‹ L'Empire chinois: faisant suite à l'ouvrage intitulé Souvenirs d'un voyageChapitre 7 sur 39 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Arrifie à Han-teboaan. —Les habitante de la Tille oBmtt aae paire da bottw à un niBudarln (llBf;raclé. — lafluence des placards et des affiches. — Préfet d'uoe ville de ser-ond ordre destitué et chaseé par k* administrés, — Franchises et llherté» dont jouissent lès Chinois. — AsBociallon contre tes Joueura. — Fameuse confrérie du Vieux Taureau, — Liberté de la presse. — Lecteurs publics. — Préjugé des Européens au sujet du despotisme des gou\enieineiits asiatiques. — Insouciance des magistrats.— Sonvenlr des souffrances du vénérable Perbojre. — Ftavigatlon sur un lac. — liée flotlaDtes. — PopulatKm de la Chine. — Ses causes et ses dangers. — Pèche au cormoran. — Quelques délails sur les mœurs des Chinois. — HauTaise réception à Han-jang. — Nous suivons une fausse politique.— Passage du fleuve Bleu.— Arrivée i Ùu-tchang-fou.

Nos C0Dducleur&^ maître Ting surtout, , supportèrent d'aseez mauTaise bmneur les- sarcasmes et les plaisaoteries dont le jeune mandarin militaire du Hou-pé ne cessait de les poursuivre. Bien convaincus pourtant, par plusieurs mésaventures, qu'ils se trouvaient quelque peu en pays étranger, ils finirent par en prendre leur parti, ce qui eut pour résultat immédiat de faire tomber les petites invectives d.e leur malin confrère.

Après quelques étapes où nous ne remarquâmes rieu qui mérite d'être mentionné, nous arrivâmes à Hsutchouan, vUle de second ordre. Le soleil venait de se lever ; beaucoup de curieux stationnaient en dehors des remparts ; mais les groupes étaient plus nombreux aux

CHXPITtB III. 85

environs de la principale porte d'entrée. Nous eûmes la fatuité de penser que tout ce monde se trouvait là réuni pour nous voir passer : il n'en était rien pourtant. Au moinent où nous allions entrer dans \& cité, un hrillant cortège, suîii d'une foule immense, se présenta de l'antre côté, et nous dûmes nous arrêter pour lui laisser le passage libre. Le principal personnage de ce cort^ était un mandarin militaire, d'un âge assez avancé, et qui portait les insignes de tou-ate, grade assez important dans l'armée chinoise. Il était monté sur un cheval richement enharnaché, et entouré d'un grand nombre d'officiers militaires d'un rang inférieur. Aussitôt que le cortège eut traversé la porte, il s'arrêta tout près de nos palanquins, et la foule se groupa avec-empreesement, en faisant retentir les airs de vives acclainaU(His. Deux vieillards à noble iigure, magnifiquement vêtus et chacun portant à la main une botte en satin, s'approchèrent du tou-sse; ilefléchirentle genou, ôlèrent respectueusement les bottes que portait le cavalier, et lui en mirent une paire de neuves. Pendant cette cérémonie, tout le peuple était prosterné. Deux jeunes gens prirent les bottes que le mandarin venait de quitter, les suspendirent à la voûte de la porte de la ville, et, le cort^ continua sa route, accompagné d'une nombreuse multitude qui faisùt entendre des cris de douleur et des lamentations. Nos palanquins se remirent aussi en chemin, et nous entrâmes dans Han-tchouan. Les rues étaient encombrées de monde ; mais à peine daignaii^n hcmorer d'un regard le passage de deux diables octàdentaux, tant on était préoccupé de ce qui venait d'avoir lieu en dehors des remparts.

86 Lt»»K CHtHOIS.

Lorsque nous fûmes airirés au palais oooinunal^ nous nous aupremàtaiea de demander sa gardien des raiseignemeiits sur le personnage qui avait été l'objet de la cérémonie dont neus avions été témoins à l'entrée de la ville. On nous dît que le mandarin mifitaire que nous avions TD partir en' si grande pompe était disgracié ; victime de faux rappeKs qu'on avait adresséei contre loi i Pékiog, il étùt déchu d'un grade dans U hiérarcUe militaire, et envoyé dans'nn poste moiDS Impertant. Gepaidant le peuple, qui n'avaiteir qu'à seifluerdesa paternelle administration pendant son séjour à llan- Icfaouan, avait voulu protester contre cette injustice par une solennelle ' manifestatloD. On lui avait doncolfert, selon l'usage, une paire de bottes d'homeur, en témoignage de sympathie, et l'on avût' gardé celles dontil s'était déjà servi, pour les suspendre à une des portée de la ville, comme un précieux soavenir de sa bonne administratioD.

Gftt usage singulier de dédiausser un mandarin quatid il quitte un pays est très-répandu et rem(Hite à une hante antiquité ; c'est un moyen adoptépar les Chinois pour protester contre les injustices du gouvernement, et t^oigner leur reconnaissance et leur admiration au magistrat qui a exercé sa cfaai^ en Père ei Mère du peuple. Dans presque tontes les' villes de la Chine, on aper> çoit, aux voûtes des grandes portes d'entrée, de riches assortiments de vieilles bottes toutes poudreuses et tombant quelquefois de vétusté, Cest là une des gloires, un àea ornements les plus beaux de la cité. L'archéologie de ces antiques et honorables chaussures peut donner, d'une manière approximative, te nombre des

CBIPITIB ni. ST

bons mandarins qu'une contrée a eu le bonheur de posséder. La première fois que nous remarqDàmes, au haut de là porte d'une Tille chinoise, ce .bizarre Calage' de TÎellles bottes, doub fîmes vainement des fifiorts incroyables d'imagination pour deviner ce que cela pouvait ûgnifier. Pour éb« on établi de savetier, c'était évidemment trop haut placé et trop mal tenu. Un dirétien qui nous accompagnait nous en donna la véritable explication ; mais nous eûmes beaucoup de peine à y croire, et ce ne fut qu'âpre avoir vu un grand nombre de portes armoriées de cette façon que nons commençâmes à nous convaincre qu'^n n'avait pas voulu se moquer de nous.

Les Chinois, tout soumis qu'ils sont à l'autorité qui les gouverne, trouvent toujours moyen de manifeste** leur opinion et de faire parvenir le bl&me ou l'éloge à leurs mandarins. L'ofiraode d'une paire de bottes est déjà une manière assez originale de complimenter quelqu'un et de lui témoigner sa sympathie. Mais leurs ressources ne se bornent pas là. Une large et puissante v<He ouverte à l'opinion publique, c'est l'afSche, etoneo -use'partout avec une habileté qui témoigne d'une longue habitude. Uu&nd on veut critiquer une administration, rappeler un mandarin à l'ordre et lui faire savoir que le peuple est mécontent de lui, l'affiche cbinm^ eA vive, railleuse, incisive, acerbe et pleine de spirituelles saillies ; la pasquinade romaine pâlirait à côté ; elle est . placardée dans toutes les rues, et surtout aux portes du tribunal où réside le mandarin qu'on veut livrer aux malédietions et aux sarcasmes du public. On ae rassemble autour de ces afiiches, on les lit à haute voix et sur

88 L BIIPIIB CHDIOlg.

on loa déclamatoire, peadant que mille commentaires plus satiriqoes, plus impitoyables que le texte, se produisent de toute part au milieu des éclats de rire.

Quelquefois ce moyen d'opposition devient une forme de récompense nationale instituée en faveur des mandat rins qui ont su se rendre populaires ; alors l'éli^ pompeux et emphatique remplace l'épigramme, et l'idole de la multitude ne manque jamais d'être comparée aux saints personnages les plus fameux de la vénérable antiquité. 11 est h remarquer, cependant, que les Chinois réussissent toujours moins dans l'apologie que dans la satire, et que leurs affiches savent beaucoup mieux insulter que louer leurs mandarins.

I^es Chinois n'ont pas l'habitude de se tenir toujours aussi courbés qu'on se l'imagine sous la vei^ de leurs matées. On peut dire, et c'est une justice à leur rendre, qu'ils respectent ordinairement l'autorité ; mais, lotsqu'elle est par trop tyrannique, ou simplement tracassiëre, ils savent quelquefois se redresser devant elle avec une énei^e irrésistible et la îst\re plier. Pendant que nous traversions une des provinces de l'ouest, nous arrivâmes un jour dans une ville de troisième ordre nommée Ping- /ismjr, où nous trouvâmes le peuple entier en mouvement, avec des airs qu'on n'est' pas accoutumé à lui trouver. Voici ce qui venait de se passer :

L'administration supérieure avait nommé'à la préfecture de cette ville un mandarin dont les habitants ne paraissaient pas se soucier ;on savaitquejdansledistrid qu'il venait de quitter, son administration avait été arbitraire et tyranbique, et que le peuple arait eu beaucoup à souffrir de ses injustices et de ses rapines. La nouvelle

CBAPITIB m. 89

de sa nominatioD excita donc une réprobaUon générale, qui se manifesta d'abord, -selon l'usage, par les placards les plus satiriques et les pins videnls. Une députation des plus notables bourgeois de la ville partit pour la capitale de la province, aân de présenter au TÎce-roi une requête dans laquelle on le suppliait très^umblement d'avoir pitié du pauvre peuple et de ne pas hii envoyer, au lieu d'un Père et Mère, un tigre pour le dévorer. La requête n'eut pas de succès, et il fut décidé que le mandarin irait prendre possession de son poste an jour déterminé.

Les députés s'en retournèrent reporter cette malhenreuse nouvelle à leurs concitoyens. Aussitôt la ville' fut plongée dans la consternation ; mais on ne se borna pas à se désoler eu secret. Les chefs de quartiers se réunirent et tinrent un grand conseil où furent appelés les personnages les plue influents. Il fut décidé qu'on ne' permettrait pas au nouveau préfet de s'installer, et qu'on le chasserait poliment de la ville.

Cependant celui-ci se mit en route à l'époque axée, et arriva àson poste, accompagné d'une suite nombreuse. Il n'y eut pas d'émeute sur son passage, pas même le plus petit signe d'opposition. Tout le monde, au conb^ire, s'était prosterné à son approche, pour rendre hommage à sa dignité. Il demeura donc convaincu que tout allait bien, et que ses craintes d'une mauvaise réception étaient chimériques et sans fondement. A peine fut-il entré dans son tribunal, avant même d'avoir eu le temps de prendre une tasse de thé, on lui - annonça que les notables de la ville demandaient audience. Il les fit entrer avec empressement, bien persuadé qu'on venait le

féliciter de son heureux voyage. Les Dotablei'ae.prDslMaèreat, conformément aux rites, devirat leur flouve^n préfet, puis l'un d'«ux, prenant la parole^ loi aononça, avec une politesse extjuise et une grade iofinie, ifa^ik venaient, au nom delà villeet de ses dépendances, pour liii signifier qu'il devait se remettre en rtiutfr immédiatement, et s'en retourner d'où il était venu , piwoe que, absolument, ou ne voulait pas dehii. Le préfet, brusquement désillu^Miaé, essaya de caresser d'abord, puis d'intimider ses chers admini8b*éfl; maia.U ne fut,.an cetiecircoustance, comme s'expriment les Chinois, qu'on tigre de papier. Le chef des notables liù dit, avec beaucoup de calme, qu'on n'était pas venu pour délibérer ; que ta chose avait été déjà faite, et qu'il était bien arrêté qu'on ne le laisserait pas coucher dans la ville ; et, afin de ne laisser aucun doute àce pauvre magistrat sur leurs véritables intentions, il ajouta qu'un palanquin l'atteedail devant le tribunal ; que la ville payerait les frais du voyage ; et que, de plus, .elle lui fournirait une brillante escorte pour le reconduire jusqu'à la capitale de la province, et le remettre sala et qauf entre les mains du viceroi.

11 est incontestable qu'on ne saurait mettre quelqu'un à'ia porte avec plus de galanterie; Le prétetfeignit pour- ' tant de faire encore le difficile ; mais une immense multitude s'était rassemblée aux alentours du tribunal ; les .clameurs qu'elle faisait entendre et qui paraissaient être id'une nature peu bienveillante, avertirent le préfetqu'il ne serait pas prudent de résister davantage. 11 dut donc céder à sa destinée et se résigner à rebrousser chemin. Les notables l'accompi^èreot avec beaucoup d'égards

■ CHAPITU m. ' 'ftl

etderespects jusqu'à l'entrée du tribunal, où, en eflitt, n avait préparé un itrèa-beau palanquin, On l'ùivita à vouloir bien entrer dedans ; p*us qd se imt an route fioar k capitale de la province, sous l'escorte des prinàpaiix lettrés de la ville.

Aussitôt qu'on Eut arrivé, on se rendit tout droit an palais du vice-roi. Le principal représentant dePing'fang lui présenta le préfet .en disant : La ville de Ping-hng, en vous renvoyaot ce premier magistrat, vous supplie très-humblement de lui en donner ua autre ^ pour celui-là, on n'en veut à aucun prix. Voilà l'humble requête de vos enfants... Et, en proDobpant ces mots, il remit au vice-roi un long cahier en papier rouge, sur lequel se trouvait une supplique, suivie des nombreuses signatures des ciloyeus les plus importants de la viUe de Ping-fang. Le vioe-roi, après quelques signesde mécontentement, parcourut avec attention le cahia rouge et dit ensuite auxdéputés que, leurs réclamations 'étant fondées en raison, on y ferait droit ; qu'ils pouvaient s'en retourner en pais et'ann<H]cer à leurs conciloyens qu'ils auraient bientôt un préfet selon leurs désirs. i

Au moment où nous arrivâmes à. Ping-fang, il y avait seulement quelques heures que les, députés étaient de retour de la capitale de la province, apportant l'heureuse nouvelle que leur démarche si pleine de hardiesse avait été couronnée d'un succès complet.

Des faits analogues se reproduisentassez fréquemment dans l'empire, chinois. Il arrive souvent que des manifestatioDs populaires, -persévérantes et énergique^, font justice de la mauvaise administration des mandarins et forcent le gouvemement à respecter l'opinion publique.

Od se trompe beaucoap^ en pensant qne les Cfamoia vivent toujours parqués dans une enceinte de lâs impiloyaUes et souH la vei^ d'un pouvoir lyrannique, qui réglemente toutes leurs actions et dirige leurs mouvements. Cette monarchie absolue, mais tempérée par l'influence et la prépondérance des lettrés, donne au peuple une indépendance bien plus lai^ qu'on ne saurait se l'imaginer. On trouve en Chine un grand nombre de libertés qu'on chercherait vainement dans certains pays qui ont pourtant la prétention d'avoir des constitutions trë»-tib^Ies.

Oa a éoit et l'on croit assez communément en Europe que les Chinois sont tenus d'esercer la profeswm paternelle ; que la loi fixe à chacun le métier qu'il doit faire ; que personne ne peut abandtHiner sa résidence pour aller se fixer ailleurs sans l'autorisation des mandarins ; qu'on est enfin assujetti k une foule de servitudes qui révoltent les instincts des libres citoyens de t'Ocôdent. Nous ne savons ce qui a pu donner lieu à de pareils préjugés ; car il est bien certain que^ dans toute l'étendue de l'empire chinois, chacun eterce la pnrfession qui lui convient, ou même n''eu exerce pas du tout, sans que le gouvememeof s'en mêle en aucune manière. On est artisan, médecin, maître d'école, a^culteur, commerçant avec toute ta liberté imafpnable ; on n'a besoin d'ancune patente, d'aucun permis, d'aucune autorisation de qui que ce soit. On prend, on quitte et on reprend un étal) sans que personne s'en occupe lelnoins dn monde. Pour ce qui est des voyages et de la circulation des citoyens, il n'existe peut-être nulle part autantde liberté et d'indépendance ; on pent aller et vmr tant qu'on

GflAPlTRS Ul. 93

TCUt dans les dix-huit provinces, se fixer où od le jage convenable et de la manière qu'on Tentead, sans avoir rien à démêler avec les mandarins. Tout le monde a le droit de se promener librement d'un bout de l'empire à l'autre ; personne ne s'occupe des voyageurs, qui sont bien assurés de ne r^icontrer nulle pari des gendarmes pour leur demander leur passe-port. Si, par malheur, le gouvernement chinois s'avisait un beau jour d'adopter l'ingénieuse invention du passe-port, les pauvres misrionnaires se trouveraient immédiatement réduits h un bien pitoyable état. Il leur serait impossible de fati« un pas,, à moins d'obtenir à prix d'argent des passe-ports îalsifiés, ce qui, nous n'en doutons pas, leur serait extrêmement facile, mais répugnerait certainement à leur «HiBcience.

Il y a bien une loi (jui enjoint aux Chinois de rester dans les limites de l'empire et qui leur défend de franchir les frontières pour aller vagabonder chez les peuples étrangers, y puiser de mauvais exemples et perdre le fruit de leur bonne éducation ; mais les nombreuses migrations des Chinois, qui vont peupler les colonies 'des Espagnols, des Anglais et des Hollandais, leur aHlueiice en Californie, tout prouve que le gouvernement ne veille pas avec beaucoup de sévérité à l'exécution de cette loi. Elle est inscrite au ButUtin, comme beaucoup {|'autr«s dont on ne tient pas plus de compte.

La faculté de pouvoir circuler librement et sans entraves dans toutes les provinces est un besoin en quelifoe sorte indispensable pour ces populations, contimellenient lancées dans les opérati(»is du grand et du . petit négoce. On conçoit que la m<»iidre gêne ap-

•4 L'nmn ctfiiM'is. port^àhNirsTOfagesralenltniH eet'essûr commercial qui est ■ en quelqu« sorte la vie et' l'flme de ce vaste empire. : ■< ' ■

■j La lib»téd'assoeiaticine8taueBi'nâoeMaire aux Chinois qaecelle de circtilation ; auseila possèdenl'ils pleiaemeot et sans résttrre. A pwt les sociélés secrètes, oi^aniiées dans le but de renverser la dynastie mantdioue, etque le gouveroemeat ne manque pas de poursuivre à outrance,- toutes les asaociatiOQs sont permises. Les Chinois ont, du reste, une aptitude remarquable pour former oe qu'ils appdlent des Août ou corporations. U y en a pour. tous les états^ pour tous les genres d'industrie, pour toutes les entreprises et toutes les affaires. Le» mendiants,, tes -voleura, tout le nuMide s'organise en associations plus ou moins nombreuses ; personne ne reste isolé dans sa sphère. C'est comme un instinct qui rapproche certains individus et les sotlii^te à mettre «n commun ce qu'ils peuvent avoir de ressources, peur les faire valoir ensemble^ ii arrive' quelqu^oîs que les dteyflas se réunissent pour veiller à l'observance des lois, dans«ertaines localités où l'autonté se trouve trop faible ou trop insouciante pour- maintenir l'ordre. Nous' tfwMis été témoin' noufr-méme de quelques faits de ce geuredontles résultats^ontété trèa-satisfaisaots.

I Le jeu est prohibé eDiChine ; oependanti on joue par* tout avec une frénésie dout nenn'approehe ; nous» parlesons ailleurs. Un gros village ' qui avoisinait notre Blissi(»i, non. loin de la' grande 'muraille, était re» Bdmmé. pour ses joueurs de professitai. Un chef de famille, joueur lui aussi ccMnme les autres, se dit un jour qu'Û b^Ml r^ormei< le village ëtcooTertir ks

CHjUPITRI III.' 9S

joneors. 11 envoie donc des lettres d'hiTitation aux principaux habitants du lieu pour les inviter à un banquet. Vers la fin du repas, il prend la parole, et, après quelqaee considérations sur les incooTénieots du jeu, il pn>-' pose à ses convires de former une asBOciatton ayant potu '• bot d'extirper ce vice du village. La proposition étcuma d^abord ; mais, après unC' déUbéràtion sérieuse, elle fol adoptée'. On dressa un aole, ' signé de tons les associés, par lequel on s'engageaitnoD-seu lemenià lie plus jooer, mais encore à surveiller le village pour s'empam- des joueurs pris eo flagrant délit, et les cooduireau tribunal' afin d'être punis suivant la rigueurdes lois. L'esistence de l'Association fat notifiée aux' habitants du village, eltool lé moadefnt bien averti qu'elle était prête à fonctionner immédiatement. i

Quelques jours après, trob des plus forcenés joueurs» qni^ sans doute, n'avaient pas pris très au sérieux les. prolùBitioDs de leurs concilojens, furent surpris les cartes à la main. Aussilâl on les garrotta, et six mem- Iwes de l'association les condaisirent au tribunal de li^ ville voisine, où ils furent fouettés sans pitié et ccHir< damnés à une forte amende. Noue sommes resté assez longtemps dans ce pays, et nous avons pu constater par nos jnvpres yeux combien ce moyen avait été efficace pour corriger les mauvaises habitudes du village. Oïl s^élé tellement frappé des heureux succès de cette. association, que, dans le voisinage, il s'en est formé plusieurs autres, organisées sur le même modèle.

Quelquefois, oes sociétés, qui.prenneatùnai nai^ance avec une remarquable spontanéité et en dehors de toula nfl^ence gDavememeatale, présentât un caractère de

L ufHRi canou.

force qui étonne. On les voit eiercer leur aatorité avec

ooe énergie et une audace dont les plus 6ers n seraient incapables. Non loin de l'endroit où nous vîmes se former l'association contre les joueurs, nous f&nies témoins de l'organisation d'une société bien autrement redoutable. Ce pajs, habité par une population moitié chinoise et moitié mongole, est entrecoupé d'un grand nombre de montagnes, de steppes et de déserts. Les vill^es ^tués dans les gorges et dans les vallées ne sont pas assez importants pour que le gouvernement ait jugé à propos d'y placer des mandarins. Cette contrée, un peu sauvage, se trouvant éloignée de tout centre d'autorité, était devenue le repaire de plusieurs bandes de voleurs et de scélérats qui, jour et nuit, eserçaient impunément leur brigandage dans tous les environs. Ils pillaient les troupeaux et les moissons, allaient attendre les voyageurs dans les défilés des montagnes, les dépouillaient sans pitié et souvent les mettaient à mort ; quelquefois même ils se précipitaient sur un village et en faisaient le saccagement. Nous avons été forcé de voyager souvent dans cet abominable pays, pour visiter nos chrétiens ; mais il était toujours nécessaire de se réunir en grand nombre et de ne se mettre en route que bien armés de pied en cap. A plusieurs reprises on s'était adressé aux mandarins des villes les plus rapprochées, et aucun n'avait jamais osé engager une lutte avec cette armée de bandits.

Ce que les ma^strats avaient redouté d'entreprendre, un simple villageois l'essaya et réusat. — Puisque les mandarins, dil^il, ne peuvent pas ou ne veulent pas Tenir à notre secours, nous n'avons qu'à nous pro-

4»APmB III. 97

l^r QOUB-mfimes, associons-nous, formons uo houi. — n est d'usage, en Chine, que les associations s'organisent dans un repas. Le villageois ne recule pas derant la dépense ; il tue un vieux bœuf et expédie des lettres. d'invllatioD dans tous les villages de la contrée. Tout le monde approuva l'idée de cette sorte d'assurance mutuelle, et l'on fonda une société qu'on appela Laq^iou-hôui, c'est-à-dire a Société du Vieux Taureau, » pour conserver lé souvenir du repas qui avait présidé à sa formation. Le règlement en était court et simple. Les membres devront chercher à enrôler le plus de monde possible dans la société. Us s'eagageroot à se prêter partout et toujours un mutuel appui pour traquer les voleurs,' grands et petite. Tout voleur ou receleur aura la tête coupée immédiatement après avoir été arrêté. Il n'yaura niprocès ni enquête. Peu importe que l'objet volé soit une futilité ou de quelque importance..... Et comme il était facile de prévoir'que deS eipédititnis de ce genre entraîneraient nécessairement des démêlés avec les tribunaux,' tous les membres étaient solidaires. La société tout entière prenait la responsalùlité de toutes les tèles coupées. Un procès intenté à un as8ocié.devenaît le procès de tout le mondé.

Cette formidable société du Vieux Taureau se mit à fonctionner avec un ensemble et uneénei^e sans exemple ; outre les nombreilses têtes de grands- et de petits voleurs qu'elle abattait avec une effrayante fadiité, une nuit' les associés se réunirent, an grand nombre-et en silence, pour aller s'emparer d'un tsey-ouo, « nid de voleurs. » C'était un mauvais village caché dans le ftHid d'une gorge de montagne ; la société du Vieux

Taureau l'ùmatit de toute .psFt, y mit le-ieu^ «t tous les lûbitauts, hontmes, femme» et enlants-, fueeiit turûléa ou massacrés. Nous Times,. deux joursaprès cette affreuse expéditiou, les débris encore fumaols dé ce nid devoleurs,

il ne fallut iiiiepea de temps pour extirper ou intî'^ mider tous les brigands de la otuitrée, et y faire ire»pecter la jiropriété, à m tel point, -que tout.k moodfe aurait passé devant ua objet égaré sur un chemin saoe user y toucher.

Ces rapides et saaglaales eiécutionsHmirent en éoici les mandarins des villes voisines. Les parents des viotim£8 firent retentir Jes tribunaux de laurs ptaintes, et demandèrent à grands cris la mort de ceux qu'ils appeluMlt des assassins. La société, âdèle à sa-coosigoe, k prés&ita comme un seul homme, pourrépondreàtoutes les accusations et soutenir le prooès monstre ^qui lui était intenté ; elle n'en fut nullement frayée, .parce que, dès le commenoenient, elle avait prévu un déoBÙ- DiQit semblable. L'aâaire alla jusqu'à P^ùng, et la cour des crimes, après avoir dégradé et condamné i l'esil un grand nombre de fooctionnaires.doat la négligence était cause de tout ce désordre;, appnuiTa la société du Vieux Taureau. Le gouvernement voulut pourtant lui donner une existence légale en la plaçant som la dire&tion des magistrats ; il modi^ les réglemente, exigea que les membres pcu'teraiaot, ,pour âtre reconnus, ■une plaque délivrée par le mandarin du district, et qœ, déplus, le titre de Société du Vieux TaureauseraUreiu- .placé par celiii de Ttù-pùig-chf, c'est-à-dire « Agence de paeiGcatioD générale : » c'était le nom qu'elle poctait

ipMiid mus «pùtt&nus le fnys pour eotrafireBére le

▼oyage «lu ThibeL

-Ôo peut Toir, d'aprëe « <{ae nous venons de ^ân, -que les Chinois saveat user iD^meot de leur liberté d'association, «t en oondure qu'ils ne flont pas tooti fait aussi esclaves -de leurs maadaiim qu'on se l'Imagine aiEanifpe. LalJberlédebpFessc est encore une de ces vieilles dûnoisenesquelesOccideatauisefignrMit avokmventée, bien qa'ils oesacheat trop comment s'y pra>- -drepour lui'feirejeter des racines-sur leur s(d:tant£t ils sont paasioDoés pour cette liiterté, dite les n/uA -fié> TrenX'jsBqu'au délire, et tantôt Us n'en vealent pins ^ ils sont, en quelque sorte, rarà 4e n'avoir plus ie droit d'écrire et àe f^re inupimer ce qu'ils peasenL C'est que, diratuu Chinois, ies barbans des mas ooiàdfeniatesoot le sang inip vif, -tropefaaud ; il leur est impossible de prendre les choses avec calme et modération ; lUs nesavMrt pas se ùxm daas ce nùHeu nivariablé dmt parle Confncius: Noue autres Chinois, tioQs liiaons imprimer œ €pie notts voulons, des tivics, des i^nookares, ides feoillei volantes, des plaoards pour afficfaer au eom des rues, et nos nmudarÎQS lie s'en occupent pas ; noas sommes néme iinpriraears à Toleaté ; la seule eondîiion, n'est de ne pat irairrer la cbaee trop ennuyeuse, «t d'avtâr assez d'argent pour fàre stéréotyper des plaocbes. rtoas uboib dooc, tant qu'il boos plait, de ik liberté de la presse ; mus nons ne sommes pas dans I'Imbitnde d'en «bnser ; nous iraprinioie ides àieat» qui peuveol récréer ou instruire le -publie, sans conapromettre les cinq vertus fondamentales et les Iran rapports sociaux. Nous tumonB peu à nous «ccuper des afiitires

100 L'niPi» CHinou.

du gouvernement, parce que dous somrties convaincus que l'empire ne marcherait pas mieux si trois ceiïts millions d'individus prétendaient le Eure aller chacun suivant son idée. Il arrive bien quelquefois qu'on imprime des livres capables de troubler la tranquillité publique et de porter atteinte au respect dû à l'autorité ; alors lesmandarins cherchent à découvrir l'auteur de ce crime et le punissent trèfr^évèrement. Ce n'est pas une raison, pour cela, d'empêcher les autres de se servir de leur pinceau, et de faire graver leurs écrits sur des planches en bois pour composer des livres. Le péché d'un mauvais citoyen ne doit pas entraîner le châtiment de l'empire tout«ntter. Mais il parait que, dans les contrées qui sont par delà les mers occidentales, les choses ne se passent pas de la sorte ; cela ne doit pas étonner, puisqu'on sait que les peuples ont des goûts et des- tempéraments particuliers. Le tempérament des Occidentaux est de s'emporter jusqu'à la colère, tantôt dans un sens et tantôt dans un autre ; leur goût est de trouver un jour tous les gouvernements mauvais, et un autre jour de les trouver tous bons. Avec des goûts et des tempéraments semblables, il est difficile qu'on puisse laisser les pinceaux aussi libres que chez nous j la confusion serait à son comble. Il peut être bon quelquefois de changer de gouvernement ; mais les successions ne doivent être ni trop fréquentes ni trop rapides. Un de nos plus fameux philosophes a prononcé cette sentence : « Malheureux les peuples qui ont un mauvais gouvernement ; plus malheureux encore ceux qui , en ayant un passable, ne savent pas le garder, n Quoique les Chinois, une fois lancés dans tes révdu-

CHATITBB III. 101

tioos, a'abandOODeot facilement à tous les excès de la baine, de la colère et de la vengeance, il est cependant Trai de dire qu'ils -n'aiment pas à s'occuper de politique et à s'ingérer dans les affaires du gouTernement. Sans cela il serait difficile de comprendre comment une nation de trois ceots millions d'habitants pourrait avoir an seul instant de calnie et de repos avec tant d'éléments de discorde et des leviers d'insurrection tels que la liberté d'association et la liberté de la presse, li existe encore parmi les Chinois un usage bon et louable en soi, mais qui, exploité par des esprits turbulents et agitateurs, serait d'une puissance irrésistible pour exaller e\ fomenter les passions populaires ; nous vouloas parler des chouo-e^ou-tiy ou « lecteurs publics. » La classe- en est très-Dombreuse ; ils parcourent les villes et les villages, lisant au peuple les passages les plus intéressants et les plus dramatiques de «on histoire nationale, en les accompagnant toujours de commentaires et de réflexions. Ordinairement ces lecteurs publics sotat diserts, beaux parleurs, et souvent très-éloquents. Les Chinois font leurs délices de les entendre discourir ; ils se groupent autour d'eux sur- les places publiques, dans les rues, à l'entrée des tribunaux et des pagodes, el il est facile de comprendre, au seul aspect de leur physionomiej combien est vif l'intérêt qu'ils apportait à ces récits historiques. Le lecteur public s'arrête quelquefois d^ns le cours de sa séance pour se reposer un peu, et il profite de ces interruptions pour faire use quête ; car il n'a d'autre revenu que les sapèques librement octroyées par ses auditeurs bénévoles. Ainsi voilà, en Chme, dans ce pays du despotisme et de la tyrannie.

D,q,i,.cdb.Goo^k

lot vtmutm «MOIS,

des clubs en plein tcdI et en permanence. Nous stanine» persuadé que certains pecple» Irès-aVancés dans les idées libérales seraient effrayés de vùr s'intrcid aire cbes' eux une coutame seaibluble.

On se {^alt, en Enrope, à regarder I^Asie' comme la terre classique derarbitraire et de la servitude ; cependant il n'est rien de pin» coatraire à la yérité. Noos pensons que le lecteur ne trouTera pas trop long' le passage suivant de M. Abel RémuSat, dont l'autorité est grande en ces matières, parce qa'tt juge tes cfaoseedel'Orient avec ce conp d'oeil sâr et impartial d'un savant qaî sait se dégager despréjngés reçus et baser nniqnemmt ses appréciations sur des données historiques.

« Un trait frappant au milieu àe tant de variations «c dans la forme des gouvernements orientaos, c'est de € ne troover nulle part, et presque en aucun temps; ca (c despotisme odieux et cette servituckavilissaDte dont on « acniToirlegéBie'fttDesteptanenmrrA8ietoiiteDttèrei. « J'eicepte les Étals mesulnians, dont la coBditi<Mt et leS' « ressorts réclament une étude particulière. Partoutail- (1 leurs, l'autorité souveraine s'entoure des defacwB les « plus-impbsanU et n'en est pas moins assujettie am resa trictiore les plus gênantes, j'ai presque ditaaxseulesqui: lesoient effectivement. Ooapri» les rois- de l'Asie pour « des despotes, parce qu'on leur parle à genoux el qu'on « les abo^de en se prosternant dans la poussière ; on s'en «rapporte à l'apparence, faute d'avoir pu pénétrer ^a « réalité. On a vu en eux des dieux sur la térrCj pan» « qu'on'n'ap«*cevait pas les obstacles invincibles qu'qj- « posaient à leurs volontés le» religions, les «nutomes, « les mœurs, les préjugée^ Un reideslnd*», suivant le

C'dnîiiilégillfitrar MajMu, eel comme te coleil ; il IwûU t loB yècKe(ie8.eŒiirB, il eet air et hu^ soleil AIsm; -«.aucune créature - titunaiBe neeninùt le coalentpler; «maia eeOâtre 9Bj)érienr~ne' peulWT£r détaxe' stw «n tt bnhmaiiev quand hû-Diënw moucraitda faim, ni Aitra «jinniai!ebamtâ'kinlaboursur,ni«i)lFeindreleanMnM}res «diapositioiia d'an cod»qni pasH pear révéhé et qni' dé- ■<<£d&dieai3t^^;cWil» comme dee matifares religjevaes. «L'empenurdelAGhmeestleFilsduCisl, et, quaD() 00» afffMhe de son trâae, on froirpe neuf' foi» la ietm €.àa-tBOi^-, maisUnepeut cfaoisi)- va SDus-préfet que « sur tue lieté de eaadidals dressée par ke lettrés, et, s'it

• D^Ugeail, le jour d'une éclipse, de jeûner et de re- ««•Muttrapubliqu^nent les fautes de son ninistàre, rceDtmiliepfiiiiphtelsautorisésptrklcH viendraient h]î>

• tracepiBCBdeTMiSiel le rappeler i l'obserration de»' KUSagesiatitiqneft. On ne'S'avîseratt pas, en Occident, « d'opposerde telles barri^sà la puissance d' un prince ;

• DiaiS' il D'ea est pas moins vrai- cpi'une foule d'ÎQsti- « tulioDB sen^blablesidoiyeat, quelles qu'en soient l'eri- « gioe et ja nature> Biettre une digue aux caprices de u, la tyraaoie, et que I9 pouvoir ainsi circonscirit est Eoin « d'âtfe sanB frein et sans lioiitea et peut diffioileiBeot (t passer pour despotique.

« i'fà parlé d'ÏBstitutions, et ce mot, tout modertie ««ttouteun^iéen, peut sembler bien pompeux et bien a sonore, quand il s'agit de peuples grossiws qui ne u ecnmaissent ni le« budgets, ni les comptes nendus, ni « les bilts d'indemnité. U ne saurait Abre ici question « d'un de £es actes improTisés par IfSfudson notiSeà ti tous cem qia'il appartiendra, tgt'k. datv d'u» certaû

104 l'kHPIRI CBINOIB.

«jounune DiitioD prendra d'autres habitudes et saivra « des nutumes Douvelles, en accordant aux diseidenls UQ « détfti coDV«iable pour ebanger d'intérêts et de ma- K nière de voir. J'avoue qu'en ce sens, la plus grande « parUe de l'Asie n'offre rien qu'on puisse appeler insti- « tutwtu. Ces règles, ces principes, qui dirigent les ac- « tioDS des puissants et garantissent, jusqu'à un certain a point, les droits des faibles, sont, simplement les effets « de la coutume, les conséquences du caractère natio- •t na) ; ils ont pour base et pour appui les préjugés du a peuple, ses croyances ou ses erreurs, ses dispositions ■ sociales et ses besoins intellectuels. C'est merveille « qu'Usaient pu se conserver si longtemps ; ilfautsppaa remment qu'ils soient biea profondément gravés dans « les caeui«, pour qu'on n'ait jamais soog^ à les faire « imprimer. Oo doit toujours excepter k Chine, qui, «c sur ce point encore, a devancé les autres États aaiati- « ques, et s'est acquis des droits à l'estime des Occideo- « taux ; car elle a depuis longtemps des constitutions « écrites, et il est même d'usage de les renouveler de (( temps en temps et de les modifier par des articles « additionnels. On j d^cend aussi à des détails négli- « gés chez nous ; car, indépendamment des attributions c des cours souveraines et de la hiérarchie administra- « tive, qui y sont déterminées ou réformées, on y règle tt encore par des statuts particuliers le calendrier, les a poids et mesures, la circonscription départementale et a la musique, qui a toujours passé pour un objet essen- « tiel dans le gouvernement de l'empire.

« Si donc' OD entend par despote, un maître absolu, a qui dispose des biens, de rbonneur et de la vie de

CBAPiniB III. lOS

« ses sujets, usaDt' et abusant d'une autorité sans bornes «et saosconb^le, je ne vois nulle part^ en Asie, de c semblables despotes ; en tous lieux, les mœurs, les X coutumes aotiques, les idées reçues et les erreun

■ même, imposent au pouvoir des entraves plus embar^ « rassantes que les stipulations écrites, et dont la tyrân- « nie ne peut se délivref qu'en g' exposant à périr par la «violence même. Je n'aperçois qu!un certain nombre « de points où l'on ne respecte rien, où les ménagements « taal inconnus, et où U force règne sans obstacle : ce « sont les lieux où la faiblesse et l'iuiprévoyance des « Asiatiques ont laissé établir des étrangers venus des « contrées lobtaines, avec l'unique désir d'amasser des « richesses dans le plus court espace de temps possible, « et de retourner ensuite en jouir dans leur patrie ; « gens sans pitié pour des bommés d'uoe autre race,

• sans aucun sentiment de sympaAie pour des indigè- «nes doDt ils n'entendent -pas la langue, dont, ils ne « partagent'pas les goûts, 1^ habitudes, les croyances, « les préjugés. Nul accord fondé sur la raison et la jus-

■ tice ne .saurait se' former ou subsister entre des intét rets si diamétralement opp(»és. La force seule peut t maintenir-un temps cçt état de choses ; il n'y a qu'un « despotisme absolu qui puisse préserver une poignée « de dominateurs qui veulent tout prendre sl mibeu a d'une multitude qui se cpoit en droit de ne rien don-

• ner. Ou observe les effets de celte lutte dans les éta- « blissements coloniaux eh Asie, et les étrangers dont «je parle stuit les Européens.

«C'est, nous pouvons le dire entre nous, une. race « Gii^alîère.qiie cette race européenne .; et les préven-

«tMudoat dte ttit armée, les Taisonaernaito' «tout ^0 M s'appaie, frapperaient étturgement no ju^ impartial, « «'U' es pouvait exister un' sur ta terre. Eaivrée de Bt» « pK^rès d'hier, et surtout de sa supériorité dians le? « arts de la guerre", eHft voit avec ud dédaib supertte' « Im autres familles âa ffearti humaiir; il semble fpte c tente» seient uées peur radHitrer et pom* la servir^ et «I que ce soit d'elle qu'il a été écrit que le» fil» de taphet « hoitVeronldaiw le» tente» de Sem et q»e leur» frères u- « ront lewrt «clatm. Il faut que tous pensent comme' «elle et travaillent pour elle. Ses enfafltft se promènent m Sur le globe, » montsant a«x nations humiliées Jenrs> « 6gures pour type de la beauté, leurs idées comme base' «delà raison, 'leurs imagmations comme \enee fWv € Wfra de l'intelligence ; c'est là leur unique mesure ; a ik jugent tout d'après cette tègle, et qui songeraitià' « en otwtestier' 1» justeaset EiTtre' eux ih observent en- «Dore qncàiues égards ; ils sont, dans leur» querelle» « de peuple à pâupte^ convenjis> de certaina princqies » d'après lesq«Blt il& peurvent s'assassiner avec méthode- (t et régularité ; mais tout cela disparaît becs de l'Eu-' <i repe, et le droit des. gens. est superflu quand il s'agit «deHidais, d'Américains ou de Tongousee. CooiaHtsi « dans: les évolutions rapides de \aw* soldats, ar-' «.mes d'exceUenta fusib, (fui ne font jamais long feu,. « les Européens ne négligent pas pourtant les piscaii" fttions d'une politique cauteleuse-. Conquéraoïls saas « gloire et v^queurs saas g^érosité, ils attaquent ks « Orientaux en hommes quii n'ont rien àen ceaindre, c et traitent ensuibe avec eux comttie 'slilft devaient tout s e» appréhender. Achevant a moiiia, de 'frw pan- la

« diptematn- cfl qu'ils D'ont fu faire par les bstiilkSf

• ilsneDdentles -iwligèiies Tiettitaesde la psis et de 1» ■ guflire^ileseiigagentendepenmieuses alliances, \ear a inposenldet cotaditions de cemmefte, occopeat leurs « ports, partagent lesn provinces et traitent de rebeMe» «les natioDara qoi.ne peovent s'accommodera leur' « joug' A. la vérité leurs prooédés s'adoacisseat ewven «les Ëtâts qui ont conservé quelque viguenri et il» < gnrdent à 'CantoD et à Nangasaliti des ménagemats « «pi seraient de trop à Palembeng ou à Colombo (1). « Hais, par nn rsBTersemeut d'idées plus étrange peuta Are qnal^abus de la force, nos écriTains prcsnent akrs s parti pour nos sventuriers trompés dam leur espoir ;

• ila blâment ces prudents, Asiatiques desprécauiionst « qné la ennduite de nos compatriotea rend si naincrelles, et s'indignent de leur caractère inhospitalier. « Il senMequ'en.lear fasse tort en se garastissant d'un t si datigereia voisinage; qu'm se refusant aiu: arfaaceS' a drâmtàressées de .nos merchands, on méaol^lBin• «tpKbpH bienfait iaestimable, et qa'oa repousse leS' c avantages dc:la civilisation. La civilisatioiif en ce qui

• cwiceme les Asiatiques, consiflte à cnltîvv la terre « nec aréeup pour que les Occidentaux ne manquait anideootoo, ni de sucre, ni d'épiceries; à pajeri^u-

• lirâvment les inpôts, pour que las dividendes ue soilf- •cErent jamais de retard; àchaoger, sans muroiBres^ de. « lois, d'babjtudes et de eoutumes, eu dépit des tradi- « tiflBa et des climats. Les Nogaia ont fait de grand»

(I) M. Abel Rémusat parlait ainsi «a 1839] il eût probablement lappilmé celte phfas>, e'i1 etit écrit en isVo,' lors de 1^ guerre des ta^to roMre' Im Chlnob. ■ •

108 Lianu CBDiois.

«.progrès depuis quelques années, car ils ont enfin re> « nonce à la vie nomade de leurs pères, et les coUec- « teure du âsc savent où les trouver, quand l'époque du « tribut est arrivée. Les anciens sujets d& la reine « Obeïra se sont bien civilisés depuis le temps du capi- « taine Cook, car ils ont embrassé lé méthodisme, ils «assistent tous les dimanches -au prêche, en habit de

■ drap noir, et c'est un débouché de plus pour tes ma- « nufaclures de Sommersetet deGlocester. Nos voya- « geurs ont TU aussi avec plaisir, en ces dernière temps, « un prince des lies Sandwich tenir sa cour vêtu d'un

■ habit rouge et d'une veste ; et ils r^rettaient seule-

■ ment que Testréme chaleur l'eût empêché de com- « pléter le costume ; mais peu importe que ces imita- « lions soient imparfaites, maladroites, inconséquentes « et grotesques, il faut les encourager pour les suites

■ qu'elles peuvent avoir. Le temps viendra peut-être où « les Indous s'accommoderont de nos percales an lieu « de tisser eux-mêmes leurs mousselines, où les Chinois « recevront nos soieries, où les Esquimaux porteront « des chemises de calicot et où tes habitants du tropique «s'affubleront de nos chapeaux de feutre et de dos véte- « ments de laine. Que l'industrie de tous ces peuples a cède lepasà celle des Occidentaux ; qu'ils renonçait en a notre faveur à leurs idées, à leur littérature, à leurs lan- « gués, à tout cequicomposeleurindividualité nationale; « qu'ils apprennent à penser, àsentiretàparlercomme tt nous ; qu'ils payent ces utiles leçons par l'abandon de « leur territoire et de leur indépendance ; qu'ils se mon- «trent complaisants pour les désirs de nos académiciens, « dévoua aux intérêts de nos négociants, doux, traitables

CHXPITRB III. 109

« et soumis ; à ce prix on leur accordera qu'ils ont fait « quelques pas vers la sociabilité, et on leur permettra « de prendre rang, mais à. une grande distance, après le « peuple privilégié,' larace par excelleoce, fi laquelle U « a été donné de posséder, de dominer, de connaître et « d'instruire (1). »

On trouvera peut-être un peu sérères ces appréciations de notre savant cl judicieux orientaliste. Cependant, lorsqu'on a parcouru l'Asie et visité les colonies des Européens, on est forcé^e convenir quêta race conquise est presque partiHit traitée avec morgue, insolence et dureté, par des hommes qui se piquent pourtant de civilisation et quelquefois même de christianisme.

Nous voilà bien loin de Han-tcbouan et de son palais communal, et de cet heureux mandarin à qui la ville reconnaissante offrait solennellement iine paire de bottes au moment de se séparer de lui. Le lecteur a sans dbute oublié que c'est à propos de cette manifestation populaire que nous avons été amené à parler des éléments de liberté qu'on rencontre en Chine, et qui se manifestent quelquefois d'une manière si bizarre pour louer ou critiquer la bonne ou mauvaise administration des magistrats.

Le plus bel éloge que la population de Han-tcbouan faisait de son mandarin de prédilection, c'est qu'il avajt toujours rendu la Justice en personne et si^eant en pnblic. Ce mérite,' en efiet, est- bien aujourd'hui de quelque importance pour un magistrat chinois ; les dioses sont tellement en décadence dans ce malheureux

ItyjUltmgu atiatiqum, p. 144.

,.cdb.GooyIc

•110 L*lilfIIB CMHOIS.

fayK, qne, Ib p4apart àa temps, tes nuradarîM se ^dv-

pementde r8DdrB«ux-nèiiiee laju8tice,H)itpwp«nn*, swt pour ne ^pss étaler aux yeax du peuple leur iacipaàiL Us se tieDDent dans un cabinet privé, MdiDairement Bépevé du itribunal f»r une ûni^ oloisDa. Les ^rtia discutent leur affaire en présence des scribes et des fmetiflonaices ; ceux-ci rtmt de tempe en temps exposer, seloaleur faniaisie, l'état de la question à «es juges îildignes qui, iracdlemeat coucfacs sur un divan, sent bew- GOup i^s préoccupés Je leur {upe-qt de lear tasse de tfae ique aie la YÎe ou de la fortune -de lewrs 'adiniinsèiié&. Ib ae sont pas méine dialraits par la senknce <|u'ils aurcot à proDOBcer, Ob ia leur apporta toute nédigée, et ils «'«ut qu'A yiafiposerloKr sceau. Cdte tnanière déjuger estieJlement devenae à kjuode, qu'au ma^trat iqui Mul bienae dDonear lapeine d'aaaiftter bb« iprooès -et d'iotenioger lui-siéme les parties est regardé otonme -im -peraonna^ extraordinaire et d%oe de t'admvalioa pi^liqae.

NaoB' fâoses forcés de noas anéterà Hao-tcfaMan 'deux jonrsientiei-s, doraid lesquels le wnt.ne oessa^e -souffler avec «ne extrénte violence. Personne D'éteit d'avis de' s'embarquer sur le fleuTe Bleu ; nous d'avioBS pas encore oublié le triste naufrage du secrétaire de Song-'tche-bien.ci notre triple édioneaneat bot le riva^. .Les mandarins de Han-tohouan, très-peu désireux <de 4^rder chez eux nos illustres et préciaosesipeFaonaes, aîinaieat«wiore mieux subir œt embarras 'qu'assumer la vespoas&biliLéd'nn naufrage; oepeadai^ oomnieilwms en coûtait de ne pas profiter de cette petite tempête qui rafrdehissait singulièrement l'atmo^hère, wms propo-

steiM'àmsconilucteursidè bixe mate 'par lBrFQ,iespasttBtbîeniqnoJe vent De lerait pu a^ees fort pour «■ievu* Jes falaDqHÛu de dessus le» éfKtiiles àt» psricnn, pour noas^TOyerprotaenerà ttraTws les aïn. Ualtre Tin^ iKWts objecta eocope le péril du nnitrigie, bien plus 1 r^lottter, disait-il, en prenant la Toîeide terre qne'Orfle àn fleuve. Bleu. Cette ûrainte mous paraissatiA quelque pflU (dlimérique, il nous avertit que, poar quitter HunichMum, ii dqus serait impossible d'éviter JaiiavigalioD, ipux6 .que d'im oàté nous avions le fleuve, et de l'autre im grand lac qu'il fallait □écesBairentent traverser. La iwiques qu'on trouvait sur ce lac étaient tellement frêles «t si mal construites, qu'elles ^ne poupraieot résister 1 luxe tempête.; il.fallait deacse résigneret attendre im {leu de calme»

Ouand le vent ItA lonibé, >noas primes notre route partene. 3i y ayait ôoq ans qa'un miasioanaire fran» fais avait bit le même chemia que ^nous, également «■codé par des mandarios et des sateUiles, et conduit oomme jDous de tribunal en tribunal,- mais en des aitnattiens bien difiérente&. Nous étions libres, enloiu^ d'iboBiBiageB et voyageant avec une certaine ,poiBpe ; iiii, ifi contcaire, étaitcbargé déchaînes et abreuvé .d'satçêgm p(ur 1«8 boujn^ux iinpit«çabl«B qui ireeoon- 'taia0t...,^o<y)etidaat.^.maiKibei était, aux yaax. de la ioi, ou véiitaïtle triomphe. U s'en allaitplcâD de force let ide courage à un saipt oombaL Après avtnr enduré avec «ne eonatanoe innindjjle de longues et afErenses torbines 4aii8 ies'diverti prétoires de la capitale du Bou-^, il a 4evmiiw gloriEusemeot^sa vie, la palme du.martyre àila main et am^ ^applaïajjw em e Q l» du .monde .Gallu>Uqu&

lit LtMPlU CmNHB.

En suivant cette roate de Han-tchouan, sandîâée par les souGFrances da Ténérable Perboyrej les détails de ce long martyre, que nous avions eu la coasolatitm de raconter DOUB-méme jadis à noe amis d'Europe, se représentaient H Qotre mémoire et pénétraient notre $me d'une douce émotion, nos yeux étdent mouillés de larmes ; mais les pleurs que l'on verse au aouTenir des tourments d'un martyr sont tonjours plans de suavité. Nousauivimes pendant deux heiires des sentien étroits et tortueux qui tantôt serpentaient à travers des collines de terre rouge, où croissaient en abondance le cotoDoier et la plante à indigo, et tantAt glissaient dans les vallons le long de vertes rizières. Nous ne tardâmes pas. à aper^ cevoir le lac Ping-hou, dont la surface, d'un bleu mat, et légèrement ridée par une petite brise, réfléchissait les rayons du soleil, comme par d'innombrables -pointes de diamant. Trois bateaux préparés à l'avance nous attendaient au rivage. Le convoi s'eihbarqaa promptemeot ; on bissa de longues voiles en bambou, plissées comme des éventails, et nous partîmes. Plusieurs rameurs suppléaient à l'insuffisance du vent, qui n'était pas encore formé ; vers midi, il obtint plus de force et de roulante, nous prit par le travers et nous poussa avec assez de rapidité sur la vaste surface de ce lac magnifique. Nous rencontrâmes des barques de toute forme et de toute grandeur, qui transportaient des voyageurs et des marchandises, plusieurs étaient' destinées à la pAche et se faisaient remarquer par de noirs filets suspendus au grand mât, Ces nombreuses jonques, se croisaul dans tous tes sens avec leurs voiles jaunes et leurs pavillons bariolés, te murmure vague et indéterminé qui

CHAPITHB m. 113

arrive de toutes parts, les oiseaux aquatiques qu'tm voit planer au-dessuQ du lac et ploager sabitement pour saiùr leurprfHtj, tout cela oFFre aux regards un tableau plein dé charme etd'aaimatiou.

Nous passâmes à côté de plusieurs Ues flottantes, produits bizarres et ingéuieux de riudusfaie chinoise, et dontjamais, peut-être, aucun autre peuple ne s'estavisé. Ces lies flottantes sont des radeaux énormes, construits, en général, avec de gros bambous, dont le bois résiste longtemps,à l'action dissolvante de l'e^u. On a transporté snr ces radeaus une couche assez épaisse de bonne terre végétale, et, grâce au patient labeur de quelques familles d'agriculteurs aquatiques, l'<eil émerveillé voit s'élever à la surface des eaux des habitations riantes, des champs, des jardins et des plantations d'une grande variété. Les colons de-ces fermes flottantes paraissent vivredans une heureuse abondance^ Durant les moments de repos que lenr laisse la culture des rizières, la pécfae devient pour eux un passe-temps à la fois lucratif et agréable. Souvent, après avoir fait leur récolte au-dessus du lac, ils jettent leur filet et le ramènent sur le bord de leur ile, chargé de poissons ; car la Providence, dans sa bonté infinie, faitcncore germer au fond des eaux une abondante moisson d'êtres vivants pour les besoins de rhomme. Plusieurs oiseaux, et notamment les p^;eons et les passereaux, se fixent volontiers dans ces campagnes flottantes, pour partager la paisilde et solitaire félicité de ces poétiques insulaires.

Vers le milieu du lac, nous raicontrâmes une de ces fermes qui essayait de Mre de la navigation. Elle s'en allait avec une extrême lenteur, qnoiqu'^eeût cepen-

114 LBHPIM CHINOIS.

dantTeat arrière. Ce n'est pas que les voiles raanquasseat : d'abord il y en avait une très-lar^ au-dessus de la maison, et puis plusieurs autres aux angles de l'île ; de plus, tous les insulaires, hommes, femmes et enfants^ iu<més de longs avirons, travaillaient de tout leur pouvoir, SUIS imprimer pour cela une grande vitesse à leur méU(irie. Mais il est probable que ta crainte des retards tourmente pen ces mariniers agricoles, qui sont toujours sûre d'arriver à temps pour coucher à terre. On doit souvent les voir changer de place sans motif, comme font les Mongols au milieu de leurs vastes prairies ; plus heureux que ces derniers, ils ont su se faire, en quelque sorte, un désert au milieu de la civilisation, et allier les charmes et les douceurs de la vie Donmde aux avantages de la vie sédentaire.

Il existe de ces lies flottantes à la surface de tous les grands lacs de la Chine. Au premier abord, on s'arrête avec enchantement devant ces poétiques tableaux j on aime à contempler cette abondance pittoresque, <xi admirele travail ingénieux de cette race chinoise qui est toujours étoMiante dans tout ce qu'elle fait. Mais, quand on cherche à pénétrer le motif pour lequel ont été créées ces terres factices, quand on calcule tout ce qu'il a fallu de patiente et de^ueur à quelque familles déshéritées, et qui, pour ainsi dire, n'avaient pu trouver es cemonde une place au soleil, alors le tableau, naguère si riant, prend insensiblement de sombres cou^ leurs, et l'on se demande, l'âme accablée de tristesse^ quel sera l'avenir de cette immense agglomératirai d'habitantsque la terre ne peut plus contenir, et qui est forcée, pour vivre, de se répandre sur la surface des

CHAPITIB III. an

eaux. Lorsqu'on parcourt les provinces de l'empire, et qu'on s'arrête à réfléchir sur ce prodigieux encombréméat d'hommes qui augmente, d'année en année, dans des proportions effrayantes, oa serait presque' tenté de souhaiter k la Chine, dans l'intérêt de sa conservation, une de ces grandes exterminations par lesiqUeUes la Providence arrête, de temps à autre, l'essor et le développanent des races trop fécondes.

' La population de la Chine a été l'objet de grands débats entre les auteurs européens, qui n'avaient ancun moyen de la déterminer avec exactitude. Les Chinois tiennent pourtant avec assez de soin des états statistiques et des relevés de dénombrement. La population de chaque province est inscrite, par familles et par individus contribuables, sur des registre^ spéciaux, d(mt le résanié est publié dans les collections des ordonnances. Mais le Mode adopté pour cet enregistrement a varié même dans les temps modernes, et des claies noml»%uaes'd'indiTidus non contribuables ont été laissées en dehors dp recensement. De là résultent les différences sensibles qui s'observent entre tes dénombrements de la population chinoise rapportés à des époques peu distantes. Trois dénombrements principaux ont donné des résultats qui semblent également authentiques, et dont, néanmoins, le phis fort surpasse le plus faible de 183,000,000; les voici:

En 1743, eeloDleP. Amlot lbD.36G,41&

En 1761, Mlon le P. Htllenteln. . . . iSS^H.frU En 1794, Hlon lord HacarbiDï 333,000,090

. Les documents les plus récents fournis par la colléeti(m des ordonnancés 4e la dynastie mantchoue élèvent

ce chiffre à 361 millions. Noos n'avone pas les matériaux nécessaires pour constater ce résultat et prononcer avec entière connaissance de caose. Cependant, nous pensons qu'on ne petit pas rejeter le cbif&e total de361 millions, nfalgré sMi énormité.

Il est facile de se former des idées entièrement opposées sur la population de- la Chine, selon la manière de Voyager qu'on adopte : si, par exemple, on parcourt les provincee du Midi en prenant la voie de terre, on so^it tenté de croire que le pays est bien moins populeux qu'on ne le prétend. Les villages sont moins nombreux et moins considérables ; on rencontre beaucoup de terrains vagues, quelquefois même on croirait voyager au milieu des déserts de la Tartane ; mais qu'on traverse les mêmes provinces sur les canaux et ensuivimtlecours des fleuveSf alors l'aspect du pays change entièrement. On rencontre fréquemment de ^andea villes renfermant dans leur enceinte jusqu'à deux ou trois millions d'habitants ; de toute part <m ne voit que de gros villages se succédant presque sans interruption ; la population foisonne, et Ton lie peut comprendre d'ob peuvent venir les moyens de subsistance pour ces multitudes innombrables dont les habitations paraissent occuper le sol tout entier ;'à la vue de ces prodigieuses fourmilières d'hommes, il semble que le chiSre de trois cent soixante et un millions sMt encore bien au-dessous de la réalité.

Un moraliste chinois, le célèbre Te-sioQ, fait remonter au lien, « ciel, « la grande cause qui, tour à tour, diminue on augmente la population de l'empire. « Les c événem«its, diUil, qui préparent Taugmaitation on la

CBAPITBB III. 117

a diminutioa des hommes, sont si disparates et si étroi- < tement liés, si lents et si efficaces, qu'il n'y a ni poli- « tique ni prévoyance à leur opposer. Il faut être bien « étranger à aoire histoire pour ne voir qu'en mé- «canisme de causes naturelles dans les conduites ca- « chées du àel sur les générations des hommes pour « les étendre ou les resserrer d'une manière conforme « à ses Tues sur tout l'empire ; il faut être bien peu pbi- « losophe pour ne pas Toir que la guerre, la peste, la « famine et les grandes révolutions, font crouler tout a système par l'impossibilité démontrée d'en prévoir a les causes, d'en suspendre tes ravages, et d'en calcnn 1er les effets par rapport à la population présente et n future. Les expériences des dynasties passées sont pei^ « dues pour celle qui s'écoule ; les moyens mêmes qui « ont réussi deviennent destructifs d'un sîècleà l'antre, w Tout en respectant la réserve du moraliste du Céleste Empire, il nous semble pourtant qu'on |)ourrait assigner plusieurs causes secondaires à la prodigieuse population de la Chine : ainsi les mœurs publiques de la nation, qui font du mariage des enfants la plus grande affaire des pères et des mères ; la honte de mourir sans postérité; les adoptions fréquentes qui soulagent les familles et en pnpétuent les branches ; le retour des biens à la souche par l'eshérédation des filles ; l'immutabilité des impôts qui, toujours attachés am terres, ne tombent jamais qu'indirectement sur le marchand et l'arlisaQ ; le mariage des soldats et des marins; la politique de n'accorder la noblesse qu'aux emplois, ce qui l'empêche d'être héréditaire, en distinguant seulement les hoHunes sons distinguer les familles, et détruit de

IIS LKHMKB CHINOIS.

cette maDière le vain préjugé des mésalliances ; la Tie extrêmement frugale de toutes les classes de la société : Toilà peut-être autant de causes capables de favoriser le rapide accroissement de la population chinoise ; m'ais c'est surtout la paix profonde dont l'eMpirê a joui depuis plus de deux siècles qui'a sans donle contribué fins que tout le reste à ce rapide déTeloppemeot.

Aujourd'hui cette paix n'existe plus dans la plupart des proTÎoces ; l'insurrection qui a éclaté depuis trois ans menace l'empire d'un bouleversement général et de la chute de la dynastie tarlare. Si cette révolutioa ressemble à celles qui I'odI précédée, et Aoal on ne peut lire, sans frémir, les horribles détails dans les Annales de la Chine; ù la guerre civile se prolongé avecjson lugubre cortège de massacres et d'incendies, il est à présumer que la population sera afireusement réduite, et que les Chinois qui survivront à ces grandes scènes de carnage et de desb-uction trouveront où se l(^r, sans avoir besoin, comme aujourd'hui, de ciHistniire des radeaux pour habiter sur la surface des lacs.

Quelques instants avant de terminer notre ravissante navigation sur le Ping-bou, nous rencontrâmes une longue file de petites barques de pécheurs qui s'en retournaient au port à force de rames ; au lieu de filets, ces pécheurs. avaient un grand nombre de cormorans qui étaient perchés sur les rebords de leurs nacelteà. Cest un curieux spectacle que de voir ces oiseaux, au moment de la pèche, plonger à toute -mùinte au fond de l'eau, et remonter chaque fois avfic un poisson au bec. Comme les Chinois se défient un pteu du trop bon appétit de leurs associés, ils ont soin de leur garnir le

cnAPiTBR m. tlD

cou d'un anneaa en fer assez lai^ pour leur permettre de respirer libreDieat, mais trop étroit pour qu'ils puissent avaler le poisson qu'ils ont saisi -, afin de les etnpêcher de folâtrer au fond de l'eau, et de perdre ainsi le temps destiné au travail, une petite corde est attacliée d'un côté à l'anneau, et, de l'autre, à une des pattes du cormoran ; c'est par là qu'on te ramène à vo^ lonlé, aa moyen d'une ligne à crocbet, lorsqu'il lui arriTe de s'oublier trop loog;tempg ; s'il est fatigué, il a le droit de remonter à bord et de se reposer un instant ; mais il ne faut pas qu'il abuse de cette complaî<sauce du m^lre. Au cas où il ne comprendrait pas les oUigations de son état, il reçoit quelques légers coups de bambou, et, sur ce muet avertissement,. le pauvre {dongeur reprend avec résignation stm l^M>rieux métier. Durant la traversée d'une pêcherie à l'autre, les cormorans se percbentcdte à côte sur les bords dn bateau ; Us s'y arrangent d'eut-mémes arec un ordre admirable, avertisqu'ilssont parleurinstinctde se placer en nombre à peu près égal sur bâbord et sur tribord pour ne pas compromettre l'équilibre de la frêle embarcation ; c'est ainsi que nous les vîmes rangés lorsque nous rencontrâmes sur le lac la petite flottille des pécheurs.

Le cormoran est plus gros que le canard domestique ; il a le cou court, la tète aplatie surles côtés, le bec long, laige et lég^remeatrecourbé à l'extrémité. D'une tournure ordinairement très-peu élégante, il estbidenxàTOÎr lorsqu'il a passé ta journée à travailler dans l'eau. Ses plumes mouillées et mal peignées se hérissent sur son maigre corps, il se pelotonne, et ne présente plus qu'une massa informe et disgracieuse.

ito l'bhpikb cbihois.

Après avoir traveraé 1« lac Ping-4iou, doub rentrâmes dans nos palanquioe et nous arrÏTimes, yers la nuît, à Han-yaDg, grande ville située sur le bord da fleuve Bleu. Déjà les marchandB allumaient leurs lanternes sur le devant des boutiques, et les groupes nombreux d'artisans, après avoir terminé leur travail, s'en allaient en cfaantant et en folâtrant voir jouer la comédie. Les curieux se rassemblaient aux angles des mes, autour des escamoteurs et des lecteurs publics.^out prenait enfin cetleallure viveet animée des grands centres de population, lorsque, après les fatigues d'une journée laborieuse, chacun éprouve le besoin de prendre un peu de repos et de délassement.

Les Chinois n'ont pas l' habitude de la prpmenade ; ils n'en conçoivent ni les charmes ni les avantages hygiéniques. Ceux qui ont quelques notions des mœurs européennes nous trouvent fort sii^liers, pour ne pas dire souverainement ridicules , d'aller et de venir sans cesse sans avoir d'autre but que celui de marcher. Lorsqu'ils «atendent dire que nous considérons la promenade comme une manière de nous délasser et de nous récréer, ils nous lieoQent pour de grands originaux ou pour des hommœ qui n'ont pas le sens commuQ.

Les Chinob des provinces intérieures, que leure affaires condoisent à Canton ou à Macao, n'ont rien de plus pressé que d'aller voù- les Européens à la promenade. C'est pour eux le spectacle le plue attrayant. Ils s'arrangent à l'écart le long des quais ; ils s'accroupissent sur leurs mt^ets, allument leur pipe, déploient leur éventail, et puis les voilà contemplant d'un oeil goguenard et malicieux les promeneurs, anglais et américains

CRÀPITRK III. 121

qui vont et viernieat, d'un bout à l'autre, en marquant le pas avec une admirable précision. Les Européens qui arrivent en Chinesont tout disposés à trouverbizarres et riâlciileS' les habitants du Céleste Empire; les Chinois qui vont visitée Canton et Macao nous le rendent bien. D faudrait les entendre eiercer leur verve railleuse et caustique sur la tournure des diables occidentaui, exprimer leur indéfinissable ^nnement à la vue de ces vêtements étriqués, de ces pantalons collanb, de ces prod^eux chapeaux en forme de tuyaux de cheminée, de ces cols de chemise destinée à scier les oreilles et -qui encadrent si gracieusement ces grotesques figures à long nez et aux yeux bleus, sans barbe et sans moustaches, mais, en revanche, portant sur chaque joue une poignée de poil rouge et crépu. La forme de l'habit les intrigue par-dessus tout. Ils cherchent, sans pouvoir y réussir, à se rendre compte de cet étrange accoutrement qu'ils nomment une tiloitié de vêtement, parce qu'il est impossible de lefûre joindre sur la poitrine et que le prolongement des basques au-dessous de la taille manque complètement sur le devant. Ils admirent ce goût exquis et raffiné de suspendre derrière le dos de larges boutons Semblables à des sapèques et qui, disenlils, restent là éternellement sans avoir jamais rienà boutonner. Combien ils se trouvent plils beaux que noiis, aveo leurs yeux noirs, étroits et obliques, lés pommettes des joues saillantes, leur nez en forme de châta^;ne, leur tête rasée et ornée d'une magnifique queue qui descend jnsqu'aux talons. Qu'on ajoute à ce type plein de gr&ce et d'élégance un chapeau conique recouvert de franges ronges, une ample tunique aux lai^s manges et des

IM l'empiui chinois.

bottes en satia noir terminées par une semelle blandie d'une épaisseur exorbitante, et il sera incontestable qu'na Européen oe saurait jamais avoir la boivie façon d'un Chinois.

Hais c'est surtout dans les habitudes de la vie qoe les Chinois prétendent nous être de beaucoup supérieurs. En Toyant les Européens exécuter, pendant de longues heures, des promenades gymnastiques, ils «e demandent s'il n'est pas plus conforme à la bonne civilisalion de passer son temps, quand on n^a rien à faire, b^nquillemeot assis à boire du thé et à fumer sa pipe, ou encore s'il ne vaut pas mieux aller tout bonnement se coucher. L'idée des soirées ou de passer la majeure partie des nuits en fêtes et en réunions ne leur est pas encore venue. Ils en sont toujours aux habitudes de nos bons aïeux, qui n^avaient pas trouvé la méthode un peu bizarre de prolonger le 'joqr jusqu'à minuit et la nuit jusqu'à midi. Tous les Cbiaois, même ceux de la faaute classe, tiennent à commeocer le'ur sommeil de manière à pouvoir se lever avec le soleil. Ils ne font exception qu'aux premiers jours de l'an et à cert^nes fêtes de famille. Alors ils ne se donnent pas un instant de repos et de relflche.A part certaines circonstancc-s, ils se conforment assez régulièrement au cours des astres pour le partage du jour et de la nuit. Aoz heures où l'on remarque le plus de mouvement et de tumulte dans les grandes vil)^ d'Europe, celles de Chine jouissent du calme le plus profond ; chacun est retiré dans sa famille, toutes les boutiques B<nit fer* mées, les bateleurs, les saltimbanques, les lecteurs publics, ont terminé leur séance, et il ne reste plus en

CHAPimE III. 123

activité qae qadques tbéàta^s foDCtiomiaiit contiDuellfrmrat eo faveur des amateurs de la classe ouvrière, qui ont seulement la unit à leur âisposîtiou pour se doaoer le plaisir de voir jouer la comédie.

Nous mlnies près d'une heure à parcourir les longues rues de Han-jang. Enfin on nous déposa à l'extrémnë d'un faubourg, dans une espèce de maison que nous ne savons comment étiqueter. Ce h'était ni un palais communal, ni un tribunal, ni une auberge, ni nue prison, ni une pagode. C'est, nous dit-on, un établissemeut destiné à une foute d'usages et que les autorités du lieu ont désigné pour votre logeaient. Nous y fûmes reçus très-froidement par un vieut Chinois, petit mandarin retraité, qui nous introduisit dans une grande salle ayant pour tout ameublement quelques fauteuils disloqués et pour tout éclairt^e une grosse (âiandelle rouge, en suif végétal, qui répandait, avec beaucoup de fumée, une lueur triste et lugubre. Le vieux Chinois bourra sa pipe, l'alluma à la chandelle, s'assit k l'extrémité d'un banc, croisa ses jambes, et se mit à fumer sans rien A\te, sans même nous regarder. Comme la mine de cepersoqnage était peu.de notre goût, nous le laissâmes tranquille, et nous commençÂmes à nous promener d'un bout à l'autre de cette grande salle, au risque de nous faire appeler barbares. Une journée entière passée en barque ou en palanquin nous donnait bien le droit de chercher à {Hxwurerànos jambes un peu d'élasticité.

Pendant que nous nous promenions et que le vieux retraité fumait silencieusement sa pipe,' nos conducteurs avaient disparu. Nous fûmes longtemps ainsi, et ^u-

Ii4 l'kiipirb chinoib.

Tant la positioD assez di^racieuse ; aucun mandarin de Han-yang, ni grand ni petit, ne vint nous honorer de sa présence j personne n'eut Tattâotion de nous offrir une tasse de thé, et pourtant, à l'heure qu'il était, quelques rafratchissemenls n'eussent pas été ' un horsd'œuvre. Notre Chinois gardait toujours la même attitude, ne s'occupant nullement de nous ; de notre côté, nous affections de ne faire aucune attention à lui. Enfin maître Tii^ parut ; nous lui demandâmes ce que tout cela signifiait et où on voulait en venir. Nous comprimes à son étonnement qu'il ne voyait > pas plus clair que nous dans la situation ; il fallait cependant on dénoûmentà la chose, Nous allâmes interpeller le vieux Chinois qui en était à bourrer sa pipe au . moins pour la dixième fois ; il nous répondit, sans se troubler, et en nous regardant à peine, qu^ personne ne lui aviut donné aucun ordre à notre sujet, qu'il ne savait pas qui nous étions, d'où nous venions et où nous allions, qu'il était lui-même assez surpris d'avoir vu tant de monde envahir àl'improviste, à ane hôure si avancée, l'établissement dcmt il était le gardien. Après nous avoir ainsi expriméses pensées avec beaucoup de flegme, il repl^iça l'embouchure dé la pipe au coin de sa bouçiie et se remit à fumer. Évidemment il n'était pas possible d'entrer en négociation avec un personnage de cette trempé ; nous primes donc le parti d'exécuter une visite au tribunal du préfet.

La réception fut assez polie, mais pleine de froideur ; le préfet pensait que nous aurions voulu arriver le soir même à la capitale de la province, qui se trouvait sur ta rive opposée du fleuve, rt, en conséquence, disaifr^l,

CBAFITU m. ]25

a n'aYait rien organisé Jwur nous receroir. Puisque vous n'allez pas ce soir à Ou-tchang-fou, ajouta-t-il, je vais donner des ordres pour qu'on ait soin de vous &la maison des hôtes, où Ton tous a conduits. Le préfet nous avait tout bonnement joué un tour à la chinoise pour s'épargner tes îtaHs et les emharras d'une réception officielle ; il savait bien mieux que nous qu'il n'était pas possible d'aller dans une journée de Han-tchonan à Ou; tchang-fou, et qu'où devait nécessairement passer la DuitàHan-yang. Nous crûmes que cela ne valait pas la peine de se fâcher ; nous agîmes comme si sous n'avions pas compris la tricherie, et nous retournâmes pacifiquement à la susdite maison des hôtes, avec la perspective de retrouver toujours à la même place notre imperturbable Chinois toujours occupé à fumer sa pipe. Nous venions de commettre une faute en prenant congé du préfet si bénignement, et sans lui avoir parlé avec un peu de verve, car, s'imaginant que nous étkHis très-faàles à contenter, il ne manqua pas d'en abuser. Nous revîmes donc notre vieux Chinois, toujours assis sur son banc, et la chandelle rouge dont il ne restait {dûs qu'un bout, mais qui conservùt encore presque entière sa grosse mèche entourée d'un peu de flamme et d'une épaisse fumée. Un domestique du préfet ne tarda pas à se [Hanter chargé d'un panier à plusieurs éb^iies, et qui contenait le menu de notre souper. A cette vue, le gar*. dieu de la maison des botes se leva ; il aUa chercher une table dans une pièce voisine, l'installa contre le mur, et fdafa dessus la charideUe rouge qu'il moucha très-habilement en donnant une chiquenaude à la mèche- M^tre Ting, qui était aflamé, avait déjà pris place à c6té de la

ISS l'eiipi» CHIHOIB..

table ; mais sa fignre s'allongea [ntâusenaent quand ilvh de quoi se composait le festin que nous «iToyatt le préfet. Une grande gamelle de riz cuit & l'eau placée mtre deux petite assiettes, dont l'une contenait des morceain de poisson salé et l'autre quelques tranches de lard, Toilà quel était le service; en térité, ce préfet de Haayang abusait du privilège qu'il' croyait avoir de se moquer de nous. Maître Tii^ se. leva bondissant de colère, et menaça de dévorer le pauvredomestique qui nous avait apporté, dans son panier, cette déplorable mystification. Nous eûmes besoin de toute notre influence pour le calmer, et lui" faire comprendre qu'il n'était pas raisonnable d'imputer à ce brave homme le lard et le ptHsson salé qui se troavaimt sur la table. Notre amour-propre se trouva tellement froissé et humilié, qne nous déraillâmes complètement de la ligne que nous avimis résolu de suivre dans nos rapports avec les mandarins ; cédant ànm puéril salement de fierté, nous dîmes avec calme aa domestique du préfet de reporter ces mets à sou .maître, et de le remercia de Sa généreuse fd)ligeanee'; en même temps nous priâmes maître Ting d'aller commander an restaurant le plus rapproché un souper convenable, parce que nous entendions vivre à nOs frais à Han-yang. Le majordome du ]Héfet emporta la gamelle avec ses accessoires, et peu de temps après nous faisions k nos mandarins d'escorte les faonneuta d'un magnifique souper qui nous coûta deux onces d'argent. Il nous sembla, sur le moment, Sque'nons venions d'agir avec une dignité incomparable, et que nous nous étions majestueusemoat tirés de ce mauViûs pas. L'amour-propre nous aveuglaït et nous empêchait de voir qu'au bout du compte nous

CHAPITU m. 127

avions Tait xate sottise ; 'nous le comprîmes le lendemaÎD a{>rès qne le repos de la nuit noas eut ramenés à la réalité cle notre position. Nous avioas oublié que nous é6aas en Chine, et que les mandarins n'étaient pas des hommes arec lesquels il fût bon de se piquer d'honneur ; pour bien faire, il fallait commander un festin de première classe, le foire payer au préfet, puis nous reposer nn ou denx jours à Han-yang. Ce système merveilleu- SMnent adapté au caractère chinois avait eu un plein succès sur tonte la route. Nous eûmes le malheur de l'abandoihier dans un moment d'égarement, et nous en fûmes les victimes; il noQs fallut, après cela, une peine mcroy*ble pour reconquérir noire première influence. Noi}8 quittâmes Elan-yang avec un vif sentiment de satisfadioa, sans môme regretter le vieux gardien de la maison des hôtes, qui nous expédia avec autant de grâce et d'amabilité qu'il en avait mis à nous recevoir. Le chemin 'que nous avions à faire ce jour-là n'était pas long ; mais il présentait, disait-on, quelque danger. Nous n'a'vions qu'à traverser le fleuve Bleu ; nous nous rendîmes sur le rivage, et nous aperfûmes, de l'autre côté, les formes vagues et indéterminées d'une vitle immense, presque entièrement enveloppée de brouillards ; c'était Ou-tchang-fou; capitale de la province du Hou-pé ; elle n'était séparée de Han-yang que par le fleuve, assez s^nblable, en cet endroit, à un large bras de mer. Des multitudes de jfHiques énormes descendaient rapidement, ou remontaient avec lenteur ce fieuve enfant de la mer, comme le nomment les Chinois. Le vent soufflait du sud, et nous était assez favorable, puisqu'il devait nous prendre par le travers ; il était cependant d'une

JS8 l'emmu chinois.

grande violence, et nous hésitâmes quelque temps avant de nous embarquer, car les bateaux de passage qui stationnaient au rivage ne nous paraissaient pas d'une construction assez solide pour résister à un coup de vent au milieu de ces eaux impétueuses. L'exemple de plusieurs voyageurs, qui ne firent pas difficulté de partir, nous ayant rassurés, nous entrâmes dans un bateau qui nous emporta bientôt avec une effrayante rapidité. Vers le milieu du fleuve nous essuyâmes une bourrasque; notre barque fut tellement inclinée que la voilure plongea un instant dans t'eau. Enfin, après une traversée de trois quarts d'heure, nous arrivâmes, sans accident, à un des ports de Ou-tchang-fou, où nous restâmes plus de deux heures à nous frayer un passage parmi un encombrement prodigieux de jonques qui étùent an mouill^;e. Les courses que nous fîmes ensuite en palanquin dans cette vaste cité furent un véritable voyage. 11 était plus de midi lorsque nous fûmes installés dans notre logement, non loin du palais du gouverneur de la province.

Page 1