CHAPITRE Xlll
Les États-Unis. — Capitulation des généraux Lee et Jobnston. — Prise (Je Richmond. — Le Maréchal établit deux grands commandements dans le Nord. — Les généraux Douay et de Castagny. — M. de Montholon, nommé à "Washington, est remplacé par M. Dano. — Incident. — Hostilité de la Presse américaine* — Lettre du maréchal Randon. — Lettre de l'Impératrice Eugénie (3 mai 1865). — Mesures prises par le commandant en chef. — Correspondance de France. — Le maréchal Randon au maréchal Bazaine. — Lettre de Napoléon III (^24 juin).
Le péril qui menaçait l'Europe, et que l'expédition du Mexique, dans la pensée de son promoteur, avait eu pour but de conjurer, était devenu, dès nos premiers pas sur le Nouveau-Monde, un péril pour l'empire de Maximillien. C'en était assurément le plus redoutable, et il était au fond de toutes les préoccupations quinspirait son œuvre à Napoléon III, et par contre coup à ses ministres et au commandant en chef du corps expéditionnaire.
La lenteur que les revers d'abord, que la mauvaise politique ensuite, imposèrent à l'établissement d'un ordre de choses stable au Mexique, avait permis aux
États-Unis de poursuivre impunément leur querelle intérieure. Aujourd'hui l'empire n'était pas consolidé, les dissidents luttaient toujours, et des événements décisifs, mettant un terme aux embarras intimes des États-Unis, leur laissaient toute liberté de jeter au milieu des forces, ou plutôt des faiblesses qui se disputaient le Mexique, le poids de leur argent, de leurs secours en hommes et de leur influence morale.
Le Sud était définitivement vaincu : ses deux derniers chefs d'armée, les g-énéraux Lee et Johnston, capitulaient, et Richmond était pris. Les armées victorieuses du Nord étaient à la disposition du gouvernement de Washington, qui pouvait les lancer au delà du Rio- Bravo.
Sans doute une telle résolution ne cadrait ni avec les résolutions, ni avec les habitudes du cabinet améméricain. Sa prudente habileté ne recourrait point au procédé brutal d'une guerre déclarée contre la France, d'autant qu'il était d'autres moyens moins dangereux et plus sûrs d'arriver au résultat souhaité. Toutefois il suffisait que la chose devînt possible pour que le devoir fût de s'en préoccuper et de se prémunir contre toute tentative d'agression. Le gouvernement de Paris marqua ses craintes à cet égard, et envoya sur ce point des avertissements nombreux au maréchal Bazaine. Celui-ci ne les avaitpoint attendus, et, ferme sur le terrain militaire, qu'il connaissait bien, il avait aussitôt concentré le gros de ses forces dans le Nord, et établi deux grands commandements, qu'il avait confiés à ses deux divisionnaires, le général
Douay (revenu au Mexique ainsi qu'on l'avait annoncé) elle général de Gastagny.
Au premier, avait été remise la garde des départements de San-Luis-de-Potosi, Nuevo-Léon, Gohuila et Tamaulipas, avec chef-lieu à San-Luis-de-Potosi ; au second, celle de Durango, Zacatecas, Sinaloa, Cliihuahua et Sonora, avec chef-lieu à Durango.
Le maréchal proposa à l'Empereur la création dun troisième grand commandement pour les provinces du Sud, avec Morelia pour chef-lieu : le général de Thun devait en devenir titulaire.
Le commandant en chef ne se borna pas à ces premières mesures de précaution.
Le général Gortina, qui s'était rallié à l'empire et auquel imprudemment on avait laissé un commandement dans le Nord, tout près de Juarez et de Negrete, venait de faire une nouvelle volte-face. Cette défection avait permis à Negrete d'occuper Monterey et de menacerMatamoros. Le maréchal expédia immédiatement au secours de ce port un bataillon de la légion étrangère qui arriva à temps pour appuyer les troupes, restées fidèles, du brave Mejia.
D'autres inquiétudes subsistaient. Le Président des États du Sud, Jefferson Davis, le général sudiste Slaughter, pouvaient, dans l'espoir d'échapper aux Nordistes, franchir le Rio-Bravo-del-Norte et venir se réfugier sur le territoire mexicain. Qu'advicndrait-il alors, et quelle source de conflits pouvait naître de ces incidents?
Plus soldat que diplomate, le maréchal Bazaine, en
présence de ces redoutables éventualités, jugea bon de recourir à l'expérience et aux conseils du ministre belge auprès de la cour de Mexico. Celui-ci ne se déroba point, et consentit à donner son avis avec autant de bonne grâce que de bonne humeur. La lettre était confidentielle, bien entendu, mais le temps écoulé depuis ces événements nous permet de la reproduire ici :
Fonibaya, le 26 mai 1865.
Monsieur le Maréchal,
Depuis notre conversation, j'ai réfléchi, et il y a dans toute celte affaire des éventualités si sérieuses que je sens le besoin de mettre les points sur les i.
Que le passage du Rio-Bravo par les confédérés soil un bien ou un mal n'est pas à discuter. Le fait, s'il a lieu, arrivera comme une tuile, s'imposera de lui-même, et il s'agira d'en tirer le meilleur parti et d'en éviter les conséquences fâcheuses.
Je continue à croire, monsieur le maréchal, que des hostilités ouvertes des États-Unis sont peu probables; cependant dans l'état de surexcitation où ce pays se trouve, (7 est fort important de ne ;)os fournir un cri aux passions populaires. Il faudrait donc, dans le cas où le général Slaughter se présenterait avec son armée, et certainement avec un matériel considérable, il faudrait, dis-je, un grand luxe de neuti'alité et des déclarations de respect pour une nation voisine; tout en accordant un asile qui ne peut se refuser à des exilés, il faudrait immédiatement leur faire déposer les armes, — que les États-Unis pourraient réclamer api'ès avoir reconnu Vampire.
D'après tous mes renseignements, les confédérés se prêteront de bonne grâce à toutes ces précautions.
Ce qui me i)arait à craindre, monsieur le maréclial, c'est
une dernière résistance des débris du Sud dans le Texas, car le gouvernement fédéral y enverra sans doute et en très peu de temps une armée considérable, dont la présence sur la rentière de l'empire exercera une fatale iiitluence et peut famener de déplorables complications. Je suis si pénétré de ce danger, que je me demande jusqu'à quel point il ne serait passage et prudent d'aller au devant des projets du général Slaughter, afin de dissiper par anticipation la tentative de résistance qu'il est dans la nature énergique et tenace de Jeff. Davis d'essayer encore avant d'abandonner le champ de bataille.
Le Nord licencie ses troupes et désarme. S'il peut continuer pendant six mois, il ne sera plus à craindre, car il suffira à peine à sa besogne intérieure. Mais, si on lui assigne un nouveau champ de bataille avant de s'être refroidi, avant d'être en lutte avec les inextricables difficultés de l'administration des états reconquis, il courra comme un seul homme et sans regarder derrière jusqu'au Rio-Bravo, et j'ignore s'il y aura à Washington assez de sagesse et d'autorité pour le maintenir sur la rive gauche.
J'ajouterais encore, monsieur le maréchal, que si Jelf. Davis arrive dans l'empire, en lui montrant tous les égards dûs à son grand caractère, à une grande infortune, il faudrait exceptionnellement et ostensiblement, lui refuser l'asile, — en lui fournissant les meilleurs moyens d'aller en Europe, car malheureusement il ne peut être au Mexique qu'une provocation, qu'un centre de conspiration pour les États-Unis, donc compromettant et dangereux malgré lui-même.
Je n'ai pas la prétention de vous apprendre rien de neuf, mais vous avez, sur ce point délicat, désiré connaître mon opinion : il m'a paru prudent de l'énoncer avec précision.
Ces conseils étaient sages. Le maréchal s'en inspira pour proposer à Maximilien diverses mesures nécessaires au cas où les événements prévus se réaliseraient.
Mais, avant quune résolution définitive eût été prise, le danger se trouva écarté par la capture de JefFerson Davis, puis par la débandade des troupes confédérées.
Un incident toutefois suivit qui faillit tout compromettre.
Un colonel des confédérés, qui avait autrefois servi dans l'armée de Juarez, crut l'occasion bonne, au milieu du désordre qui accompagna la capitulation de Brownsville, pour faire passer aux dissidents quelque matériel d'artillerie, six canons et deux fourgons. Le général Slaughter, désireux de ne point favoriser Juarez, fît transporter ces pièces sur la rive mexicaine, où il les abandonna. Le général Mejia les recueillit, et les amena provisoirement à Matamoros.
Le maréchal, aussitôt informé, obtint de l'Empereur l'autorisation de les mettre immédiatement à la disposition du gouvernement des Etats-Unis. Bien leur en prit, car celui-ci s'était déjà adressé au cabinet de Paris.
M. de Montholon, qui venait d'être nommé à Washington et remplacé à Mexico par M. Dano, put heureusement répondre à ce sujet à l'ombrageuse susceptibilité de M. Sewart.
La conduite du maréchal fut hautement appréciée à Paris : on lui sut gré et dos mesures prises par lui et de la confiance qu'il manifestait :
Je vois par vos dernières dépèches, lui écrivait le ministre de la Guerre (15 mai), que vous avez concentré vos troupes dans le IVord, et je ne puis qu'approuver en tous points ces mouvements. Vous allez vous trouver ainsi en mesure de
poursuivre vos opérations contre les débris des troupes de Juarez, contre l'ex-président lui-même, qu'il importe de chasser du territoire mexicain, afin d'abattre ce drapeau qui sert de ralliement aux dissidents, et aussi de faire face aux embarras que pourra produire la fin de la guerre entre les Fédéraux et les Confédérés.
Je suis satisfait que vous ne soyez pas autrement préoccupé des incidents que ces graves événements peuvent produire sur le Mexique. Je dirai volontiers que nous en sommes plus émus en France que vous ne paraissez l'être vous-même; et cette situation d'esprit doit naturellement vous donner confiance que, quelque chose qui vous arrive, vous serez en mesure de dominer les événements.
Napoléon III se trouvait, à cette époque, en Algérie. Loin des nouvelles, il avait laissé à l'Impératrice- Régente le soin de correspondre, au besoin, avec le maréchal Bazaine. Elle lui écrivit donc le 31 mai :
Mon cher Maréchal,
On a envoyé votre lettre à l'Empereur, qui se trouve en Algérie, et, par une erreur dans les bureaux, je n'en ai ]ias pris connaissance, de façon que nous aurons l'air de jouer aux propos interrompus. Je me bornerai d'ailleurs à vous dire que les hommes libérables seront remplacés au fur et à mesure, afin que vous ne vous trouviez pas avec une diminution d'effectif.
Je crains que les nouvelles d'Amérique n'aient un peu effrayé l'Empereur et l'Impératrice du Mexique, peut-être même au delà des circonstances. Heureusement votre lettre nous a tous rassurés. D'ailleurs nous récitons dés assurances amicales de l'Amérique, dont il fard profiter sans oublier la prudence, et je crois que le grand point est d'empêcher ce qui peut donner une proie à l'opinion et diriger les pas-
sions contre nous. Ce danger ne peut exister si on agit avec fermeté et avec soin sur les frontières.
Je profite de cette occasion pour vous faire mon compliment sur votre mariage; assurez la future maréchale que je serai charmée de la voir. En attendant, le courrier français vous portera un petit souvenir que je vous prie de lui donner en mon nom.
Croyez, mon cher Maiéchal, à tous mes sentiments affectueux.