer, le même Dieu, celui: qui est notre père 'à tous. Les nalions.de. l'Europe le connaissent, ce pieu véritable, etellesvjennent vous l'annotfcer. Le honheiir,. qui consiste à faire connaître et aimer la vérité, voilà le profit des missionnaires qui viennent vers vous... Le président et les autres juges.â l'exception toutefois du scrutateur des délits, nous demandèrent, sur la religion chrétienne, des détails que
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m L'EMPIRE CHINOIS,
nous leurdonnâmes avec empressement. Enfin le président nous ait avec affabilité que nous avions, sans doute, besoin de prendre un peu de repos, et que, pour aujourd'hui, c'était assez. Sur ce, la cour se leva ; nous lui finies une inclination profonde, puis elle partit de son côté et nous du nôtre, pendant que les soldats et les satellites poussaient des hurlements à faire chanceler les bases du tribunal. C'est le cérémonial exigé pour l'entrée et la sortie des juges et des accusés.
Ce premier interrogatoire nous fut assez favorable, du moins nous en jugeâmesainsi d'après les témoignages et les félicitations que nous reçûmes en traversant les cours et les salles du tribunal. Les mandarins de la ville, qui s'étaient rendus au jugement pour rehausser la dignité etia splendeur de la cour, noussaluaîentavec affectation, en nous disant que c'était bien, que nos affaires prenaient une excellente tournure. Dans les divers quartiers delà ville que nous parcourûmes pour retourner à la justice de paix, nous rencontrâmes un grand nombre de chrétiensdontia figure était épanouie et rayonnante de joie ; nous les reconnûmes au signe de la croix qu'ils faisaient sur notre passage. Nous étions heureux de voir lacontiauce et le courage renaître au cœur de ces pauvresgens, quiavaient dû, sans doute, beaucoup souffrir pendant que nous étions aux prises avec la justice de leur déplorable pays.
Nosdeux mandarins d'honneur, qui, pendant la longue séance du jugement, avaient été obligés de rester debout derrière nous, prirent aussi leur petite partdes émotions de la journée et de la joie commune; maisils paraissaientabîmésde fatigue. Aussitôt que nousfûmes
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arrivés dans notre logis du juge (lepaiK,iUse précipitèrent avec passion, l'un sur la pipe à opium, et l'autre sur les graines de melon d'eau.
Dans la soirée, nous reçûmes un grand nombre de visiteurs de distinction, et nous cherchâmes à savoir pareux ce quenousavions eacore à craindre ou à espérer. On s'accordaitgénéralementâdireque nous serions bien traités, mais que notre aiïaire traînerait en longueur, etque probablement nous serionsobligés d'aller à Péking. Les uns disaient que l'empereur voulâitluimême nous interroger; d'autres pen.saient que le Hinpou, ou grand tribunal des crimes, siégeante Péking, devait nousjugeren dernier ressort. Cequ'ily avaitde biencertain, c'est que l'empereur avait envoyé, à notre sujet, une dépêche au vice-roi. Nous demandâmes àla voir; mais cela nous fut impossible; on fut même scandalisé au dernier pointde notre audace et de notre prétention à porter les yeux sur ce qui avait été écrit par le Fils du Ciel. Le vice-roi seul l'avait lu et en avait fait quelques légères confidences à ses courlisans. Un an plus tard, quand nous étions à Macao, nous pûmes nous procurer Je rapport que le vice-roi de Sse-tchouen avait envoyé à la cour sur notre compte, et nous j trouvâmes «ne-partiede cette fameuse dépèche impériale. Voicile commencement de ce rapport:
RAPPORT ADRESSÉ A l'eMPGREUR LE 4° JOUR DE LA 4° LUNE DE LA 26° ANKÉK TiO-KOUAHG (1846).
" En vertu des pouvoirs conférés par un décret su- " prème, Ki-chan a annoncé à Votre Majesté qu'il avait
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M pris des étraogeps de Fou-lan-si (Fraoce)," et qu'il K avait saisi des livres étrangers et des écrits en carac- (( tères étrangers. Il ajoutait qu'il résulte de leur dé- [[' claràtioi) que, par voie de Canton et autres lieux, ils it sont arrivés àla capitale (Péking) ; que, revenant de Il làparChing-king (Mokden,capitaledelaMantchou-- H rie), ils ont traversé la Mongolie et se sont rendus au H Si-tbsang (Thibet), dans le but d'y prêcher Jeiir « religion; qu'aprèsavoirinterroigé ces étrangers, il a « chaîné un magistrat de les conduire dans laprbvirice (c du Sse-lchouen, etc. . ' :,
« Comme les^usdits étrangers comprennentlalangue u chinoise, etqu'ilspeuventlire et parler le mantehou « et le mongol, il n'a pas paru bien certain à Votre « Majesté qu'ils fussent originaires de Fou-lan-si « (France), elle m'a envoyé une dépêche, munie du «isceau impérial, renfermaDt les ordres suivants : ic Qùandilsserontarrivésau Sse-lchouen, recherchez a avec soin toutes les circonstances de leur voyage, H ainsi que les noms des lieux par où ils ont passé, et K tâchez de découvrir la vérité. Dès le moment de leur M arrivée, envoyez-moi une copie du rapport primitif et [( de leur déclaration. Faites examiner les lettres etles k' livres en langue étrangère, et autres objets que ren- « ferme leurcaissedebois, et transmettez-moi en même M temps tous les renseignements nécessaires. Je vous \< adresse cette décision impériale pour que vous en «preniez connaissance. ; - -; ,
« Respectez ceci, respectez ceci ! » •■
Ainsi, d'après cette décision impériale,on n'él^ttpas
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très-bien fixé à Péking sur DOtre nationalité. Parce que iadus savions lire et parler le chinois, le mantchou et le'mongot, le Fils du Ciel inclinait à croire que nous n'étions pas Français, el il chargeait le vice-roi du Ssetchouen deblen éclaircir cette difficulté. Notre soft dépendaitdoDcdes nouveaux renseignements qui àllaiewt être envoyés à l'empereur, et l'opinion de eeiis<.qiii pensaient que nous sérions forcés dé faire levoÇagede PékiogD'étaitpas tout àfait dénuée de fondement. Pour nous, l'idée de nous acheminer vers la capitale de l'empire chinois n'avait rien qui pût nous donner lamoindre répugnance. Nous étions tellement lancés, depuis deux ans,qu'unchangementquelconque à notre itinéraire ne pouvaitguèrenousdérouter: Une circonstance particulière, linc' nouvelle queuous venions d'apprendre nous faisait' même caresser avec un certairi plaisir la pensée de' voir lacourderPékinget dé nous trouver faceà face avec cetélonnantmonarque, qui gouverne lés dis inille royaumes et les quatre mers qui sont sous le ciel. • A notre' retour du palais du premier commissaire provincial, pendant que nous traversions une place encombrée de curieux, on nous avait lancé très-adroiteiSTeiit dans le palanquin un petit paquet que nous cachâmes en toute hâte et avec le plus grand soin'. Sur. le soir, quand, n'ayant plus à craindre l'indiscrétion dés visiteurs, nous pûmes nous trouver seuls dans notre chambrCj la mystérieuse missivefiitexaminée avec empressement.G'étaitune longue lettre d'un prôtre chinois chargé de l'administration des chrétiens de Tching-toùfou. il nous donnaitdes nouvelles claires etpreciseSsur l'ambassade de M. de Lagrenée . Nous reconnûmes toiit
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desuiteceLa-ko-niedontoousavaitparléd'uneniamère si vague le jeune chrétien que nous avions rencontré dans un couvent do bonites, avant d'entrerdans la ville. En nous communiquant la requête et les ëdïts en faveur du christianisme, obtenus parM. de Lagrenée, ce missionnaire nous avertissaitque, malgré toutes ces concessionsimportantes ,1a position des chrétiens nese trouvait guèremeilleure, et que, dans plusieurs localités.la persécution sévissait toujours avec la même rigueur. Comme on s'est fait, en France, de grandes illusions au sujet de la liberté religieuse obtenue par l'ambassade que M. Guizot envoya en Chine, en 1844, nous allons entrer, sur cette affaire, dans quelques détails.
Après avoir conclu un traité de commerce entre la France et la Chine, traité qui était le but principal de l'ambassade, M. de Lagrenée voulut, avant de s'en retourner, essayer d'améliorer le sort des chrétiens et des missionnaires dans ces malheureuses contrées. Il n'avait pour cela reçu de son gouvernement aucune mission officielle, et il faut reconnaître que l'entreprise était délicate et hérissée de difficultés. Le représentant du gouvernement françaispouvait bien réclamer contre les exécutions atroces dont plusieurs missionnaires avaient été victimes à différentes époques, etexigerqu'à l'aveniron reconduisît, sans mauvaistraitements, dans un des ports libres, les Européens qui seraient arrêtés dans l'intérieur de l'empire. Les Anglais, dans leur traité de Nanking, avaient déjà consacré cette mesure si équitable. Mais réclamer de l'empereur chinois la liberté religieuse pour ses propres sujets était chose plus difficile: car, enfin, les nations européennes préten-
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