CHAPITRE VU
Après ce petit incident, nous n'avions plus, assurément, envie de dormir, notre docteur nous avait emporté le sommeil; nous descendîmes donc de notre forteresse pour aller visiter en détail le temple des compositions littéraires. Nous nous rendions, à travers le jardin, vers la pagode de Confucius, lorsque nous aperçûmes, au fond d'un long corridor qui conduisait à la rue, un malheureux agenouillé et chaîné d'une grosse cangne. On sait que la cangue est une énorme pièce de bois, percée au milieu pour faire passer la tête dir condamné, et qui pèse de tout son poids sur ses épaules, de façon que cet atroce supplice réduit un homme à n'être plus, en quelque sorte, que le pied ou le support d'une lourde table. Nousdirigeàmes nos pas du côté de la porte, vers ce malheureux condamné qui, en nous voyant, implora de loin noire miséricorde, et nous pria de lui pardonner; vous approchâmes de lui, et nous fûmes émus profondément de voir, dans cette horrible situation, un bourgeois assez bien vêtu, d'une figure honnête, et qui versait d'abondantes larmes en nous conjurant toujours de lui pardonner ; c'était un spectacle déchirant. Nous avançâmes de plus près pourlire la sentence qui, selon l'usage, était écrite en gros caractères sur des bandes de papier blanc collées sur la cangue. A peine eûmes-nous parcouru des yeux l'inscription et connu le motif pour lequel ce pauvre homme était condamné, que nous scnUmes une sueur glacée se répandre tout à coup sur notre front. Voici ce que nous avions lu sur les diverses bandes de papier blanc: Condamné à quinze jours de cangue, sans excepter les nuits ; péché d'irrévérence envers les étrangers de
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S9t L EHPIRE CHINOIS.
l'Occident, qui sont sous la protection de l'empereur ; que le peuple tremble; qu'il réfléchisse et se corrige de ses dérauts... Sur chacune des trois bandes il j avait le cachet rouge du préfetde Fou-ki-hien.
Le tribunal n'était heureusement qu'à quelques pas du wen-tcbang-koun ; nous y courûmes es toute hâte, et nous eûmes une courte explication avec le préfet, qui vint aussitôt avec nous pour rendre la liberté à ce malheureux. Mais, avant de lui faire dterla cangue, -il se crut obligé de lui adresser un long discours, d'abord sur l.a nature miséricordieuse de notre cœur, et puis sur la pratique des trois rapports sociaux. Celle harangue nous impatienta ; il y avait des moments où Douseussions, en vérité, désiré voir ce discoureur intempestif à la place du patient, dont tout le crime était d'avoir dità un gardien dutemple : « Il y a quelques « années, les diables occidentaux venaient du càté du « midi ; voilà maintenantqu'îl enarrive aussi du nord.» Ce bon bourgeois nous avaitdoané, il faut en convenir, un sobriquetpeupoli, mais il ne Tarait pas inventé ; car c'est sous cette maligne dénomination que les Européens sont le mieux connus en Chine. S'il fallait mettre à la cangue ceux qui l'emploient, l'empire tout entier devrait y passer, en commençant par les mandarins.
Aussitôt que ce brave homme eut été délivré de la cangue, nous lui fîmes la courtoisie de l'inviter à venir causer dans notre chambre, où on lui servit du thé et une petite collation. Nous lui exprimâmes de notre mieux combien nous étions sincèrement peines d'avoir été la cause involontaire de cette déplorable aventure.
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