‹ L'Empire chinois: faisant suite à l'ouvrage intitulé Souvenirs d'un voyageChapitre 3 sur 39 · CHAPITRE PKKlilBR. f · texte numérisé non relu

CHAPITRE PKKlilBR. f

en plusieurs grandes colonnes, qu'il poussa vers la terre. Ces vapeurs roussâlres se répandirent bienlAl, coQune en serpentant, le lobg des collines et dans les vallons, rasèrent les villes et les villages, et le lendemain, partout où le nuage avait passé, les hommes >e trouvèrent subitement atteints d'un mal affreux, qui, dans un instant, bonleversait toute leur organisation et en faisait de bideui cadavres. Les médecins eurent beau feuiUeter leurs livres, on ne trouva nulle part aucune notion de ce mal nouveau, étrange, et qui frappait, comme la foudre, tantôt d'uu côté, tantôt d'un antre, sur les pauvres et les ricbes, les jeunes et les vieux, mais toujours d'une manière capricieuse et sans suivre aucune règle^xe-au milieu de ses Vastes ravages. On essaya d'une foule de remèdes, on fît un grand nombre d'expériences, et tout fut inutile, sans suQcès ; l'implacable fléau sévissait toujours avec la même colère, plongeant partout les populations dans le deuil et l'épouvante.

D'après twit ce que les Cbinois nous ont raconté de cette terrible maladie, il est incontestable que c'était le cboléra-morbus. U ravagea d'abord la provinbe du Cban-tong et monta ensuite vers le nord jusqu'à Péking, frappant toujours dans sa marche les villes les plus populeuses ; à Péking les victimes furent proporticHinellement plus nombreuses que partout ailleurs. De là, le choléra franchit la grande muraille, et les Glùnois disent qu'il s'en aUa en Tartane s'évanouir parmi la Terre des herbes. Il est probable qu'il aura suivi la route^des caraiianes jusqu'à la station russe de Kiakbta , et qu'ensuite , tournant au nord-ouest en

aO LBiMU CBIHOU.

longeant la Sibérie^ il aura eriTahi la Rawe et la Pologne, d'où: H à bondi sur la France après la rérolation de 1830, tout juste dix ans après être sorti du sein de ta mer Jaune. Lorsque les' habitants du -Ghan-tong nous racontèrent, en J849, l'histoire de l'apparition du choléra dans leur province, il nous sembla qu'il avait Boifi, pour venir en France, la marche que nous vencois d'indiquer.

En Chine, chacun exerce la médecine avec entière liberté ; le gouvernement ne s'en mâle en aucune manière. On a pensé que le vif et irrésistible intérêt que les hommes portent oatureUement à leur santé serait DD motif suffisant pour les empêcher de donner leur coùfiance à un médecin qui n'en seraitpas digne. Aussi, quiconque a lu quelques livres de recettes et étudié la nomenclature des médicaments a le droit de se lancer avec intrépidité dans l'art de guérir ses sembla- Ues..., ou de les tuer.

La médecine est, comme l'enseignement, un excellent débouché pour favo^ser l'écoulement des nombreux bacheliers qui oe peuvent parvenir aiix grades supérieurs et prétendre au mandarinat. Aussi les dooteurs pullulent en Chine { sans parler des médedns officieu](, qui sont innombrables, puisque, -cœnme nous l'avons déjà dit, tous les Chinois savent plus ou moins la médecine, il n'est pas de petite localité qui ne possède plusieurs médecins de professioa. Lenr positùm n'est pas, à beaucoup près, aussi hrillante qu'en Eih rofe ; outre qu'il n'f a fias grand honneur à exerçaun état qui est à la portée, et, en quelque sorte, à la merci de tout le monde, on n'y trouve oim plus que

GHjUPITU PIlBlim. 31

frèsrpeu de chose à.gagnër. Ordinairement, tes visites ne se payeot pas ; les remèdes se Teodent à bcm marché, et toujours à crédit ; d'où il faut conclure qu'iHi ne peut guère compter que sur le tiers'de son revende En outre, il est assez d'usage de ne pas payer les médeànes qui ne produisent pas de hons effets, ce qu'elles se permettent assez souvent. Mais la situatitm la plus biste et la plus piteuse pour le médecin chinois, c'est lorsqu'il est obligé de se cacher on de se saur^ loinde son pays* pour éviter la [wison, les amendes, les coups de bambou, et quelquefois pis encore. Gela peut arriver quand, ayant promis de guérir un malade, il a . la maladresse de le laisser mourir. Les parents ne se font pas faute de lui intenter un procès ; et, dans ce cas, pour peu qu'<H) tienne à la vie et aux sapèques, le parti le plus sûr, c'est de. prendre la fuite. La l^islation semble, du reste, -favoriger ces procédés an peu sévères à' l'égard des médecins. Voici ce qu'on Ut dans le Code pénal de k Cbine, section 297 : « Quand ceux « qui exerceront la médecine ou la chimie sans s'y « entendre, administreront des drogues ou opéreront, a avec un outil piquant ou tranchant, d'une façon con- «' traire à la pratique et aux règles établies,' et que, par a. là, ils auront contribué à faire mourir un malade, <c les magistrats appelleront d'autres hommes de l'art «pour examiner, k nature du remède qu'ite auront «donné ou celle de la blessure qu'ils auront faite, et «qaiauront été suivis de la mort du malade. S'il est « reconnu qu'on ne peut les accuser que d'avoir agi « par erreur, sans aucun dessein de nuire, le médecin < ou le chirui^ien pourra se racheter de la peine qii'oD

si l'ehpiib camou.

a inflige à an homicide, de la maaière réglée pour les <t tas où l'on tue par accident ; mais ils seront obligés « de quitter pour toujours leur profession. » Cette dernière mesure nous parait assez sage, et mériterait peutêtre d'être empruntée à la Chine.

Les docteurs chinois aiment beaucoup les spécialités, et s'occupent eiclusirement du U-aitement de certaines maladies. Il y a des médecins pour les maladies qui provienoent du froid, et d'autres pour celles qui.s(Hit causées par le chaud. Les uns pratiquent l'acupuncture, d'autres raccomnwdent les membres cassés. Il y a enfin des médecins pour les enfants, des laédecjnç pour les femmes, des médecins pour les vieillards. 11 en est qu'tm nomme suceurs de sang et qui f(»içtionnent comme des ventouses vivantes; ils apposent hermétiquement leurs lèvres sur les tumeurs et les abcès des malades, puis, à force d'aspirer, ils font le vide, et le sang et les bu- • meurs jaillissent en abondance dans leur bouche. Nous avons eu occasion de voir à l'ieuf re un de ces vampires, et nous n'oublierons jaaiais le spectacle rebutant que présentait cette face hideuse collée aux Qancs d'un malheureux qu'elle semblait vouloir dévorer. La cure des yeux, des oreilles et des pieds est ordinairement réservée aux barbiers, qui jouissent, en outre, dans quelques pro- 'vinces du Midi, du privilège de faire la pêche aux grenouilles. Quelle que soit la spécialité des médecins chinois, on en voit très-peu qui deviennent riches en exerçant leur art ; ils vivent au jour le jour, comme ils peuvent, et rivalisent ordinairement de privations et de misère avec leurs confrères les maîtres d'école.

D'après tout ce que nous ventHis de dire, le lecteur

GHAPmB PREHIBR. 33

s'est peut-être formé une idée peu fiavorable de la médeciae^hinoise. Notre devcûr était de raconter avec franchise et liberté ce que nous savions ; cependant nous ne voudrions pas lui avoir porté quelque préjudice dans l'o* pioion publique ; car il ne serait pas impossible que ce fût à elle, après Dieu, que nous soyons redevable de la vie.

AuBBÏtôtquenotre guérison fut bien constatée, les mandarins civils et militaires de Kuen-lciang-hien s'empressèrent de nous rendre visite en grande tenue et de nous féliciter des faveurs que le ciel et la terre venaient de nous accorder. Us nous exprimèrent de la manière la plus vive combien ils étaient heureux de nous voir hors de danger et sur le point de rentrer en possession de notre jffécienseetbrillante santé. Cette fois nous Eûmes persuadé que les paroles des mandarins étaient pleines de sincérité et qu'elles étaient l'expression vraie deleurs sentiments. C'est que notre rétablissement les déchargeait d'une effrayante responsabilité ; ils avaient dû être en proie à de bien vives inquiétudes, pendant que nous les menacions de mourir sous leur juridiction, non pas qu'ils eussent k bonhomie d'attacher quelque prix à notre existence ; mais ils ne pouvaient douter que xuh tre mort serait pour eux une source d'embarras inextricables, >

Il existe, en Chine, une responsabilité teirible à l'égard des cadavres. Lorsqu'un individu meurt dans sa famille, il n'y a pas de difficulté ; les parents en répondent, et personne n'a le droit d^élever de? doutes ou des soupçons sur les causes de sa mort'; mais, s'il perd la vie hors de chez lui, la loi veut que le propriétaire de

3i LBUPIRE CHIIKH8.

readrmt sur lequel se trouve le cadavre soitresponsaUe. Qa'il se rencootre dans an bois, au milieu d'un cfaamp, sur UD terrain inculte, peu importe, le maître du sol est tenu d'avertir l'autorilé et de donoer des explicatiotu qui, pour ^re valables, doivent être acceptées par Lee parents du mort. Alors ceux-ci se çhargetit des Euaérailles ; une fois qu'ils ont été amenés à présidera l'inhumation, toat est fini. Jusque-là le malhçureui propriétaire du terrain demeure responsable de la vie d'uD homme dont, peut-être, il n'avait jamais entendu parler. Dans ces circonstances, il se passe des choses affreu? ses ; il y a des procès incroyables, où les, mandarins et les parents du mort font assaut de fourberie et de médianceté pour assouvir leur cupidité-et ruiner leur victime. On garde dans un cachot ce pauvre innocent, et on tient suspendue sur sa tête la menace d'une condamnation à mort, jusqu'à ce qu'il se soit dépouillé de tùus ses-biens.

Cette terrible loi de responsabilité, quoiqu'elle soit souvent, dans l'application, une source de monstrueuses iniquités, a dû être considérée, sans doute, dans la pensée du législateur, comme une sauvegarde de la vie des hommes, comme une biurière salutaire opposée au débordement des passions. On conçoit que, dans un pays; comme la Chine, où il n'existe pas de principe religieni;. dont l'influence soit capable ée refouler les mauvais instincts, les assassinats se muitipUerai^t dé toutes parts, et le sang'de l'homme serait bientôt compté.pour rien ^ il a donc fallu des lois draconiennes pour tenir dans le devoir ces populations matérialistes, vivant sans Dien, aaps religion, et, par conséquent, sans amscirace. Afin

CBAPITU PBBMiaa. 3S

de leur apprendre à respecter la vie de leurs semblalâ&, il était nécessaire qu'an cadavre fût pour tout le monde un objet de terreur et d'épouvante.

Nous ne saurions dire si cette loi a obteau les bons résaltats qu'on s'en promettait ; mais il nous a été souvent très-facile de remarquer les abus criants auxquels elle s donné lieu. Sans parler davantage deces procès iniques, de ces persécutions exercées par des maodarilis contre des innocents, il est certaiil que cette loi tend à étouffer tout sentiment de pitié et de commisération envers les malheureux^ Qui aurait le courage de recueillir dans sa demeure un honiine souffrant,, un pauvre, ua vQyageur, dont la vie serait en danger ; gui oserait prodiguer sessoinsà unmoritxmd, lui permettre de mourir dans son champ, du même dans le fossé qui l'avoisine ? Uo tel acte de miséricorde ou de compassion risquerait d'^ tre payé par une ruine complète, et peut-être par le dernier supplice. Aussi, les malheureux, les infirmes, les estropiés sont repoussés avec soin des demeures des particuliers ; ils sont obligés de rester étendu» sur la voie publique, ou de se traîner sous des espèces de hangars, qui, étant la propriété du gouvernement, ne cchut promettent la responsabilité de personne. Un jour, nous' avons vu un honnête marchand exhorter, avec larmes et supplications, un malheureux qui était tombé évanoui SOT le seuil de sa boutique, aSn de l'engager à mourir tôlleurs, uu' peu loin de sa maison. Le pauvre se souleva, se fit aider par un passant, et eut la charité d'aller rendre le dernier soupir au milieu de la rue.

Une des plus grandes vengeances qu' nn Chinois puisse exercer contre un ennenii, c'est de déposer furtivement

3< l'bmpibb chAoib.

un cadavre sur sa propriété. Il est sûr de le faire entrer par là dans une longue suite de misères et de calamités. A l'époque où nous étions dans notre missions de la ▼allée des Eaux noires, en dehors de la grande muraille, une des petites villes deâ environs fut le théâtre d'un crime horrihie. Un vagabond entra dans le magasin d'une grande maison de commerce, et, s'adressanl directement au chef de l'établissement : Intendant de la caisse, lui dit-il, j'ai besoin d'argent, et je n'en ai pas ; je viens te prier de m'en prêter un peu. Je saisque votre société est riche... La figure sinistre et le ton audacieux de cet homme intimidèrent le marchand, qui n'osa pas le renvoyer. IMui offrit deux onces d'argent, en liiidi' sant poliment que c'était pour boire une lasse de thé. Le mendiant, indigné, demanda avec effronterie si l'on pensait qu'un homme comme lui pût se contenter de deux onces,.. C'est bien peu, dit le marchand, mais nous n'avons pas autre chose. Le commerce ne va pas, les temps sont mauvais ; aujourd'hui tout le monde est pauvre. — Comment, vous "autres aussi, vous êtes pauvres, dit le mendiant ; dans ce cas, gardez vos deux onces; je siiis un homme juste et je ne veux pas vous faire mourir de faim..., et il s'en alla en jetant sur le marchand un regard de bête fauve.

Le lendemain, il se présenta de nouveau dans la rue, devant le magasin, et, tenant un jeune enfant dans ses bras... Intendant de la caisse, s'écria-t-il, intendant de la caisse I... Celui-ci, reconnaissant son mendiant, lui dit en riant : Ah I voilà que tu as eu un remords, tu viens chercher les deux onces. — Non, je ne viens rien cherdier;an contraire, jeveuxtefaire un cadeau. Tiens, voilà

CHAPITRB PRBIIISB. 37

pour faire aller ton commerce... A ces mots, il preod l'eufaDt, lui plonge un couteau daus le sein, le jette tout sanglaut daus la boutique, et se sauve en courant à travers le dédale des rues. L'eafant appartenait à une fa- ' mille ennemie de cette maison de commerce, qui- fut entièrement ruinée.et dont les principaux associés eurent longtemps à souffrir dans les prisons publiques.

Il est probable que des cas de cette natiire ne se reproduisent pas fréquemment ; on comprend cependant ({ue la loi chinoise n'atteint pas toujours son but, et qu'au lieu d'éloigner du crime les bommes pervers, elle peut quelquefois les f entraîner.

. La crainte des mandarins de Kuen-kiang-hien n'avait pas été, sans doute, jusqu'à leur faire redouter quelqu'une de ces terribles avanies à la chinoise ; mais ils s'étaient imaginé que le gouvemeinent français s'occuperait, à coup sûr, de notre mort ; qu'il en demanderait compte à leur empereur; que, par suite, il y aurait des enquêtes, des embarras, des tracasseries de tout genre, que des malveillants pourraient les accuser de négligence ; qu'enfin, ils étaient exposés à être destitués et sévèrement punis. Nous nous gardâmes bien de les détromper et de leur dire que notre gouvernement avait bien autre chose à faire qu'à se préoccuper de nous ; il valait mieux leur laissercette crainte salutaire ; saln-^ taire, non pas pour eux bien entendu, mais pour les missionnaires qui, dans la suite, pourraient avoir.qnelque chose à démêler dans leurs tribunaux.Ces mandarine ne savaient pas probablement que l'assassinai juridique de plusieurs missionnaires français, en Cbine, n'avait nullement empêché les deux gouvernements de se

38 LUPIBB CBINOIS.

donner réciproquement les plus louchants témoignages d'estime et d'affection ; Sans cela ils eussent joui d'une sécurité inaltérable, et notre maladie, notre mort même, eût été incapable de leur apporter le moindre souci.

Après quatre jours de repos à Kuen-kiang-hien, nos forces étant suffisamment revenues, nous songe&mes à ccmtînuer noire Toyage. Lorsque nous annonçâmes cette heureuse nouvelle au préfet de la ville, bien qu'il f!tde généreux efforts pour se maîtriser, il lui fut impossible de comprimer les transports de son allégresse. Son langage était tout embaumé, tout ruisselant de poésie ; il nous souhaita, il nous promit même, pour tous les jours, jiisqu^à Macço, une route belle et unie, un temps serein, un ciel toujours bleu j puis de la fraîcheur et des ombrages à volonté ; un vent favorable et un courant propice sur le fleuve ; enfin il n'oublia rien de ce qui peut rendre un voyage heureux et agréable. Quel bonheur qu'il se soit trouvé sur notre passage, et précisément au momentde notre maladiei Est-ce qu'il n'aurait pas pu se rencontrera Kuen-kiang-hien. un magistrat indifférent, égoïste, et qui n'eût pas compris toute l'étendue de ses obligations à notre égard ; un magistrat qui n'eût pas su, comme lui, dépenser tout sou cœur, nous entourer chaque jour, comme il avait eu le bonheur de le faire, de soins, d'affection et de dévouement? Et afin de nous bien convaincre de la sincérité de ses sentiments, il nous assura qu'il avait poUssé sa sollicitude jusqu'à aller choisir pour nous un magnifique cercueil chez le premier fabricant de Kuen-kiang-hien. U est incontestable qu'on ne pouvait se monlrerplus galant homme ; nous tenir un cercueil tout prêt, en cas de bc-

Page 1