‹ L'empire chinoisChapitre 65 sur 154 · CHAPITRE V. 2M · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. 2M

« Mes amis viennent souvent interrompre ma soli- R tude, me lire leurs ouvrages et entendre les miens; « je les associe à mes amusements. Le vin égayé nos « frugals repas, la philosophie les assaisonne, ef, tandis a que la cour appelle la volupté, caresse la calomnie, « forge des fers et tend des pièges, nous invoquons la « sagesse et lui offrons nos cœurs. Mes yeux sont tou- « jours tournés vers elle; mais, hélas! ses rayons ne « m'éclairent qu'à travers mille nuages; qu'ils se dis- « sipent, fût-ce par un orage, cette solitude sera pour « moi le temple du plaisir, que dis-je?... père, époux, " citoyen, homme de lettres, je me dois à mille devoirs, u ma vie n'est pas à moi. Adieu, mon cher jardin, Q adieu; l'amour du sang et de la patrie m'appelle à « la ville, garde tous tes plaisirs pour dissiper hientôt a mes nouveaux chagrins et sauver ma vertu de leurs « atteintes (1). »

Le jardin du palais communal de Kien-teheou n'offrait pas toutes les magnificences décrites parle pinceau de Sse-ma-kouang; il était cependant un des plus beaux que nous ayons rencontré dans le Céleste Empire. Nous y passâmes le reste delà matinée, ne pouvant nousiasser d'admirer la patience des Chinois à exécuter, avec des arbustes et des fragments de rochers, toutes les excentricités de leur bizarre et féconde imagination.

Nous étions assis sous le portique d'une pagode en miniature lorsque maître Ting vint nous annoncer que l'heure du dîner était arrivée. Les principaux fonctionnaires, en riche et brillant costume, étaient déjà réunis

(1) Mémoires concernant les Chinois, t. Il, p. 615.

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dans ta salle ; leur abord fut des pluï gracieux et des plus aimables. Nous nous accablâmes les uns les autres de politesse etdecourtoisie,nous invitant mutuellement . à prendre les places les plus honorables. Pour mettre Qn à cette lutte d'urbanité, nous dîmes que, le kouangkouan étant la maison desvoyageurs,nous devions nous considérer comme chez nous et traiternos hôtes conformément aux rites. Nous assignâmes donc à chacun la placequiconTenaitàsonrang,réserTantla dernière pour nous. Notre procédé fut gracieusement accueilli, et on eut l'ai r de penser que nous n'étions pas tout à fait aussi barbares et incivilisés qu'on avait pu le soupçonner la veille. Le festin fut splendide et servi suivant toutes les formalités de l'étiquette chinoise. De la part des convives il n'y eut non plus rien à désirer; ils furent d'une telle amabilité, que nous ne pûmes douter un seul instant de leur vif et sincère désir de noua voir partir le lendemain.

Nous n'essayerons pas de décrire un dtner chinois; ce n'est pas que le sujet ne soit de nature à présenter quelques particularités capables d'intéresser les Européens; maiscea détails sont tellement connus, que nous craindrions trop d'abuser de la patience du lecteur. Nous avons remarqué, d'ailleurs, dans les Mélanges posthumes d'Abel Rémusat, le passage suivant, capable de nous Mer, si nous l'avions, la fantaisie de donner une nomenclature des mets qui nous furent servis au palais communal de Kien-tcheou. « Il y a quelques « anoées, dit le spirituel et savant orientaliste, que les « officiers d'une ambassade européenne, de retour de « la Chine, où ils n'avaient pas eu trop sujet de se louer

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tt du succès de leurs opérations, s'avisèrent d'offrir aux « lecteurs de gazette la description d'un repas qui leur « avait été donné, disaient-ils, par les mandarins de je H ne sais quelle ville frontière. Jamais gens, à les en- '< tendre, n'avaient été mieux régalés; la qualité des « mets, le nombre des services, la comédie dans l'inter- « valle, tout était soigneusement décrit et formait un « assez bel exemple. Ceux qui lisent les vieux livres « se souvenaient bien d'avoir vu ce festin-là quelque a part, plus de cent ans avant les officiers dont nous « parlons, certains missionnaires jésuites avaient eu « précisément le même repas, composé des mêmes 8 sortes de mets, et servi de la même manière. Mais il « y a beaucoup de gens pour qui tout est nouveau, et, « quoiqu'il soit certain

Qu'an dîner réchauffé ne valut ]a,maii rien,

« celui-là, du moins, fut trouvé bon, et le public, tou- (I jours avide de particularités de mœurs, et même de « détails de cuisine, ne s'embarrassa pas de savoir quels a avaient été les véritables dîneurs. Il prit plaisir aux « singularités du service chinois ainsi qu'à la gravité «■avec laquelle les convives exécutent, en mangeant le « riz, des manœuvres et des évolutions qui feraient hon- « neur au régiment d'infanterie le mieux instruit, n

Depuis que M. Abel Rémiisat plaisantait si agréablement de ce fameux dîner chinois, il a été servi encore bien des fois, surtout après la dernière guerre de l'Angleterre avec le Céleste Empire. Les nouvelles éditions qui en ont été failesen anglais et en français ont été mal-

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m l'empire cbinois.

heureusement corrigées et augmentées un peu au détriment de l'esactitude.Sous prétexte que, depuis cent ans, les Chinois auraient bien pu faire quelques nouvelles déconTerle8dansrartc«linaire,onatrouvétrès-piquant de faire croire au public que leurs aliments étaient préparésàl'huîle de ricin, et queleursmets les plus recherchés étaient des nageoires de requin, des tètes de moineau, des pattes d'oie, des gésiers de poisson, des crêtes de paon, et plusieurs autres friandises de même genre. Il fautTraiment avoir goûté la cuisine chinoise âCanton, àquelques pas des factoreries anglaises, pour avoir rencontré des mets semblables; du reste, les Européens nouvellement débarqués sur tes côtes de la Chine, n'ayantriendepluspresséquede se faire inviter à quel* que dtner cbinois, dans l!espérance d'y découvrir des choses surprenantes et extraordinaires, nous sommes assez porté à croire que les marchands de Canton, pour ne ne pas tromper leur attente, et peut-être assez maliDS pour s'amuser un peu à leurs dépens, leur servent quelquefois des ragoûts inventés tout exprès pour ta circonstance, et qui, probablement, n'ont jamais paru sur une table chinoise. Les paons sont si rares en Chine que nous n'y en avonsjamais vu. Les plumes de ces oiseaux sont envoyées à la cour par les royaumes tributaires, etl'enipereur les donne, comme une grande faveur, aux plus hauts fonctionnaires, avec le droit de les porter à leur bonnetde cérémonie en guise de décoration. Comment admettre après cela, ces plats de crêtes de paon dans les festins chinois? Le ricin n'est pas inconnu en Chine, on le cultive en grand dans les provinces septentrionales, mais on n'utilise l'huile qu'on en retire que pour

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l'éclairage ; on est si éloigné de s'en Derrir pour assaisonner les mets, qu'un jour, nous trouvant dans une chrétienté aux environs de Péking, et voulant en faire prendre une légère dose h un de nos confrères qui était malade, tous les chrétiens cherchèrent à s'y opposer, parce que, disaient-ilsi cette huile étaitun poison. Nous ne oionspas, malgl^ cela, qu'il ne soit arrivéà des Européens de trouver à Canton des dîners à l'huile de ricin ; mais il est évident pour nous qu'ils' ont été victimes d'une atroce mystification, et qu'au moment même où ils se croyaient en droit de railler le goût extravagant des Chinois, ceux-ci devaient bien rire de la prodigieuse ingénuité des Européens.

On ne saurait disconvenir, pourtant^ qu'un festio vraiment chinois ne peut être qu'un tissu de bizarreries aux yeux d'un étrangerpeu réfléchi et s'imaginantqu'il ne peut exister, pour tous les peuples du monde, qu'une seule manière de manger. Ainsi, commencer par le dessert et finir par le potage ; boire le via chaud et tout fumant dans des godets en porcelaine ; se servir de deuspetitesbaguettes en guise de fourchette poursaisir les mets qu'on apporte coupé, à l'avance, par menus morceaux ; employer, au lieu de serviettes, de petits carrésde papier soyeux et colorié dont on placeune provision à côté de chaque convive et qu'un domestique emporte à mesure qu'on s'en est servi ; quitter sa place, dansl'intervalledesservices.pourfumerou se distraire UD peu ; élever les baguettes à la hauteur du front et les placer horizontalement sur sa tasse pour annoncer à la compagnie qu'on a fini de dtner : voilà autant de particularités capables d'exciter la curiosité des Euro-

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péeDs. Les Chinois, de leur c6té, ne reviennent pas de leur étonnement quand ils nous Yoient à table, et ils se demandent comment il peut se faire que nous ajong l'usage de boire froid, et d'où dous est venue l'idée, si singuUèreetsi extravagante, de DOUBserrird'un trident pour porternotre nourriture à Qotrebouche.aurisquede nous percer les lèvres etde nous creverlesyeux. Us trouvent fort drftle qu'on noua serve des noix et des amandes avec leur coqucgiet que les domestiques ne se donneol pas la peine de peler les fruits et de désosser la viande. Eux, qui ne sont pas, en général, trës-di faciles sur la nature de leurs aliments, et qui savourent avec délices des fritures de vers à soie et des compotes de têtards, ne peuvent rien comprendre à la prédilection de nos gourmets pour un faisan avancé ou pour un fromage quia souvent, sur table, toutes les allures d'un être vivant et animé.

Un jour, à Macao, nous avions l'honneur d'être assis àlatabled'uoreprésentantd'uoe puissance européenne. On avait servi un magnifique plat de bécassines ; mais, quelle déception ! quels regrets! le Vatel chinois avait osé arracher les entrailles à ces incomparables volatiles. Il ne savaitpas, le malheureux, que la bécassine recèle dans ses flancs un précieux trésor de saveur et de parfum. On le força de comparaître devaut les arbitres do goût, qui le reçurent avec des regards courroucés. Il fut tout ébahi en apprenant qu'il venait de commettre un crime culinaire qui ne lui serait pas pardonné une,secondefois...Ile8tinutile d'ajouter que, quelques jours après, le cuisinier ne manqua pas de servir à son maître, dans leurparfaite intégrité, desoiseaux quia'étaient pas

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