‹ L'empire chinoisChapitre 29 sur 154 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

daient-âiles s'immiscer dans le gouverne ment du Cùf este Empire et dicter à l'empereurles mesures qu'il devaitadopterpour la bonne administration de ses sujets? Il est évident que, dans tout ceci, les négociations qui curent lieu entre l'ambassadeur français et le commissaire impérial ne pouvaient être qu'oflîcieuses et nullement officielles. M. de Lagrenée ne pouvait guère exiger, au nom du roi Louis-Philippe, quel'empereur Taokouang laissât ses sujets embrasser et professer librement la religion chrétienne. L'occasion pourtant était (rès-favorable. Les Chinois étaient encore sousTimpressioD terriblede la mitraille anglaise , et ils étaient parfaitement disposés à tout promettre aux Européens, sauf à nerientenirdans lasuite. C'est, eneffet, ce quiaeu lieu.

Après de longues el vives instances de la part de M. de Lagrenée, qui sont une preuve de sa bonne volonté en faveur des missions de Chine, le commissaire .impérial, Ky-yn, adressa à son empereur la requête suivante :

« Ky-yn, grand commissaire impérial et vice-roi « des deux provinces de Rouang-tong et de Rouang-si, « présente respectueusement ce mémoire.

" Après un examen approfondi, j'ai reconnu que la Il religiondu Maître du ciel{l ) est celle que vénèrent et « professent toutes les nations de l'Occident. Son but fl principalestd'exhorterau bien etderépfimerlemal. « Anciennement, elle a pénétré, soua la dynastie des " Ming, dans le royaume du Milieu (i), et, à cette épo-

(1) C'est ainsi qu'on déaignE, en Cliine, la religion chrétienne, lî) Vers la fln du seizième siècle. Le cbristianisme avait déjfa pénétra en Chine lax cinc|uièine ot siiième siëcteB, mais surtout pendant le

Dg.l.z«lt,,CoOgle

70 L'EMPIRE CUINOIS.

« que, elle n'a pointété prohibée. Dans lasnite, comme « il se trouva souvent, parmi les Chmoisquisuiraienl « cette religion, des hommes qui en abusèrent pour « faire le mal, les magistrats recherchèreotetpunireol « les coupables. Leurs jugements sontconsignés dans «les actes judiciaires.

-'. c Sous le règne de Kia-kiag, on commença à établir '< uriàrticlespécial du code pénal pour punirces crimes. M Au fond, c'était pour empêcher les Chinois chrétiens H de faire le mat, mais nullement pour prohiber la re- « ligioo que vénèrent et professent les nations élran* « gères de rOccident. ■ -

« Aujourd'hui, comme l'ambassadeur français, La- « ko-nie,' demande qu'on exempte de chàtimenls les «'chrétiens chinois qui pratiquent le bien, cela me « parait juste et convenable.

- a J'ose, en conséquence, supplier Voire Majesté de '< daignerj à l'avenir, exempter dé tout châtiment les « Chinois comme les étrangers qui professent la reli- <c gîonchrétiehneetquî,enméme temps, ne se rendent i( coupables d'aucun désordre ni délit. ■

« Quant aux Français etautres étrangers qui profes- « seotla religion chrétienne, on leur a permis seule- « ment d'élever des églises et des chapelles dans le terri- « toire des cinq ports ouverts au commerce; ils ne <i pourront prendre la liberté d'entrer dans l'intérieur << de l'empire pour prêcher la religion. Si quelqu'un,

treitième, il y tat IrèB-floriaMiil. A cette époque, il y a»»ît à Péking on arcbevfiqne qui compuït quatre suffraganU: Le commiBi Itérial Ky-yn pouvait ignorer cela; mais il est ncbeui qu'il m rencontré personne pour le lui apprendre. '

Dg.l.z«lt,,CoOgle

« au mépris de cette défense, dépasse les limites fisées « et fait des excursions téméraires, les autorités locales, " aussitôt après l'avoir saisi, le livreront au consul de <t sa nation, afin qu'il puisse le contenir dans le devoir <i et le punir. On ne devra pas le châtier précipitam- « ment ou le mettre à mort,

« Par là, Votre Majesté montrera sa bienveillance et « son affection pour les hommes vertueui ; l'ivraie ne « sera point confondue avec le bon grain, et vos seati- « mcntset la justice des lois éclateront au grand jour.

« Suppliant Votre Majesté d'exempter de tout châti- « mèûdeschrétiensqui tienoentune conduite honnête « et vertueuse, j'ose lui présenter humblement cette « requête, afin que sa bonté auguste daigne approuver i< ma demande et en ordonner l'exécution.

"(Requête respectueuse.) n

, APPROBATION DB i'kmPKBKUR.

« Le dix-neuvième jour de la onzième lune de la « vingt-quatrième année Tao-kouang (1844), j'ai reçu « ces mots écrits en vermillon :

« J'acquiesce à la requête. — Respectez ceci.» ' ' Conformément à cette approbation, il y eut plus.tard un édit impérial , adressé à Ions les vice-rois et gouverneurs de provinces, faisant l'éloge de la religion chrétienne et défendant à tous les tribunaux, grands etpetits, de, poursuivre à l'avenir les Chinois chrétiens pôiir cause de religion. Quand cet édit fut connu, lesmissi.(>.nT naires et les chrétiens furent transportés de|oie,on crut voir s'ouvrir, pour les missions deCliine, l'ère tantdé-:

Dg.l.z.ilt>,G00g[c

72 L'EHPIIIE CHINOIS,

sirée de la liberté religieuse, et, par conséquent, de» progrès rapides du cbristianisme, et les béoédictions et les actions de grâces de l'Europe etde l'Asie étaient prodiguées à l'ambassade française. Pourtant ceux qui ont une connaissance pratique des Chinois et des mandarins pouvaient prévoir que, en réalité, les résultats seraient loin de répondre à de si magnitiques espérance». L'édit impérial fut promulgué et affiché dans les cinq ports ouverts au commerce européen. M. de Lagrenée demanda qu'il fût également publié dans l'intérieur de l'empire ; on le lui promit, mais on s'est bien gardé d'en rien faire.

Cependant, des copies de la requête du commissaire Ky-yn etde l'édit de l'empereur furent répandues eo grand nombredans toutes les chrétientésdes provinces intérieures, et tous les néophytes purent lire les éloges que l'empereur faisait de la religion, et les défense» adressées auit mandarins de poursuivre désormais les chrétiens. Tout cela fut pris au sérieux; les chrétiens se crurent libres et furentun instant convaincus que, si le gouvernement de Péking ne favorisait pas encore leurs croyances, du moins, il les tolérait franchement. Mais les persécutions locales, qui continuèrent partout, comme s'il n'y eût eu ni ambassade, ni requête, ni édit, les avertirent bientôt qu'ils marchaient toujours sur un terrain mouvant, et que cette liberté, qui leur arrivait, en contrebande, surdes feuilles de papier, n'étaitqu'une chimère. Ceux qu'on traîna devant les tribunaux, et qui eurent l'ingénuité de revendiquer la protection de l'édit impérial et de l'ambassade française, furent fustigés d'importance par les juges. — Toi,

Dg.l.z«lt,,CoOgle

homme du petit peuple, disait le mandarin, te voilà devenubien andacieux que de vouloir t'ingérerdans les relations de l'empereur avec les nations étrangères !

Les négociations en faveur de la liberté religieuse, qui avaient eu lieu entre l'ambassadeur française et le rusé diplomate chinois, ne pouvaient être,en effet, d'une grande valeur. Tout ce qu'on avait obtenu n'avait aucun caractère ofiîciei. Le gouvernement du roi des Français n'avait rien demandé à l'empereurde la Chine, et celui-ci n'avait fait aucune promesse à la France ; de part ni d'autre.il n'y avait rien eu d'officiel, tout s'était passé entreM.de Lagrenée et Ky-yn, L'un avait énergiquementexpriméses vives sympathies pour les chrétiens chinois; etl'autreavait eu lacourtoisiede les recommander à la protection de son empereur. L'ambassadeur français une fois parti et Ky-jn révoqué de Ses fonctions, il ne devait plus rien rester de tous ces beaux arrangements.

Voici, en résumé, ce qui fut obtenu ; on le trouve énoncé dans la requête du commissaire impérial. Au sujet des chrétiens il supplie l'empereur « de daigner, i< à l'avenir, exempter de tout châtiment les Chinois « comme les étrangcrsqui professentla religion chré- 11 tienne et qui en même temps nese rendrontcoupa- « blés d'aucun désordre ni délit. » Comment pourrat-on surveillerlesmandarins,etsavoirs'ils persécutent ou non les chrétiens? Le gouvernementchinois peut-il permettreà desétrangers d'inspecter ses fonctionnaires? Quand on fera des réclamations, iesChinois n'opposeront-ils pas toujours le mensonge, ne pourront-ils pas toujours dire que les chrétiens détenus dans les prisons

Dg.l.z«lt,,CoOgle

74 L'EMPIHB CHINOIS.

OU envoyés en exil sont punis pour des délits en dehors de leur croyance religieuse? C'esl ainsi , en effet, que les choses se sont passées, et il était facile de le prévoir.

Ah sujet des missionnaires, il est dit dans la requête: « Les Français et autres étrangers ae pourront entrer « dans rintérieur de l'empire pour prêcher leur reli- « gion. Si quelqu'un, au mépris de cette défense, dé- «passeles limites fixées et faitdes excursions téméraires, « les autorités locales, après l'avoir saisi, le livreront au « consul de sa nation, afin qu'il puisse le contenir dans <i le devoir et le punir.» On sait bien que MM. les consulsaurontlabonté de ne paspunirles missionnaires qui seront surpris préchant le christianisme; maisenfin une rédaction semblable laisse croire aux Chinoisque nous sommes des hommes insubordonnés, hors du devoir et punissables par les mandarins de notre pays; évidemment, une pareille recommanda lion n'est pas propre à donner aux missionnaires une grande influence.Nous convenons qu'on nelcsnietplusjuridîquemenl à mort lorsqu'ils sontarrètés; mais faut-il être étonné si, dans leur pénible voyage de retour, ils sont en butte aux mauvais traitements, au mépris et aux sarcasmes desmandarins et des satellites? Si on demandait aux missionnaires qui évangélisenl la Chine , au milieu dessouffranccs et despri valions, ce qu'ils pensent delà peine de mort d'autrefois et de la triste situation qui leurn été faite aujourd'hui, nous les connaissons assez pour être assurés de leur réponse.

Nous n'avons pas étudié la diplomatie, mais il nous semble queles excellentes dispositions de l'ambassade française,en Chine, eussent pu seconder la propagation

Dg.l.z«lt,,CoOgle

CIJAPITHE [I. 75

de la foi d'une manière différenle et peut-être plus efficace. A diverses époques, desmissionnaires français ont été martyrisés sur plusieurs points de la Chine ; en 1840, M. Perboyre, ua apàtre, un saint, avait été mis à mort par ordre de l'empereur, et en grand appareil, surla place pubtiquedela capitale duHou-Pé. Une fut pas dit le plus petit mot de ces atroces et iniques exécutions. La France entrant en relation avec la Chine, le commissaire impérial de Canton devait s'attendre à être interrogé sur tous ces assassinats juridiques, et le silence de notre ambassadeur dut le surprendre beaucoup. Et cependant, la France avait bien quelque droit, ce nous semble, de demander compte au gouvernement chinois de tant de Français injustement torturés et immolés. 11 lui était bien permis de s'enquérir un peu pour quel crime l'empereur les avait fait étrangler. Quelques questions au sujet du vénérable martyr de 1840 n'eussent pas empècbé les Chinois de croire que la France s'intéressait sincèrement à la vie de ses enfants. Il eut fallu, selon nous, presser vivement le gouvernement chinois sur ce point ; le moment était favorable, on eût dû l'acculer, c'était chose facile, dans sa sauvage barbarie, et là, exiger impitoyablement de lui une réhabilitation éclatante de tous nos martyrs, à la face de tout l'empire ; une amende honorable insérée dans la gazette de Péking, enfin un monument expiatoire sur la place publique de Ou-tchang-fou,où M. Pe^ boyre avait été étranglé eu 1840. De cette manière, la religion chrétienne eût été glorifiée à jamais dans tout l'empire, les chrétiens relevés dans l'opinion publique, et la vie des missionnaires rendue inviolable. \

u3i.z.iit>,Coogle

7fl L'EMPIRE CHINOIS.

quoi bon stipuler qu'à l'aveoir on ne devra pas les châtier précipitamment et les mettre à mort ? Us s'en seraient liien gardés, après une semblable manifestation. En arrivant à Canton, c'était une réparation qu'il fallait, tout d'abord, obtenir ; on en avait, certes, bien le droit. Les festins, les parades et les poignées de main ne devaient venir qu'en second lieu.

On seméprendrait beaucoup sur notre intention ,sioil pensait que nous voulons jeterieblâmesur l'ambassade. Puisque nous avons entrepris de parler de la Chine, on nousperroettrad'exprimerlibrementetfranchemeoice que nous croyons être la vérité. Nous sommes persuadé que M. de Lagrenée est tout entier dévoué aux intérêts de nos missions, et que, s'il n'eiit dépendu que de lui, tous les Chinois seraient chrétiens et professeraient leur religion dans une entière liberté. Nous savons que son entreprise était difficile et délicate, puisqu'il agissait seul etsans instruction officielle de son gouvernement. Cependant nous ne pouvons nous dispenser d'exposer lescbosestellesqu'elles sont. Enl844on a été convaincu, en Europe, et cette conviction persévère peut-être encore, que la Chine était ouverte et que la religion chrétienne y était libre . Malheureusement les Anglais n'ont pas plus ouvert la Chine que l'ambassade française n'a donné aux Chinoisla liberté religieuse. Les sujets de Sa Majesté Britannique nesehasardcraient pas à mettreles pieds dansl'intérieurdelavillede Canton, quoique, par les traités, ils soient en possession de ce privilège ; ils ne peuvent s'aventurer que dans les faubourgs. L'intolérance etla haine despopulationa indigènes s'obstinent àlestenir.cH quelquesorle,toujours bloqués dans leurs

CHAPITRK II. 77

factoreries. Pour les chrétiens, leur situation ne s'est nullement améliorée ; ils sontcoainie auparavant, à la merci des tribunaux et des mandarins qui tes persécncutent, les pillent, lesjettent dans les prisons, lestorlupent et les envoient mourir en <'xil, tout aussi facilementque s'il n'y availpas, sur les eôtes du Céleste Empire, des représentants et des navires de guerre de la France. Dans Its cinq ports libres seulement, on n'ose pas tourmenter les néophytes, grâce à l'énergique et incessante protection de notre légation de Macao et de notre consul de Ghangliai.

Quoique l'édit impérial en faveur des chrétiens nous parut insuffisant et presque illusoire, à raison surtout de sa nun-publication dans l'intérieur de l'empire, nous résolûmes d'en lirer le meilleur parti possible, soit pour nous, soit pour les chrétiens, si quelque bonne occasion se présentait.

Deux jours après notre comparution devant le tribunaldupremiercominissairepronvincial,lc préfet manlchou du Jardi n de fleurs, qui était devenu un peu notre ami, nousannonçaque notre affaire étant suffisamment connue, nous n'aurions pas à subir une nouvelle séance judiciaire, et que, dans la journée, le vice-roi nous ferait appeler pour nous signifier ce qui avait été statué sur notre compte. Nous eûmes une longue et assez vive discussion au sujet du cérémonial que nous aurionsàsuivredevantlechef delà province, le représentant de l'empereur. On nous donna une foule de motifs pour nous bien persuader que nous étions tenus de nous mettre à genoux devantle vice- roi . D'abord c'était un honneur prodigieux que nous allions recevoir, en

Dg.l.z«lt,,CoOgle

78 L'EMPIRE CBINOtS.

étant admis en sa présence, puisqu'iln'était qu'un simple diminutif du Fils du Cie). Nous tenir debout devant lui, ce serait l'insulter, lui donner très-mauvaise idée de notre éducation, rirriter peut-être, écarter ses bonnes dispositions à notre égard, et nous attirer les effets de sa colère ; d'ailleurs, ajoutait-on, bon gré mal gré, vous vous mettrez à genoux, il vous sera impossible de résister à l'ascendant de sa majesté.

Nousétionsbiensùrsducontraire.etoousdéclarâmes au préfet qu'il pouvait tenir pour certain que cela ne nous arriveraitpas.Cependantnous ne voulions pasfaire un esclandre, ni laisser croire au vice-roi que nous n'avioQspas les sentiments de respect et de vénération dus à sa personne et à sa haute dignité. IVous priâmes donc le préfet du Jardin de fleurs de le prévenir que nous ne pouvions pas absolument nous tenir devant lui dans une attitude que nos mœurs n'exigeaient pas même en présence de notre souverain, que nous n'entendions nullement lui manquer de respect, et que nous l'honorerions conformémentaux rites de l'Occident ;mai8 que nousconsentirionsaumallieur irrémédiable d'èlre privés de sa présence plutôt que de céder sur ce point. On comprend que, au fond, peu nous importait de nous mettre à genoux, puisque ce n'est, en Chine, qu'une pure cérémonie de respect et de civilité. Nous tenions à rester debout parce que, après avoir fléchi le genou une fois, nous aurions été obligés de nous prosterner devant le premier caporal venu, ce qui eût été pour nous une source de calamités. Nous pensions, avec raison, que personne, au contraire, ne pourrait se dispenser de traiter avec égard et convenance des hommes

Dgiliz^ilbvGoOt^lc

CBAPITRE U. 79

qui auraient été dispensés de se mettre à genoux, nnéme dans le premier tribunal de la province. Notre persistance fut pleinement couronnée de succès, et il fut convenu que nous nous présenterions à l'européenne.

Vers midi, on nous envoya chercher avec deux beaux palanquins de parade, et nous nous rendimes,accompagnés d'une brillante escorte, au palais de l'illustrissime Pao-hing,vice-roide la province duSse-tchouen.Le tribunal de ce hautdignitaire de l'empire chinois ne nous parut se distinguer en rien de ceux que nous avions vus précédemment, si ce n'est pas son ampleur et une meilleure tenue. C'est toujours même architecture et même 'combinaison de salles, de cours et de jardins.

Tous les mandarinscivilsetmilitaires delà ville, sans exception, avaient été convoqués ; à mesure qu'ils arrivaient,ilsvenaient se placer.suivaiitleur grade et.leur dignité, dans unevaste salle d'attente, sur de longsdivans, ou nous avions déjà pris place avec lesdeux principaux préfets de la ville, qui devaient nous servir d'introducteurs. Dans une pièce voisine, un orchestre de musiciens exécuta des symphonies chinoises d'une grande douceur, mais en même temps extrêmement bizarres: elles ne laissaient paspourtantd'être assez agréablesà entendre. Bientôton annonça quele vice-voi était entré dansson cabinet. Une grande portes'ouvrit; tous les mandarins se levèrent, se mirent en ordre, el défilèrent, dans le plus profond silence, jusqu'à une antichambre, où ils se placèreni en faction. Nos deux introducteurs nous firent passer au milieu des rangs des mandarins, et nous conduisirent devant un cabinetdont la porte était ouverte; ils s'arrêtèrent sur le seuil, firent

Dg.l.z«lt,,CoOgle

80 L'RMl'IHIC CHINOIS.

une prosternatioa à leur maitr«,et Dousdireotd'entrer. Eomème temps, le vice-roi, qui se tenait assis,les jambes croisées sur un divan, nous iit de la main un signe plein d'aménité pournous eugagerànousapprocherde lui. Nous lui adressâmes une profonde inclination, et nous avançâmes de quelques pas.Nons étions seuls dans lecabinetdu vice-roi; tous les mandarins civils et militaires montaient la garde dans l'antichambre ; mais ils étaient assez rapprochés pour entendre ce qui se disait.

Nous fûmes d'abord grandement frappés de la simplicité et de l'appartement et du haut personnage qui l'habitait. Une étroite chambre tapissée de papierbleu, un petit divan avecdeuK coussins rouges, un guérîdoD et quelques vases à fleurs, voilà tout l'ameublement. L'illustrissime Pao-hing était un vieillard de soixante etdixausenviroQ, grand, maigre, maisd'unephysionomie pleine de douceur et de bienveillance. Ses petits i^eux encore assez brillants annonçaient beaucoup de finesse et de pénétration ; une barbe longue, peu fournie et d'unblanc tirant sur le jaune, donnait à sa figure un assez joli petit airde majesté. La modeste robe en soie bleue dont il étaîtrevètu contrastait aveclessplendides habits brodés des mandarins qui faisaient antichambre. Pao-hing était Tartare-Mantchou, cousin et amiintime de l'empereur.Dansleurenfance, ils avaient toujours vécu ensemble, ei n'avaient jamais cessé de se porter mutuellement une vive et cordiale affection.

Le vice-roi nous demanda d'abord si nous étions convenablement dans la maison qu'il nous avait fait assigner... On a interrogé, ajouta-t-ii, les soldats de votre escorte; il paraît que l'officier militaire qui vous a

.u3i.z.iit>,Coogle

CRAPITRE II. 81

accompagnés depuis Ta-lsien-lou jusqu'ici ne vous faîsaitpasiogor dans les palais communaux. J'ai destitué cet homme vil qui n'avait aucun souci de ia dignité de l'empire. Ce fut en vain que nous essayâmes de plaider pour lui. Pourquoi, nousditenfinle vice-roi en se croisant les liras, vous a-t-on empêchés de résider dans le Thibet? Pourquoi vous a-t-on fait revenir? — Illustre personnage, nous ne le comprenons pasencore et nous désirerions bien le savoir. Quand, arrivés en France, noire souverain nous demandera pourquoi on nous a expulsés du Thibet, que faudra-t-il répondre?. . . . Ici, Pao-hing fit une violente sortie contre Ri-chaa ; il parla des difficultés qu'il ne cessait de susciter au gouvernement, et finit par l'appeler to-ché ce qui ne peut guère se traduire que par faiseur d'embarras. Pao-hing nous invita ensuite à nous appeocher tout près de lui; il se mil alors à nous considérer attentivement l'un après l'autre, tout en s'amusant à tourner dans sa bouche des fragments de noix d'arec que les Mantchouxaimentbeaucoupàmàcher. 11 pritplusieurs prises de tabac dans une petite fiole, et eut la courtoisie de nous en offrir, sans rien dire et toujours occupé de nos personnes, comme s'il eût voulu en écrire un signalement. Il paraît qu'il nous trouva superbes, car il nous demanda si nous avions quelque médecine ou recelte pour conserver le teint frais et coloré. Nous lui répondîmes que le tempérament des Européens difîérait beaucoup de celui des Chinois ; que cependant une conduite sage et réglée était, dans tous les pays, la recelte d'une bonne santé. Entendez-vous, s'écria-t-il, en s'adressant aux nombreux mandarins qui faisaient

Dg.l.z«lt,,CoOgle

8S L'EHPIRE CHINOIS,

antichambre, entendez-vous, une conduite sage êtregléee8t,dans tous les pays, la recette d'une bonnesahté!...Tous les globules rouges, bleus, blaiics et jaunes s'inclinèrent profondément en signe d'assentiment. Après avoir aspiré une longue prise de tabac, Paobing nous demanda quelle était notre intention et où nous voulions aller... Unepareillequestion nous surprit beaucoup,et nous lui répondîmes résolument : — Nous* voulons aller au Thibet, à Lha-ssa. Au ThibetI à Lha-ssa ! mais vous en venez!— Qu'importe? nousy retournerons. ~~ Quelle affaire avez-vous donc à Lba-ssa? — Vous le savez bien, notre unique affaire est de prêcher la religion. — Oui, je le sais ; cependant, il ne faut pas penser à Lha-ssa, il vaut mieux la prêcherdans votre pays. Le Thibet ne vaut rien. Moi, je ne vous en aurais pas fait revenir; je vous y aurais laissés, puisque c'était votre désir; mais, maintenant que vous êtes ici, il faut que je vous fasse conduire à Canton. — Puisque nous nesommcspas libres, faites-nousconduire où vous voudrez... Levice-roi nous ditque maintenant quenousétions dans sa province.i! répondaitde noussur sa tête, etque son devoir était de nous faire remettre au représentant de notre nation. Voua pouvez, ajoutat-ii, rester encore quelque temps àTching-tou-fou, pour vous reposer et faire tous les préparatifs nécessaires au voyage. Je vous reverrai avant voire départ ; en attendant, je donnerai des ordres afin que vous puissiez faire votre route le plus commodément possible. Nous le remerciâmes de ses bonnesintentions à noire égard et nous lui fîmes une profonde inclination... Gomme neus partions, il nous rappela pour nous parler du bonnet

i.,Goog[e

Page 1