‹ L'empire chinoisChapitre 94 sur 154 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

arrivâmes à Ou-chan ; on nous conduisit au palais communal, où nous fumes bien accueillis et bien traités. 11 était pourtant déjà fort tard que nous n'avions vu paraître aucune des autorités du lieu, si ce n'est un tout petit officier préposé dans le port à une douane de sel. Celan'étaitnullemetit conforme aux règles établies, et, comme nous étions toujours en surveillance pour ne pas laisser entamer les privilèges qui nous avaient été accordés et qui faisaient notre sécurité et notre force, nous demandâmes qu'on voulût bien nous expliquer pourquoi nous étions privés de la visite des mandarins d'Ou-chan. On nous répondit que le préfet était absent. — Etson substitut? — Absent aussi. — Elle mandarin militairecommandantdu district?— Il est parti ce matin. Tous les fonctionnaires civils et militaires sont dehors pour affaires administratives... Nous primes tout cela pour une mauvaise plaisanterie etnousvimesbienque nousserions condamnés à remonter journellement une machine qui menaçait sans cesse de se détraquer.

Nous demandâmes nos porteurs de palanquin et nous invitâmes maître Tingàvouloir bien nous accompagner immédiatement au tribunal du préfet. Il n'y eut pas d'objection, et nous partîmes. Le tribunal était fermé; on le lit ouvrir. Toutes les lumières étaient éteintes ; on les fit rallumer. Nous entrâmes dans la salle des hôtes, et les domestiques du préfet nous servirent du thé avec empressement ; mais on ne voyait apparaître 9e globule d'aucune couleur. Entîn, le sse-yé du préfet daigna se présenter. Lessse-yé sont des conseillers ou pédagogues que les magistrats se choisissent eux-mêmes pour les aider et les diriger dans le maniement des affaires. Ils

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sont rétribués par le magistrat et ix'appartieaDent pas officieltement à l'adroinistration . Cependant leur influence est immense ; ils sont le ressort qui fait aller tous tes rouages du tribunal. Lesse-yéd'Ou-chan nous assura que le préfet et les autres principaux fonctionnaires étaient absents depuis plusieurs jours pour étudier un procès de la plus haute importance. Nous lui fimes nos excuses d'être venus le déranger a une heure si avancée, et nous ajoutâmes que, ayantà voir le préfet, nous attendrions son retour, puisqu'il élail absent. Sans doute cela retarderait un peu notre arrivée à Canton; mais ce dérangement ne pouvait être pour nous très-préjudiciable, attendu que la nature de nos affaires nous permettait une certaine latitude. Sur cela, nous rentrâmes au palais communal.

Maître Ting avait entendu notre conversation avec le sse-yé ; il ne lui en fallut pas davantage pour être bien convaincu que nous allions nous installer à Ou-cbaa pour attendre le retour du préfet, et que, jusque-là, rien ne serait capable de nous en débusquer. Il s'était babitué peu â peu à la barbarie de notre tempérament et à rinÛesibiiîté de nos résolutions. Aussi, à peine rentré au palais communal, s'empressa-t-îl d'aller en riant avertir les voyageurs qu'ils pouvaient dormir en paix, parce que nous avions l'intention de nous fixer définitivement à Ou-cban.

Le lendemain le soleil était déjà assez baul, et tous leshabitantsdu palais communal étaientenco replongés dans le sommeil ; le silence régnait de toutes parts. On n'enfendaitquelebruit d'un torrent résonnant derrière la maison à travers de gros rochersquicherchaient à lui

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barrer le passage. Cette tranquillité flatta quelque peu notre amour-propre ; car tous ces dormeurs nous prouvaient par leurs ronflements qu'ils avaient pris très au sérieux ce qu'on leur avait dit la veille.

Un peu après midi nous entendîmes tout à coup de grandes clameurs, mêlées au retentissement du tamtam et aux bruyantes détonations des pétards. Un employé du tribunal s'empressa de venir nous apporter la nouvelle que le préfetétait arrivé avec les autres principaux mandarins de la ville. Nous ne tardâmes pas à recevoir sa visite, il se présenta accompagné du commandantmilitairedudistrictqui était décoré du globule bleu et portaitle titre detou-sse. Il était du même grade que Ly le Pacificateur des royaumes, qui, après nous avoir escortés longtemps sur l'affreuse route du Thibet, mourut si misérablement avant de revoir sa patrie.

Les Chinois ont si largement développé leur système de mensonge et de tromperie, qu'il est fort difficile de les croire alors même qu'ils disent la vérité. Ainsi , nous étions persuadés que cette absence et ce retour des mandarins d'Ou-chan n'avaient été qu'un jeu. Cependant nous étions dans l'erreur, et, chose extraordinaire, les Chinois n'avaient pas menti. Aussitôt que nous aperçûmes le préfet et le commandant militaire, il nous fut aisé de reconnaître qu'ils arrivaient réellement de voyage; l'abattement et la fatigue de leur figure, la poussière dont ils étaient encore couverts, leurs vêtements froissés, tout annonçait qu'ils avaient passé de longues heures dans leurs palanquins.

Le préfet était un homme d'une soixantaine d'années, â barbe grise, d'une taille courte et ramassée, d'un

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honnête embonpoint, mais sans exagération, il y avait sur sa figure beaucoup de simplicité et de bonhomie; chose extrêmement rare dans les physionomies chinoises, et surtout dans celles des mandarins. Letou-sse était à peu près du même âge ; quoique un peu voûté, sa taille paraissait au-dessus de la moyenne ; ses traits exprimaient une grande franchise. Nous nous hâtons d'ajouter qu'il n'appartenait pas à la race chinoise; il était d'origine mongole et avait passé sa jeunesse dans ta terre des Herbes, menant la vie nomade et parcourant les déserts ; plusieurs des pays qu'il avait habités nous étaient parfaitement connus. Quand nous lui parlâmes la langue mongole, il parut tout ému, et volontiers il eût versé quelques larmes, s'il n'eût craint de compromettre son caractère de soldat. Cesdeux personnages nous allaient et nous nous félicitâmes bien sincèrement de les avoir attendus ; de leur côté, ils parurent aussi fortsatisfaits de nous voir.Nouslecrùmes d'autant mieux, qu'ils ne cherchèrent pas à nous l'exprimer par les formules emphatiques du cérémonial chinois; nous le lûmes sur leu rs physionomies, et cette preuve était pour nous plus convaincante que la première.

Le préfet d'Ou-chan voulut bien nous parler un peu en détail des motifs de son absence. Il s'était rendu avec ses assesseurs dans ua village de sa juridiction, pour faire l'inspection d'un cadavre trouvé dans un champ. 11 devait constater que la mort avait été naturelle, ou bien le résultat d'un suicide ou d'un assassinat. A ce sujet, nous lui adressâmes plusieurs questions sur la méthode employée par la justice chinoise, afin de faire paraître les plaies et les contusions sur les cada*

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