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Cette illusion de la résurrection de l'Italie par l'Empire eut dû pourtant s'évanouir au grand jour des faite. Si les empereurs consentaient à prodiguer parfois à la reine déchue des titres et des hommages qui servaient leur politique en endormant les défiances, l'orgueil des barbares ne ménageait pas toujours ces ambitieux rêveurs qui, ensevelis sous les ruines, parlaient encore de monarchie universelle. Quand Barberousse descendit pour la première fois au-delà des Alpes , les députés du sénat voulurent prendre au sérieux les flatteries d'Othon III et d'Henri V (1) : « Écoute « d'un esprit serein , lui dirent-ils, ce que fait pour toi la « ville maîtresse. Elle te répète par notre bouche : a Tu « étais mon hôte, je t'ai fait citoyen; tu étais étranger, je « t'ai fait seigneur.... »
Pour de telles faveurs, que demandaient le peuple et le* sénat? Peu de chose : que l'empereur rendît à Rome le gouvernement des nations; qu'il brisât l'insolence du monde et le ramenât sous le sceptre de la Ville [et ad Urbis monarchiam reducatur orbis insolentià); qu'il s'engageât d'ailleurs à observer les bonnes coutumes , et à
(1) Othon III intitule une do ses constitutions Consulibu*, senatuiPopuloque Romano (OtT. III, constit. Ap. Pertz. leg. 11 , p. 37).
Henri V écrivait aux Romains Tan 1111: « Henricus, Dei gratiâ, Romanarum rex, consulibus, senatui et populo Romano, inajoribus et minoribus , gratiam suam cum bonà voluntate. . Urbem caput et sedem nostri Imperii pio afTectu visere optavimus , et eam more Majorum prœdecessorum exaltare, honorare et ditare, ut Dominus fidèles , ut pater filios , ut cives concives, decrevimus (Apud Pertz, leg. Il, p. Hb). <
payer tribut pour son couronnement au capilole : « Vos « paroles sont plus insipides d'arrogance, répondit bruta- « lement le barbare, qu'assaisonnées du sel de la sagesse.... « La gloire antique de votre Rome , sa dignité , le sénat , « l'ordre équestre, tout cela est à moi; j'ai reçu tout cela « avec l'Empire; je suis légitime possesseur; arrache qui « pourra la massue de la main d'Hercule...! (1) »
Le rôle de l'Empire se dessinait ainsi dans sa vérité. Cependant l'aveuglement continue. L'Italie persiste à croire que le jour viendra où César placera dans la main de Rome la poignée de ce glaive dont elle sent aujourd'hui la pointe. Viennent les adorateurs de la vieille législation romaine , et l'on verra s'épaissir encore, sur les yeux de l'Italie, le bandeau qui lui dérobe la vue de l'avenir. Ce sont les maximes les plus hardies du régime impérial que les jurisconsultes de Bologne, chevaliers du code, bardés de textes et de gloses, se plaisent à tirer du droit romain. Quand, à la diète de Roncaglia (23 novembre 1 1 58) , l'archevêque de Milan osa dire à l'empereur : « Ta volonté est le droit (2), » il n'était que l'écho fidèle de la voix des docteurs bolonais (3). On peut pressentir le moment où un juriste de Milan, Ubertus de Lampagno, érigera en article de foi
(1) Voyez tout ce curieux discours dans Othon de Freysingen, lib. H, c. xxi.
(2) Radev. Frising., 1. II, c. iv (R. S. I., t. VI) : « Tua volunlas jus esto, sicuti dicitur: quod principiplacuit legis habet vigorem. »
(3) Frédéric I* avait chargé les quatre docteurs les plus célèbres de Bologne , Bulgarus, Martinus-Gosia, Jacopo et Ugo, de déterminer les droits qui appartenaient à l'Empereur. Il leur adjoignit 34 juges, deux pour chacune des principales villes de la haute Italie.
la souveraineté absolue de l'empereur sur l'univers chrétien; où, consacrant la théorie de Martinus, Bartholc déclarera hérétique quiconque ne professera pas cette maxime, que l'empereur non-seulement est maître du monde, mais qu'il a un droit de propriété sur les domaines privés (1).
Aussi , lorsque trente-sept ans après la paix de Constance, Frédéric H se dispose à passer les Alpes, l'Italie ne se souvient plus des rudes paroles de César : « Vos lettres, « écrivent les Romains à l'empereur, ont été lues publique- « ment au capitole.... Nous avons compris que vous aimez « d'une affection sincère la ville, le sénat, le peuple romain « et la république tout entière, et que, comme vous l'avez « glorifiée de nom par la dignité impériale, ainsi vous cn- « tendez pourvoir, de fait, à sa prospérité et à sa grandeur. . . . « C'est pourquoi nous attendons et invoquons votre ar- « rivée, prêts à complaire à la majesté impériale en tout ce « qui s'accorde avec l'honneur de l'Église romaine et de la « Ville. Quel jour de fête sera pour nous celui où il « nous sera donné de contempler votre sérénité et de lui « offrir le tribut d'hommage qui lui est dû (2) I »
Le chef de la féodalité germanique s'achemine vers ces éternels complices de la domination étrangère. Dès qu'il a mis le pied sur le sol italien, il dispense des privilé-
(1) V. l'estravag. ad reprimendum (Feder. Sclopis, storia délia leg. ital.,càp. i, n). On connaît l'anecdote de Frédéric I* et de Martinus (Otto Morena, ad ann. 1158).
(2) Histor. diplom., Frider. secwtdi, 1. 1, p. 747 : « Gloriosiasimo Domino Frider. Dei gratia régi... semper Augusto... Parenlius eadcmgratià aime et Venerande Urbis illustris senator et populus «ni versus Romanus salutem... «
ges (11, prononce des arbitrages {2) , conclut des alliances pour l'honneur de l'empire romain (3), investit des légats allemands [à latere nostro) de pleins pouvoirs (i), déclare qu'il considérera comme fait à sa propre majesté toutoutrage adressé à ces légats : Nostrœreputabimus exhibitam majestati; exerce, en un mol, de Brindes à Milan, les droits d'une souveraineté sans limites ; et de grandes cités s'estiment heureuses de recevoir de lui cet humiliant témoignage que , par un service fidèle , elles n'ont cessé de manifester leur dévouement à l'empire (5).
Près d'un siècle plus tard , j'entends retentir ce cri de triomphe annonçant la venue d'Henri VII : « Réjouis-toi, « Italie,.... car ton époux qui est la joie du siècle et la gloire « de ton peuple, le très-miséricordieux Henri, l'illustre ré- « parateur et César s'apprête à venir à tes noces. Essuie tes « larmes , ô vierge très-belle , et rejette tes vêtements de « deuil , car il approche celui qui te délivrera de l'escla- « vagc des méchants ! Allez au-devant de votre roi , habi-
(1) Hist. diplom., Frider. secundi, t. I, p. 831, 835.
(2) Intervention dans la querelle de Padoue etd AzzondEste (Jfuratori, antich. Estens, t. I , p. 415, ad ann. 1220).
(3) Convention entre Frédéric et le doge Zéno, publiée pour la première fois dans Y Hist. diplom., t. I , p. 837 : « Petrum Zianum, illustrem Venetiœ Ducem.... Habere amicissimum ad decus I ni péri i Romani stabilitate perpetuâ decrevimus. »
(4) L'évêque de Metz et l'archevêque de Magdebourg, ce dernier pour la Romagne et la Lombardie.
(5) Quantâ <roi*n constantiâ divis omnibus antecessoribus nostris regibus Romanorum et Imperatoribus pidblissimb sbrvikndo persevermter adhœserit (Hist. diplom , t. H, p. 30).
Il s'agit de Pise, la ville gibeline.
« tants de l'Italie , et, non contents de lui conserver obéis- « sance , invoquez-le comme le fils invoque le père. Le sei- « gneur du ciel et de la terre l'a sacré votre roi (1). » Et si, dans la célèbre lettre où il désigne Florence aux colères de l'empereur, Dante semble fouler aux pieds tous les sentiments de citoyen , ce n'est pas seulement à d'odieuses passions de vengeance que le rude Gibelin immole sa ville natale, c'est à cette idole de l'Empire dont le culte est devenu son patriotisme.
La pensée de Dante se révèle tout entière lorsque, dans les régions de la mort , il marque sa place au souverain qui a rempli le monde du bruit de ses luttes contre les papes , à l'empereur Frédéric IL Sans doute le contempteur des lois de l'Église est relégué dans les sépulcres de feu ; mais il y apparaît à côté de Cavalcanti et de Farinata Degl'Uberti, deux des plus glorieux compatriotes de Dante. L'ami des Sarrasins , le sultan de Nocera , est associé au supplice, mais aussi au triomphe de ce Magnanime... (quell'altro magnanimo...) de « celui qui se leva seul pour défendre FIo- « rence à visage découvert (2). » C'est qu'en effet, s'il est un homme qui ait revendiqué d'un cœur ferme le droit inaliénable de l'Empire (3); qui ait rendu hommage, au nom des traditions antiques, à la suprématie de la ville mai-
(1) Lettre écrite en 1310.
(2) Fu'io sol , colà dove sofferto
Fu per ciascum di torre via Fiorenza , Colui che la difese à viso aperto (Inf. c. x)
(3) En 1239, Frédéric II revendique les provinces qu'il a solennellement garanties à l'Église, dans la diète d'Àegra : « Càm... paix ulteriùs non possumus ab Imperii fore divisas.. .; » et il relève les
tresse (1) ; assurément c'est l'adversaire d'Honorius III et de Grégoire IX. Frédéric II foule aux pieds les engagements qui assuraient à l'Église l'Exarchat de Ravenne, la Pentapole, la Marche d'Ancône, le duché de Spolète, etc. (2) ; il viole
habitants du serment qu'ils avaient prêté à l'Église, salvo jure Imperii.
(1) En 1238, Frédéric H envoie aux Romains le Caroccio conquis sur les Milanais : « Antiquos in hoc recolimus Cœsares , quibus ob res preclaras victricibus signis gestas senatus populusque romanus triumphos et laureos decernebat, ad quod per presens nostre Serenitatis exemplum vias votis vestris à longe preparamus, dùm devicto Mediolano currum civitatis utique factionis Italie principis ad vos victorum hostium prsedam et spolia destinamus, arrham vobis magnalium nostrorum et glorie nostre prœmittimus, reliqua, cum Romani Imperii nostri sedem Italiain pacatam videbimus, intégré soluluri. Imperatoris igitur vestri victoriam , Quirites , gratanter accipite. Spes ex hoc vos pulcherrima foveat, quia cùm libenter antiqua solemnia sequimur, ad reformationem antique nobilitatis in urbe libentius aspira m us (Hisl. diplom., t. V, p. 162). »
A la lettre étaient joints des vers :
Ergo triumphorum, Urbs, potes memor esse priortim Quos tibi mittebant Regesqui bclla gerebant.
(Ibid.,) d'après Ricobaldus Ferrariensis.
En 1239, après que l'excommunication a été lancée par Grégoire IX. il écrit au sénat et au peuple romain, pour leur reprocher d'avoir souffert en silence qu'un tel outrage fût fait à l'empereur : « Cùm nos Urbem anliquis triumphorum titulis insignitam, novis nostre victorie 8uccessibu8 honoremus, et ad informandum romanum nomen , sicut in diebns anliquis, et exaitandum statum Romani Imperii, continuis laboribus inlendamus {Hist. diplom., t. V, p. 1238). »
(2) Serment prêté à la diète d'Aegra en 1213 : < . .Spondeo, polliceor et promitto et juroquod omnes possessiones et jura Ecclesie Romane pro posse meo bonâ fide protegam et servabo. Possessio-
à ciel ouverl le serment qui l'obligeait à ne jamais unir le royaume îles Deux-Sicilcs à l'Empire (4) ; mais, après tout, que fait-il autre chose que de reprendre une parole qu'il n'a pas été en sa puissance de donner? L'empereur est-il libre de mutiler l'Empire? Et peut-il renoncera ce droit absolu sur toutes les juridictions temporelles, dont il est, quoi qu'il veuille et quoi qu'il fasse , la vivante et indestructible expression? Qu'il s'ingénie donc , en dépit de sa parole , à retenir sous le sceptre impérial le royaume de Sicile ; qu'au moment même où il médite l'attaque , il proteste de l'ardeur d'un inébranlable dévouement (2) ; qu'alors
nés autem quas Ecclesia Romana recuperavit libéras et quietas sibi dimittam , et ipsam ad eas retinendas bonà fide juvabo ; quas autem nondùm recuperavit, adjutor cro ad recuperandum... Ad has pertinet tota terra que est à Radicofano usque Ceperanum , Exarchatus Ravenn», Pentapolis, Marcbia Anconitana, Ducatus spoletanus, terra CoiniUsse Matildis, Comitatus Brittonarii cum adjacentibus terris expressis in multis privilegiis lmperatorum à tempore Ludovici... Cum ad recipiendam corouam Imperii, vel pro necessitatibus Ecclesie ab aposlolicà sede vocatus accessero , de mandato summi Pontificis accipiam procurationcm ab ea : adjutor etiam ero ad retinendum etdefendendum Ecclesie romane Regnum Sicilie... (Frid. secundi, Hi$l. diplom., t. I", p. 272). »
(1) En 1216, Frédéric II s'engage vis-à-vis d'Innocent III à émanciper son fils Henri , roi de Sicile, qui tiendra son royaume à fief du Saint-Siège : «... Ne forte aliquid uniouis regnum ad Impcrium quovis tempore putaretur habere, si nos simul Imperium teneremus et regnum {Hisl. diplom., t. I", p. 469). » Il renouvelle cette promesse entre les mains d'Honorius 111.
(2) .... « Si ad tôt bénéficia et tantorum cumulum meritorum , nostra, prout cupimus et debemus, devotio non respondet, non minus fervet interiùs voluntatis anectus , quam utique quoties expedit
que ses intrigues viennent d'obtenir lelecliun de son fils, comme roi des Romains , il affirme dans des phrases doucereuses que cette élection a été faite à son insu , et contre sa volonté (I) ; qu'il envahisse ce même territoire de saint Pierre dont il s'était solennellement constitué le défenseur (2) ; qu'il attire sur sa tête , avec les foudres ecclésiastiques, les reproches mérités d'ingratitude et de perfidie (3) ; qu'il tombe foudroyé par l'anathème des papes; que, n'ayant plus d'alliés que les Sarrasins, il termine sa vie d'empereur en chef de bandes et sa vie d'avocat de l'Église en excommunié; il n'en a pas moins cette gloire d'intervenir comme
libenter producimns in efteclum... (Hist. diplom., t. I er , p. 741 , ad Ann. 1220). »
(1) « Exinsperato .. nobis insciis et absentibus elegerunt. Cujus electio , cùm nobis patefieret, sicut fuerat celebrata absque vestrâ notifia seu mandato , sine quo nihil prœsumimus nec volumus aliquid altentare, ipsi electioni contradiximus assentire {Ib., p. 803). »
(2) Honorius III lui écrivit en 1226 : « Non enim videntur sufficere tibi fines quibus fuerunt contenu" qui te in Imperio precesserunt : immo patrimonium beati Pétri jam invadere presumpsisti, etipsum undique niteris usurpare... Sub penà excommunicalionis tibi damus firmiter in mandatis quatenùs apostolice fidei jura de cœiero per te vel per aliuni nullatenùs inquiètes , et Quœ nobis j tiras U servare studeas sine fraude, in nullâ inagnitudine vel potentiâ confidendo, quia non est apud Deum acceptio personarum (Hist. diplom., t, II, p. 524). »
(3) « Sunt ne ista subsidia quœ promittebas Ecclesiœ, si nécessitas immineret? Est ne rétributions effeclus quem oflerebas si gravamen occurreret?... » Voyez toute la lettre où Honorius III lui rappelle les bienfaits qu'il a reçus de l'Église romaine {Ibid., t. II, p. 588), et les lettres par, losqueU es Grégoire IXnoUfie l'excommunication , mai 1226. t. III.
juge .suprême <lan> les discordes italiennes ^1); d'alïiriner l'existence d'un royaume italique (2) ; d'essayer de révéler
(1) Ainsi, en 1232, les Florentins ayant ravagé les terres de Sienne, l'empereur somme Sienne et Florence d'avoir à comparaître , par représentants, devant une cour solennelle composée de comtes, de barons et do jurisconsultes; Gebhardus, légat impérial en Italie et Pierre des Vignes, juge de la cour impériale, ayant instruit la cause, condamnent les Florentins, en présence de l'empereur, à payer 100,000 marcs d'argent, au profit du fisc impérial, pour n'avoir pas obéi à la sommation d'avoir à renoncer à la guerre, sed jura sua in imperiali curiâ ordinejudiciariopersequerentur : à 10,000 autres marcs pour n'avoir pas comparu, spretis banno et pena; enfin, pour indemniser les Siennois, pronuntiatnus ipxmn commune Sent mittendum in possessionem bonorum communis Florentie pro mensurâ débit i déclarât i, sexcenlarum millium librarum... (Hist. diplom., t. IV, p. 418).
En 1234, Frédéric II décide que des assises solennelles seront tenues dans chaque province du royaume de Sicile : « De quâlibel magnâcivitale debent esse in eistlem pro parte universitatis, quatuor viri de melioribus terre, bone lidei et bone opinionis : de aliis verù
non magnis et castellis debent duo etiam in hàc curià interesse
Liberum erit cuique conqueri de dainnis et injuriis, elquocumque alio exeessu in personà et bonis suis commissis. In hâc curià erit uuncius specialiter de latere nostro transmisses (C. Peccbia, storia civ e polit, del regn. di ISap., t. III, p. 75). »
(2) Frédéric énumère. dans le traité avec le doge Zeno, les villes qui sont ex notro jure; il nomme Papienscs, Fanenses, Mediolanenses, Senogallienses, Cremonenses, Anconitani, Lucenses, Cumani, Pisani, Firmenses, Janucnses, Epinenses, Placentini, Vendeuses, Florentini, Montesilienses , Ferrarienses , Lavellenses. Ravennates, Vicenlini, Comaclenses. Paduani, Ariminenses, Tarvisini , Pisaurenses, Cenetenses , Ccsanenscs, Forojulienses , Istrienses et cuncti de nostro ttalico regno, sive qui modo sunt, vel qui in posterum fuluri sunt (Publié dans Y Hist. diplom.).
l'Italie à elle-même en enchaînant des forces rivales sous la puissance d'un seul sceptre (1). Voilà son titre à la reconnaissance du parti qui représente, au xm c siècle, l'idée de l'unité italienne, titre que, dans ses Assises solennelles, le grand justicier du moyen-âge présente au respect des nations :
Al mio signnr che fù d'onor si degno.
(Inf. Cant. XIII.)
Dante meurt en 1321 . Pétrarque recueille la tradition qui a exercé sur le grand Florentin une irrésistible fascination. Lui aussi voit dans l'Empire cette institution sainte voulue par Dieu, pour le salut et pour la félicité du genre humain : le monde aspire à l'unité; l'unité du gouvernement est la loi de la terre, comme elle est la loi du ciel. De même que tout corps, sous peine d'effroyable difformité et de perpétuel antagonisme, ne possède qu'une seule tête, ainsi l'univers, ce corps immense, ne peut être dirigé que par un chef su -
(1) Fridencus, Deigratiâ. Romanornm Rex, semper Augustus et Rex Siciliœ , potestatibus , Consulibus ac communitatibus unilersamm civitatum et castrorum Itali* (Pertz. Monum. Germ. histor., t. IV, p. 238).
« Frideric, Dei gratiâ, Rnmanorum Imperator, semper Augustus, Archiepiscopis, Episcopis, Abbatibus, nec non Marchionibus , Comitibus, Consulibus seu Recloribus, et communitatibus omnium civitatum, Populo et (Jniversis per Lombardiam, Romaniolam et Tusciam, atque per totam Italiam constitulis... » Il nomme Conrad, évèque de Metz, Legatum h latere ; « quidquid, vice nostrà, pur totam Italiam dixerit vel fecerit ratum, ab omnibus observetur et immobile... »— *- Discordias omnes in Italia et singulis partibus Italie ad pacem et concordiam revocando, vices nostras suppléât... {Frid. secundi, Hist. dtplnw., I II. p. 55). >
prème ; à cette condition seulement , le inonde jouira de la paix, sans laquelle le bonheur n'a pas de lendemain (1).
Or, cette tête du monde, la Providence a fait connaître par des signes assez éclatants qu'elle ne pouvait être autre que Rome. Par quelle gloire, dans la paix et dans la guerre, par quelle vertu sans exemple, il l'a rendue digne d'un si grand honneur, l'univers le sait ; jamais n'a régné une paix si profonde , jamais la justice n'a brillé d'un si pur éclat , jamais n'a été faite une si équitable distribution de récompenses pour les bons, de châtiments pour les méchants ; jamais une si bienfaisante influence n'a présidé au gouvernement du genre humain , qu'alors que , soutenue par les décrets divins, la pensée de Rome planait sur les nations (2).
Au xiv e siècle, comme dans tout le mo\en-âgc, deux
(1) « Singula quidam singutis corporibus data sunt capita, et orbis uni venu», cui à poetâ magni corporis nomen ascrihitur, uno ternporali capite débet esse contentus... Quod si capita phira sint, unum tamen quod cuncta compescat atque omnibus praesit esse debere non ambigitur, ut totius corporis pax inconcussa permancat. Certé quod experimentis innumeris, et doctissimorum hominum auctoritate deprehensum est, et in cœlo et in terra optima semper fuit unitas principatùs (Epist. sine tilulo, IV). *
(2) « Id sanè suprenium caput velle se Deus omnipotens non aliud t sse quàm Romain, multiplicibus declaravit indiciis. Quam belli pacisque gloria... tanta prœeminenliâ dignam fecit... Quando unquàm tanta pax, tanta justicia , tantus virtutis honor, tanta bonis pramiia , lanta malis supplicia; tâtn l.ene consullum rébus, quàm cùm unum caput orbis babuit. capulquc ip^um Roma fuil' Ibid.) >
grandes doctrines rivales servent de fondement à la théorie de l'Empire, et aspirent conséquemment à constituer le droit public européen. La première est celle qui ne reconnaît qu'un pouvoir suijuris, le pouvoir théocratique , pouvoir souverain et inaliénable, duquel procèdent tous les autres, comme les rayons émanent du foyer, comme les ruisseaux découlent de la source. Dieu a jeté deux grands luminaires dans la voûte céleste : l'un pour briller pendant le jour; l'autre, reflet du premier, pour éclairer pendant la nuit. De même , dans le cours des temps, il a établi deux grandes dignités : l'une qui illumine les intelligences, et ouvre aux âmes le domaine des choses éternelles ; l'autre qui lient le glaive temporel pour le châtiment des coupables et pour le triomphe de l'Église : « L'Empire ne commande pas au Sa- « cerdoce, il l'assiste; il ne le domine pas, il le complète ; « il lui est donné comme instrument, non comme puis- « sance rivale. Ce que le corps est à l'âme, l'Empire l'est « au Sacerdoce : pétri du limon de la terre avant que le « souffle divin n'ait créé l'âme , pour lui être antérieur, le « corps n'est pas moins son esclave (1). »
(1) Gervasii Tilberiensis , Arelalensis regni Mareschalci. Otia imperialia ad Olhonem IV Ituperatoreui (Les Otia ont été écrits en l'an 1211. Leilmitz, HisL Drumvic, introd.). « Duo simt, Imperator Auguste , quibus hic raundus regitur, sacerdotiuin et regnum... Porro sacerdotio regnum se noverit adesse, non prœsse ; adjici, non prœfici ; in cxecutionem dari per adjutoriura, non in inajoritatern efferri... sicut ergô prins corpus ex luteâ formatur materiâ, et ex hinc anima vasi infunditur, nec tamen anima corporis inclusa carcere, corpori débet subesse, ità ... »
V. la lettre de Grégoire VU, où éclate sa prnsée sur la nature «les deux pouvoirs.
Aucun droit n'existe que par l'Église, et sous son autorité : quiconque n'est plus en communion avec elle, se trouvant hors la loi divine, est, à plus forte raison, hors la loi humaine. Empereur, roi ou prince, l'excommunié, par l'effet de la rupture du lien qui l'unissait au principe même de l'autorité, perd tout pouvoir sur ses sujets; simple particulier, il voit se briser entre ses mains son droit de propriété. La confiscation dépouille celui-ci d'un bien dont il est devenu indigne (1), comme la sentence par laquelle l'Église anéantit le serment de fidélité enlève à celui-là toute juridiction domaniale (2).
(1) Voyez les conventions passées entre Grégoire IX et Frédéric II, en 1220. à l'époque du couronnement de l'empereur à Rome.. « ... Omnes hereticos utriusque sexûs, quoeumque nomine censentur, perpétua damnamus infamià. Censentes ut bona talium confis- «entur, nec ad eos ulteriùs revertantur , ità quod filii ad successionem eorum venire non possint , cùm longe sit graviùs a?ternam quâm temporalem offendere majestatem... Si verô Dominus temporalis requisitus et monitus ab Ecclesià , terram suani purgare neglexerit, ab hereticâ pravitate, post annum , à tempore rnonilionis clapsum, terrain ipsius exponimus catholicis occupandain (Hist. diplom. Frid. secundi, t. H, p. 3).
(2) Grégoire IX écrivant aux évêques de Pouille (mars 1228), au sujet de Frédéric II. leur dit: « Si..*, excommunicatione contempla, redire non curaverit ad mandatum Ecclesiœ, omnes qui sunt ei fidelitatis juramento adstricti , à juramento quo sibi tenentur absolvemus : quia fidelitatem quain bomines christiano Principi juraverint, Deo «jusque sanctis adversanti, nullâ auctoritate persolvere cohibentur. >
Quand Frédéric a été excommunié , Grégoire IX écrit au roi de France : * Per quod patenter arguitur quod dignitati Imperii ejusqae spontaneus renuntiavil honori . potestalis et dignitatis sue se «poliavit oflleio. IVivilegium «*ni m meruit amiltere dignitalis qui
Et, en effet, disent les défenseurs de cette doctrine extrême, quelle est la destination des choses temporelles? n'estce pas l'utilité du corps? mais le corps n'est-il pas subordonné à lame, qui est elle-même soumise au souverain Pontife? Donc, en vertu de l'autorité même qui lui appartient sur lame, le souverain Pontife a sous sa juridiction les choses temporelles : nos corps et nos biens relèvent de lui comme nos âmes. Alors même que cette dépendance n'existe pas en fait , méconnue qu'elle est par les passions des hommes , elle subsiste en droit : de ce droit et de cette dette , il n'est possible à nul homme de s'affranchir (1).
Et pour qu'on ne se méprenne pas sur la portée de ces principes: « Telle est, poursuit Gilles de Rome, l'étendue de la puissance ecclésiastique, que le maître d'un champ ou d'une vigne, quel qu'il soit, ne peut les posséder légitimement, s'il ne les possède sous l'Eglise et par l'Eglise. Le péché nous dépouille de tous les droits ; l'autorité de l'Église en légitime seule l'exercice ; et, toutes les fois que l'absolution du prêtre nous relève de nos fautes, elle nous rend, en même temps , la propriété des biens dont nous n'étions plus que des détenteurs sans titres (2). »
concessâ sibi abusus est poteslate (Hist. diplom., t. III, p. 148, ad
aim. 1229). »
(1) « Patet quoil omnia temporalia suntsubdominio Ecclesiœ collocata, et 9i non de facto , quoniam multi forte huic juri rebellantur, de jure tamen et ex debito temporalia summo Pontifici simt subjecta, à quo jure et à. quo debito nullatenus possunt absolvi. »
Voyez l'analyse qu'a donnée M. Ch. Jourdain du traité inédit de Ecclesiasticâ poteslate, de Gilles de Rome : nous lui empruntons son analyse et ses citations.
(2) < Volumus ostendere quod niilluin si t dominium cum justitià
On reconnaît cette doctrine absolue, qu'enfante une logique inflexible ; c'est celle qui a soutenu la volonté des papes du moyen-âge, dans la revendication infatigable de droits toujours contestés, qui a fait du bras séculier l'instrument passif de la puissance ecclésiastique, et qui a enfanté les luttes formidables des xn e , xm P et xiv M siècles : c'est elle qui, appliquée par Grégoire IX, trouve sa dernière formule dans le mot célèbre de Boniface VIII : «c Les deux « glaives sont ici ; c'est moi qui suis César ! »
Or , cette doctrine ne se pose pas seulement dans le domaine de l'abstraction ; elle ne se borne pas à s'affirmer ; elle entend s'appuyer sur les faits ; et, bien avant le siècle de Pétrarque , toute une école historique est enrôlée à son service.
Un des représentants les plus sincères et les plus importants de cette école, est l'écrivain que nous avons cité plus haut, qui, tout à fait indépendant de l'autorité pontiiicale, jurisconsulte et homme d'État aussi bien qu'homme de guerre, ami et ministre de princes puissants (1 ) , au moment même
nec rerum temporalium , nec personarum laïcarum , nec quorumcunique, quod non sit sub Ecclesià et per Ecclesiam , ut agrum vel vineaui , vel quodeumque quod habet hic homo vel iiie non possit habere cum justitiâ, nisi habeat id sub Ecclesià et per Ecclesiam... Quilibet fidèles, quoties in peccatum mortale labunlur et per Ecclesiain absolvuntur, toties omnia bona sua, omnes honores, omnes potestates et facultatcs suas debent recognoscere ab Ecclesià per quam absoluti , facti sunt talibus digni qui bus, curn peccato serviebant, erant indigni... {Ibixi). »
(1) Gervasius, vir illustris , et studiis et militià clarus (Leibnilz, Mi&toric. Brunsvir. introd.). Gervasius enseigna le droit canonique à Bologne; fut ministre de Guillaume, roi de Sicile, voyagea en
où, lie son style d'airain, l'exilé de Florence gravait sa protestation gibeline , témoigne de l'autorité de la doctrine qui mettait l'Empire aux pieds du Sacerdoce. En 1211, Othon IV est engagé dans une guerre acharnée contre Innocent III. Or, c'est à l'empereur même , c'est au fort de la lutte que le familier des rois d'Angleterre et de Sicile, Gervaisde Tilbcria adresse la leçon historique qui se résume en ces traits : « Constantin, en abandonnant Rome pour Constantinople, « a transmis le pouvoir souverain au Pape Sylvestre et à « ses successeurs sur l'Occident tout entier (1). C'est au
Angleterre et jouit de l'amitié de Henri le Jeune ; assista à la reconciliation de Frédéric I er avec Alexandre III, à Venise.
(1) « Ab ipsocollata legitur potestas in partes occidentales tantuni Sylvestro, licet vicario Christi Petro in tempore ejusque successoribus jus régis in occidente constituisset, diademate Cœsaris , cœterisque insignibus Sylvestro collatis... »
El ailleurs : « Petro Constantinus Imperiuin occidontis dédit, cui servierat Regnum Francorum , Regnum Teutonuin , Regnum Brittonum , quinimo totus occidens et totus circumfusus orbis. Hic Petro voluit totum servire occidentem. Beneflcio Papae, non suo, Roma, tempore Karoli nomen recepit Imperii (C. xix). *
La donation à Sylvestre de l'Occident tout entier sfrretrouve dans Radulphus de Columnâ, de Translatione Imperii. « Ibi (à C. P.) sedem Iniperialcm constituit, contentus dominio Orientis; occiden tein verô , scilicet Romam et totam ltaliam , et omnia occidentalia régna cum omnibus dignîtatibus imperialibus , beato Sylvestro tune. Romano Pontifici, ejusque successoribus libéré disponere Concessit; indignum judicans, Religiosus Impcrator, ibi terrenum Imperatorem dignitatem et poteslatem lafcere, ubi cœlestis Imperatoris vîcarhis morabatur. Clericis verô Roman» Ecclesi» lune servientibus, ad ins- Unliain beali Sylvestris concessit iltarn dignitatem , preerogativam tique houorem, quem lune ainplissimi ordo Sonalus babcbat(C. i). »
« Pontife romain qu'ont été remis les insignes et le sceptre « de l'Empire. Plus tard , c'est le même Pontife qui a « transféré l'Empire des Grecs aux Francs dans la personne « de Charles le Grand, et , dira-t-on aussi, des Francs aux « Germains (1) dans la personne d'Othon le Grand. » — « De- « puis ce temps, le Pape revendique l'Empire comme une « dépendance du siège romain. C'est pourquoi le Pape porte « seul les insignes impériaux, et l'empereur des Romains « ne se pare du nom impérial que sous les insignes ordi- « naires des rois. Le Pape agit en souverain de la ville et « du siège de l'Empire; et l'empereur, sous un apparence « de souveraineté, n'est que le ministre du Pape et l'exé- « cuteur de ses ordres pour le temporel (2). » — «Si donc,
(1) * Mature considerans (Lco Octavus) beneficium collatuin Ecdesian per pra?dictum Othonem ducem Saxoniœ , easdem dignitates
Othoni concessit, quas Carolo contulerat Adrianus Ipsum Impe
ratorem constitué, nullâ factâ clectione .... et sic facta est translatio de Gallicisin Cermanos. Patet ergô quod circà ordinationem Imperii habet Papa maximam potestatern ut habuit (Radulpb. de Columnâ, de Translatione Imperii, c. fin). V. le même exposé de faits dans Marsile de Padoue, ch. x, Ap. Goldast; Monarchia, t, H. »
(2) « Ex ho© igitur tempore.... àsode tantum Romauâ Papa Occidentis asserit pend ère Imperium. Ecce luec nova et inusitata commutatio facit , ut Papa solus insignia ferat imperialia; et Imperator nomen impériale teneat, sub vulgaribus aliorum regum insignibus. Papa dominum Urbis ac imperialis sedis se monstrat, et Imperator, sub nomine dominationis, Papœ Minister dicitur, et in temporibus Apostolorum executor. »
ï.a pensée de Gervais de Tilberia est un témoignage d'autant plus important , qu'en exposant ce qui est pour lui l'opinion des contemporains, il ne dissimule pas ses regrets : < Ecce quàtn infelix Urbis pcrmuhtio , qua? sub unilate ... dominis duohus servira di-
« continue (iervasius, si vous croyez que le Pape veuille, « en quelque chose , porter atteinte au droit de l'Empire, « cédez, pour cette faible part , à qui vous a donné l'Empire « tout entier. El en effet, l'Empire n'est pas votre, il appar- « tient au Christ ; il n'est pas votre, il appartient à Pierre; « il n'est pas venu de vous à vous, mais du vicaire du « Christ et du successeur de Pierre. » Grégoire IX, dans sa célèbre lettre à Frédéric II (23 octobre 1 236) ne tiendra pas un autre langage. Le jurisconsulte de Bologne parle ici comme le Pontife romain.
Et pour faire connaître le caractère des rapports qui unissent l'Empire à l'Église, et par quelle filiation directe le premier procède de la seconde, les chroniqueurs n'accorderont le sceptre souverain à Charlcmagne, qu'au prix d'un grand service rendu à la chrétienté et au Saint-Siège. La conquête de Jérusalem sera la condition de la restauration de l'Empire; Charlemagne ouvrira les guerres saintes; son couronnement à Rome sera la récompense de son dévoue ment à la pensée dont la réalisation va tourmenter tous les grands Papes du moyen-âge : c'est sur le tombeau du Sauveur qu'il trouvera la couronne impériale; le premier empereur d'Occident ne sera que le premier des Croisés (1). Et, à
catur, uni ex coronà, alteri ex potentià... utrique molesta, utrique cervicosa... »
Dès le commencement du xi' siècle, Raoul Glaber écrivait :
« Ne quisquam... Imperator dici aut esse valeat, nisi quem Papa
sedis roman» morum pr obi ta te delegerit aptum Reipublicœ, eique
commiserit insigne impériale (L. I, c. v). »
(1) Cette tradition se retrouve dans le traité de Radulphus de
Colurnnâ de Translatione Imperii. Charles reçoit une députa-
l'autre extrémité du moyen-âge, au xiv e siècle, l'Empire luimême semblera consacrer la doctrine que suppose une telle tradition , lorsque Albert I er écrira au Pape Boniface VIII : « Reconnaissant que l'empire romain a été transféré des « Grecs aux Germains , dans la personne de Charles le « Grand, par le Siège apostolique, je professe avec un « pieux dévouement et un cœur sincère que les rois des « Romains, candidats à l'empire, sont choisis par ledit Siège, « à cette fin principale, qu'ils soient les défenseurs de la « foi catholique.... Je jure, sur les saints Évangiles, que « je serai fidèle et obéissant au bienheureux Pierre, à « vous et à vos successeurs canoniquement élus, et à la « sainte Église apostolique et romaine (1). »
Un tel serment était la ratification solennelle de la doctrine d'Innocent III (2).
lion de l'abbé Zacharie et de deux moines envoyés par le patriarche de Jérusalem : « Ex illâ legatione commotus Rex, cum magno exercitu tratisfretavit, totamque terrain sanctam recuperavit... Terrâ sanctâ recuperalâ, per C. P., Romam rediil. » C'est alors qu'il célèbre les fêtes de No^l avec le pape Léon, et qu'il est couronné empereur (C. vu).
Radulphus est répété par Marsile de Padoue (C. îx).
(1) « Pià devotione et sincero corde profiteor, quod Roma-
norum Reges in Imperatores postmodùm promovendi , per sedem eamdem ad hoc potissimè ac specialiter assumuntur, ut sint sancte Romane Ecclesie advocati , catbolice fidei ac ejusdem Ecclesie pracipui defensores. . . (Ap. Baron., Ann. Ecoles., t. XVI, p. 361). »
(2) « Interest apostolice sedis dibgenter et prudenter de Imperii Romani provisione tractare. cùm Imperium nogeatur ad eam principaliter et finaliter pertinerc : principaliter, cùm per ipsam et propter ipsax de gracia sit translatum, per ipsam translationis artricem propter ipsam meliùs defendendam ; finaliter quoniam
Contre celte doctrine, une grande école, à la tête de laquelle apparaît le Dante, soutient le principe du droit propre, et de l'indépendance absolue de L'Empire. « L'Église s'appuie sur un fondement divin ; l'Empire repose sur un fondement opposé, à savoir, sur le droit humain. De même que l'Église ne saurait être détachée de son principe, ainsi, il n'est pas permis à l'Empire de faire quoi que ce soit contre le droit humain. Celui-ci ne peut s'aliéner, ni se partager, ni s'absorber dans son contraire (1). L'Empire est antérieur à l'Église ; il se distingue d'elle par son origine , par sa nature, par son but; il a reçu son droit propre, sans aucun intermédiaire , de la source de toute autorité, de celui qui est le souverain maître absolu des choses temporelles et des choses spirituelles (2). »
Que si l'on objecte l'appel adressé à Charlemagne par
Imperafor à summo Pontifice finalem sive ultimam ni an as impositionem promotionis accipit, dùm ab eo benedicitur, coronatur et de Imperio investitur (Freder. secundi, Hist. diphm., p. 70). »
(1) « Sicut Ecclesia suum habetfundainentuni, sic etiam lmperium
suum. Ecclesiœ fuiidamentum Christus est Imperii vero funda-
mentum jus humanum est. Modo dico, quod sicut Ecclesiae fundamento suo contrariari non licel , sed débet semper inniti super il-
lud Sic et Imperio licitura non est contrà jus humanum aliquid
facere. Sed contrà jus humanum esset, si seipsum lmperium destrueret (de Monarch., lib. III). »
(2) Voyez toute la dernière partie du livre III. Dante conclut ainsi : « Sic ergo patet quod auctoritas temporalis Monarchae, sine ullo medio , in ipsum de fonte universalis auctoritatis descendit.... Orbi ab illo sulo prœfectus est , qui est omnium spiritualium et temporaliiim Gubemator. »
Adrien, et le couronnement de l'empereur par le Pape: « L'usurpation du droit, répond hardiment le défenseur de « l'empire, ne fait pas le droit: s'il en était ainsi, qui « empêcherait de retourner l'argument? Prouverait-on que « l'Église dépend de l'Empire, parce que l'empereur Othon « a rétabli le Pape Léon , parce qu'il a déposé Benoît et « qu'il l'a entraîné en exil ? Dieu seul choisit l'empereur , « Dieu seul le confirme ; et ceux qu'on appelle les Élec- « leurs, ont, à vrai dire, usurpé ce nom. Ils ne sont que « les interprètes de la sagesse divine : Denuntiatores divi- « iub prudentiœ sunt habendi (1). »
Mais quoi ! une partie de l'empire n'a-t-elle pas été aliénée au profit de l'Église? L'Église ne se prévaudra-t-ellepas de la donation de Constantin? — Non , répond la voix de Dante; votre zèle vous aveugle, et la vérité vous fuit. Nul ne peut faire ce qui est contre sa fonction. Il n'est pas permis à l'empereur de mutiler l'Empire : si, comme vous le dites, quelques-uns des droits de l'Empire avaient été désertés par Constantin , et transportés par lui à l'Église, la tunique sans couture aurait été partagée. Or, comme l'Église a son fondement, ainsi l'Empire a le sien.
(1) Marsile de Padoue soutint, à la même époque (pendant la lutte de Louis de Bavière contre Jean XXII), que le Pape transmet l'Empire , non par son autorité propre , mais par celle du peuple romain : « Quorum nullam faciendi aut concedendi auctoritatem ha buit Pontifex, aut aller Episcopus, seu clericus, nisi demùm Populi Romani ordinationc atque mandato (De Translatione Impèrii, c. vin). » De même, quand la dignité impériale est conférée à Othon le Grand : « Factâque synodo, clero ac populo congregato... (C. x) . »
V. les traités de Lupold de Babenberg , et de Occam (Apud Goldasl. Monarch. Sancîi Rnmarti hnperii. t II)
L'Empire ne peut se détruire lui-même. L'Empire est la juridiction exercée sur toutes les juridictions temporelles (1); et l'empereur est établi pour la maintenir intacte. 11 apparaît par là que l'empereur ne peut porter atteinte à l'Empire, puisque , ce qu'il est, il ne l'est que par lui. Eh bienl ce Constantin dont vous parlez était empereur ou il ne l'était pas : s'il ne l'était pas , il est manifeste qu'il ne pouvait donner à personne ce qui appartient à l'Empire ; que s'il l'était , comme un tel don était un amoindrissement de juridiction , il ne pouvait le consentir en tant qu'empereur, et la donation n'a pu sortir son effet (2).
Le droit de l'Empire est donc inaliénable; or, comme l'Empire au milieu même d'une décadence de fait, a dû posséder des représentants visibles de ce droit, il faut qu'une série non interrompue d'empereurs , en rattachant le premier César aux empereurs germaniques , permette de suivre
(1) « Si ergo aliquae dignitates per Constantinum essent aliénât», ut dicunt, ab Imperio, et excessissent in potestate Ecclcsiae, scissa esset tunicainconsutilis.... Sicut Ecclesia suum habetfundamentum, sic etiani Imperium suum. Imperio se ipsum destruere non licet. Imperium est juridictio omnium temporalium juridictionem abitu suo comprehendens (Lib. III). »
Radulphus deColumnà {De translatione Imperii), dit aussi : « Imperator si quidem iste romanus super omnes Reges est, » il ajoute : « his regibus exceptis duntaxat qui per privilégia et consuetudinem suntexempti. »
(2) « Ex quo patet, quodipsam Imperator permutarenon potest, in quantum Imperator, quùm ab eâ recipiet esse quod est.... Aut ille (Constantinus) Imperator erat, cùm dicitur Ecclesiœ contulisse, aut non. Et si non, planum est quod nihil poterat de Imperio conferre. Si sic, cùm talis collatio esset minoratio jurisdictionis, in quantum Imperator, hoc facerenon poterat (Lib. III). »
dans sa continuité la transmission d'une idée qui ne meurt pas. Nulle hypothèse ne coûtera aux publicistes du moyenâge, pour établir un semblant de généalogie que l'histoire peut démentir , mais que la foi populaire consacre. Le droit impérial s'incarne depuis Constantin dans les souverains de Byzance , pour passer dans la personne de Charles le Grand aux guerriers illustres, chefs des Francs-Orientaux (1).
Qu'on ne parle pas de l'éclipsé momentanée du titre auquel est attachée la toute-puissance. La consécration impériale a pu ne pas descendre sur la tête de Louis, de Conrad, de Henri I or ; mais que peut le fait contre le droit (2) ? Pour n'être pas décorés d'un titre, les dépositaires du pouvoir n'en sont pas moins, dans leur faiblesse, les continuateurs d'une tradition qui est la loi du monde, et par laquelle la Providence a enchaîné les Césars à l'œuvre commune et toujours inachevée du salut du genre humain.
Ainsi l'Empire, qui préexistait à l'Église, est indépendant de l'Église ; il n'a pas été rétabli par elle ; mais le droit étant inamissible et éternel, il s'est reconstitué par sa vertu propre, ou plutôt il n'a pas cessé d'être, et s'est perpétué par l'immortalité de son principe.
(1) Chron. Moissiac, adannum 801, Ekkehardi Urang. Chronic. ad annutn 800 : « Hue usquè Romanum Imperium à temporibus Constantini magni, Helenae filii, apud Constantinopolim in Graecorum Iraperatoribus mansit, ex hoc jàm ad Reges, imô ad Imperatores Francorum per Karolum transiit (Cité par M. Himly, De Sancti Rom. Imper., etc., p. 20). »
(2) « Usurpatio juris non facit jus. Nàm, si sic, eodem modo auctoritas Ecclesi» probaretur dependere ab Impcratore, postquàm Otho Imperator Leonem Papam restituit... {De Monarch., lib. III). »
Dix-sept ans après la mort de Dante, la doctrine si nettement formulée par le vieux gibelin, puis développée par Marsile de Padoue et par Guillaume d'Occam , devenait une arme entre les mains des électeurs de l'Empire, défenseurs du droit de Louis de Bavière. La pragmatique-sanction de Francfort (1 338) proclamait que la dignité impériale ne relève que de Dieu , que l'empereur régulièrement élu n'a besoin ni de la confirmation ni du couronnement du pape ; que, soutenir une doctrine contraire, c'est sa rendre coupable de lèse-majesté.
Lorsque accomplissant un pèlerinage doublement sacré, on a traversé les ruines qui jonchent le vieux forum romain, sur cette place d'où se déroule mélancoliquement aux re- gards le théâtre des plus grandes scènes de la vie du monde, en face des pâles montagnes de la Sabine et de ces aqueducs de l'ancienne Rome qui déploient en fragments épars leur longue chaîne brisée par les siècles , on rencontre , témoin solitaire des âges évanouis, le triclinium célèbre qui marque la place où s'éleva le palais de Lalran; et si l'on contemple la mosaïque qui se détache du fond doré de la tribune , on dislingue deux tableaux qui résument , en un relief immortel, les deux doctrines dont nous venons d'esquisser les traits. D'un côté le Christ remet les clefs à saint Pierre et directement l'étendard à Constantin ; de l'autre le roi Charles s'agenouille devant l'apôtre en même temps que le pape Léon, le premier recevant les insignes du pouvoir impérial, le second ceux de l'autorité spirituelle. Il semble qu'incertaine entre les deux idées qui, dans l'ordre politique,
allaient se livrer de si longs combats, la papauté, par une sorte d'impartialité préventive, voulût présenter Tune et l'autre aux siècles dont le rétablissement de l'Empire venait de préparer l'avènement (1).
La mosaïque de Léon III est, si l'on peut dire, l'exposé impassible et froid comme la pierre qui la compose , des doctrines dont la passion d'une grande époque va tirer le drame sanglant du Sacerdoce et de l'Empire.
L'attitude gardée par Pétrarque en présence de ces deux doctrines est, un curieux phénomène historique. Le grand publicistc du xiv c siècle appartient tantôt à l'une, tantôt à l'autre, et son hésitation semble elle-même l'expression des doutes qui pèsent sur la pensée de l'Italie.
Ce que Pétrarque avait voulu atteindre dans la rénovation de la république par Rienzi, c'était l'abdication devant Rome
des petits Etats rivaux unis désormais sous une loi commune et attirés vers un même centre, c'était la reconstitution de l'Italie relevée au rang de nation devant le monde incliné sous son sceptre, c'était la séparation du Sacerdoce et
(1) La distinction des deux puissances, la souveraineté des princes dans l'ordre temporel est nettement établie par le pape Gélase dans sa lettre à l'empereur Anastase : « .... Si enim , quantùm ad ordinem pertinet public* disciplina , cognoscentes imperium tibi supernâ dispositione collatum , legibus tuis ipsi quoque parent religionis antistites.... (Labb. Concil, t. IV, p. 1182). »
La doctrine du pape Synimaque, de saint Grégoire le Grand, et de ses successeurs jusqu'aux empereurs iconoclastes, est aussi celle de Gélase.
de l'Empire « ces deux flambeaux dont l'un éteint l'autre, » — « de l'épée et de la houlette unis par un lien fatal à tous les deux [Purgat. XVI, 106. Ibid. XXXIII, 37; Paradis, XX, 55). » Ce triple but, Pétrarque ne cessait de le poursuivre; quand Rienzi eut trompe ses espérances et qu'il fallut voir s'évanouir le rêve d'une Italie restaurée par les vieilles institutions républicaines, il saisit la tradition qui se présentait à lui comme un nouvel instrument
de ses desseins, et changeant d'arme non de pensée, substituant aux illusions du tribun l'audacieuse théorie de Dante, il évoqua l'idée de l'Empire et appela Charles IV au rôle dont le grand citoyen de Florence avait voulu investir Henri VII.
Aussi bien, Rienzi lui-même n'hésitait pas, dans la ruine de ses projets, à abdiquer aux pieds du trône impérial. Après sa première chute, il allait au fond de l'Allemagne, à Pntgues (1352) proposer à Charles IV de lui ouvrir les Alpes; il professait devant lui que « l'Empire était la source de tout « droit temporel , et l'unique moyen de porter remède aux « déchirements de l'Italie » et sollicitait de l'empereur un mandat en règle auprès des Romains ; car, disait-il , quiconque prétend gouverner dans la ville maitresse , ne peut commander qu'au nom de César (1).
Pétrarque écrivit une première lettre à Charles IV en 1352 : « Lis cette lettre , ô César , et ne redoute pas de « moi la flatterie, ce fléau des rois ; que plutôt ton oreille « se prépare aux plaintes ; ce ne sont point des paroles dé- « cevantes, mais des reproches qui vont t'importuner ; car,
(1) Papcncordt, p. 230, 332. Rienzi nnd setnc Zcit.
« comment es-tu devenu oublieux de nous et de toi-même? « Pourquoi n'as-tu plus souci de ton Italie? Nous t'espé- « rions envoyé par le ciel, vengeur impatient de notre li- « berté perdue; tu hésites, et quand il faudrait agir, tu f laisses le temps s'évanouir en délais sans fin.... considère t les intérêts de ta gloire , considère l'état des choses pu- « bliques. Il ne s'agit point d'une affaire vulgaire et médiocre. « L'Empire romain brisé par de si rudes tempêtes, confie à ta « vertu des espérances souvent trompées et presque mortes, « et à peine échappé à tant d'écueils , veut respirer à l'om- « bre de ton nom. Que la douceur du sol natal ne te cap- « tive pas. Quand tu regardes l'Allemagne, pense à l'Italie. <c Là tu es né , ici tu as été nourri , là tu as le royaume, ici « tu as le royaume et l'Empire; et, qu'il me soit permis de < le dire sans abaisser les autres pays et les autres peuples, « si partout sont les membres , ici seulement tu trouves la « tête de la Monarchie (1 ). » — « Jamais, continue l'ami de « Rienzi , l'Italie n'a tressailli plus ardemment dans l'at- « tente d'un prince du dehors (2) ; elle n'espère point d'ail- « leurs le remède à ses blessures et ton pouvoir ne serait « pas pour elle le joug de l'étranger.... après tant de siècles « la tradition nationale revit , et en # toi notre Auguste nous « est rendu ; car si les Allemands te revendiquent, nous te « proclamons italien (3). »
(1) < Illic regnum, hic et regnum habes et Imperium , et quod nationum et terrarum omnium pace dixerim, cùm ubique membra hic ipsum caput invenies monarchiso {Rerum famil, lib. X). »
(2) « NunquAm alius externi principis adventum lœtiùs expectavit Italia , ut quœ non aliundè remedium vulneribus suis sperat *
(3) « Nec tuum lanquàin alienigenum jugum timet... in te nobis,
Puis , remontant le cours des siècles , évoquant l'histoire en poète et en érudit plutôt qu'en politique , Pétrarque faisait apparaître aux yeux du roi des Romains la grande image de la ville éternelle : « Vois, s'écriait-il , cette femme acca- « blée d'années , les cheveux épars , les vêtements en lam- « beaux , le visage défait , mais l'esprit invaincu ; belle en- « core des souvenirs des anciennes grandeurs , elle lève ses « regards vers toi et te dit : Me voici , ô César , ne méprise « pas ma vieillesse ; j'ai pu beaucoup autrefois , et j'ai ac- « compli de grandes choses ; j'ai fait les lois, j'ai soumis le « monde.... aOn qu'une paix éternelle devînt le fruit d'une si « longue série de guerres, et que transmis de mains en « mains l'Empire parvînt jusqu'à toi (1). »
« Non , ma confiance ne sera point déçue , le ciel t'a en- « voyé à moi alors que s'évanouissait toute espérance, « Pourquoi attendre? Pourquoi méditer? Revendiquant ce « qui t'appartient, n'entreras - tu pas dans cette Italie « qui t'est dévouée.... où t'invoquent sous les armes les « bons pitoyens redemandant la liberté perdue (Note A, « à l'Appendice). »
Quelle était la mission que Pétrarque assignait au roi des Romains? Avant tout il le conjurait de rendre la paix au monde italien (Italicum orbem). El en effet la péninsule était en feu. Venise et Gênes poursuivaient une lutte achar-
post tôt saecula mos patrius et Auguslus nosterj est redditus. Te enira, ut libet, si Germani vendicent, nos te Italicum arbitramur. »
(1) Ut tantam scilicet bellorum sericm pax aterna sequeretur, et per multorum manus ad te venturum stabiliretur Imperium. »
née qui les ruinait Tune et l'autre ; les Visconti guerroyaient dans toute la Lombardie, menaçant l'indépendance de Mantoue, de Vérone , de Ferrare, de Padoue : et noyaient dans
des flots de sang les insurrections des Guelfes, de Bologne et de Plaisance : « Tout ce qui s'étend entre les Alpes, l'Apen- « nin et cette antique frontière de l'Italie, le Rubicon, « s'écriait Pétrarque , gémit sous le poids d'une tyrannie « immortelle (1). » Dans les États de l'Église, les petits tyrans de Viterbe et d'Orvieto , de Forli et de Faenza, affranchis de la discipline sévère imposée par Rienzi , disputaient le terrain pied à pied au cardinal Albornoz. Enfin, après avoir saccagé l'État de Ravenne , la grande Compagnie s'acheminait vers les Abruzzes, tuait , pillait, et marquait son passage par des ruines (2).
Ce n'était pas tout : la guerre n'était pas seulement d'État à État, mais de ville à ville. Dans presque toutes les cités italiennes , les vieux drapeaux guelfe et gibelin abritaient les implacables haines des partis. Pétrarque , sans se demander même si l'indépendance des communes lombardes devait y succomber , se rappelait l'intervention pacificatrice d'un empereur, dans les luttes intérieures de Verceil, de Novare, de Crémone, de Parme, de Modènc, etc., etc. (3), et le rôle
(1) « Quidquid Alpes Alpenninumque et antiquum Italiae lerminuai Rubicon em interjacet, tota penè quâni magna est, tyrannide premitur immortali (Ad Slephan, de Columnâ; rer.famil., lib. XV,
cp. 7). »
(2) * Pulcherrima illa Campania... Vix viatoribus tuta est, vagis semper obsessa latrunculis.. . Communem cum Àppulis, Brutiisque et Calabris. totoquc regno Sicih» sortem habet. (Ibid.) »
(3) V. dans les acla Uenrici VU, les stipulations de la paix
que Dante avait assigné à Henri VII, l'ancien ami de Ricnzi l'attribuait à Charles IV. En 1353 comme en 4310 le rétablissement de la concorde était le premier besoin de l'Italie, le premier remède que réclamait le patriotisme de Pétrarque
Aile piaghe mortali Che nel bel corpo tuo si spesse veggio.
et l'homme d'État comme le poète allait répétant : pace, pace pace !
La paix proclamée (1), l'empereur organiserait (2) dans une harmonique unité les membres toujours en lutte de ce grand corps. Cette organisation , c'était l'association fédéra-
acceptée par ces différentes villes sous la garantie ou plutôt sous l'autorité de l'empereur ; « Quod pro pace faciendà in civitate predictâ, territorio et districtu.... darent sibi plenam, generalem et liberam balliviam potestatem et auctoritatem ordinandi et disponendi
de totâ civitate et ejus districtu sicut sibi videretur expedire
Dominus Rex volens misericorditer adpacem reducere cives predictos dyuciùs discordantes, thm regiâ auctoritate quara ex potes ta te
sibi super hoc per eosdem cives concessa precepit, et statuit »
(Suivent les conditions : réconciliation des citoyens, pardon réciproque, rappel des exilés, restitution des biens.) Mais en même temps
l'empereur ne s'oublie pas : « Juramus vobis, Domino Henrico
Dei gratiâ Serenissimo romanorum Régi, semper Augusto, quodab hâc orâ in anteà ipsi homines videlicet de Civitate Vercel. univerai fidèles et obedieivtes erunt vobis et Romano Imperio... Rcgnum et ïmperium Romanum oorumque Regalia adjutores erunt
vobis ad deffendendum et retinendum contra omnem hominem
(Acta Henrici VII, edid. Dcenniges, Berol. in-4*; p. 15, 17, 19, 25, 29, etc.). »
(1) Italicum orbem tranquillâ pace componas.
(2) Placatà et ad plénum composilâ Italià.
tive qu'avait ébauchée la ligue lombarde, qu'avait entrevue Rienzi , et dont la pensée inspirait à Pétrarque de patrio-
tiques efforts pour arracher à Venise et à Gênes leurs armes fratricides ; c'était cela, avec le pape de moins comme prince temporel , et l'empereur de plus, l'empereur qui ressaisirait le sceptre au profit de Rome, et rendrait à l'Italie l'antique suprématie sur le monde.
Quant à la liberté perdue, redemandée au roi des Romains , que pouvait-elle être sinon l'affranchissement de cette petite tyrannie féodale dont le tribun de Rome avait voulu faire justice, et l'exercice, sous le contrôle éloigné de César, des bonnes coutumes et des libertés municipales?
Charles IV apparaît à l'Italie, dans quelle misérable attitude, et pour l'accomplissement de quels desseins? On le sait.
Telle est pourtant la puissance de ce fétichisme, tel est l'aveuglement avec lequel la patrie italienne est immolée à l'Empire, l'idée vivante de la nationalité à la théorie morte d'une domination universelle, qu'il devient indifférent de placer sur le trône des Césars, au cœur de l'Italie , à Rome même , un italien ou un étranger, de demander le représentant d'un pouvoir cosmopolite à l'Allemagne, à l'Afrique, à la Syrie ou à l'Espagne : « L'Occident, le Midi, » s'écrie Pétrarque dans un moment d'humeur contre Charles IV , « nous donneront des Césars préférables à ceux que nous « envoie le Nord ; là tout est glacé, nulle ardeur généreuse, « point de ce feu qui est la chaleur vitale de l'Empire (I).
(1) « Ità ibi gelida, omnia, nullus ardor nobilis, nullus vitalis calor Imperii.... (Variar. Ep. xvi). »
« Si tu no peux nous rendre les Césars romains , forttfne ! « rends-nous du moins, d'Espagne les Théodoses, d'Afrique « les Sévères , de Syrie les Alexandres (1) ! »
A tout prix, il faut donc qu'un empereur siégea Rome, d'où qu'il vienne, quoi qu'il veuille, où qu'il marche. Charles IV est entré presque furtivement dans la ville éternelle pour dérober en César honteux cette couronne impériale dont il ignore Je poids ; à son retour vers l'Allemagne, à Pise, il a été en proie aux menaces de l'émeute; à Crémone, à Milan , dans les mêmes villes qui l'avaient accueilli de leurs acclamations lors de son entrée en Italie, la dignité impériale n'a garanti le fugitif ni des insultes ni des pièges; ce n'est plus un empereur qui rentre dans ses États, c'est un aventurier qui s'évade la bourse pleine (2) et poursuivi par le mépris public : n'importe I à peine ses derniers soldats ont disparu derrière les cimes des Alpes , les opiniâtres reconstructeurs d'un passé à jamais évanoui n'ont pas assez de lamentations pour déplorer les destinées de l'Italie, veuve une fois encore de son impérial époux. « Donc, ô César, ce que ton aïeul et tant « d'autres avaient conquis au prix de leur sang , l'Italie « ouverte sans combats, Rome qui te livrait ses portes, « un sceptre qui ne t'avait rien coûté , un Empire sur
(1) « Redde nobis , fortuna, si Romuleos Casares Parc» vêtant, at saltem ab Hispaniâ Theodosios, Severos ab Àfricâ... »
Cette boutade se trouve dans une lettre à Neri Morandi ; Pétrarque était mécontent d'avoir vu Charles IV, à Pise, prodiguer au légat pontifical des honneurs exagérés, et * cum sacerdote humili de humilitate certare. »
(2) « Colla borsa piena de danari, et con assai vergogna (Matt. Villani. L. V, cap. 53). *
« lequel règne la paix, un diadème que le sang n'a pas « souillé; ingrat, tu abandonnes toutes ces choses pour « retourner dans un pays barbare (1)1 (Note B à VAp- « pendice.) »
Quelque temps après le retour de Charles IV en deçà des Alpes, une solennité à laquelle était convié le monde germanique, accusait, en un saillant relief, le contraste qui éclatait plus puissament chaque jour entre la théorie et les faits. En 1356 , sur la grand'place de la ville de Metz , l'empereur Charles IV, revêtu des insignes du pouvoir suprême, s'asseyait à une table que des milliers de princes , comtes, barons, gens de guerre et bourgeois pouvaient contempler à ciel ouvert. Dès que l'empereur eût pris place, les archevêques de Mayence, de Cologne et de Trêves portant au col le sceau, marque de leur dignité d'archichanceliers du Saint-Empire , se présentèrent à cheval et se rangèrent à ses côtés. Après eux, parut le duc de Saxe aussi à cheval, accomplissant les fonctions de sa charge de grand-maréchal ; le marquis de Brandebourg, archichambellan, versa l'eau sur les mains de l'empereur ; le comte palatin du Rhin présenta les mets; le duc de Luxembourg, tenant la place du roi de Bohême, offrit le vin dans un flacon d'or. Après le repas, les sept Électeurs s'agenouillèrent et reçurent de l'empereur de riches présents.
(I) L. XIX, ép. xu; voyez le reste de cette leUre dans le chapitre Rôle diplomatique
C'est dans cet appareil que Charles IV prenait possession des droits que venait de lui conférer sur les électeurs « colonnes et flambeaux du Saint-Empire » la constitution célèbre délibérée à Nuremberg « en présence de tous les « princes, électeurs ecclésiastiques et séculiers, et au- « très princes, comtes et barons, seigneurs, gentilshommes « et villes (1). » C'est dans ce déploiement des symboles de la toute-puissance que le même homme qui s'échappait furtivement d'Italie (2) , faisait proclamer ses titres à la domination de l'univers et se déclarait le chef temporel du peuple chrétien (3).
Cette illusion de l'omnipotence de l'Empire n'est pas ébranlée dans l'esprit des Italiens par la malencontreuse issue de l'expédition de Charles IV. Un trait peindra mieux que beaucoup de phrases l'incroyable fascination qu'exercent sur les esprits, au xiv c siècle, les monuments imaginaires du droit impérial.
Pour combattre les prétentions de Charles IV à la suzeraineté du duché d'Autriche , on a recours à un argument
(1) Bull. aur. introd.
(2) « Con as9ai vergogna in abbassaraento délia impériale Majestà... (L. 5, c. 53. Matt. Vill\. »
(3) Le serment prescrit par la bulle d'or (art. II, g 3) aux électeurs contient ces mots : « Je jure sur les saints Évangiles par la foi avec laquelle je suis obligé à Dieu et au Saint-Empire romain que, selon mon discernement et jugement et avec l'aide de Dieu, je veux élire un chef temporel au monde chrétien. » — « Les électeurs ne sortiront pas de la ville de Francfort avant qu'ils n'aient élu et donné au monde et au peuple chrétien un chef temporel 4 (JWd., S 4 )- *
plus décisif, pense-t-on, que tout autre. Quel sera cet argument? Une charte (chirographum) donnée par Jules- César, confirmée par Néron, laquelle confère à l'ancienne Pannonie le privilège de l'indépendance à l'égard de l'Empire (1). Si un tel document est authentique, que deviennent les droits de l'empereur qui règne en l'an de grâce 1356? Charles IV est attaqué dans l'exercice de sa juridiction au nom de Jules-César. Comment parer le coup porté par un tel adversaire? L'empereur n'aura pas de repo^u'il ne soit parvenu à ruiner le crédit du menaçant parchemin. La science des docteurs qui l'entourent, la perspicacité de sa chancellerie (2) suffiraient peut-être à démasquer l'impudence du faussaire , mais ce qu'il faut , c'est agir sur l'opinion et à la lumière du jour. L'empereur fera donc appel à l'autorité la plus retentissante du siècle , à celui dont le jugement s'impose également aux prélats et aux princes: l'examen du chirographe sera déféré à Pétrarque (3). Pétrarque prouvera doctement par la critique du style et par des rapprochements érudits que l'auteur est un triple fripon Trifurcifer; (hune asellum importunissimè rudentem.) Et si des doutes subsistaient, n'y a-t-il pas, après tout, cette réflexion consolante : le pair ne peut enchaîner le
(1) « ....Privilegii Austriam ab Imperio eximentis(Sent7.,lib. XV, ep. v). »
(2) « Dubius non suid, écrit Pétrarque, quin tibi illicô tuisque proceribus sapientissimis viris atque doctissimis, et in primis Cancellario tuo oculo prorsùs ac lynceo tota funditùs illius nebulonis scœna patuerit [Ibid.)* i
{3) « Quia tamen me hic quoque quod sentio loqui jubés , pareo H loquor (Ibid.). »
pair , et ce que Jules-César et Néron auraient fait, Charles IV serait fondé à le défaire (1). Que l'empereur gouverne donc en paix et qu'il exerce sans limites, comme sans inquiétude les droits du pouvoir souverain I
Les deux grandes doctrines politiques dont j'ai signalé l'antagonisme, la doctrine théocratique et la doctrine de la monarchie impériale n'étaient pas les seules qui , dans l'Italie du xiv e siècle, se disputassent la domination. Sans doute, il faut bien le reconnaître, les esprits les pluséminents du moyen-âge appartiennent à l'une ou à l'autre ; Dante et saint Thomas eussent dédaigné tout plan d'organisation de l'Europe , dans lequel l'idée de l'unité absolue (que l'unité fût réalisée par le pape, ou qu'elle fût l'œuvre de l'empereur), n'eût pas dominé et absorbé en quelque sorte l'existence individuelle des divers États, ou pour parler plus exactement, des diverses provinces de la grande république chrétienne et impériale. Pour le poète non plus que pour le théologien , pour l'auteur du traité de Monarchiâ non plus que pour celui du de regimine principum, j'ajoute pour l'Italie entière du xiii* siècle, la notion de la patrie enfermée dans des frontières invariables, dans des limites morales tracées par des lois et par des intérêts distincts , la notion moderne des nationalités en un mot , n'existait pas. Et il n'y a > point lieu de s'en étonner ; la puissance de la papauté et celle
(1) « Par in parem non habet Imperium, neque aliud J. Caeaar statuit aut Nero, enjus tu contrarium statuere, tuo jure , non valeas (SenO., lib, XV, ep. v). »
de l'Empire étaient précisément, pour l'Italie, le moyen d'étendre son influence sur l'Europe ; c'est au nom d'un principe général , universel , absolu que l'Italie pouvait prétendre à exercer la dictature; c'était par les croisades, cette expression suprême de la pensée pontificale et catholique, qu'elle avait saisi la direction de tout le mouvement • militaire et commercial de l'Europe.
Mais toute autre allait être la situation de la péninsule, quand, la force politique de la grande institution qui faisait d'elle le centre du monde venant à décliner, chacun des États s'efforcerait de conquérir une existence indépendante ; l'Italie devait tendre dès lors à s'affaiblir dans la proportion même où grandiraient l'Espagne, la France, l'Angleterre, et le développement des peuples voisins devenait la mesure de sa propre décadence.
Pour se mettre à l'abri des conséquences d'une révolution si considérable, une ressource restait à l'Italie, c'était de saisir elle-même comme une arme défensive cette idée de la nationalité, qui, à partir de l'époque de transition inaugurée par le xiv e siècle, va être au fond de tous les mouvements de la politique européenne.
Phénomène étrange et qui fait bien comprendre la difficulté que devaient éprouver les Italiens du xiv e siècle à se soustraire aux séductions d'une politique cosmopolite I C'est le même' homme que nous avons vu invoquer si ardemment le rétablissement du trône des Césars et célébrer si haut les droits de la souveraineté impériale, c'est ce même homme qui va essayer de donner à son pays la conscience d'un rôle personnel, et indiquer les conditions de l'existence nouvelle que le progrès des temps
assigne désormais à la péninsule. Par une contradiction qui est elle-même une lumière jetée sur l'histoire des destinées italiennes, Pétrarque, héritier à tant d'égards de la théorie du Dante, à coté sinon en face de cette théorie, pose hardiment la doctrine d'une politique nationale; cette doctrine que les publicistes de l'Italie actuelle appelleraient la doctrine de l' indépendance ; et c'est ainsi que l'ami de Charles IV et de Rienzi mérite d'être appelé , dans le sens moderne et tout à fait exact de ce mot, le premier patriote italien.
Et d'abord, et par une sorte de protestation contre la théorie des droits de l'Empire, Pétrarque veut que les frontières naturelles données à l'Italie la défendent contre les convoitises des hommes du Nord :
Ben provvide Natura al nostro stato Quando dell' Alpi lo schermo Pose fra noi e la tedesci rabbia ;
Ce n'est pas seulement dans l'entraînement de la passion poétique que Pétrarque invoque l'inviolabilité du sol national , c'est dans le calme de conseils adressés aux chefs des États italiens qu'il les supplie de fermer la patrie commune aux incursions de l'étranger: en 1351 , Venise s'est alliée contre Gênes avec le roi d'Aragon : « Avec quelle douleur, « écrit au doge Dandolo le confident des Visconti , avec « quelle douleur j'ai appris le traité que vous venez de con- « dure! Faut-il que l'appui de souverains barbares soit « invoqué par des Italiens contra des Italiens I D'où le se- <( cours viendra-t-il à la malheureuse Italie , si, non-seule- « ment cette mère qu'il faudrait révérer, est déchirée par « ses propres fils, mais si encore les étrangers sont conviés
« à prendre pari à ce parricide C'est à bon droit
« que nous sommes tombés dans les malheurs que nous * « déplorons aujourd'hui, mais trop tard, puisque les Alpes « et la mer , ces remparts dont la nature , par une faveur « spéciale du ciel, nous avait entoures, nous avons cru « bon de les ouvrir avec les clés de la jalousie, de l'avarice « et de l'orgueil , aux Francs , aux Teutons , aux Espa- « gnols! [Andr. Dandolo ; variar. 1.1, cp. i., 1351.) »
Louis de Hongrie se dispose à passer les Alpes pour venger l'assassinat de son frère André , roi de Naplcs : « Voilà « donc , s'écrie Pétrarque, ce que j'ai toujours redouté , ce « que je n'ai cessé do répéter et d'écrire ; un tel crime ne « pouvait rester impuni ; mais la vengeance est plus cruelle « que je ne l'avais prévue I tourne ta colère, ô Dieu, contre « les auteurs du forfait, et frappe les têtes coupables; mais « qu'a fait le peuple? qu'a fait le sol sacré de la patrie? Et « pourtant voici qu'il est souillé par les pas des barbares 1 »
Après l'horreur que lui inspirent les irruptions des armées étrangères, le sentiment exprimé par Plularque avec le plus de vivacité , c'est le désir que les villes et les États italiens consentent à se grouper autour de Rome, redevenue la capitale de la péninsule ; si je ne craignais de me servir d'un mot exprimant une idée plus germanique peut-être qu'italienne, je dirais qu'il aspire à les voir s'unir par les liens d'une confédération nationale. Et en effet ce qui excite l'enthousiasme du poète pour l'entreprise de Rienzi , c'est que les chefs de l'Italie presque entière, depuis les Visconti, les Malatesta et les Pepoli , jusqu'aux marchands de Florence , et à la reine de Naples , envoyant des ambassadeurs au tribun pour lui offrir leur appui, Pétrarque peut se
flatter un instant que les diverses parties de la péninsule si longtemps en lutte se rapprocheront, dans une paix féconde, sous l'influence d'un pouvoir modérateur.
Il faut lire la lettre où le poète rend compte à Rienzi d'une conversation qui avait eu lieu à Avignon, entre de hauts personnages, les politiques de l'époque : on avait agité la question de savoir s'il serait utile à l'Europe « que Rome « et l'Italie fussent en paix et unies dans une pensée com- « mune [Expediret ne terrarum orbi urbem Romam et italiam esse pacificas arque unanimes). » Après une discussion prolongée, on avait conclu à la négative: Nullatenùs expedire. « Je reconnais bien là, s'écrie Pétrarque, « le venin d'une vieille et profonde haine... Signale cette « parole au peuple romain. Qu'il voie comment ces poli- « tiques entendent nos intérêts. Sans doute ils ne peuvent « nous nuire, mais une telle parole met leur pensée se- « crête à découvert, et révèle ce qu'ils veulent pour nous. « Je n'assistais pas à cette discussion ; si je m'y fusse trou- « vé, malheur à plusieurs d'entre eux ! Car le silence n'eût « été pour moi ni honorable, ni possible; mais je te la « dénonce à loi, le vengeur de notre liberté!.... J'espère « qu'elle éveillera dans tous les cœurs italiens le feu d'une « juste colère , et que l'indignation dissipera la torpeur de « nos âmes [Epis t. III. — Site TU.). »
Cette pensée de l'association de toutes les forces italiennes, plus encore de la solidarité de tous les États de la péninsule (1), inspire la plupart des lettres politiques de Pétrarque. S'il écrit au gonfalonnier de justice de Florence
(1) V. la seconde lettre à Dandolo
(en 1340), il a soin île rappeler les liens d'origine qui rattachent la république à Rome (1); s'il s'adresse au doge de Venise pour l'engager à la paix, « que les esprits s'unissent « aux esprits, secrie-t-il, les drapeaux aux drapeaux (2). » Et il montre la domination des mers devenant le prix de l'union des grandes cités maritimes d'Italie : « A cette con- « dition l'Océan et les ports de l'Empire s'ouvriront à vos « flottes , et partout vous accueillera le respect des rois et « des peuples. A celte condition l'Indien, le Breton, l'Éthio- « pien, vous redouteront, et vos navigateurs aborderont « Taprobane, les îles Fortunées, et cette fameuse Thulée « encore inconnue aujourd'hui. Soyez -vous réciproque- « ment un appui, et nul péril ne peut vous menacer d'ail- « leurs (3). »
Pétrarque recommande avec d'autant plus d'instance l'union des cités et des États que, dans sa pensée, c'est en faisant appel à ses seules forces , en rompant avec la funeste habitude d'invoquer les secours du dehors, en réveillant le vieil esprit militaire, que l'Italie doit lutter contre la décadence dont les causes se multiplient autour d'elle et en elle. Pétrarque n'a pas assez d'invectives d'un côté , contre le système des Condottieri, qui , tout en mettant l'Italie à sac , lui désapprennent les vertus guerrières et en font une proie pour toutes les convoi-
(1) « Genitor ille vester , populus romanus. (Variar. ep. lx). »
(2) « Ànimos animis . signis signa conjungite. »
(3) « Sic vos Indus, sic Hritannus , ^Ethiopsque permetuet. Sic Taprobanem , sic Fortunatas insulas famosamque sed incognitam Thylem .. Securus vester nauta transiliet: modo invicem tuti sitis, ml alimulc trepidandum est.
lises (I) ; de l'autre, contre celle manie d'imitation étrangère, qui, en inspirant le dédain des vieilles coutumes el de traditions tutélaires , prépare et consomme l'altération du caractère national (2). Nul , à ce double point de vue, n'a ressenti plus profondément en lui-même le contre-coup des fautes que commettait son pays ; nul n'a plus souffert de ses douleurs et tenté avec plus de fermeté de mettre le fer sur la plaie saignante : « Ah ! s'écrie-t-il , en s'adrcs- « sant à Boccace , qui exprimera l'indignation dont je « suis animé, quand je vois des hommes nés sur le sol « italien, s'ingénier à l'envi pour paraître barbares. Pus- « sent-ils en réalité être barbares, pour délivrer les veux de « tout vrai Italien d'un si honteux spectacle , ces traîtres à « qui il ne suffit pas d'avoir oublié les vertus des ancêtres, « d'avoir perdu, par leur indolence, la gloire des armes et « la gloire des arts de la paix, mais de qui la démence dés- « honore encore la langue maternelle (3) I »
Ainsi, — condamnation de l'influence étrangère , à tous les points de vue , — résolution de fermer les frontières de la patrie commune aux incursions du dehors, — plan de fédération, ou du moins, pour éviter un mot qui réveille une idée trop moderne, plan d'union et de protection réciproque
(1) « Qui ad bellum quasi ad nuptias compti et imbelles, vina et fercula etlibidinem méditantes eunt , fugamque pro vietorià cogitantes.. (Senti. 1. V, ep m). »
(2) 't Quem morem nescio quidem undc , sed non utique à Romanis parentibus ac fundatoribus nostris accipiunt, ut oninis exolici dogmatis, externœque consuetudinis miratores, sic paternorum atque salubrium indociles exemplorum... {Senil., I. II, ep. i). »
i3) Senil. , I. XVI. cp. Il,
pour les différents États de la péninsule, triple fondement sur lequel s'appuie une doctrine que, dans toute la force du ternie , je le repète , il faut appeler nationale, qui se pose avec une netteté singulière à Tencontre de la doctrine des droits de l'Empire, qui, après tout, il ne faut pas craindre de l'affirmer (quoi qu'aient pu dire , à cet égard , d eminents
publicistes de la péninsule) (1), donne un puissant relief à une physionomie dont le rayon d'une gloire plus douce a trop amolli les traits, et qui place Pétrarque au premier rang des grands hommes dont le patriotisme italien doit invoquer le souvenir.
Que l'Italie eut embrassé cette doctrine, et les siècles qui vont suivre n'auraient pas répété en vain la plainte du poète :
lia lia che suoi guai non par che senta
Vecchia, oziosa e lenla.
Dormira sempre e non fia che la svegli?
Mais l'Italie pouvait-elle rompre facilement avec les traditions de tant de siècles? Pétrarque lui-même , comme s'il dût résumer en lui la lutte qu'allaient se livrer les deux doctrines contraires, Pétrarque, après avoir indiqué du doigt la route de l'avenir, ne se retournait-il pas vers les voies où ses devanciers avaient traîné son pays , et dans l'incertitude
(1) Dante n'abandonne jamais le point de vue de la politique impériale et cosmopolite. Pétrarque, au contraire, a le mérite de la création et de l'originalité; seul il a la vue des vrais intérêts de l'Italie. Nous ne comprenons pas comment le comte Balbo a pu rcrire : « Pelrarca fu un gran lelterato. et nulla piu (Délia storia d imita, p. 227) r.
île ses desseins, n'invoquait-il pas de nouveau la fatale protection de l'Empire?
La théorie nationale demeure donc impuissante contre la théorie du droit politique de l'époque antérieure. L'Italie continue sa marche vers le terme où la précipitent des traditions invincibles; et quand l'Empereur Charles IV descend une seconde fois au-delà des Alpes, elle subit, comme par le passé , ce prestige funeste qui la pousse à abdiquer devant César : à Pise , Agnello, seigneur de la ville, sollicite de la haute suprématie du prince la confirmation de son pouvoir et le titre de vicaire-impérial. A Sienne, le peuple, qui s'est insurgé et a taillé en pièces les gendarmes allemands , s'effraie tout à coup de son audace et achète le pardon de sa victoire au prix de 20,000 florins. Florence de qui Charles IV réclame les droits de l'empire , au lieu de répondre à cet étranger en lui fermant ses portes, ne se débarrasse de lui que moyennant finance. Pise lui demande la consécration de ses privilèges et consent à payer 50,000 florins. Lucques achète pour une somme quadruple le parchemin qui la déclare indépendante.
Appauvrissement matériel (ISoteC, ik Y Appendice } f amoindrissement de la vie nationale; ainsi se résume pour les cités italiennes, chacune des expéditions des empereurs. Au xrv° siècle comme au xn c , au x e et au ix c siècle, dans des circonstances et sous des formes très-diverses , l'empire est tout ensemble la séduction et le fléau de l'Italie Depuis le moment où les deux Béienger firent hommage
pour prix d'un secours, le premier à Arnolf (888), le second à Othon le Grand (952), l'Italie fut une proie entre les serres de l'aigle germanique. Sans doute, par quelques empereurs allemands, la péninsule échappa pour un temps à l'anarchie qui la dévorait; mais ce bien lui-même fut un mal, et ce remède un germe de mort. Malheur au pays qui cherche la vie en dehors de lui-même I un gouvernement national , si mauvais qu'il soit , vaut mieux pour un peuple qu'un gouvernement étranger, si bon qu'on le suppose. Car le premier passe et le pays reste ; le second au contraire tarit dans sa source cet indispensable élément de toute force nationale : le sentiment de l'indépendance. Depuis les Othons, Pllalie s'habitua à vivre d'une vie empruntée; princes, cités, papes eux-mêmes reconnurent et invoquèrent presque toujours la suprématie de l'empereur; la lutte ne porta que sur la mesure dans laquelle il était opportun de la reconnaître. Il parut bien que la nation n'avait pas conscience de son existence propre, quand , après la grande guerre contre Frédéric I" Barberousse, après la glorieuse bataille de Legnano, et cette entrevue de Venise où le plus haut représentant de la ligue, le pape Alexandre III avait posé le pied sur la tête de l'empereur, les communes lombardes appelées, parlejugemcntdes armes, à constituer une nation , et à graver le nom de l'Italie sur les tables du droit européen naissant, y écrivirent de leur épée victorieuse, non pas lejnot d'indépendance, mais celui de privilèges impériaux : « Nous voulons satisfaire, disaient-elles, à tous les « devoirs auxquels , selon les anciennes coutumes , l'Italie « est tenue envers l'empereur; nous ne lui refusons pas « les anciennes justices, et nous désirons être reçus par
— (il —
<t lui en grâce, pourvu qu'il nous conserve notre liberté (■!).» La liberté, c'était cette vie purement municipale qui se conciliait avec le serment de fidélité à l'empereur; ces privilèges n'étaient autres que les droits de toute nation qui affirme son existence (2), droits qu'au lieu de ne devoir qu'à leurépée, les communes italiennes préféraient tenir d'un souverain étranger. Or, une fois cette abdication consentie, l'Italie sous la main de ses légistes , roule insensiblement vers l'abîme : lorsque Henri VII descend en Italie, un siècle et demi seulement après la paix de Constance , Milan prête entre les mains de l'empereur ce serment qu'il faut citer : « Les citoyens de Milan seront soumis et obéissants, comme « de fidèles et vrais vassaux et sujets, au seigneur roi et à
« ses vicaires Ils ne participeront à aucun fait, traité
« ou conseil qui puisse porter atteinte aux droits dudit « seigneur roi et de l'empire Ils l'aideront à maintenir,
(1) Romualdi salernitani chronic. R I. S , t. VIL p. 220. — V. le C'Sclopis, Storia délia legis. /fa/., t. I, c. IV, p. 134.
(2) L'empereur reconnut aux villes confédérées tous ceux des droits régaliens quelles avaient acquis par usage ou par prescription , notamment le droit de lever des armées , de construire des fortifications, d'exercer dans leurs murs la juridiction civile et criminelle. Par contre , il était stipulé que les consuls recevraient l'investiture d'un légat de l'empereur ; celui-ci conservait dans chaque cité un juge d'appel; chacune d'elles continuait à devoir le fodero royal quand l'empereur entrait en Lombardie, et les parata quand il se rendait à Rome pour se faire couronner ; enfin la ligue s'engageait à renouveler tous les dix ans un serment de fidélité. — La victoire des cités lombardes , on le voit , n'aboutissait qu'à une limitation et par cela même à une consécration de la souveraineté impériale. — V. le préambule hautain du traite
« recouvrer et conserver les droits et régales pour
« l'honneur et l'utilité du seigneur roi et de l'empire, ils « seront toujours prêts avec armes ou sans armes, selon « qu'il plaira audit seigneur ou à ses vicaires, de le ou les « défendre, protéger, maintenir contre tous. » Et l'héroïque cité, l'instigatrice de la ligue lombarde ne recule pas devant la condamnation de sa gloire passée : « Ils ne souffriront « pas que nul soit affilié à la ligue s'ils ne le croient, « en bonne conscience, ami dévoué dudit seigneur et de « l'empire, et s'il n'y a été admis du consentement et de la « volonté du seigneur roi ; ils observeront fidèlement tout « ce que ci-dessus et n'y contreviendront en fait ni en paroles, « tacitement ni expressément, et nonobstant tous serments, « promesses, pactes et conventions contraires qui auraient « pu être faits autrefois [\). »
De tels actes suffisent entre tant d'autres à montrer ce que fut l'Empire pour l'Italie : il y corrompit l'esprit national ou l'absorba, à peu près comme ces instruments qui, dans leurs aspirations puissantes, s'emparent de l'air respirable et ne laissent subsister que le vide (2). Dans cette atmosphère appauvrie les noms qui excitent avec le plus de
(1) Acta Henrici VII, p. 39 et 40. edid. Dœnniges. Berol (Note D, à l'Appendice)
(2) La souveraineté directe de l'Empire se substitue insensiblement au droit de suzeraineté éloignée. Ainsi , en 1238, Cbieri demando à l'empereur appui contre les villes voisines. Frédéric accorde pour privilège a ses habitants * non nisi in curiâ nostrâ vel legatorum nostrorum aut Capitanei nostri specialiter qui loco eidem de mandato noslro prefuerit, tàm in criminalibus quàm in civilibus causis deheant ad justitiam ronveniri (Hist. diplnw.. I . V, p 177.
puissance le sentiment national ne retentissent plus bientôt que comme des sons étouffés et n'y réveillent plus d'écho. Après Dante, après cet illustre exemple des égarements du patriotisme, le fantôme impérial s'élève plus menaçant que par le passé. A partir du xv e siècle, l'histoire delà péninsule n'est plus qu'un long acte de vassalité envers tous les souverains qui, à la suite des empereurs (4), se précipitent audelà des Alpes pour s'en disputer les lambeaux. Il ne s'agit plus de savoir si l'on sera esclave, mais des mains de qui l'on revêtira les livrées de la servitude (2). On verra s'ouvrir des bouches italiennes pour apprendre aux conquérants comment il faut mutiler le cadavre de l'Italie afin que jamais la vie ne puisse ranimer ses membres épars (3) ; et un
(1) Maximilien descend en Italie (1496) ut envoie deux ambassadeurs à Florence avec ordre de dire : « Qu'il avait jugé à propos de
passer en Italie pour y rétablir la paix que pour remplir le
devoir de sa dignité impériale , il voulait connaître des différends de Florence avec Pise ; qu'il souhaitait que jusqu'à ce qu'il eût entendu les deux parties, il y eût suspension d'hostilités qu'il
était disposé à faire bonne justice. » On répondit par l'éloge de ce dessein de l'empereur (Guicciard., I. III, cap. iv.).
Quand Louis XII se brouille avec Jules II , il offre à Maximilien « de l'aider à se rendre maître de Rome et de l'État de l'Église, et même de toute l'Italie comme appartenant de droit à l'Empire» hors le duché de Milan, Gênes, Florence et Ferrare (Ibid., liv. IX,
(2) V. le curieux traité de Campanella de Mvnarckiâ hispanicd . c. xjx , de Regnis hispanorwn propriis : « Ipsi etiam principes et respublic» Italiaj qu« ad hoc usque tempus à partibus gallorum sleterunt , transirent ad hispanos. >
(3) « Facial quoque ut dominia et praedia nobilis regni Neapolitani , Mediolani ab exteris umantur quo liât, ut barones
publicistc parlant la langue de Dante el de Machiavel, Cam panel la enseignera l'art d'étouffer si complètement la conscience nationale, que jamais l'idée'de l'affranchissement ne puisse faire battre un cœur italien (1).
Si l'Empire a tué l'Italie, l'idée qui le reconstitua fut, pour l'Europe moderne, la source d'interminables calamités. Nous le répétons : l'Empire, celte forme sous laquelle le monde ancien avait conçu l'unité, répondait à l'idée de la force matérielle et de la conquête. Cette idée ne pouvait reparaître dans le monde chrétien qu'en y ramenant avec elle tous les périls inhérents à la notion païenne du pouvoir. En faire la clef de voûte de l'édifice politique nouveau, c'était raviver l'antagonisme des deux mondes, et relever, pour une lutte où les plus grands intérêts de la civilisation moderne seraient en jeu, l'ennemi même que l'esprit chrétien semblait avoir terrassé. Je veux croire qu'une haute pensée inspira le pontife romain (2) alors qu'aux der-
indigenes humilientur.... cavendum est ut loca munita unquàin baronibus concedantur (Chap. xiv, de Baronibus et nobilibus Imperii hispanici). » — « Elaborandum est régi ut priucipum Italianorum dissidia alat.... etc., etc. (Chap. xxi de Italiâ). »
(1) « Curandum praetereà ut omnes illorum (Baronum) filii niagistros hispanos habeant, qui hispanizarc illos doceant in habitu, moribus et modis hispanicis (ch. xiv). *
(2) Nous répugnons à nous placer au point de vue mesquin et personnel qui , selon Marsile de Padoue , aurait été celui du pape Etienne 11 au début des rapports politiques du Saint-Siège avec les Carlovingiens : <■■ His autem beneficiis Slephanus papa alleclus, et
niers jours de l'année 799, il plaça sur la tête de Charlemagne cette couronne ramassée parmi les débris d'une civilisation vaincue. Sans doute au moment où le peuple assemblé dans l'église de Saint-Pierre souhaitait « vie et vic- « toire à Charles-Auguste couronné de Dieu, grand et pa- « cifique empereur des Romains, » en ce moment on put se flatter que, ayant de l'Église le sacre, de Rome la tradition du gouvernement, de la Germanie le génie belliqueux et un certain respect de l'indépendance personnelle (1), le pouvoir nouveau serait en réalité comme il l'était dans les désirs, le Saint-Empire romain. Sans doute, le rêve delà chrétienté gravitant dans un harmonieux équilibre autour de deux centres, le pape et l'empereur, de ces deux soleils illuminant les choses de Dieu et les choses de la terre
Due Soli che l'una e l'altra strada
Facean vedere, e del mondo et di Dio.
rPurg. C. xvi.)
Un tel rêve put naître dans l'esprit du pape Léon III avant de devenir l'idéal des philosophes et des poètes, de saint Thomas et de Dante. Mais cet idéal, dans un si long espace de la vie du monde , eut à peine un instant de réalité (2). A part ces courtes années où Charlemagne, vérita-
videns illius temporis Imperatoris imbecillitatem , procuravit Romanum Imperiura de Graecis transferri in Francos , minime reminiscens benc6ciorum per Imperatores Romanos ecelesiae concessorum, in alienos atque remotos imperium transferre satagens, ut Gneeis oppressis. Galiicis h œc paru m curantibus, posset Papa Italire liberiùs dominare {de Translations Imperii, c. vu).
(1) V. Ozanam, Études germaniques, t. II, p. 366.
(•2) Le fait est reconnu par un des plus savants et des plus éloquent*
blement évèque du dehors, étend respectueusement sur l'Église la protection du sceptre des Césars, où véritablement maître de l'ancien Empire (1), il reçoit tout ensemble l'hommage du roi des Asturies et des chefs des clans irlandais, les deux astres ne cessent de s'cntre-choquer ; et loin de guider les nations naissantes dans la voie de leurs destinées, compriment violemment leur essor, ou égarent leur marche dans les ténèbres d'une guerre éternelle : sous les yeux même de Pétrarque, l'Empire et le Sacerdoce se heurtent dans une lutte de vingt-cinq ans, et au nom de l'autorité dont l'investitson titre (2). Louis de Bavière décerne au roi d'Angleterre contre le roi de France le mandat souverain de vicaire-impérial.
Dans l'universelle confusion créée par le couronnement qui inaugura le ix c siècle, ce n'est jamais l'Empire qui se met au service de la civilisation chrétienne. Quand Benoît VIII fait présent à Henri II de l'emblème qui symbolisera le pouvoir souverain, le pape place bien sur le globe du monde cette croix devant laquelle devait s'incliner l'cm-
admirateurs de la pensée de Léon III, Fr. Ozanam, Études germaniques, t. II, c. VIII.
(1) Sur la manière dont Charlemagne comprit la mission de 1 empire, voyez le célèbre capitulaire de l'an 802, ap. Pertz, t. 1, leg., p. 91.
(2) Au iv* siècle, l'empereur Frédéric III prendra, comme on sait, cette devise : c A, B, I, 0. U, » e es-t-àdire : « Austris est imperare orbi universo. »
Voyez dans M. Himly les textes qui formulent les prétentions des empereurs à la suzeraineté sur tous les princes chrétiens , à l'exception pourtant des rois de France et d'Espagne. De Sanrti [mprrii Romani indole atque juribus , p. 33 et suiv.
pereur(i), mais si l'Empire se laisse proclamer Xatocat de l'Église (2), dédaignant les devoirs, il se contente de faire valoir les droits. Cette haute attribution qu'il reçoit de la main des papes est pour lui un moyen de violenter l'Église (3) et de maîtriser l'Italie, jamais une raison de défendre la première et de relever la seconde ; c'est un contrat pour l'exécution duquel l'une des parties a toutes les charges et l'autre tous les bénéfices ; dans la main de l'empereur je vois toujours l'épée qui menace, je ne vois jamais le bouclier qui protège.
S'il faut déplorer l'incurable aveuglement qui, malgré de mortelles déceptions, met sans cesse à la bouche de l'Italie ce - nom qui la subjugue, César ! On a peine à comprendre l'opiniâtre méprise qui , en dépit d'un antagonisme perpétuel,
(!) «.... Ut dùm si quidem illud respiceret princeps terreni Imperii, foret ei docuinentum, non aliter debere imperare vel railitare in mundo quàm ut dignus haberetur vivifie» crucis tueri vexillum (Rodulfi Glabri hist. 1. 1 , c. v). >
(2) « Sancls Catholicœ Ecclesirc advocatus universalis. » En 1309, Clément V dit à Henri VII : « Sacerdotium verô pium et lutum débet habere recursum ad Imperialem mansuetudinem débita sibi veneratione conjunctam ut Imperii Romani fastigium et ejus Culmini prœsidms specialis advocati et defensoris prœcipuè circa Eccleaiam gerat offieium (Raynald. annal, anno 1309, S 10). »
L'empereur Sigismond écrira encore en 1413 : « Cùm teneamur matrem Ecclesiam per Impériale offieium tueri , cujus etiam Canones S. S .Patrum nos appellant advocatum et defensorem. (apud Hontheim, 1. I, cité par M. Himly, p. 67). »
(3) Prétentions élevées par Frédéric II sur le droit des empereur» de convoquer les conciles (Raderic, 1. Il, c. 54 et 55,); l'élection de l'antipape Victor III.
pousse la papauté à chercher dans l'Empire l'instrument d'une pensée toujours combattue et la garantie de l'harmonie sociale. Après Frédéric 1 er et Frédéric II, quelques années avant Louis de Bavière , le Siège pontifical professe encore que le Sacerdoce et l'Empire ont été établis par Dieu, « à « cette fin, qu'étroitement unis dans la communauté des « desseins et dans l'accomplissement de leur ministère, « fortifiés de leur mutuel appui, ils donnent la paix au « monde et en protègent l'unité (1). »
Or, pendant qu'à travers tout le moyen-âge se perpétue ce malentendu funeste, il est un peuple qui exerce en réalité le mandat nominalement déféré à l'Empire , un peuple qui est véritablement l'avocat de l'Église et le soldat de la civilisation chrétienne, c'est le peuple Franc.
Lorsque Clovis sortit chrétien du bassin baptismal de Reims, le pape Anastasc lui écriv it : « Le seigneur a pourvu « aux besoins de l'Église, en lui donnant pour défenseur « un prince armé du casque du salut ; sois pour elle une « couronne de fer (2). » Cette parole resta sur la France et marqua sa vocation : c'est le peuple Franc qui, avant l'Empire, sauve le christianisme à Poitiers; c'est lui qui, après la création de l'Empire, est l'avant-garde de la grande armée européenne dans la formidable lutte engagée contre la barbarie musulmane ; c'est lui qui, demeuré le dernier sous les armes pour venger l'honneur de l'Occident donne à
(1) « Tàm in executione commissi reginiinis, quàm in voti uni-
late concordes paceni mundo pariât, tranquillitatem inducat,
etnutriat unitatem (Raynald. ann. 1309, § 10).
(2) f.regor Turr., 1. 11. c. xixiv.
la civilisation chrétienne le héros qui en fut la personnification et le martyr.
Supprimez l'institution de l'Empire, la chrétienté n'aurait pas moins vu les peuples qu'elle enfantait se grouper dans l'unité morale, la seule qu'admette le monde issu de la parole du Christ ; elle n'eût pas moins affermi le sol sous ses pas(1), enchaîné la Hongrie à ses lois (2), brisé l'élan des cohortes sarrasines (3); elle n'eût pas moins produit les croisades, la chevalerie, la scolastique, toutes les grandes choses du moyen-âge. Mais supprimez l'Empire, l'histoire n'aurait eu à déplorer ni la civilisation compromise par trois cents années d'une guerre qu'il faut appeler civile, ni la ruine et presque la mort de cette nation italienne, la première née de l'Europe moderne.
Au xv c siècle, alors que chacun des peuples destinés à former l'Europe moderne , acquiert plus distinctement chaque jour la conscience du rôle personnel qui lui est assigné, l'Italie s'acharne à s'absorber dans l'Empire. On s'indigne, à ce moment décisif, d'entendre des voix autorisées déclarer que l'Empire a de droit divin quatre capitales, parmi lesquelles Milan et Rome (4); de voir un docteur italien portant le grand nom de Piccolomini , célèbre lui-
(1) Charlemagne a conquis définitivement l'Allemagne sur les Saxons dès l'année 798. Othon le Grand donne au christianisme et à la civilisation la Bohême , la Pologne et la péninsule danoise , avant d aller chercher en Italie la couronne impériale.
(2) Par la main de Henri l'Oiseleur, vainqueur à Mcrscbourg.
(3) Bataille d'Ostie sous le pape Léon IV, qui crée la cité léonine comme un rempart contre les invasions.
(A) * Imperii quatuor loca principalia sancti spiritùs ordinations
même par sa science avant de monter à la première dignité du monde chrétien , dédier au « divin Frédéric M César « Auguste (1), » un livre dirigé « contre les hommes assez « décriés pour prétendre qu'il est des peuples et des princes « que des franchises dégagent de tout lien de vassalité à « l'égard de l'Empire romain (2). » Ce livre d'.Eneas Sylvius où revivent, avec la doctrine politique de Dante (3), les plus serviles maximes des légistes de Bologne, est en plein
novimus attributa, Aquisgranum , Arclatum, Mcdiolanum, et urbem Romani {Magistri Jnrdanis chronica); quafiter Ronianum Imperium translatant fuit ad Gcrmanos , c. xxn , ap. Goldast. »
(1) « Compellit me , Dive Fridericc , Cœsar Auguste, non nulloruni inscitia tibi ut aliqua scribam. »
(2j « Maledicorum Itoininutii vocesqui populos quosdam et principes sic liberos francosque dicunt, ut nullo penilùs jure, Romano Irnperio sint obnoxii (.-Enea: Sylvii Piccolominci traclalus De Ortu d auihnritale Imperii Romani, prai-f). »
(3) — On retrouve dans .Eneas Sylvius cette pensée que la Monarchie, vainement poursuivie par Sèmiramis et par Alexandre le Grand, a été réalisée par l'Empire, pour soustraire le monde a l'anarchie, conséquence de la diversité des pouvoirs. L'Empire providentiellement établi a été consacré par le Sauveur, qui a voulu naître au moment où le monde entier obéissait à Rome et payer le tribut à César. L'antechrist ne paraîtra pas tant que vivra l'Empire : « lïœc igitur summa principis Romani authorilas quant communis militas desideravil, natura invertit, Deus dédit, ftlius confirmavit, consensus bominum approbavit t 'c. vin). Le peuple romain qui par ses vertus avait créé la monarchie de l'univers transporta le pouvoir suprême des Grecs à Charles le Grand , « concurrente summi Pontifias consensu,.... quod (Imperium) per varias inanus deductum, ad te denirpte. dive Ca-sar Friderice. per legi limant rlectionem derivatuin est, tibique supreina in teinporalibus est '■x alto commissa poteslas (Cap i\i
xv c siècle, la négation radicale du principe des nationalités, et l'audacieuse immolation de tous les droits individuels. On y professe que les peuples, les rois et les princes sont les sujets de l'empereur chargé par Dieu de présider à toutes les choses temporelles (1). L'empereur lui-même ne pourrait accorder l'affranchissement du lien qui enchaîne tout pouvoir secondaire à l'Empire, car il créerait par là un second pouvoir ne relevant que de soi ; or, il ne peut exister deux absolus, deux infinis; et l'empereur non plus que Dieu ne saurait créer son semblable (2). L'empereur, de sa pleine et uniquo autorité, fait toutes les lois et n'est soumis à aucune (3); il est maître souverain des propriétés et des domaines (4); alors même que l'on serait dépouillé injustement il n'est pas permis de réclamer, de s'insurger en paroles ou en fait; car il n'est personne qui
(1) Cap. ix cl x : « Romane principi quoslibcl liquet esse subjectos... qui temporalibus prœsit omnibus...» — « eos essesub Imperio dicimus (C. xivj. »
(2) « Etsi maxima sit Romani principis authoritas, eo tamen privatur Augustus ut sui similem possit eflicerc, quod certè faceret si regem aliquem in omnibus liberum a se redderet... sicut nec Deus desinit esse omnipotons , quamvis in deitate non possit nisi unicus fore (Cap. xi) »
(3) t Legcs sacratissimas quau constringunt hominum vitas solius Impcratoris est conderc, cui quidquid placuerit legis habet vigorem. Quodcuinquc Iniperator per epistolam et subscriptionem statuit, vel cogrroscens decrevit, vel de piano intcrlocutus est, vel dicto prœccpit, legem esse constat.... non asserendum est Imperatorern legibus esse subjectum (Cap. xix et xx). »
(4) « Liberum est Imperatori non solùm homini nequam sed etiam viro bono ac de republicà benc merilo propriam domum , proprios ajzros , propriasque possession es auferre (C. xvn). »
puisse connaître des actes temporels de César, et au-dessus de lui, il n'est pas de tribunal (4). Et ainsi le xv c siècle arrive à professer, au nom du pouvoir temporel, des maximes absolument semblables à celles qu'au nom de la théocratie avait proclamées le xn° siècle.
Quand l'Italie énonçait ces maximes, elle se préparait à subir, de la part de l'Allemagne, les irrémédiables atteintes qui devaient la pousser jusqu'aux derniers degrés de l'abaissement politique. C'est le droit impérial qui fait donnera Ludovic Sforza, puis revendiquer par l'Empire, et attribuer enfin à la maison d'Autriche cette Lombardie
Del monda la piu bella parte
qui frémit aujourd'hui sous la main de ses dominateurs. C'est l'Empire qui ouvre l'Italie à Charles-Quint ; c'est l'Empire qui, déjà en proie à toutes les faiblesses au milieu desquelles il prolongera sa décrépitude, introduit dans la péninsule la domination espagnole.
(1) « Non rcclamare licet, vituperare vel impugnarc, cùin nemo sît qui de suis factis tamporalibus possit cognoscerc (C. xvi)... Oui nullurn habet in tcmporali causa superiorem (C. xxu)... Cùm in Csesare su m m a potestas sil, summaque aulhoritatis plenitudo, nihil est quod, adjunctis principihus, authoritalis aeeedat, quoniam neque sumnio adjici quicquam potest, neque plénum potest effici pleniùs.... cùm nemo sit judex qui temporalia Ctesaris facta valeat examinare... et sicul qua? Deus jubet implenda sunt, nihilque contra replicandum est. sic temporalia Ca?saris mandata (C. xxm). *
Qu'on ne l'oublie pas cependant ; au milieu même d'une décadence dont rien ne ralentit le cours, des protestations se produisent, qui viennent de loin en loin interrompre la prescription du droit national. Laurent de Médicis établit entre Florence, Milan et Naplcs une ligue qui tendait à se transformer en une véritable confédération; et, dix années durant, se fait le représentant de la politique dont l'application persévérante eût préservé son pays de mortelles invasions. Bientôt, et en face des armées de toutes les nations de l'Europe acharnées à leur proie, Machiavel écrit le dernier chapitre du livre du Prince ; puis, dans les dernières années du xvi c siècle, à cette époque la plus calme peut-être, mais aussi la plus douloureuse de l'histoire de l'Italie, alors que les quelques États dont l'Espagne n'a pas occupé les territoires , — la Savoie , Florence , les domaines de l'Eglise, Parme et Mantoue, — n'ont plus d'autre rôle que de flotter entre l'Espagne et la France , et, selon l'énergique expression d'un contemporain, de mesurer la longueur de la chaîne; — à ce moment même un publicistc, en qui revit l'esprit de Pétrarque, Troiano ttoccalini élève une voix indignée, et s'efforce de réveiller dans l'esprit des chefs des États péninsulaires le sentiment de la solidarité nationale : « Que les princes, dit-il, sortent « de leur léthargie; que toute attaque dirigée contre l'un « d'entreeux, soit pour eux tous une ruine, une préparation « à leur propre servitude ; que, dans l'oubli de toute pas- « sion, de toute haine privée, ils embrassent l'intérêt de la « cause publique; » puis montrant à tous que le salut de l'Italie est dans leurs mains, les engageant, poulie succès de l'entreprise libératrice, à incliner un peu
du côté de la France, parce que la domination autrichienne et espagnole est nécessairement mortelle, tandis que la suprématie de la France, semblable à une fièvre maligne, et encore que très-dangereuse, laisse pourtant quelque espérance de vie : « Allons, s'écric-t-il, s'adressant à chacun des Élats italiens, toi, État de Milan, « toi, royaume de Naples, toi, Sicile, toi, État écelésiastique, « comment vous trouvez-vous? Examinez-vous une bonne « fois, et considérez la dissolution qui s'opère; voyez « comme on vous arrache continuellement vos fils et vos « biens ; comment vont se nourrissant de votre substance « des guerres très-injustes, et comment vivent de votre or « ces horribles harpies qui souillent vos places publiques « et vos maisons, et qu'il vous faut souffrir et caresser jus-
« que dans vos foyers Donc, d mon Italie! » continue
l'écrivain dans une apostrophe qui rappelle la façon de Machiavel, « par le sang que versent les enfants en Pro- « vence, en Savoie, en Flandre et en France, par ces larmes « que répandent les mères, par cette liberté si chère que « lu as surabondamment achetée, prends enfin pitié de « toi-même. Ces biens, ces peuples que Dieu t'a don- « nés, conserve-les, aime-les, et cesse de les confier à l'im- « pudente barbarie de ces faux catholiques qui ne veulent « de toi, que pour te faire esclave de leurs passions et de <i leur orgueil (1). »
Ces patriotiques exhortations qu'on peut du moins opposer aux conseils par lesquels , à la même époque ,
(1) Ragguagli di Parnaso ; (voy. Notk E, un fragment d'un article de M. L. CaleoUi, extrait île l'Àrchivio stnrico).
Campanella se faisait le complice de Philippe il, «prévalurent pas plus que n'avaient prévalu les invecti^s de Pétrarque contre la théorie de la monarchie universelle. Et pourtant, la tradition du droit national , l'idée de l'association des États italiens entre eux se transmirent avec une telle continuité à travers les temps les plus sombres de l'histoire de la péninsule, qu'au commencement du xix c siècle, en 1805, alors qu'il s'agissait pour l'empire d'Autriche de grouper tous les peuples de I Europe dans la troisième coalition contre la France, quel était le plan que, d'accord avec la Russie, le cabinet de Vienne lui- même présentait comme un leurre à la nation italienne ? La constitution d'un royaume subalpin relevant les Alpes entre elle et l'Allemagne, et l'organisation fédérale des États péninsulaires sous la présidence d'un prince italien.
Le caractère de cette étude ne me permet point d'indiquer les conséquences qui en jaillissent comme d'ellesmêmes, au point de vue de l'appréciation des laits contemporains. L'n mot seulement.
Sur les ruines des deux grandes doctrines politiques dont j'ai essayé de faire voir l'antagonisme et de signaler l'influence, la doctrine théocratique et la doctrine de la monarchie impériale, une théorie subsiste seule, à l'heure qu'il est, au-delà des Alpes, la théorie du droit national et de la confédération. J'ignore dans quelles conditions et dans quel avenir celte théorie qui, elle aussi, on le voit, a ses racines dans un passé lointain, doit recevoir la sanction des faits. Ce
quefesais, c'est qu'elle est celle de la grande école politique dont les représentants honorent l'Italie devant l'Europe; qui, détestant les coupables folies de la secte révolutionnaire, cherche la liberté dans l'ordre, et voudrait placer l'indépendance nationale sous la consécration du droit européen. Il faut respecter une idée qui survit à ses défaites, qui, ne demandant rien à la violence, attend tout de la justice, et qu'un de ses interprètes les plus illustres a résumé en ces paroles, expression de la modération dans la force :
« Nous savons que l'occasion de reconquérir l'indépen- « dance est peut être éloignée. Nous l'attendrons avec une « activité pleine de calme, nous appliquant non pas à trou- « hier inconsidérément le repos d'autrui , mais à réformer « nos institutions dans ce lambeau d'Italie qu'on nous a « laissé, à nous réformer nous-mêmes, à nous rendre dignes « d'un regard de la Providence, et capables de mettre à profit <c l'occasion quand elle voudra nous l'envoyer. S'il plaisait « à Dieu de ne pas l'accorder avant que cette génération ne « passe, nous saurons nous soumettre à son jugementavec « une résignation virile. Sous le poids de cette sentence , « nous travaillerons avec une égale persévérance à l'œuvre « de la régénération italienne , et nous descendrons dans « la tombe, bénissant Dieu de nous avoir permis de la « faire avancer d'un seul pas , et de quitter la terre où « dorment nos pères, moins malheureuse qu'ils ne l'avaient « laissée (1). »
(1) Massimo d'Azeglio, Programma per l'opinion* nazionale.