CHAPITRE VI
nous nous levâmes, et la séance fut close. Notre admirable chrétien vînt à nous, se mit à genoux et nous demanda la bénédiction en présence de tous les assistants. Le chef de la Tamille Tchao reçut des félicitiitions de la partdesmandarinsquiavaientsiégé à cette étrange procédure, et il les méritait bien. Il nous sembk que, par son attitude si digne et par son langage si courageux, et en même temps si plein de convenance, il avait relevé le nom chrétien aux yeux de tout le monde. Cependant l'avenir nous préoccupait, et certains sentiments de défiance venaient mêler un peu de trouble à la joie de notre petit triomphe. Nous craignîmes qu'après notre départ le tribunal de Leang-chan ne cherchât à prendre sa revanche contre les chrétiens. Nous recommandâmes à Simon Tchao la plus grande prudence, de peur de donner prise à la malveillance des mandarins, et nous l'invitâmes à nous faire parvenir de ses nouvelles. Un an après, nous reçûmes une lettre à Macao de Leang-chan, nous annonçant que, depuis notredépart, la chrétienté avait joui d'une paix inaltérable etque personne n'avait osé persécuter les adorateurs du Seigneur du ciel.
Quand nous rentrâmes au palais communal, la nuit était presque finie; cependant nous allâmes nous coucher, non pas pour dormir, la chose eût été difficile, mais pour nous reposer un peu, reprendre notre équilibre etnouspréparerà partir dans quelques heures. Nous éprouvions le besoin de nous recueillir et de rentrer dansle cercle de nos idées habituelles, dont nous étions sortis quelques instants d'une manière si brusque et si inattendue. Nous quittionsà peine le tribunal, et tout
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au l'bmpirk chinois.
ce qui s'j était passé nous jftaraissait fabuleux. Nous ne pouvions concevoir commeat nous d'abord, puis les mandarins et le peuple, toSt le monde s'était laissé aller à prendre au aérieaxce jugement si extraordinaire. Ce rôle de président, joué à l'improvisle par un missionnaire français, dans une ville chinoise, en présence de magistrats chinois, et cela sans obstacle, le plus naturellement du monde... Deux étrangers, deux barbares, si l'on veut, maîtrisant pour un instant tous les vieux préjugés d'un peuple jaloux et dédaigneux à l'excès, au pointdes'arrt^erimpunémeatl'autoritéde juge et de l'exercer officiellemeat... Tous ces faits prouvent combien le principe d'autorité est ordinairement respecté par ce peuple. Notre ceinture rouge était iiob% plus grand prestige ; on aimait à 7 voir, sans trop s'en rendre compte, comme une communication de la puissance impériale.
La crainte de se compromettre est, d'ailleurs, en Chine, un sentiment presque universel, et qu'on peut exploiter avec beaucoup de facilité. Chacun cherche d'abord à se mettre à l'abri, et puis advienne que pourra. TJne certaine prudence, qu'il serait mieux, peut-être, d'appeler pusillanimité,estuae des grandes qualités des Chinois. Ils ont une expression dont ils se servent à toutproposet qui caractérise très-bien ce sentiment. Au milieu des difficultés et des embarras, les CbinoissedÎ3enttoujourssiao-sin,c'est-à-dire rapetisse ton coeur. Ceux qui aiment à étudier le caractère des peupleBdansleurslanguespourraientfaireunecurieuse comparaison entre la poltronnerie chinoise et la bravoure française. A l'approche d'un danger, pendant
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que le Gbiaoisse dira, en Iremblaat, siaosin, rapetisse Ion cœur, te Français, au contraire, se redressera en s'écriant: Prends garde ; il se servira d'une expression qui ne peut convenir qu'à une race guerrière qui, en .présence d'un ennemi, prend instinctivemeatla garde de son épée.
A notre départ de Leang-chan, nous fûmes l'objet d'une magnifique ovation. La nouvelle de cette fameuse séance nocturne au premier tribunal, sous la présidence d'un diable de l'Occident, s'était répandue partout,etles riches imaginatioasde la localitén'avaient pas manqué, sans doute, de charger leurs récits d'une foule de merveilleux épisodes. Aussi, dès que le soleil parut, tous les habitants de ]a ville se portèrent avec empressement vers les endroits par où nous devions passer. Tous les mandarins, en costume de cérémonie, s'étaient réunis au paiais communal, pour nous faire leurs adieux. Après nous avoir accablés des formules les plus élogieuses et les plus extravagantes, ils nous accompagnèrentjusqu'à la rue, et ne voulurent rentrer que lorsqu'ils eurent bien installé dans les palanquins leurs collègues de lanuil précédente. Partout, sur notre passage, la foule était immense, bruyante et d'une axjdité fiévreuse pour jeter un coup d'œil sur notre personne, ou, du moins, sur notre bonnet jaune. Les chrétiens étaient réunis par groupes, de distance en distance, et noua vîmes avec bonheur qu'ils étaient capables d'une manifestation un peu courageuse. Tous portaient leur chapelet pendu au cou, et, quand nous arrivions vers eux, ils ae jetaient à genoux, faisaient un grand signe de croix et nous demandaient
266 L'EMPIRE CBINOIS.
en chœurla bénédiction. Nous ne remarquâmes pas que cet acte religieux excitait chez les païens les plus petit mouvement d'hostilité ou de raillerie. Ils gardaientao silence respectueux, ou se contentaient de dire : Voilà les chrétiens qui demandent aux mai très de la relî^on de faire descendre du ciel la félicité.
Dans la dernière rue, avantde sortir de lavîlle, nous aperçûmes une longue rangée de femmes, qui paraissaient attendre, elles aussi, le passage des hommes à ceinture rouge etàbonnetjaune. Quand dos palanquins furent devant elles, après avoir chancelé quelques instants sur leurs petits pieds de chèvre, elles finirent par se mettre à genoux etpar faire aussi le signe de la croix. G'étaientlesfemmeschrétiennesdeLeang-chanqai^en cette circonstaDce,avaientjugéàproposde ne pas rapetisser leur coeur et de secouer au moins une fois la dure servitude que les préjugés chinois imposent à leur sexe. Les gens de notre escorte parurent un peu surpris de cette audacieuse manifestation ; nous n'entendîmes cependant aucune réflexion déplacée. Un satellite s'écria, en les voyant à genoux : Il y a des hommes chrétiens, c'est connu depuis longtemps ; mais il paraît qu'il y a aussi des femmes chrétiennes, c'est ce que je ne savais pas. Un autre lui répondît: Tout le monde est convaincu que tu ne sais pas grand'chose.
Enfin nous sortîmes de Leang-chan, ville de troisième ordre, qui tiendra toujours une place à part dans les nombreux souvenirs de nos longues pérégri' nations. Nous avons oublié de dire, en quittant le palais communal, que nous n'avions plus an nombre de nos conducteurs le mandarin de Tchoung-king.
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Depuis que nous l'avions cassé de ses fonctions, en terminait la séance judiciaire, nous ne le revîmes plue, et personne ne noua en parla. Seulement, au moment du départ, le préfet nous avertit qu'il avait été remplacé par un jeune mandarin militaire qu'il nous présenta, et qui, bien loin de se mettre dans le cas de se faire juger, fut toujours, à notre égard, plein de prévenance et d'amabilité.
- Une des choses qui nous ont le plus frappés, dans la province du Sse>tchouen, et qui, à nos yeux, est peutêtre plus étonnante que le jugement dont nous venons de parler, c'est la conduite des chrétiennes de Leangchan. Que des femmes se réunissent paisiblement dans une rue, pour voir passer deux personnages réputés curieux et extraordinaires, sous prétexte qu'ils sont nés en Europe et qu'ils ont parcouru la Tartarie, lé Thibet et la Chine,i! n'y a là rien que de fort naturel. Si ces femmessontchrétiennes, qu'elles fassent le signe de la croix et se mettent à genoux pour demander la bénédiction à un ministre de la religion, tout cela est très-simple, du moins en Europe; mais en Chine, c'est prodigieux; c'est heurter de front tous les usage», c'est aller contre les idées et les principes admis de tout le monde. Un semblable préjugé vient du lamentable état d'oppression et d'esclavage auquel ont toujours été réduites les femmes chez les peuples dont les sentiments n'ont pas été régénérés et ennoblis par le christianisme.
La condition de la femme chinoise fait pitié ; les sou f- -ftances, les privations, le mépris, toutes les misères et toutes les abjections la saisissent au berceau et l'ac*
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ses l'ehpibb cbinois-
compagnent impitoyablement jusqu'à la tombe. D'abord sa naissance est, ea général, regardée comme une humiliation et un déshonneur pour la famille; c'est uoe preuve évidente de la malédiction du ciel. Si elle n'est pas immédiatement étouffée, selon ud usage atroce dont nous parlerons plus loin,elle est considérée et traitée comme un être d'une condition radicalemeot méprisable et appartenant à peine à l'espèce humaine. Celte idée parait si incontestable, que Pan-houi-pan» femme célèbre parmi les écrivains chinois^ s'applique, dans ses ouvrages, à humilier son sese, en lui rappelant sans cesse le rang inférieur qu'il occupe dans la création : « Quand un fils est né, dit-elle, il dort sur un lit, « il est vêtu de robes et joue avec des perles ; chacun « obéit à ses cris de prince. Mais, quand une fille est << née, elle dort sur la terre, couverte d'un simple drap; «elle joue avec une tuile; elle est incapable ou de bien « ou de mal ; elle ne doit songer qu'à préparer le vin et « la nourriture, et à ne 'point chagriner ses parents. » Dans les temps anciens, au lieu de se réjouir quand naissait une enfant du sexe inférieur, on la laissait pendant trois jours entiers par terre, sur quelque pauvre las de chiffons, et la famille ne témoignait, en aucune façon, qu'elle prit la moindre partàcet événement insignifiant. Ce temps expiré, on accomplissait à peine quelques cérémonies futiles, qui contrastaient avec les réjouissances solennelles auxquelles donne lieu la naissance d'un enfant mâle. Pan-houi-pan, qui rappelle cette ancienne coutume, en v»nte la sagesse et la convenance, parce qu'elle prépare la femme au juste sentiment de son infériorité.
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