‹ L'empire chinoisChapitre 56 sur 154 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SOUS la domination des Européens, où la grande masse de la population est toute composée de Chinois, qui, pourlaplupart,ysontfixéspourtoujours,carîl8tienneDt concentrés dans leurs mains tous les intérêts de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. Ce n'est certes pas la crainte de s'attirer les persécutions des autorités européennesqui peut lesempêcher d'embrasser lechrislianisme; on ne voit pascependantque les conversions y soient beaucoup plus nombreuses qu'ailleurs.

AManille, colonie espagnole, le nombredes chrétiens chinois est assez considérable ; mais cela tient principalement à une loi, portée par le gouvernement espagnol destles Philippines, et qui ne permet à un Chinois d'épouser une femme tagale (1} qu'autant qu'il aura embrassé auparavant la religion chrétienue.Quand les Chinois veulent donc se marier, ils reçoivent le baptême sans répugnance, ils se feraient, avec la même facilité, mahométans ou méthodistes, si on l'exigeait. Aussi leui christianisme est-il bien superficiel ; et lorsque, après de longues années, il leur prend fantaisie de rentrer dans leur pays, ils plantent là leur femme et leur religion et s'en retournent comme ils étaient venus, c'est-àdire sceptiques et ne prenant pas au sérieux les choses de l'âme et de l'éternité.

L'indifférentisme en matière de religion, maïs un ïndifférentisme radical, profond, et dont il estimpossible de se former une idée exacte lorsqu'on n'd pas eu occasion de l'étudier sur les lieux, voilà, selon nous, l'obsl^cle principal qui arrête la Chine depuis tant de temps

{1 1 Les Tagala sont les niturcls aborigènes des lies Philippines, dont lïMpitaleest ManiUe.

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et s'oppose à sa conversion. Le Chinois est tellement enfoncé dans les intérêts temporels, dans les choses qui tombent BOUS les sens, que sa vie toute entière n'est que le matérialisme en action. Le lucre est le seul but vers lequel il a le regard incessamment tourné. Une soif brûlante de réaliser des profits, grands ou petits, peu importe, absorbe toutes ses facultés, toute son énergie. 11 ne poursuit avec ardeur que les richesses et les jouissances matérielles. Les choses spirituelles, ayant rapport à l'âme, à Dieu, à une vie future, il ne les croitpas, oii plutôt il ne s'en occupe pas, il ne veut pas même s'en occuper. S'il lui arriv^e de lire des livres moraux ou religieux, c'est à titre de délassement, de distraction, pour s'amuseretpasserietemps.CestpourUii une occupation moins sérieuse que de fumer unepipe de labac ou de déguster une tasse de thé. Si on luiexpose les fondements delà foi, lesprincipesdu christianisme, l'importance du salut, la certitude d'une vie future, etc., toutes ces vérités qui impressionnent si fortement une âme tant soit peu religieuse, il les écoute ordinairement avec plaisir, parcequecelaleâivertit et pique sa curiosité. Il admet, i) approuve tout ce qu'on lut dit; il n'a pas la moindre difficulté, la plus petite objection. A son avis, tout cela est vrai, beau, magnifique; il se pose bientôt lui-même en prédicateur, et le voilà qui parle à ravîr contre les idoles et en faveur du christianisme. Il déplore l'aveuglement des hommes qui s'attachent aux biens périssables de ce monde, et il vous ferait, au besoin, une superbe allocution sur le bonheur de connaître le vrai Dieu, de le servir, et de mériter, par ce moyen, la vie éternelle. En l'écoutant, on le croirait bien près de la

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foi, déjà chrétien; cependant, ii n'a pas avancé d'un pas... Et il ne faudrait pas s'imaginer que ses paroles manquent d'une certaine sincérité; ce qu'il dit, il le croit; où, au moins, ce n'est nullement opposé à ses convictions, qui consistent à ne pas trop prendre au sérieux les questions religieuses. Il en parle volontiers, mais comme d'une chose qui n'est pas faite pour lui, qui ne le regarde pas. Les Chinois poussent si loin l'indifférence, la fibre religieuse estsihicn morte en eux, tellementdesscchée, qu'ils ne s'inquiètent même pas si une doctrine est\raie ou fausse, bonne ou mauvaise. Une religion, c'est tout simplement un mode qu'on peut suivre quand on en a le goût.

Dans une des principales villes de la Chine nous fûmes en rapport, pendant quelque temps, avec un lettré qui nous paraissait avoir d'excellentes dispositions à f mbrasser le christianisme. Nous eûmes ensemble plusieurs conférences où nous étudiâmes avec soin lesarticles les plus difficiles et les plus importants de la doctrine; lalecture desmeilleurs livres chrétiensfutcomme le complément des inslmctions orales. Notre cher catécliumèneadmettait,d'unboutàrautreetsansrestriction, tout ce qu'il avait étudié. La seule difficulté était,disaitii, d'apprendre de mémoire les prières que tout bon chrétien doit connaître, afin de les réciter malin et soir. Il aimait assez, en outre, à remettre à une époque indéterminée le moment où il se déclarerait définltiTement chrétien. Toutes les fois qu'il venait nous voir, nous le pressions, nous lui adressions les exhortations les plus vives pour le décider à suivre enfin la vérité, puisqu'il la cou naissait. — Plus tard, disait-il toujours; allonstout

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doucement, il ne faut pas se presser, nous arrangerons tout cela plus tard... Un jour enfin il nous manifesta sa pensée toule entière. — Tenez, nous dît-il, jesuis d'a\'is qu'aujourd'hui nous n'ayonsque des paroles cooformesà la raison. 11 me semble qu'il n'est pas bon pourThomme de s'abandonner à des préoccupatioDS excessives. Sans doute la religion cbrétienne est belle et élevée ; sa doctrine eipliqne, avec métbode et clarté, tout ce qu'il importe à i'bomme de savoir. Quiconque a le sens droit la comprend clairement et doit l'adopter dans son cœnr en toute sincérité; mais, après cela,faut-i! se trop préoccuper et augmenter les sollicitudes de la vie? Voyez, nousavonsuncorps; que desoins ne demande-l^il pas! Il faut le vêtir, le nourrir, le mettre à l'abri des injures de l'air; ses infirmités sont grandes et ses maladies nombreuses; il est reconnu que la santé est notre bien le plus précieux. Ce corps que nous voyons , que nous touchons, il faut donc le soigner tous les jours, à chaque instant du jour. Devons-nous encore, après cela, nous préoccuper d'une âme que nous ne voyons pas?... La vie de rhomme est peu longue, et elle est pleine de misères ; elle est composée d'une série d'affaires difficiles et importantes, qui s'encbaSnent les unes aux autres sans interruption. Notre esprit et notre cœur ne suffisent pas aux sollicitudes de la vie présente, est-il bon de se tourmenter encore d'une vie future? — Docteur, lui répondîmes-nous, vous avez dit, en commençant, que nos discours seraient raisonnables : mais prenez garde; car il arrive souvent qu'on croit entendre la voix de la raison, et ce ne sontque les inspirations des préjugés et de l.'habitude. Notre corps est rempli d'inflrmi-

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tés, dites-vous; oui, parce qu'il est périssable, et c'est pour cela qu'il vaut mieux s'occuper de l'âme, qui est immortelle et qui existe réellement, quoique nous ne puissions la voir. . . La vie présente est un tissu de misères Oui, sans doute; et voilà précisément pourquoi

il est raisonnable de songera cette vie future qui n'aura pas de fin. Dites-moi, que pense riez-vous d'un voyageur qui, se trouvant dansune hôtellerie délabrée, ouverte à tous les vents et dépourvue des choses nécessaires à la vie, chercherait à s'y arranger de son mieux, sans songer à faire ses préparatifs de départ pour retourner au sein de sa famille? Ce voyageur serait-il sage et raisonnable ? — Non, non, dit le docteur, ce n'est pas comme cela qu'il faut voyager. L'homme, cependant, doit savoir se borner et ne pas vouloir trop embrasser; la prudence le défend. Pourquoi s'occuper de deux vies à la fois? Si le voyageur ne doit pas se fixer dans l'hôtellerie, il ne peut pas non plus marcher sur deux roules en même temps. Quand on veut traverser une rivière, il ne faut pas avoir deux barques, et mettre un pied sur chacune ; on risquerait de tomber dans l'eau et de se noyer... Il nous fut impossible de tirer autre chose de notre docteur, excellent homme d'ailleurs, mais profondément Chinois. Nous aurons encore occasion de parler plus d'une fois de cette indifférentisme, maladie invétérée et chronique de la nation chinoise.

Le lecteur a peut-être oublié que nous étions partis de Tching-tou-fou, et que nous avions reçu, à la porte delà ville, une lettre de monseigneurle vicaire apostolique de la province du Sse-tchouen. C'est cette lettre cjui nous a fourni l'occasion de jeter un coup d'œil sur

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l'introduction, les nombreuses vicissitudes et l'état

actuel du christianisme en Chine.

Durant la première heure de marche, nous remarquâmes le long de la route cette activité et cet empressement qu'on rencontre toujours aux environs des grandes villes, et surtout en Chine, où le trafic tienttout le monde dans an mouvement perpétuel. Les piétons, les cavaliers, les porteraix, tous s'en allaient péle-mèle et soulevant d'épais nuages de poussière, qui s'engouffraient dans nos palanquins et menaçaient de noosy suffoquer. A mesure que nous avancions, tous ces voyageurs effarés élaientohligésderalentir leur m arche, de s'écarter sur les bords du chemin et de s'arrêter enfin pour nous laisser passer. Les cavaliers descendaient de cheval, et ceux qui portaient de larges chapeaux de paille étaient tenus de se décoiffer. Les voyageurs qui ne se hâtaient pas de donner ans illustres diables de l'Occident ces témoignages de respect y étaient gracieusement invités à coups de bambou, par deux espèces de coupe-jarrets chargés de faire exécuter les rites et qui s'acquittaient de leur fonction avec une ardeur non pareille. Si l'on remplissait son devoir avec ponctualité, ils en paraissaient contrariés; ils s'en allaient d'un air maussade, la tête baissée et regardant tristement leur latte de bambou oisive entre leurs mains.

11 est d'usage, en Chine, que le peuple témoigne sa vénération aux magistrats, lorsqu'ilsparaissent dansles rues des villes ou sur les chemins avec les insignes de leur dignité. Personne ne doit se tenir assis ; ceux qui vont en palanquin sont tenus de s'arrêter, les cavaliers descendentde cheval, ceux qui porteatdes cbapeauxde

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