CHAPITRE II
ViBite des mandarim de tlen-mm. — Soins qalb nmi* prodiguent. — TieD-men renommée potu la quantité et la. beauté de ses paatâquM.
— importance des graines de melon d'eau< — Causticité d'an Jeune mandarin miUtalre. — Les bablianta du Sse-tctaouen traitée comme dee étrangers dans la province du Hou-pé. — Préjugés des Européme an sujet des Chinois. — Dé quelle manière Bont «impa«éa la plupart des écrits sur la Cbine. — Ce qu'il faut penser de ta prétendue immobilité des Orientaux. — nombrensei révolutions dans l'empire cblntds.
— Ëcote HOclBliate^an onilème décle. — Exposé de leur système. — Longue et grande lutte. — Transportation des agitateurs euTartarte,
— Cause des InTasions des Barbares.
Le&maadarins de la ville de Tien-men s'empressèrent de nous rendre visite. Us savaient qu'une grave maladie nous avait retenu quatre jours à Kueo-kiang-hien, et, bien qu'on leur eût dit que notre santé était dans un éti^ satisfaisant, ils désiraient s'en assurer par leurs propres yeus. Un tel empressement était facile à comprendre ; ils devaient sans doute appréhender que, n'étant pas suffisamment rétabli, il ne nous prït fantaisie de nous reposer tin peu chez eux; et puis, s'il arrivait une rechute, si la maladie aRait recommencer, si nous nous avisions de moiu'ir à, Tien-men... ; on conçoit que toutes ixs prévisions étaient peu rassurantes et qu'il y avait i»en de quoi donner de l'inquiétude à des hommes qui redoutent parnlessu» tout les dépenses et les embarras; mais, dès qu'ils nous virent, leurs craintes cessèrent ;
44 leBpi» chinois.
car ib eurent la satisfaction de nous trouver une mine passable, et, ce qui valait encore mieux, un désir bien formel de nous remettre en route à l'entrée de la nuit. Pleins de cette espérance, ils s'évertuaient à nous rendre la journée douce et facile. Afin de nous procurer UD repos salutaire, ils eurent soin de charger un gardien du palais communal de bien expulser, à l'aide d'un loi^ chasse-mouches en crin de cheval , les mou»tiquesqiii pourraient Se trouver dans nos appartements ; et, de peur que ces impertinents insectes, cÀlant. à la dépravation de leur instinct, ne cbercbaSsent plus tard avenir attenter à notre sommeil, on établit dans toutes lesavenues de nombreuses fumigations, à l'aide de certaines herbes aromatiques dont les moustiques, dit-on, ne peuvent supporter l'odeur. Le résultat prévu et déaié fût que nous dormîmes délicieusement et à satiété. , La renommée ayant appris aux autorités de Tien-meD que nous avions témoigné plus d'une fois une certaine prédilection pour les fruits aqueiix, on eut- l'amabiliU d'en mettre en abondance à flotre disposition ;leapastè^ ques surtout furent livrées à U ccHisomoHition des voya? geurs avec wte étonnante prodigalité. Les soldats, les domestiques, les porteurs de palanquin, tout le.monde ea eut À discrétion. Qutre que c'était la bonne aaison pour ce fruit, Tien-men a la réputation d'en prodoire d'uoe grosseur et d'uiiie saveur exceptionnsUes. Qooiqa'il tût encore grwid matin quand nous étions etdré» dans la ville, nous avions pu remarquer dans^loutei les rues de longs établis, sur lesquels on avait étalé avee profusion de magnifiques tranches de pastèques. Il y eu avait d'écarlates, de blanches et de jaunes ; ces der-
nièreS'Sont ordinairement d'une saTeor phis délicate que les précédentes.
La pastèque est, en Chine, un fruit de grande importance, surtout k cause de ses graines, pour lesquelles lés Chinois sont possédés d'une véritable passion, ou plutôt d'une , démangeaison insupportable. On se souvient peut-être de ce vieux mandarin d'honneor dont on nous avait aflublés -dans la capitale du SsetchoHKi, $t qu'oneût dit avoir été créé et mis au monde tout eiprès pour éplucher et croquer des graines de meloD d'eau. Dans certaines localités, lorsque la récolte d^ pastèques est abondante, le fruit est sans valeur, et le propriétaire n'y attache de prix qu'en considération des graines. Quelquefois on en transporte des cargaisons sur les chemins les jdus fréquentés, et on les donne à dévorer gratuitement aux voyageurs, à la condîtioa qu'ils aurtHitle soin de recueillir les graines et de les mettre de cAlé pour le propriétaire. Par cette générosité intéressée, on a la gloire, au temps des fortes chaleurs, de rafraîchir et Ae désalterer le public ; pois on s'évite la pàae de fouiller dans ces mines pour en extraire le trésor qu'elles recèlent dans leurs flancs.
Les graines de pastèques sont, en effet, un véritable trésor pour amuser et désennuyer à peu de frais les trois cents millions d'habitants de l'empire céleste. Dans les dix-huit provinces, ces déplorables futiUtés sont pour tout le, monde un objet de friandise journalière. Il n'est rien (^amusant comme de voir ces étonnants Chinois s'escrimer, avant leurs repas, après des graines de melons d'eau, pour essayer en quelque sorte la bonne dispositîmi de leur estomac et aiguiser tout doucement
leur appétit; Leurs ongles lon^ et pointus sont, dans ces circoQfitaDce?, d'une précieuse utilité. Il faut voir avec quelle adresse et quelle célérité ils font édater la dure et coriace enveloppe de la graine, pour ea extraire un atome d'amande et quelquefois rien duloul; une troupe d'écureuils et de-singes ne fonctionnerait pas avec plus d'habileté.
Nous avons toujours pensé que la propension naturelle des Chinois pour tout -ce qui est factice et trompeur leur avait inspiré ce goût effréné pour les graines de pastèques ; car, s'il existe dans l'univers un mets décevant^ une nourriture fantastique, c'est incontestablement la graine de citrouille. Aussi les Chinois vous en serventils partout et toujours. Si des amis se réunissent ponr boire ensemble du thé ou du vin de riz, il 7 a toujours . l'accompagnement obligé d'une assiettée de graines de citrouilles. On en croque pendant les voyages, comme en parcourant les rues pour vaquer à ses aCTaires ; si tes enfants et les ouvriers ont quelques sapèqoes à leur disposition, c'est à ce genre de- gourmandise qu'ils les dépensent. On trouve à en acheter de toutes parts, dans les villes, dans les villages et sur toutes les routes grandes et petites. Qu'on arrive dans la «outrée la plus déserte et la plus dépourvue d'approvisionnements de tout genre, on est toujours assuré qu'on ne sera pas réduit à être privé de graines de pastèques. Il s'en faU, dans tout l'em- [Hre, unecoosommation inimaginable et capable de confondre les écarts de l'imagination la plus folle ; on rencontre quelqueftùs sur les fleuves des jonques de haut bord uniquement chargées de cette denrée précieuse; <m croirait étav, en vérité, au milieu d'une nation appai^
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tenant à la famille des roageurs. Ce serait un curieux travaU et bien digne de fixer l'atlentioD de nm grands foiseurs de statistiques, que de rechercher combieil il doit se consommer par jour, par lune ou par année, de graines de melons d'eau dans un pays qui compte plus de trois cents millions d'habitants.
En partant de Tien-men, où nous passâmes one bonne et agréable journée, on nous donna, pour nous accompagner jusqu'à l'étape suivante, . un j.eune maodarin militaire dont les allures et te babil nous égayèrentbeauÉoup. 11 excitait déjà l'iatérêl et [ùquait la curiosité par sa petite figure blanchâtre, yive, molnle, enjouée et un peu sarcastique. Quoique militaire, il avait beaucoup plus d'esprit que le commun des lettrés ; il en paraissait, au reste, convaincu tout le premier. Comme il maniait la parole non-seulement avec facilité, mais racore avec élégance, il en usait sans façon et imperturbablement ; il dissertait avec aplomb et autorité sur tout cequi loi passait par la tête, entremêlant toujours ses longues tirades de traits d'esprit et de plaisanteries qui ne manquaient pas de sel. Surtout il se prévalait beaucoup d'être resté longtemps à Canton, d'avoir quelque peu guerroyé contre les Anglais, d'avoir étudié les mœurs et les habitudes des peuplesétrangers, et de s'être ainsi rendu habile et expérimeiitépour apprécier et juger définitivement tout ce qui se passe sous le ciel.
A la première halte que nous Rmes pour prendre notre repas de minuit, il se mit à harceler nos mandarins conducteurs d'une manière impitoyable. 11 leur parlait delà province du Sse-tchouen, comme d'un {Ays étranger, d'unecontrée barbare, llleur demandaitsilaiÙTi-
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KO LMPIRB CHIROU.
lisattOQ cominençait enfio à pénéU«r parmi les rnootagoes. . . . Vous êtes de la frontière du Thibet, leur disaitil ; on Toït bisn à votre accent, à vos manières; i tm allures, que tous -rivez tout près d^un peuple sauvage ; et puis, je suis bien sûr que c'est pour la première foïa que Toas cheminez dans le ' monde. Tout vous étonne ; il en est ainsi de ceux qui ne sont jamais sortis du lieu oîi ils sont nés... Il s'amusait ensuite à leur signaler une foule de contrastes entre leurs habitudes et celtes des habitants du Hou-pé.
Pour dire vrai, nos gens de Sse-tcbouen se trouvai^ grandement dépaysés de{>uis qu'ils avaient changé de province. On voyait qu'ils n'étaient presque plus au conrant des mœurs et des coutumes des pays que nous traversions. Dans plusieurs endroits, on les raillait, on leur faisait des avanies, on dierchaït surtout à leur esr torquer des sapèques. Un jour, quelques soldats de l'escorte s'étantassis un instant devant une boutique, quand ils se levèrent pour repartir, un cômînis de l'étaUissement vint avec beaucoup de gravité demander deux sapèques à chacun, pour s'être reposés devant sa porte. Les soldats le regardèrent avec étonnement ; mais te malin commis tendit tout bonnement la main, de la façon d'un homme qui ne soupçonne même pas qu'on puisse faire la moindre objection à sa demande. Les pauvres voyageurs, attaqués dans le vif, c'est-à-dire dans la bourse, se hasardèrent à dire qu'ils ne comprenaient pas cette exigence... Voici qui est curieux, s'éma le commis, en faisant appel aux voisins, venez donc voir des hommes qui prétendent s'asseoir gratuitement devant ma boutique ; mais de quels pays viennent-ils d^ac.
CHAPITRB II. ' SI
pour ignorer les usages lee ptas vulgaires? Et les voiains de s'exclamer, de rire aux éclats, et de trouver prodigieux des indiTÎdu! dont la simplicité allait jusqu'à w croire le droit de s'asseoir gratuitemeot. Les soldat»^ honteux de passer pour des hommes iacirilisés, doanèreatlesdeussapèques, en disant, pours'escuser, quece n'était pas l'usage dans le Sse-tchouen. Aussitôt qu'ila furent UD peu loin, quelques boutiquiers offîeîeux coup roreut leur dire, pour les consoler, qu'ils étaient bjea ingénus de s'être laissé duper de la.sorte. Depuis que nous commençâmes à voyager, .dans la province du Hou^pé, presque tous les jours nous eûmes dea scènes, à peu près dans le même genre. Au résumé, nous, origi" nairesdes mers occidentales, nous oouBtrouvioas.presr que partout, en Chine, moins étrangers peut-être que les Cbinois d'une autre province et peu habitués à voyager. On s'est Tait, en Europe, de bien' fausses idées au su» jet de la Chine et des Chinois. On ^^ii parle toi^ours comme d'un empire présentant le spectacle d'une remar* quable etirapoeante uùité, comme d'un peuple parfeû^ tement homogène, à ce point que voir un Chinois, c'est les connaître tous, et qu*apr^ avoir résidé quelquetemp* dans n'importe quelleville chinoise, on peut raisonnef pertinemment sur tout ce qui ^e passe dans ice vaste pap. Il s'en faut bien que Jes choses soient ainsi. Ily a, sans doute, un certam fond qu'on retrouve partout et quj constitue le type c|iinois. Ces traits caractéristiques peu> T«it se remarquer dans la physroQomie, le langage, les mœurs, les idées, lecostume et certains préjugés nationaux ; mais, dans tout cela, il existe encore des nuanœa si profondes, des ditlérences si bien tranchées, qu'il est
si l'empire CBIIIOII,
bientôt facile de s'apercevoir ei I'od a affaire à des hommes du Nord ou du Midi, de l'Est ou de l'Ouest. Eu passant même d'une province dans uue autre, OQ n'est pas longtemps sans être frappé de ces modifications ; le langage change insensiblement et Suit par n'être plus intelligible ; la forme des habits s'altère suffisamment pour qu'il soit aisé de distinguer un Pékinois d'un Cantonnais. Chaque province a des usages qui lui sont propres, dans des choses même très-importantes, dans la répartition des impôts, la nature des contrats, la construction des maisons. Il existe aussi des privilèges et des lois particulières, que le gouvernement n'oserait abolir et que les fonctiomiaires sont forcés de respecter ; il règne presque partout une sorte de droit contumier qui brise en tous sens cette unité civile et administrative qu'on s'est plu fort gratuitement à attribuer à cet empire colossal.
On pourrait facilement remarquer, entre les dix-huit provinces, autant de différence qu'il en existe parmi les divers États de l'Europe; un Chinois qui passe de l'une à l'autre se trouve, pour ainsi dire, en pays étranger, et transporté au milieu d'une populatiop oii il ne reconnaît plus ses habitudes, et où tout le monde est frappé du caractère spécial de sa physionomie, de son langage et de ses manières; eten cela il n'y a rien qui puisse sur^ [nvndre quand on sait que l'empire chinois est la réunion d'un grand nmnbre de royaumes qui ont été souvoit séparés, soumib à des princes divers, et régis par une législation particulière. Plusieurs fois toutes ces nationalités se sont fondues, combinées ensemble ; mais jamais d'une manière si intime, et avec une telle force de cdié-
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sion, qu'il ne soit permis à un œil observateur de recona^tre les 'divers élénieats qui composent ce vaste empire.
Il suit de là qu'il ne suffit pas d'avoir séjourné quelque temps à Macao ou dans les factoreries de Canton pour avoir le droit de juger la nation chinoise. Un missionnaire même, après avoir passé de nombreuses années au sein d'une chrétienté, conntitra, sans doote, parfaitement le district qui aura.élé le thé&tre de son zèle et de ses travaux ; mais, s'il s'avise de généraliser ses observations et de croire que les mœurs et les habitudes des néophytes qui l'entourent sont identiques avec celles des habitants des dix-huit provinces, il risque fort de se tromper et d'égarer l'opinion publique, en Europe, au sujet du pays qu'il habite. On comprend, dès lors, combien il est difficile de se faire une idée exacte delà Chine et des Chinois lorsqu'on n'a d'autres ressources «pie les écrits composés par des voyageurs qui n'ont fait que visiter, en courant, les poils ouverts aux Européens. Ces écrivains sont, a'ssurément, doués de beaucoup d'esprit et d'une imagination féconde, ils savent tourner et arranger leur prose avec un art «t un agrément que nous leur envions ; personne ne s'aviserait de suspecter un seul instant, en les lisant, leur bonne foi et leur sincérité; il leur manque seulement une chose, c'est d'avoir tu le pays et le peuple dont ils parlent.
On peut supposer qu'un citoyen du Céleste Empire, désireux de connattre eette mystérieuse Europe dcmt il a souvent admiré les produits, se décide un jour à vouloir aller observer chez eux ces peuples extraordinaires qa'il coniudt seulement par des récits burlesques A
Si L upiu cmNois.
par les vagues notioas de ses gét^raphes. 11 inoote donc sur un naTÎre ; après avoir parcouru les mers occidentales et s'être beaucoup ennuyé de ne voir jamais que l'eau et le ciel, il arrive enfin an Havre. Malheureusement il ne sait pas un mot de la langue française, et il est forcé d'appeler à son aide quelque portefaix qui aura appris, on ne sait trop comment, à jargonner un peu de chinois ; il le décore magnifiquement du titre de fotin- «te, «interprète, » et tâche de s'en tirer avec lui du mieux possible au moyen d'un vaste supplément de gestes et de pantomimeG. Muni de son guide-inter[vète, tp voilà parcourant, du matin au soir, les rUes du Havre, et toat disposé.à faire, à chaque pas, quelque découverle étonnante, pour avoir le plaisir d'en régaler ses compatriote^ à son retour dans le Céleste Empire. 11 entre dans tous les magasins, s' extasie «ur tout ce qu'il voit, et achète les choses les plus bizarres qu'il peut rencontrer, les payant toujours, bien entendu, deux on trois fois pltis qu'elles ne valent, parqe que son interprète est toujours d'intelligence avec le marchand pour enlever ie plus grand nombre de sapèques à ce barbare venu des mers oriralales.
- 11 va sans dire que notre Chinois a la préteotioD d'être philosophe, moraliste surtout ; aussi est-il dans l'habitude de prendre beaucoup de noies ; c'est le soir, quand ses courses sont terminées, qu'il se livre à cet important travail de concert avec le - portefaix. 11 tient toujours en réserve une longue série de questions à Ini adresser ; ce qui le gêne un peu, c'est qu'il ne peut parvenir k se faire comprendre ni à voir clair dans ce qu'oO' veut lui dire. Mais, lorsqu'on a tant fait que d'aller eir
Occident, il faut bien,, coûte que coûte, recueillir une masse de notions, et révéler, s'il est possible, l'fjurope à la' Gbine.Que dirait-on, s'il n'avait rien vu, rien appris, rien k raomler au public après un si lof^ voyage ? Il écrit dono pendant une partie de la nuit, tantôt sous la dictée -de aaa portefaix qu'il ne comprend pas, tant6t sous celle de son imagination qui lui' offre bien plus de ressources.
Après quelques mois passés de la sorte au Havre, notre Cfainois voyageur s'en retourne dans son pays natal, tout disposé à céder aux instances de ses nombreux amis, qui ne manqueront paa de le solliciter vivement de ne pas priver le public des utiles et précieux renseignements qu'il rapporte d'un pays inconnu, et qu'il vient, en quelque sorte, de découvrir. Il est incontestable queceCbinois aura vu bien des cboses auxquelles il ne s'attendait pas, et^ pour peu qu'il soit lettré, il sera capable de rédiger, pour la gazette de Péking, un article très-intéressant sur le Havre ; mais si,-noB content de cela, saisissaint son trop facile pinceau, il se met à faire des dissertations sur la France et la forme de son> gonvemeoient, sur les attributions du BÔiat et du corps législatif, sur la magistrature, l'ar* mée, la législation^ les arts, l'industrie, le commerce, sur tout eufin, sans enexcepler les divers- royaumes de l'Europe qu'il assimilera à la France, nous soupçon*nons beaucoup que ses récits, quelque pittoresques et bien écrits qu'on les suppose, seront remplis d'une foule d'inexactitudes. Il est probable que s<hi Voyage en Europe, car nous présumons bien qu'il intitulera ainsi son œovre, ne mauquera pas de donner d^ idées très^srro-
ttS LBMMSB GHIHOIB.
nées à ses compatriotes sur \e compte des peuples -des mers occideotalee.
Ud grand nombre d'ouvrages publiés eu Europe, dans le but de faire connaître la Chine et les Chinois, ont été écrits à peu près de la même manière que celui dont nous venons de parler ; avec les données qu'ils renferment, U est Irès-difâcile de se représenter U Chine telle qu'elle est réellemeut. On se for^e un être d'imagination, un peuple fantastique qui n'existe nulle part. Outre ce préjugé capital ausujet de la prétendue (ibité de l'empire chinois, il en est encore plusieurs autres que nous nous permettrops de relever.
L'immutalnlité des Orientaux, ou Asiatiques, est nne de ces idées qu'on est habitué à retrouver partout, et qui n'est basée que sur l'ignorance profonde de l'bisixMà de ces peuples. « S'il est une noticMi accréditée,, dit « H. Abel Réiîiusat, un fait reconnu, un point inébran- « lablement arrêté dans l'esprit des Européens, c'est « l'asservissement des peuples d'Asie aux ancieuBes a doctrines, aui usages primîtifs,aux coutumes antiques, « la constance de leurs habitudes, ta fixité invariable « de leurs lois, et même de leurs coutumes ; l'immuta- « bllité de l'Orient a, pour ainsi dire, passé en proverbe, c et cette opinion commode, entre autres avantages, a tt -celui de rendre superflues les recherches sur un « état ancien que reproduit si bien l'état moderne. « Oserai-je, bravant d'abord ta conviction générale, «.venir troubler la sécurité dcmt on jouit à cet égard, tt et présenter les Orientaux comme des -hommeâ qui c <mt pu, suivant les époques, «'égarer en de nouvelles « croyances, ado|)ter des formes variées de gouver-
CHAPITU tl, '57
« nemeot, et se soumettre à l'empire de la mode en « fait de coiffures et d'h^illements ? Les Européens, « qui ont pria un goût prodigieux pour le changement, « en ce qui coacera«.toults ces choses, croiront que « je vante les Asiatiques en peignant leurs variations, <c et je crains de passer pour un panégyriste outré des « (Mentaux en me rendant garant de leur incons- « tance.
« Mais, pi^mièrem^at, quelle étroite liaison, quel c rapport intime ont entre eux ces peuples qu'<Hi «nomme Orientaux, pour qu'on leur applique une « dénomination générale, pour qu'on les enveloppe, «sans distinction, dans un jugement unique? 11 semble « qu'il y ait quelque part une vaste contrée, un pays « immense appelé l'Orient, et dont tous les habitants, « formés sur le même modèle et assujettis aux mêmes « influences, peuvent être décrits ensemble et appré- « ciés d'après tes mêmes considérations. Uais qu'ont de a commun tant de peuples divers, si ce n'est d'être nés « en Asie 1 Et l'Asie, qu'est^Ue qu'une vaste porUon de e. r ancien continent, que la mer seule entoure de trois a côtés, et à laquelle il a fallu, du côté qui nous « avoisine, assigner une démarcation active, et b^cer «des limites imaginaires? Ces noms surannés, avec « lesquels ou' croyait s'entendre, ont eux-mêmes fait ■ place à des dénominations plus él^^tes ; et l'on « ne sait plus ce qui est de l'Asie et ce qui p'en est «pas, depuis que, ayant proscrit les "quatre vieilles «parties du monde, les géogr^hes leur ont sub- « stitué une division en trois, en cinq ou en six avec «tes nioms doctes et harmonieux d'Océanie, d'Aus-
88 L BHPni CBIHOU.
« tralie, de Notbasie let de Polynésie. Les Malais etnt- « ils encore an peuple asiatique. Les .MoacOTÎtes sont- « ils déjà une nation européetme ? Ëxiste-t~il autre «chose que de légers pointa de contact entre un Ar- «ménien, un Tartwré, un Indien, un' Japouais? > Tousces Orientaui; difièrêntpïus (es nos ides autres « que ne diSëre rhabitant'de Westminslw ou de Parie a de celui de Madrid ou de Saint-Pétersbourg. Mais « nous les mettons en conunuo, fente de ctmQ^tre «ce qui les distingue/ comme nous 'afonade ta peme « à démêler, dans les figures des nègres, les traits « qui, de loin, noua paiiaissent composer ' des 'physio- «DomieB identiques. Nous couroodons aiaù les tamta <c intellectuels, nous Ivouillons les physiononiies mo- « raies, et, de ce mélange, il résulte un 'Composé «ima^naire, nu véritable être de raisooi qui ne.rest semble à rien, qu'on exalte grataitemeoL, qu'en a, blâme à tout hasard ; on l'appetie ua Asiatique, un « Oriental, et cela dispense d'en savoir, davantage ; « faculté prétneuse, avantage décisif., que les mots «génériques assurent à ceux qui ne tiennent pas aui «idées justes, et qui, pour juger, se soudent pen « d'approfondir.
« Que si, au contraire, on voulait coosidérer ces « objets d'un peu plus jurés, on serait surpris de la mulft titude de choses qu'on oe sait pas, et confondu de la «prodigieuse diversité . qu'op^ découvrirai^ sons mille « pmnts de vue différents, chea.deb nations qu'on rénnit « ici dans une commune indiCfêrence, ou, pour parier « plus nettement, dans une ignorance universelle. Je ne « parle pas de. la variété des climats, ai de c(àle des
'cHAPini II. s»
«l'VâtemetitE, qui en est la saite nécess&ire ; je ne ni'w> « réte point àceile des races, qui se montre Air les TÎta- « ges^ et qui, d'une région à l'autre, bouleverse les idées a de beauté, au point de (aire httiter de monstre, sur la € riVe d'no 9emë, l'objet que, sor l'autre me, on ai- « toarerait d'bommages adorateurs. Je' ne dis rien det ■I productions naturelles, qui ont tant d'inBuence sur les « habitudes Sociales, m des langues, qui agissent si pui»a samtnent sur le goût littéraire.' Je m'attache surtout h
■ deux points- principaux, ke cultes et les lois, les « ottyanoes et les ' institutions, double objetde la phit
■ baute importance, dont lescbangements eniratntent € tant de réTolutions dans les mœurs publiquesel privées^ « et qui n'offrent pas, en Asie, l'affligeante monotonie < qu'wi y a cru voir, parce que, malgré ce qu'en a pu « dire un grand écrivain, ils ne dépendent pas absolu- « ment du climat- propre à chaque contrée, ou, en « d'auti^ termes, de la pluie et du beau temps (1). »
. A|Hrès avoir fait une revue sommaire des principaux peuples de l'Asie, démontré qu'ils n'ont que peu on point de traite communs et que chacun d'eus a sa ]^ysioriomie morale, poliUqne et religieuse, qui le distingue de 'ses voisins, le savant et judicieux écrivain continue de 1« sorte : « Tous ces gens-là- penrent être « appelés Orientaux, car le soleil les éclaire avant de uouff • apporter sa lumière, ou Ânatiquei, car ils habitent k « l'est des monts Ourals, qui, sur les cartes les plus à la
■ mode, marquent la sépara^n de l'Europe Et de l'Asie ; <t mais il doit être bien entendu qu'ils n'ont de'a
(1) Mélange* aiiatiqutt, p. 3î4.
a que ces dénomitiatioDs mêmes, qu'on emploie pour < ibréger des mots vides de sens et des termes sans Tad leur, cç qui n'a d'inconvénient que po)]r' ceux qui s'en « servent sans if faire attention et aans les définir. Ce « que ces nations peuvent encore offrir de semblable, c'est le mâme entêtement en ce qui les concerne, la « même injustice à l'égard des étrangers, qui distia- « guent les nations policées de l'Orient. Des préventions, « non moins obstinées, des préjugés non moins aveugles, « les séparent et les tiennent éloignées les unes des K autres, et un Japonais à Téhéran, un Egyptien ou un a Singalaîs transporté dans lés rues de Nankiog, y pa- « retrait un être aussi remarquable, aussi singulier et « presque aussi ridicule qu'un Européen.
< Mais croiràil-on du moins, que, en remontant dans « le passé, il sérail possible de découvrir quelque cbose tt de cette civilisation uniforme, de ce type primitif et « universel auquel, pour principal caractère, on assigne a la fixité et l'immobilité 7 Si différents maintenant les « uns des autres, lesOrientaui le seraient- ils devenus « par un effet du temps ? Auraient-ils été . semblables « entre eux à des époques reculées 7 Seraieot-ils devenus changeants, par suite d'un changement, et seraient-ce tt des révolutions quiles auraient mis en goût7 L'histoire « de l'Asie répond à toutes ces questions, et, si l'on s'en «forme quelquefois une idée si fausse, c'est qu'il en « coûte quelque peine pour l'étudier, et que la plupart « de cens qui en ont, parlé, ont trouvé plus court de la tt faire que dé la lire.
« La religion et le gouveruement sont au nombre « des choses qui ne doivent pa^ variu* sans nécessité ;
cHApmti u. ei
« car des hommes qui se laiBseraieot aller à la légèreté, «■ sur toute autre chose, pourraient eocore, à la rigueur, a redouter le changement, sur ces deux points ; mais les « hoQimes sont hommes en Asie comme ailleurs , et ■ l'incoDstaoce, en des sujets graves, y a été, de tout « temps, une.maladie attachée & la condition humaine. d Aussi troHTons-nous, dans lès annales de cette partie e du monde, des matériaux si abondants pour Tbistoire < des erreurs, des folies et des inconséquences, qu'il «faut que nous nous sentions bien riches de notre « propre fonds, pour n^liger tant dépeçons utiles et de « belles expériences, qui, du moins, ne nous coùtetaient « pas une larme et -pas un million.
« L'Asie est le domaine des fables, des rêveries sans « objet, des imaginations fantastiques ; aussi quelles « étpnoantes variations, et, on peut le dire, quelle dé- « plorable diversité n'obserïe-tnïn pas dans la manière c dont la raison humaine, privée de guide et livrée à ses « seules inspirations, a tâché de satisfaire à ce premier s besoin des sociétés antiques, la religion ! S'il est peu « de vérités qui n'aient été enseignées en Asie, on peut a dire, en revanche, qu'il est peu d'extravagances qui •I n'y aient été en honneur. La seule nomenclature des « cultes qui tour à tour ont prévalu dans l'Orient at- « triste le bon sens et effraye l'imagination. L'idolâtrie « des Safoéens, l'adoration du feu et des éléments, l'isla- « misme, le polythéisme des brahmes, celui des boud- « dl^istes et des sectateurs du grand lama, le culte du ciel a et des ancêtres, celui des eepritS:et des démons, et « tant de sectes secondaires ou peu connues, encbéris- « saut l'utte sur l'autre en fait de dogpies insensés <hi de
M l'empim caiHou.
« pratiques bizarres, ne donneol-elles pas l'idée d'une « assez grande variété sûr up point assez important ? Et « que peut-il y avoir de âse et d' arrêté dans la naorale, c les lois, les cçutumes, quand on voit ainsi vacDler la « base de toute morale, de toute légistaticm et de la « sociabilité même ? ' Au reste, ce n'est pas un seul « peuple, une race unique, en Asie, qu'on apecfoit
■ liTrée à ces fluctuations inteUectuéUes ; tous les peo-
■ pies, toutes les races, ont apporté leur coniîngeot à ce « vaste répertoire dés feties de notre espèce, et, à l'ebo- « pressement arec lequel on les Toit successivement « adoptées chez les nations qui ne leur avaient pas donné « naissance, on dirait, contre l'opinion oommune, que, a chez ces hommes si obstinànent attachés aux idées ï antiques, le besoin dii changement l'emporte sur la «force n;iême de l'habitude et sur l'empire des prév«»- « tions nationales, tellement, qu'un système nouveau « est toujours bien venu près d'eus,, pourvu qu'il soit « en opposition avec le sens commmi ; car les idées a raisonnables ont des allures moins vives et des succès V moins prompts ; elles ne séduisent d'abord que les bons esprits, et il faut ordinairement bien du. temps «E pour qu'elles jouîss^t de la même faveur auprès de c la multitude. »
Les Chinois, dont nous devons nous occuper ici part»culièrement, n'ont pas été, parmi les peuples asiatique^, 1^ moins remarquables par leurs nombreuses variations dans les idées religieuses. Dans l'antiqaité, il pandt que la Chine, évitant an mal par un autre, se préserva longtemps de l'idolâtrie par l'indifférence'; cependant deux religions' principales et quatre ou cinq
.-CHAPim 11; * 93
syslèines philosophiqoes, ensâgnant des opinions contradictoires, la'partageaieot déjà da rivant de Confùeius. Un troiâiëme cuHe, le bouddhisme, s'est joint depuis aux< doux' premiers, et' tons trois ont été en possession d'un empire qui compte poni* sojets un tiers de lai'ace hnnbaiae; Les aonkles de ce pays renfennéot les longs et tragiqu'es récits des luttes , des qaerelles et des dÎTisions qu'ont souteTées, à diverses époques, les. questions relieuses ; car, comme on le pense bien, on devait peu s'accorder sur tous ces symboles, Sottant'toajours dans le vague. Cependant, il est à remarquer que la classe des lettrés et les esprits railtivés s'attachaient de • préférence aux -principes de Confucius, tandis qne la multitude inclinait pour les pratiques superstitieuses du bouddhisme.' Mais ce qu'od aorait peine à trouver ailleurs qu'en Chine, ce sont des gens qui adoptèrent à la fois tous les cultes et tous les systèmes philosophiques, sans s'embarrasser de les concilier. C'était un commencement de retour à l'indiF-* férence en matière de religion, dans laquelle se trouvent aujourd'hui plongés les Chinois, après s'être laissés aller, pendant une longue sujte de siècles, à tout vent de doctrine.' -
Les institutions et les formes de gouvernement n'ont pas moins varié dans la Chine et dans le reste de l'Asie que les idées religieusesl' Sa prétendue immobilité est encore, sur ce point, grandement en défaut ; la religion et la politique se touchent partout, et se eonfondent en quelque stuie qoand -on remente vers l'orighie des sociétés. A en juger par la tradition, cesdem choses n'en faisaient d>'abord qu'-use dans les r^ous oriealales de
l'Asie, et les gouTeraerneats n'y ressemblaiait guère, il y a quarante siècles, k ce que nous voyons anjourd'hui ; on y doBiiait à l'empire le nom de Ciel ; le prince s'appelait Ditu f^ confiait a ses ministres le soin d'éclairer, de réchauffer, de fertiliser l'unirers. Les titres donnés à ces ministres bienfaisants ef les habits qu'ils portaient répondaient à de si nobles fcmotione ; il y ai avait un pour représenter le soleil, un second pour la lune, et ainsi poiir les autres astres ; il y avait un intendant pour les montagnes, un autre pour les rivières, untroiaième pour Pair, les forêts, etc. Une sorte d'autorité surnaturelle était attribuée à tous ces fonctionnâmes.' L'harmonie d'un si bel- ordre de choses n'était guère troublée que par les comètes et Us éclipses, qui sem- Uaient annoncer à la terre une déviaHoo dans la marche des corps célestes, et dont l'appùitioa, quand elle se FBnouvelle à la Chine, porte encore de rudes atteintes àla popularité d'un homme d'Etat. Un système tout semblar ble par^t avûr été établi très-anciennement en Perse ; maisi dans l'une et dans l'autre contrée, des événements tout terrestres ne tardëreitt pas- à dissiper ces brillantes fictions. Des guerres, des révoltes, des conquêtes, des partages, amenèrent l'établissement du gouvernement féodal, qui dura, dqns l'Asie wientale, sept à huit cents ans, tel à peu près qu'il eiista en Europe au moyen ftge, et qui s'y reproduisit plus d'une fois par l'effet des causes qui l'avaient fait naître. La monarchie prévalut pourtant en général, et. finit par obteqir un triomphe complet et dédûitif ; de sorte qu'il arriva à la Chine oe que l'on eût vu en Europe, si les rêves de ceux qui ont aspii^ à la mmiarchie universelle se fussent réalisés, et
CBAPins II. 69
qne la France avec les deux PéniDSuIes, l'AUeniagne
et les Étals du Nord n'eussent formé qu'un vaste empire, soumis à un seul souverain et régi par les mêmes institutions.
Le contre-poids de la puissance impériale, d'abord assez léger, fut la philosophie de Confucius.. Elle acquit plus de force au septième siècle, où elle s'organisa régulièrement, et il y a maintenant douze cents ans que le système des eiamens et des concours, dont le but est de soumettre ceui qui ne savent pas à ceux qui savent, a réellement placé la gouvernement dans les mains des hommes instruits. Les irruptions des Tartares, gens fort peu curieux de littérature, ont parfois suspendu la dotnination de cette oligarchie philosophique ; mais elle n'a pas tardé à reprendre le dessus, parce que» apparemment, tes Chinois préfèrent l'autorilé du pinceau à celle du sabre, et s'accommodent mieux de la pédanterie que de la violence, quoique souvent l'une n'empêche pas l'autre. Des hommes très-habiles, qui ont recherché fort savamment comment le gouvernement chinois avait pu subsister sans altération pendant quatre mille ans, avaient, comme on voit, obligé une précaution indispensable. Les raisons qu'ils assignent à ce phénomène sont assurément doctes et bien imaginées ; mais le fait dont ils rendent un compte si judicieux n'est pas vrai, et le même malheur n'arrive que trop souvent aux exphcations philosophiques. Lqs Chinois ont changé de maximes, renouvelé leurs institutions, essayé diverses combinaisons politiques, et, quoiqu'il y ait des choses dont ils ne se sont pas avisés, leur histoire présente à peu près les mêmes phases que le
^416 L'BHPin CHtHOIS.
gouTeroemeot des bommée a parcoaraee partent ailleups.
La Chine, ^uî certainement n'a rien à envier aux autres (teuples, quand il est question de changement» et de variations, pourrait fort bien exciter la jalousie de plusieurs â l'endroit des révolnlions, des renversemeats tragiques de dynasties et des guerres civiles. Où en serait l'antoar-propre de nos plus fameux révolutionnaires d'Europe, si Ton venait leur dire qu'ils ne sont encore que des écoliers, des enfants, à côté des Chinois, dans l'art de bouleverser la société 7 Pourtant rien' n'est plus vrai ; l'histoire de ce peuple n'est qu'une longue suite de catastrophes désoi^anisant toujours l'empire de fond ai comble. Qu'on compare la France et la Chine dans une période de temps donnée, depuis l'an 420, entrée des Francs dans les Gaules, jusqu'en 164i, où Louis XIV monta sur le lr6ne de France, et où les Tartares-Mantcbous s'établissaient à Péking. Dans cette période de douze cent vingtK|uatre ans, la Chine, ce peuple si pacifique, dit-on, si attaché aux lois et aux coutumes anciennes, si renommé pour son immobilité, a eu quinse changements de djnastiei tous accompagnés d'effroyables guerres civiles, presque tous de l'exterminatimi totale et sanglante des dynasties détrônées ; tandis que la France n'a eu, dans cette même période, que deux changements de dynastie, qui encore se sont op^^ oatnrellement, par le. temps et les circonstances, et sans aucune efinsïon de sang.
U est vrai qu'à partir de cette époque nous avons fait de grands pn^rès, et que nous avons essayé de nous mettre à la hauteur des Oiinois, depuis que nous les
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«Ttms coudas. Si nous pouvions ^nser que, dans nobv pays, 00 étudie un peu leurs annales, nous inclinerions volontiers à croire que c'est parmi nous un parti pris de calquer les Chinois'; déjà nous avons réussi à leur re»sembler assez bien sur plusieurs points. Ce goût flévreux des changements politiques et cette indifférence profonde en matière de reli^on sont deux traits bien caractéristiques de la physionomie chinoise ; mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que la plupart de ces ttiéories sociales, qui naguère ont mis en fermentation tous les e^irits et qu'on nous donne comme de sublimes résultats des progrès de la raison humaine, ne sont, à tout prendre, que des utopies chinoises, qui ont violemment agité le Céleste Empire il y a déjà plusieurs siècles. Qu'on en juge d'après les faits que nous allons extraire des Annales de la Chine, •et que nous sei^ons forcé de résumer à cause de la longueur des détails.
Dans le onzième siècle de notre ère, sous la dynastie des Song, le peuple chinob présentait un spectacle h peu près analogue à celui qu'on a vu be produire ea Europe et surtout en France dans kes dernières années. Les grandes et difficiles questions d'économie politique et sociale préoccupaient les esprits et diris^ent toutes les classes de la société. Ces populations, qa'on voit, ■k certaines époques, si indifférentes sur la marche de leur gouvernement, s'étaient alors lancées avec passion duis la politique et dans la discussion de systèmes qui ne tendaientà rien moins qu'à opérer dans l'empire une immense révolution sociale. Les choses en étaient venues à un tel point, qu'on ne s'occupait presse plus des affaires (ffdinaires de la vie : les soins du commerce, de l'indos-
trie, de l'agriculture même, étaient abandonnés pour les i^tations de la polémique . La nation était divisée en àfiai partis acharnés l'un contre l'autre ; des pamphlets, des libelles, des écrits de tout genre étaient lancés tous les jours avec profusion à la multitude, qui les dévorait avee avidité. Les placards jouaient surtout un grand rdle, et, quoique nous ayons fait preuve, depuis peu, d'une certaine aptitude en ce genre d'influence, il faut conveoirque nous sommes encore bien loin d'avoir acquis l'habileté des Chinois.
Le chef du parti socialiste ou réformateur était le hmenx Wang-ogan-cbé, homme d'un talent remarquable, qui sut tenir en haleine tontes les classes de l'empire sous le r^ne de plusieurs empereurs. Les historiens chinois disent qu'il avait reçu de la nature un esprit bien au-dessus du commun, que la culture«t l'éducation achevèrent de perfectionner. U étudia pendant tout le temps de sa jeunesse, avec une ardeur et une application qui furent couronnées des plus grands succès, et il fut nommé avec distinction parmi ceux qui reçurent le grade de docteur en même temps que lui. 11 parlait éloquemment et avec grftce ; il avait le talent de faire valoir tout ce qu'il disait, et de donner aux petites choses un air d'importance qui en faisait de vérita- Mes aSaires, quand il avùt intérêt qu'on les envisagent comme telles. Du reste, il avait les mœurs réglées, et toute sa conduite extérieure était celle d'un fiage ; -telles étaient ses belles qualités. Pour ce qui est de ses défauts, on le représoile comme un ambitieux et un fourbe qui croyait tous les moyens Intimes quand il poavaitles employeràson avantage; coDime un homme
CHAPITKB II. <9
entêté jusqu'à l'opini&treté, quand il s'agissait de soutenir un sentiment qu'il avait une fois avancé ou un sjstème qu'il voulait Taire adopter ; comme un orgueilleux plein de son propre mérite, n'ayant de l'estime que pour ce qui s'accordait avec ses idées et était conforme à sa manière d'envisager la politique ; comme un homme enfin qui s'était fait un point capital de détruire de fond en comble les anciennes institutions, pour leur en substituer de nouvelles de son invention. Afin de réussir dans son entreprise, il n'avait pas craint de se livrer à un travail long, pénible, difficile et même rebutant, tel que celui de faire d'amples commentaires sur les livres sacrés et classiques, dans lesquels il insinua ses principes, et de composer un dictionnaire universel dans lequel il donna à difiérents caractères un sens arbitraire qu'il avait intérêt d'y trouver. Les historiens ajoutent que, pour ce qui concerne les a0aires d'État, il était incapable de les traiter, parce qu'il n'avait que des vues générales de gouvernement, et qu'il voulait se conduire suivant des maximes bonnes en elles-mêmes, mais dont il ne savait ai ne voulait faire l'application conformément aux temps et aia dr-
Wang-ngan-ché eut plnsieurs phases de succès et de discrédit pendant qu'il employait tous ses eSorts afin de réorganiser, ou, pour mieux dire, de révolutionner l'empire ; sa puissance fut presque illimitée sous l'empereur Gheo-tsoung, qni, séduit par les qualités brillantes de ce novateur, lui donna toute sa confiance. Bientêt les tribunaux et l'administration furent remplis de ses créatures ; trouvant alors le moment fa-
70 L'mpiu couiou.
TOtable pour réaliser ses aystèmes, il renrersa l'aDcien (H^dre de choses ; ses imiOTatioas et ses réformes furent célébrées avec euthousiasme par ses partisans, tandis que ses ennemis en faisairait l'objet des attaques les plus vives et les plus envenimées.
L'adversaire le pins, redoutable que rencontra Wangogan-ché fut Sse-ma-kouang, homme d'Etat, et l'un des historiens les plus célèbres de la Chine, celui-là même qui a décrit son jardin avec tant de charmes dans le petit poème que nous avons cité (1 ). H. Ahel Rémusat ' a composé, sur cet illustre écrivain, une notice bic^raphique où on trouve le parallèle suivant entre Wangngan-ché et son antagoniste (2) ; « Gheu-tsoting, en € montant sur le tr&ne, avait voulu s'entourer de tout ce « que l'empire possédait d'hommes éclairée ; dans ce « nombre il n'était pas possible d'oublier Sse-ma- « kouang. Cette nouvelle phase de sa vie politique ne ■ fut pas moins orageuse que la première; placé en « opposition avec un de ces esprits audacieux qui ne re- « culent, dans leurs plans d'amélioration, devant aucun « obslacle, qui ne sont retenus par aucun respect pour « les Histitutions anciennes, Sse-ma-kouang se montra a ce qu'il avait toujours été, religieux observateur des c coutumes de l'antiquité, et prêt à tout braver pour « les maintenir.
a Wang-ngaU'Cbé était ce réformateur que le hasard « avait opposé à Sse-ma-kouang, comme pour appeler « à un combat à armes égales le génie conservateur
(I) Volrl. I, p. 303et8ulT.
(1) Nouveatu! mtlongtt aiiaiiquei, t. Il, p. tS6.
CHAPTTRK lli Tf
qni éternise la durée des empires et cet esprit d'in- « DoratioD qui les ébranle. Mus par des principes con- « traires, les deux adversaires avaient des talents égaux ; « l'un employait les ressources de son imagination, «c l'activité dé son esprit ^et la fermeté de son caractère, «i tout changer, à tout régénérer; l'autre, pour « résister au torr^t, aillait à son secours les souve- « nirs du passé; les exemples des anciens, et ces leçons
< de rfaistoire, dont il avait, toute sa vie, fait une étude € pardcoli^.
« Les préjugés mêmes de la nation, auxquels Wang- 4 Dgan- ché affectait de se montrer supérieur, trouvèrent « un défenseur dans le partisan des idées anciennes.
< L'année 1069 avait été marquée par une réunion de K'fléaux qui' désolèrent plusieurs provinces : des mala- « dieB épidêmiques, des tremblements de terre, une se-
< dieresse qni détruisit presque partout les moissons. cSuiruitrusi^e, les censeurs-saisirent cette occasion
1 pour inviter l'empereur à examiner s'il n'y avait pas K dans sa conduite quelque chose de répréhensible, et- «dans le gouvernement quelques abus à réformer, a et l'empereur se fît uti devoir de témoigner sa dou- « leur en s'interdisant certains plaisirs, la promenade,
< la mnsique, les fêtes dans l'inlérieur de son palais. « Le ministre novateur n'apprcmva pas cet hommage
< rendu aux opinions reçues. Ces calamités qui nous a poursuivent , dit-il à l'emp«%ur, ont des causes «fixes et invariables; les tremblements de terre, les «sécheresses, les inondations, n'ont aucune liaison «avec les actions de« hommes. Espérez-vous (Ranger « le cours ordinaire des choses, ou voulez-vous qoe
72 L mpni GHumn.
«la nature s'impose pour tous d'autres lois (1)? »
Sse-ma-kouang, qui était présent, oe lussa pas tomber ce discourB. Les souverains sont bien à plaindre, s'écria-tril, quand ils ont près de leur personne des hommes qui osenileurproposerdepareilles maximes; elles leur ôtent la crainte du ciel ; et quel autre frein sera capable de les arrêter dans leurs désordres ? Maîtres de tout, et pouvant tout faire impunément, ils se livreront sans remords à tous les excès ; ceux de leurs sujets qui lear sont véritablement attachés n'auront plus aucun moyen de les faire rentrer en eux-mêmes.
La réalisation du système de Wang-ngan-ché devait, suivant ce novateur, ]H-ocurer infailliblement le bcmheur du peuple, et conduire au développement le plus grand possible des jouissances raalérielleB pour tout le monde. En lisant dans les Annales chinoises l'bisloire de cette époque fameuse de la dynastie des Song, on est frappé de retrouver dans les écrits et les discours de Wang-ngan-ché les mêmes idées que nous avons vues étalées avec tant de fracas dans nos journaux et.à la tribime.
Le premier et le plus essentiel des devoirs du gouvernement, disait le socialiste chinois, c'est d'aimer le peuple de manière à lai procurer les avantages réels de la vie, qui sont l'abondance et la joie. Pour remplir cet objet, il suffirait d'inspirer à tout le monde les règles invariables de la rectitude ; mais, comme il ne serait
, (I) VfiM citOM cette partlcularltd, poar montrer de quelle manière lee sociallBtes chinois du oailème siècle MvalenteniiMger lets calamité»
publiques. Noue avom entendu en Frannet dans (xt derniers temps, des disciples de Wang-ngan-ché tenir abtolument le même iasgage.
CBAPmi IL 73
pas possible d'obtenir de tous t'obserratioa exacte de ces règles, l'Etat doit, par des lois sages et inflexibles, fixer la manière de les observer. Set(Hi ces lois sages et inflexibles, etafin d'empêcher l'exploitation de l'homme par l'homme, l'État s'emparait de toutes les ressources de l'empire pourdevenir le seul exploitant universel; il se faisut commerçant, industriel, agriculteur, toujours, bien entendu, dans le but unique de venir au secours des classes laborieuses, et de les empêcher d'être dévorées par les riches. D'après les nouveaux règlements, il devait y aroir dans tout l'empire des tribunaux chargés de mettre, chaque jour, le prix aux denrées et aux marchandises. Pendant un certain nombre d'années, ils devaient imposer des droits payables par les riches et dont les pauvres seraient exempts. Il appartenait à ces tribunaux de décréter qui était riche et qui était pauvre. Les sommes qui provenaient de ces droits étaient mises en réserve dans le trésor de l'État pour être ensuite distribuées aux vieillards sans soutien, aux pauvres, aux ou- Tnersqui manquaient de travail, et à tous ceux qu'on jugeait être dans le besoin.
D'après le système de Wang-ngan-ché, l'État devenait à peu près seul et unique propriétaire du sol. Il devait y avoir dans tous les districts des tribunaux d'agriculture, chai^ de faire annuellement aux cultivateurs le partage des terres, et de leur distribuer les grains nécessaires pour les ensemencer, à condition seulement de rendre en grains ou en autres denrées le prix de ce qu'on avait avancé pour eux ; et afin que toutes les terres de l'empire fussent profitables selon leur nature, les commissaires de ces tribunaux décidaient eux-mêmes
74 LmriU GHINOU.
de l'espèce de deorée qu'on devait leur con&er, et Usea faisaient les avauces jusqu'au temps de la récolte. U est évideut, disaient les partisans des Douveani r^loments, que, par ce moyen, l'abondance et le bien-être régneront dans tout i'empire. Les seul» qui aurMtt à souffrir du nouvel ordre de choses, ce sont leà usurière, les accapaceurs, qui ne manquent jamais de profiter des disettes et des calamités publiques pour .s'enrichir eb ruiner les trayailleurs. Mais quel grand malheur y a-t-il à ce qu'on mette enfin un terme aux esactions de ces ennemis du peuple? La justice ne demande-t-elle pas qu'on les force de restituer le bien mal acquis ? L'Etat sera le seul créancier possible et il ne demandera jaouùs d'usure. Comme il s'occupera' de la culture des teires, et qu'il sera, de plus, chargé de fixer jouroellemmt le prix des denrées, il y aura toujours certitude de jouird'une abondance proportionnelle à la récolte. En cas de disette surun point, le grand tribunal agricolede Péking, que les tribunaux des provincestieodront toujours au courant des diverses récottes de l'empire, pourra facilement rétablir l'équilibre, en faisant transporter dans les contrées plus pauvres la surabondance des provinces les' plus riches. Par cettecombinaison, les subsistances se maintiendront toujours à.ua prix très-modique ;'il D'y aura plus de nécessiteux, et l'État, unique spécula-, leur de l'empire, pourra réaliser tous les ans des |H^ta énormes.qu'on ne manquera pas de dépenser en travaux d'utilité publique. Cette réforme radicale devait néeessairement- enU-atner l'écroulentent des grandes fortunes et amener un nivellement universel ; or, c'était précisément le but que poursuivait l'écolede Wang4igan-ché.
Ces plans addadeux ne dflmeurèrent pas, comme chez nous, en état de spéculation ; car )es Cbinoie sont bien pins hardisqu'on ne pense communément. L'erapenear Chen-tsoung, sédnit par les théories de Wang-^gaiHché, Idî donna toute autorité, et la révolution aoaale cornnesfa à s'op^r. Sse-ma-kouangj qui avait longtemp» lutté îontitemént contre lenovateur^ tenta un dernier effort, et «dressaà l'empereur une supplique remarqua- Ma, d'où nous allons exti^re le passage ayant rapport à'ia distribution des grains qui devait être faite aux cultÎTateurB.
I « On avance au peti[^, dit See-mEhkouang, lesgraipa « dont il doit ensemencer ta terre. Au commencemoit « du printemps, on sur la fin de l'biver, on iivre g^ra- « tuitement aux coltivateurs ta quantité qu'en leur « croit nécessaire. Sur la Sa de l'automne, oti'imHiédia-r. «temeol après la récolte^ on ne retire que la mêma € quantité, eteelasaos intérêt. Quoi déplus avantageux- « au pm{de t Par ce moyen, tontes les terres seront « cuUivéeÊ, et l'abondanoe régnera dans tontes les pfo- « I ràces de l'ierapire.
' ' « Rien de plus séduisant, rien de plus beau es qpécua lation, mais, dans la réalité, rien de plus préjudiciable' « à l'Etat. On prête au peuple les grain qu'il doit con- «fiera la terre, et le peu[de les reçoit aveci avidité ; «j'en conviensjquoique, âur oelamême,'ily ait bien «des doutes à former, maiï en fait-il toujours l'usage « peur lequel on les lui livre ? C'est avoir bien peu> « d'expérience que de le atnre aiosi ; c'est coonaltre « bim peu les hommes que de juger ainsi favoi^lement « du amimaa d'entre eux. L'inlérêt présent est oeqiH
« les touche d'abord ; ils ne s'occupent, pour la plupart, « que des besoins du jour ; il y eu a trèa-peu qui se c mettent en peiue de prévoir l'avenir.
« On leur, prèle àsa grains, et ils commencent par en « conBommer une partie ; ils les vendent ou les échan- « gent contre d'au^a choses usuelles, dont ils croioit « devoir se munir avant tout. On leur prête des grains, «et leur industrie cesse, et ils deviennmt paresseux, c Mais supposons que rien de tout cela n'arrive ; les « cultivateurs ont semé le grain de l'Etat, et ils ont fait « tous les autres travaux qui sont d'usage dans les cam- X pagnes ; vient enfin le temps de la récolte, il faut « qu'ils rendeot ce qui leur a été prêté.
« Ces moissons, que la cupidité leur fait envisager « comme le fruit de lenrs peines et de leurs sueurs, et « qu'ils s'étaient accoutumés à regarder comme telles, « en les vo jant successivement pousser, croître et mûrir, « il faut les partager, il faut les rendre en partie, et « quelquefois en entier, lorsque les années sont mau- « vaises. Que de raisons pour ne pas le faire 1 Com- « ment pouvoir s'y déterminer 7 Que de besoins réels « ou imaginaires viendront s'opposer à une pareille res- « titution I
• Les tribunaux, nous dit-on, ces tribunaux qu'on « n'a établis que pour veiller à cette partie du gouveraea ment, députeront sur les lieux des officiers, et ceux- « ci-enverront leurs satellites pour exiger de force ce « qui est légitimement dû. Oui, sans doute ; mais, sous «.prétexte de n'exiger que ce qui est légitimement dû, « que de violences, que de vols, que de brigandages ne « commettront-ils pas ! Je ne parle point des énormes
CBAFrrai II. 77
« dépenses que doit entraîner après soi an pareil établu- K sèment ; car, après tout, axa dépens de qai seront < «itretenus tant d'hommes préposés pour le aouteoir ? « Sera-ce aux frais de l'État, du peuple ou des cultiva- «teurst De quelque manière que ce puisse être, je de- « mande où est en cela l'avanti^ dij peuple ou de m l'État.
« n y a Icngtemps, dit-on, qne l'usage d'araDcer ou « de prêter les grains est introduit dans la province du « Chen-si, et l'on n'a tu arriver aucun de ces incwiTé- « nients. Il parait, au contraire, que le peuple y trouve c ses avantages, puisqu'il n'a formé jusqu'ici aucune « plainte, puisqu'il n'a point encore demandé qu'il fût «alnt>gé.
« Je u'tù qu'une réponse à faire à cela. Je suis natif « du Ghen-si ; j'y ai passé les premières années de ma « vie, et j'y ai vu de près lea misères du peuple; j'ose «. assurer que de dix parties des maux qu'il souffre, il « en attribue au moins six à ud usage contre lequel il « murmure sans cesse. Qu'on interroge, qu'on fasse des « informations sincères, si l'on veut savoir le véritable « état des choses (I). n
A la suite de Sse-ma-kouang, on vit, disent les annales de cette époque, tous les personnages les plus distingués de l'empire, par l'espiit, leur expérience, leur capaâté, leurs talents, et même par leurs dignités et leurs titres, se présenter alternativement pour entrer en lice, prier, supplier ; puis, changeant de style et de ton, se porter pour accusateurs, et poursuivre la oHidamnation
(1) Mffmoiref «ur la Ckàw, t. \, p. «.
78 LUPnC GHINOIfl.
de celai qu'ils appellent Aa nom odieux de pertminteur do repoB puUic. Au milieu dee violeofs assaots' qi^on lui livrait de tous cAtés, Wang-ngaiw:hé demeurait toajonrs calme et imperturbable. Ayant l'entière conSanoe du souverain, il riait en secret des inutUes effort» qae faisaient ses ennemis pour le perdre ; il lisait leurs écrits, ou plutôt leurs déclamatioQs et leurs satires, présentéw à l'empereur sous le notn de respecluedses représentations, de très-humbles suppliques, et autres semblables, et B n'en était 'OU n'en paraissait point ému. Quand l'empereur, presque persuadé par lea'raisons de ses adversaire, était snr le point de lenr donner gain de cau8e,'ef de remettreJcs choses snr l'ancien pied: Pourquoi vous tant presser 7 lui disait froidemeat Wang- 'ngan-cbé, attendez que l'expérience vous aitinstmit du bonou-du mauvais résultat de ce que oous.avons établi poAr le plus grand avantage de l'empire et le bo^ heur de vos sujets. Les coinmencemeots de quoi que ce soit sont toujours difficiles, et ce n'est jamais qu'après av(»r vaincu ces [wemîèras difficultés qu'on peut espérer de ' retirer quelques fruits de ses Iravaui. Soyez ferme et tout ira bien. Vos ministres, vos grands, tous -vos mandarins, sont soulevés contre moi ; je n'en suis pas surpris. 11 leur en coûte de se tirer du traiu ordinaire pour se faire h de nouveaux usages. Us s'accoutumeront peu À peu, et, à mesure qu'ils s'accoutumeront, l'aversion qu'ils ont naturellement pour tout ce qu'ils ' regardent comme nouveau se dissipera d'elle-même, et ils finiront par louer ce qu'ils blâment tant aujourd'hui. Wang-ngan-ché conserva son autorité et son crédit durant tout le règne de Chen-tsoung. Il mit à esécatàaa
CBAPIT» II, 79
'tous ses plans de réfoime, et bonlerersa l'empire tout
>« son aise, 11 parait, d'a[H^ les hi8l(»iens chinois, qde «a réTolutioD sociale n'obtînt pas de brillants succès ; car le peuple se- bvuva plonge dans une misère bien plus profonde qu'auparavant. Mais ce qui Qt le plus de tort à ce hardi Dovateur, ce qui souleva ccuitre lui l'opiaion publique, c'est qu'il voulut aussi réformer la corporation des lettrés et lui faire subir le despotisme de ses systèmes. Non-seulement il changea la forme ordinaire des exameps pour les grades de littérature ; mais encore il fit adopter, pour l'expUcatioQ des livres sacrés, les oommeptaires qu'il en avait faits, et fit ordonner qu'on s'en tiendrait, pour l'inlelligence des caractères, au sens qu'il avait fixé dtms le dictionnaire universel dont il était J'auteur. Ce furent probablement ces dernières innovations qui lui attirèrent,le plus grand nombre d'ennemis el les plus irréconciliables.
A la mort de l'empereur Chen-tscung, Wang-nganché fut renversé, et l'impératrice régnante expédia à Sse- -ma-kouang, qui s'était retiré dans la retraite, l'ordre de revenir. Elle le nomma successivemert gouverneur du jeune empereur et principal ministre. Son premier soin, dans ce poste important, fut d'effacer Jusqu'aux dernières traœsdu gouvernement de Wang-ngan-ché, qui mourut bientôt après. Sse-ma-kouang ne survécut pas non plus longtemps à la chute de son adversaire. Les passions politiques poursuivirent tour à tour avec adiarnemeot la mémoire de ces deux chefs de parti, et en cela les Chinois se montrèrent encore parfaitement semblables aux Occidentaux.
L'impératrice régnante fit faire à Sse-ma-kouang de
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iDagDÎfiqaes fanérailles, et l'ëloge officiel, . qui lui fut décerné confomiénient à l'usage, exprime la réuaion des qualités qui distinguent un sage, un excellent citoyen et un ministre accompli , mais son plus bel éloge fut la douleur uDiverselle que causa ta Douvelle de sa mort. Les boutiques furent fermées, le peuple prit le deuil spontanément, et les femmes et les enfants, qui ne purent s'agenouiller devant son cercueil, s'ao{uîibbrent de ce deyoirdans l'intérieur des maisons en se prosternant devant sonportrmt;les mêmes témoignages deregret accompagnèrent sur toute la roule le cercueil de Sse-ma-kouang lorsqu'il fut transféré dans son pays natal.
Il eût été difficile, en Toyant les honneurs rendus à la mémoire de ce grand homme, de prévoir les revers qu'elle devait subir onze ans après. Les partisans de Wang-ngan-ché, ayant su rentrer dans les emplois dont Sse-ma-kouang les avait Soignés, trompèrent le jenne empereur, devenu majeur et seul maître des afEùrea. Sse-ma-kouang, par une mesure qui fit beaucoup d'impression sur l'esprit des Chinois, fut déchu de tons ses titres posthumes, déclaré ennemi de scm pays et de son souverain; on renversa son tombeau, on abattitle marlnv qui contenait son éloge, et on en éleva un autre qui portait rénumération de ses prétendus crimes ; ses écrits furent livrés aux flammes, et il ne tint pas à ces persécuteurs forcenés que l'un des plus beaux monuments littéraires de la Chine ne fût anéanti. Pendant ce temps te nom de Wang-ngan-ché était réhabilité, et on mettait en pratique avec une nouvelle ardeur scn système politique. En lisant^' dans les Anndes chinoises le récit de