‹ L'empire chinoisChapitre 80 sur 154 · CHAPITRE VI. 2&S · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. 2&S

x]!mesà maître Tiog de se charger de négocier sur les bases suivantes : Si, à dix heures du soir, le jugement ne commençait pas, nous irions nous coucher, et alors il faudrait le faire le lendemain, et demeurer encore un jour à Leang-chan; si, le lendemain, on n'était pas décidé, nous resterions indéfiniment, car notre résolution irrévocahle était de ne partir qu'après le jugement. Maître Ting, muni de nos instructions, se rendit au tribunal. Dix heures étant arrivées sans qu'il eût reparu, nous allâmes nous coucher et nous noua endormîmes profondément, quoique nous fussions à la Teille d'une grande bataille.

Vers minuit, une députation du premier magistrat vint noua tirer de notre sommeil, et nous avertir que, toutayantétérégléetdisposépourlejugementjOnnous attendait au tribunal. L'heure ne nous paraissait pas extrémementconvenable ; cependant,considérant que, pour en venir là, les mandarins avaient dû passer pardessus bien des répugnances, nous crûmes que, de notre côté, nous pouvions aussi faire quelques concessions. Plous nous levâmes promptemeut^ et, après nous être costumés le plus pompeusement possible, nous nous rendîmes au tribunal en palanquin, et escortés de nombreux satellites qui portaient à leurs mains des torches de bois résineux. Nous savions ce qu'était un jugement chinois; ceux que nous avions subis à Lha-ssa et à Tching-tou-founousavaient mis un peu au courant des règles de la procédure. Nous nous étionstracé d'avance, d'après nos souvenirs, un beau petit plan ; il ne s'agissait plus que de l'exécuter avec beaucoup d'aplomb.

Nous fûmes introduits dans la salle d'audience, qui

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étaitspIendidementéctairëepardegrosseslanterDeseD papierde diverses couleurs. Une multitude de curieux, parmi lesquels devaieiit se trouver un grand nombre de chrélienSjencombraitlefonddelasalle. Les principaux mandarins de la ville, et nos trois conducteurs, se trouvaient, à la partie supérieure, sur une estrade élevée, où on avait disposé plusieurs sièges devant une longue table.Aussitôtque nous fûmesarrivés dans ce sanctuaire de la justice, les magistrats nous firent l'accueil le plus gracieux, et le préfet nousdilquil fallait prendre place aussitôt, pour commencer vile le jugement. La situation était critique. Comment allait-«n se placer? Personne ne paraissait bien fixé sur ce point, et notre présence semblait donner au préfet lui-même des doutes sérieux au sujet de ses prérogatives; ilavait bien sur le devant de sa tunique de soie violette un dragon impérial richement brodé en relief; mais nous portions, nous, une belle ceinture rouge. Le préfet avait un globule bleu, et nous autres, nous étions coiffés d'un bonnet jaune. Après quelques instants d'hésitation, nous nous sentîmes une telle surabondance d'énei^ie, que nous éprouvâmes le besoin de diriger nous-mêmes les débats. Nous allâmes donc nous installer fièrement sur le siège du président, et nous assignâmes à nos assesseurs la place qu'ils devaient occuper à droite et à gauche, chacun suivant le degré de sa dignité. Il y eut dans l'auditoire un petit mouvement d'hilarité et de surprise qui n'avait pourtant aucun caractère d'opposition. Les mandarins se trouvèrent, du coup, complètement désorientés, et se placèrent, comme des machines, selon qu'il leur avait été dit.

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La séance était ouverte. Nous plaçâmes devant nous, sur la table, le corps dn délit, c'est-à-dire la lettre et le petit paquet. Après avoir lu et commenté la lettre, nous la fîmes passer au mandarin militaire de Tchoungking qui se trouvait à la dernière place à droite, et nous lui demandâmes si c'était bien là la lettre qu'il avait décachetée, s'il la reconnaissait. La réponse fut affirmative. Nous lui fîmes ensuite passer le paquet qui renfermait des fruits secs et quelques colliers parfumés au girofle et au sandal. Son identité ayant été constatée, nous chargeâmes une sorte d'huissier, coiffé d'im bonnet de feutre noir en forme de pain de sucre et orné de longues plumes de faisan, de présenter la lettre et le paquet à chacun des juges, afin que le tribunal pût bien former sa conscience et se prononcer en parfaite connaissance de cause.

Ces préliminaires étant terminés, l'ordre fut donn« d'aller chercher l'accusé el de l'introduire à la barre. Bientôt nous vîmes s'avancer, entre quatre satellites de mauvaise mine, un Chinois aux manières élégantes et d'une physionomie pleine d'intelligence. Un chapelet, au boutdoquel brillait une grande croix de cuivre, était passé à son cou en guise de collier. Ëo voyant l'accusé, nous espérâmes que le procès marcherait avec succès. On comprend combien il eût été embarrassant et peu agréable d'avoir affaire à un homme timide, borné, incapable, en un mot, de nous soutenir dans la position singulière où nous nous trouvions; mais il était impossible de mieux rencontrer. Le chef de la famille Tchao nous parut taillé tout exprès pour la circonstance. Dès qu'il fut arrivé au bas de l'estrade, il Jeta sur la

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cour un regard rapide, mais suffisant pour lui faire remarquer que celui qui allait le jui;ef n'était pas un mandarin du Céleste Empire. 11 se prosterna en souriant, et après avoir salué le président, en frappant la terre trois fois du front, il se releva pour adresser à chaque juge une profonde inclinatioa. Lorsqu'il eut parcouru de la meilleure gràca du monde sa série de salutations, il se mit à genoux, car, d'après la loi chinoise, c'est dans cette posture que doivent être les accusés devant leur juge. Nous l'invitâmes à se relever, en lui disant que nous serions peines de le voir à genoux devant nous, parce que cela n'était pas conforme aux usages de notre pays; — Oui, dit le préfet, tiens-toi debout puisqu'on te le permet. Maintenant, ajouta-til, comme les hommes de ces lointaines contrées n'entendent pas, sans doute, facilement ton langage, je vais moi-même faire l'interrogatoire. — Non, cela ne se peut pas. Votre crainte est sans fondement; vous allez voir que nous pouvons très-bien nous entendre avec cet homme. — Oui, dit l'accusé, ce langage est pour moi blancheur et clarté ; je le comprends sans hésitation. — Puisque la chose est ainsi, dit le préfet, un peu déconcerté, tu vas répondre avec droiture et simplicité de cœur aux questions qui te seront adressées. Nous procédâmes donc à l'interrogatoire dans la forme suivante: — Comment t'appelles-tu? — Le Tout Petit (1) porte le nom vil et méprisable de Tchao ; . le nom que j'ai reçu au baptême est Simon. — Quel âge as-tu? d'oùest4u? — Il y a trente-huite ans quele Tout

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Petit endure les misères de la vie dans le pauvre pays de Leang-chan. — Es-tu chrétien? — Moi, homme pécheu r, j 'a i obten u la grâce d e connaître e t d'ad orer le Seigneur du ciel. — Voilà une lettre ; la reconnais-tu? par quia-t-elle été écrite? — Je la reconnais ; c'est le Tout Petit qui en a tracé les caractères peu gracieux avec son pinceau dépourvu d'habileté. — Examine ce paquet ; le reconnais-tu ? — Je le reconnais. — A qui as-tu adressé ce paquet et la lettre ? — Aux Pères spirituels du grand royaume de France. — Quel étaitton but ennousenvoyantcesobjets? — L'humble famille Tcbao voulaittémoignerauxPéresspirituels ses sentiments de piété filiale. — Comment cela se peut-il? nous ne sommes pas connus de vous et nous ne vous avons jamais vus. — C'est vrai, mais ceux qui ont la même , religion nesontpas étrangers les uns aux autres ; ils ne font qu'une seule famille, et, quand des chrétiens se rencontrent, leurs cœurs se comprennent facilement. — Vous voyez, dimes-nous au préfet, que cet homme comprend parfaitement notre langage ; il répond avec luciditéàtoutesnosquestions. Vous savez aussi, maintenant, que les chrétiens ne forment ensemble qu'une seule famille ; il est écrit dans vos livres et vous répétez souvent vous-mêmes que tous les hommes sont frères. Cela veut dire que tous les hommes ont une même origine ; qu'ils viennent du Nord ou du Midi, de l'Orient ou de l'Occident, ils sont tous issus du même père et de la même mère ; la racine est une, quoique les rejetons soient innombrables. Voilà ce qu'on doit entendre quand on dit que tous les hommes sont frères ; cela signifie encore qu'il n'y a qu'un seul souverain

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Seigneur qui a crééetr|ui gx>uverne toates choses. Il est le grand Père et Mère de dix mille peuples qui sont sur la terre. Commeleschrétîensseuls adorent ce souverain Seigneur, ce grand Père et Mère, Yoilà pourquoi il est ditqu'ils forment entre eux une seule famille. Ceux qui ne sont pas chrétiens appartiennent bien aussi, par l'origine, à la même famille, mais ils vivent séparés, ils oublient les principes de l'autorité paternelle et de la piété filiale. — Tout cela est fondé en raison, dirent les jugeschinois,voilà lavraiedoctrine dans toute sapareté. Après cette courte digression théologique, nous revînmes au procès. — Nous autres, dîmes-nous à l'accusé, nous sommes étrangers à l'empire du Milieu, nous yavonsvécu un assez grand nombre d'années pour connaître la plupart de vos lots ; cependant il en est, sans doute, beaucoup qui ont dû nous échapper, ainsi réponds-nous suivant ta conscience. En nous envoyant une lettre et un paquet de fruits secs, penses-tu avoir agi contrairement aux lois ? — Je ne le pense pas ; je crois, au contraire, avoir fait une bonne action, et nos lois ne le défendent pas. — Comme tu es un homme da peuple, tu pourrais te tromper et ne pas bien comprendre les lois de l'empire. Nousadressantalors auxmagistratsquisiégeaientavecnous, nous leur demandâmessi cethommeavaitcommis une action répréhensible. Tons répondirent unanimementque sa conduite était digne d'éloges ; et vous, dîmes-nous au nommé Lu, mandarin de Tchoung-kîng, quelle est votre opinion ? —^ Il ne peut y avoir aucun doute, l'action de la famille Tcbao est vertueuseetsainte. Qui seraitassez insensé pourdire le contraire et soutenir qu'elle est répréhensible ? —

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Voilà maintenant qui est clair, dîmes-nous à l'accusé, la vérité a été séparée de l'erreur soigneusement. D'après le témoignage des mandarins supérieurs et inférieurs, tu avais le droit de suivre les sentiments de ton cœur et de nous faire cette offrande. Dans ce cas,nous l'acceptons ici ouvertement et en présence de tout le monde, nous conserverons ta lettre avec le plus grand soin et comme une chose précieuse.

Le procès était terminé, nous eussions pu prononcer aussitôt un verdict de non-culpabilité et renvoyer l'accusé triomphalement au sein de sa famille. Cependant, comme nous avionsprisgoùtauifonctionsdemandarin, nous prolongeâmes encore laséance. Nous demandâmes à l'honorable Tchao des détails sur la chrétienté de Leang-chan. Son langage fut plein de courage et de convenance, il entra dans une foule de particularités très< intéressantes pour nous, maisauxquelles probablement lesautresjugesnedevaientpascomprendregrand'chose. Enfin nous nous hasardâmes à lui adresser cette question : -~r- Les chrétiens de Leang-chan sont-ils Bdèles observateurs des lois ? Donnent-ils le bon exemple au peuple? — Nousautres chrétiens, réponditTchao, nous sommesfaibles et pécheurs comme les autreshommes; nous faisons, pourtant, des efforts pour pratiquer la vertu. — Oui, faites des efforts pour être des hommes vertueux, travaillée à conformer votre conduite à la pureté et à ta sainteté de la doctrine du Seigneur du ciel, et vous verrez que, dans tout l'empire, les mandarins et le peuple uniront par vous rendre justice. Déjà l'empereur a reconnu dans un édit que la religion chrétienne avait pour but de porter les hommes à lapra-

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tique du bien et à la fuite du mal, et, en cooséquence, il a défendu aux grands et aux petits tribunaux des dix-huit provinces de poursuivre tes cbrétiens. Cet édit n'a pas été promulgué dans toutes les localités ; mais son existence est authentique, vous pouvez l'annoncer à tous les amis de la religion ; il vous est donc permis de réciter les prières et d'observer les rites chrctiens sans peur et en toute liberté. Qui serait assez audacieux pour vous tourmenter et encourir la colère de l'empereur?

Après celte petite allocution, nous demandâmes an préfet si on pouvait renvojer chez lui le chef de la famille Tchao. — Puisqu'il est manifeste, dit-il, que la conduitedu nommé Tchaoaétévertucuseentouspoints, on doit le Ucber pour qu'il aille porter la consolation de sa présence à sesparentsetàsesainis.Onallaitlever la séance ; mais nousétendlmes le bras, et nous demandâmes à exprimer encore une pensée. — Puisque, dimes-nous, l'action du chef de la famille Tchao était conforme auxloiset irréprochable, il est évident qnela conduite du mandarin Lu a été coupable. Il s'est introduit furtivement dans notre chambre et s'est couvert la face de honte en décachetant une lettre qui nous était adressée. Le mandarin Lu avait été nommé pour nous escorter militairement, depuis la vitledeTchoung-king jusqu'aux frontières de la province ; mais, comme on voit clairement qu'il n'a pas reçu une bonne éducation et que son ignorance des rites peut le conduire aux plus grandes fautes, nous déclarons ici que nous ne voulons plus de lui; notre déclaration sera écrite et envoyée aux autorités supérieures de Tchoung-king. A ces mots.

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