‹ L'empire chinoisChapitre 64 sur 154 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

de grandes urnes en porcelaine, des vases élégants où croissaient des fleurs et des arbustes affectant les formes les plus bizarres : tels étaient les ornements que nous rencontrâmes dans cette splendide demeure. Derrière la maison était un vaste jardin où l'industrie chinoise avait épuisé toutes ses ressources pour contrefaire l'iadépeadance de la nature et imiter ses jeux les plus capricieux. Il serait difficile de se former une idée exacte de ces créations curieuses, dont le goût s'est, depuis longtemps, répandu en Europe, et auxquelles on a donné mal à propos le nom de jardin anglais. 11 existe un petit poëme chinois intitulé : Jardin de Sse-nw-kouang , dans lequel cet illustre historien et ce grand homme d'État du Céleste Empire s'est plu à décrire lui-même toutes les merveilles de sa demeure ' champêtre. Nous reproduirons avec plaisir ce délicieux fragment de la littérature chinoise qui nous fera connaître, en même temps, le caractère de son anteur, de ce fameux Sse-ma-kouang qui joua un rôle si impoi^ tant, sous la dynastie des Song, dans une révolution sociale dont nous aurons occasion de parler plus tard. « Que d'autres, dit Sse-ma-kouang (1), bâtissent des « palais pour enfermer leurs chagrins et étaler leur va- « nité ! je me suis fait une solitude pour amuser mes (' loisirs et causer avec mes amis. Vingtarpents de terre H ont suffi à mon dessein. Au milieu est une grande « salle où j'ai rassemblé cinq mille volumes pour inn terroger la sagesse et converser avec l'antiquité. Du « c6té du midi ou trouve un salon au milieu des eaux

(Ij Sse-DU-kouang élait premier miiiiatrc do l'empire vers la fin du oiuiëme aiède, e«us la dynastie des Song.

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« qu'amèoe ua petit ruisseau qui desceod des collioes « de l'occideat ; elles forment un bassin profond, d'oii a elles s'ëpaadent en cinq branches, comme les griEtes « d'un léopard, et, avec elles, des cygnes ionombra- « blés qui nagent et se jouent de tous câtés.

« Sur le bord de la première, qui se précipite de « cascade en cascade, s'élève un rocher escarpé, dont << la cime, recourbée et suspendue en trompe d'élé- « phaot, soutient eq l'air un cabinet ouvert pourpren- « dre le frais et voir les rubis dont l'aurore couronne V le soleil à son lever.

« La seconde branche se divise, à quelques pas, en «< deux canaux, qui vont serpentant autour d'une ga- «lerie bordée d'une double terrasse en feston, dont « les palissades de rosiers et de grenadiers forment le a balcon. La branche de l'ouest se replie en arc vers le « nord d'un portique isolé, où elle forme une petite « lie ; les rives de cette ile sont couvertes de sable, de « coquillages et de cailloux de diverses couleurs ; une « partie est plantée d'arbres toujours verts, l'autre est « ornée d'une cabanedechaunieet de roseaux, comme (t celles des pécheurs.

•X Les deux autres branches semblent tour à toor se u chercher et se fuir en suivant la pente d'une prairie «émailiéedefleursdontellesentretiennentlafralcheur; « quelquefois elles sorteut de leur lit pour former de « petites nappes d'eau encadrées dans un tendregaaon; « puis ellesquittentle niveau de la prairie et descendent a dans des canaux étroits, où elles s'engouQreot et se « brisent dans un labyrinthe de rochers qui leur dispu- « te nt le passage, les font mugir et s'enfuirenécumeet

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« en ondes argentines dans les torfueux détours où ils « les forcent d'entrer.

« Au nord de la grande salle sont plusieurs cabinets « placés au hasard, tes uns sur des monticules qui s'é- « lèvent au-dessus des autres, comme une mère au- « dessus de ses enfants; les autres sont collés à la pente « d'un coteau; plusieurs occupent les petites gorges (1 que fomie la colline et ne sont yus qu'à moitié. Tous « les environs sont ombragés par des bosquets de « bambous touffus, entrecoupés de sentiers sablés où « le soleil ne pénètre jamais.

« Du côté de l'orient, s'ouvre une petite plaine divisée « en plates- ban des, en carrés et en ovales, qu'un bois « de cèdres antiques défend des rroidsaquilons. Toutes « ces divisions sont remplies de plantes odoriférantes, « d'herbes médicinales, de fleurs et d'arbrisseaux. Le « printempsnesortjamaisde cet endroit délicieux. Une « petiteiorètdcgrenadiersjdecitronniersetd'orangers, « toujours chargés de fleurs et de fruits, en termine le « coup d'oeilàl'horizon.Dansle milieu est un cabinet « de verdure où l'on monte par une pente insensible <( qui en fait plusieurs fois le tour, comme les volutes t' d'une coquille, et arrive, en diminuant, au sommet « du tertre sur Jequel il est placé. Les bords de cette <( pente sont tapissés de gazon, qui s'élève en siège de <( distance en distance pour inviter à s'asseoir et à con- « sidérer ce parterre sous tous les points de vue.

« A l'occident, une allée de saules à branches peadan- « tes conduit au bord d'un large ruisseau, qui tombe, à <c quelques pas, du haut d'un rocher couvert de lierre « etd' herbes sauvages de diverses couleurs. Les environs

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tOe L'BHPIRK CHINOIS.

« n'ofTreat qu'une barrière de rochers pointus, bizarre- « meQtassembléSjquis'élèveatei) amphithéâtre, d'une « manière sauvage et rustique. Quand on arrive au bas, <c on trouve une grotte profonde qui va en s'élargissant « peu à peu, et forme une espèce desalon irréguHer dont « la voûte s'élève en dôme. La lumière y entre par une « ouverture assez large, d'où pendent des branches « de chèvrefeuille et de vigne sauvage. Ce salon est an « asile conireles brûlantes chaleurs de la canicule. Des « rochers éparsçà et là, des espèces d'estra'des creusées « dans l'épaisseur de son enceinte en sont les sièges, « Une petite fontaine, qui sort d'un des côtés, remplit « le creux d'une grande pierre, d'où elle tombe en pe- « tits filets sur le pavé, où après avoir serpenté entre « les fentes qui le» égarent, elles vont toutes se réunir i( dans un réservoir préparé pour le bain. Ce bassin a s'enfonce sous une voûte, fait un petit coude, et va « se décharger dans un étang qui est au pied de la « grotte. Cet étang ne laisse qu'un sentier étroit entre « les rochers informes et bizarrement amoncelés qni « en forment l'enceinte. Un peuple entier de lapins • les habite, et rend aux poissons innombrables de l'é- <( tang les peurs qu'on lui donne.

« Que cette solitude est charmante I La vaste nappe i( d'eau qu'elle présente est toute semée de petites îles « de roseaux. Les plus grandes sont des volières rem- « plies de toutes sortes d'oiseaux. On va aisément des a unes aux autres par d'énormes cailloux qui sortent de « l'eau et par de petits ponts de pierre et de bois, dis- « Iribués au hasard, les uns en arc, les autres en zigzag « ou en ligne droite^ selon l'espace qu'ils remplissent.

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« Quand les néauphars dont les bords de l'étang sont « plantés donnent leurs fleurs, il parait couronné de « pourpre et d'écarlate, comme l'horizoa des mers du « midi quand le soleil y arrive.

H II faut se résoudre à revenir sur ses pas, pour sortir 0 de cette solitude, ou à francliir la chaîne de rochers « escarpés qui l'environne de toutes parts. On monte «au haut de ce rempart de rochers par un escalier M étroitetrapide,qu'ila fallu creuser avec le pic, dont « les coups sont encore marqués. Le cabinet qu'on y « trouve pour se reposer n'a rien que de simple ; mais u il est assez orné par la vue d'une plaine immense « où le Kiang serpente au milieu des villages et des n rizières. Les barques innombrables dont ce grand « fleuve est couvert, les laboureurs épars çà et là dans tt les campagnes, les voyageurs qui remplissent les (( chemins animent ce paysage enchanté, et les mon- « lagnes couleur d'azur, qui le terminent à l'horizon, « reposent la vue et la récréent.

« Quand je suis lassé de composer et d'écrire, au « milieu des livres de ma grande salle, je me jette « dans une barque que je conduis moi-même, et vais « demander des plaisirs à mon jardin. Quelquefois j'a- « borde à l'ile de la pèche, et, muni d'un large chapeau « de paille contre les ardeurs du soleil, je m'amuse à « amorcer les poissons qui se jouent dans l'eau etj'étu- « die nos passions dans leurs méprises; d'autres fois, a le carquois sur l'épaule et un arc à la main, je grimpe a au haut des rochers, et, de là, épiant en traître les « lapins qui sortent, je les perce de mes flèches à l'cn- » trée de leurs frous. Hélas! plus sages que nous, ils

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SM L'EKPmfi CHINOIS.

«craîgneDtlepériletle fuient; s'ilsmevoyaientarriyer,

«aucun ne paraîtrait. Quand je me promène daos mon <t parterre, je cueille les plantes médicinales que je H veux garder. Si «ne fleur me plaît, je la prends et la a flaire; si une antre souffre de la soif, jel'arroae, etlei « voisines en profitent. Combien de fois des fruits bien « mûrs m'ont-ils rendu l'appétit que la vue des mets H m'avait ôté. Mes grenades et mes pèches ne sontpas <( meilleures, poar être cueillies de ma main ; mais je « leur trouve plus de goût, et mes amis, à qui j'en eni< voie, en sont toujours flattés. Vois-je un jenne baoï- « bou que je veux laisser croître, je le taille, ou je « courbe ses branches et les entrelace pour dégager « le chemin. Le bord de l'eau, le fond d'un bois, la « pointe d'un rocher, tout m'est égal pour m'asseoïr. « j'entre dans un cabinet pour voir une cigogne faire n la guerre aux poissons, et à peineysuis-jeentréque, « oubliant le dessein qui m'aniène, je prends mon a kin (!) et je provoque les oiseaux d'alentour.

a Lesderniers rayons du soleil mesorprennenlqoel- « quefois considérant, en silence, les tendres inquiétn- « des d'une hirondelle pourses petits, ou les ruses d'un « milan pour enlever sa proie. La lune est déjà levée » que je suis encore assis ; c'est nn plaisir de plus. Le 0 murmure des eaux, le bruit des feuilles qu'agite le « vent,la beauté des cieux, me plongentdaps une douce « rêverie ; toute la nature parle à mon âme, je m'égare '< en récoutant,etlanuttestdéjàau milieu desa course « que j'arrive à peine sur le seuil de ma porte.

(I) Sorte de rioloo chinois,

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