CHAPITRE XIV
Incident aux funérailles du colonel Tourre (5 mai). — Départ de M. Eloin. — Dimission de M. de Arrangoiz. — Union des anciens partis contre l'Empire. — Santa-Anna à l'ile Saint- Thomas. — Son manifeste du 8 juillet 1863. — Mort de Doblado.
— Seconde affaire de Tacambaro. — Joie de l'Impératrice Charlotte. — Le général Brincourt dans l'extrème-Nord. — Note diplomatique remise par M. Bigelow à M. Drouyn de Lhuys (2G juillet). — Appréhensions du gouvernement français. — Lettre confidentielle de Napoléon III au maréchal Bazaine (17 août). — Le Maréchal exécute ces ordres. — Impopularité.
— Instructions du ministre de la Guerre (31 août). — Armée d'observation à Brownsville et à Brazos. — Le général de Castagny à Durango. — Rapport du général Brincourt, — Lettre de ce dernier (17 octobre). — Minces résultats de tous ces faits de guerre. — Opinion du général Neigre.
Dans la nuit du 3 mai, un violent incendie ayant éclaté à Puebla, les zouaves du 3* régiment s'étaient portés au secours des habitants des maisons en feu; quelques-uns s'étaient même aventurés dans les étages supérieurs. Le colonel Tourre, emporté par
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son ardeur, s'était lancé sur leurs pas pour les rappeler; mais, un plafond s'efïondrant sous ses pieds, il avait été précipité dans un brasier ardent : son corps, carbonisé et méconnaissable, n'avait été retrouvé que le lendemain.
Cette mort héroïque avait excité la pitié et l'enthousiasme de la population, qui suivit en foule son cercueil. Seul, sur le parcours du cortège, un licencié, qui choisissait assurément mal son occasion, trouva là matière à insulte pour les Français. Arrêté aussitôt, il fut traduit devant un conseil de guerre, qui le condamna à cinq années de travaux forcés. Six semaines après, l'Empereur mettait à néant l'arrêt de notre justice militaire et graciait notre insulteur.
Il serait difficile d'expliquer une telle mesure si Maximilien n'avait eu la main forcée par quelques-uns de ses ministres. Quoi qu'il en soit, cette maladresse blessa vivement et justement les susceptibilités de l'armée.
Ce n'était pourtant pas l'instant pour le gouvernement impérial de s'aliéner ses seuls défenseurs : l'armée mexicaine, toujours en projet, ne s'organisait guère, et les tristesses comme les préoccupations s'accumulaient autour du Souverain. Par moment, il comprenait tout le mal que lui faisaient la présence et les conseils de M. Éloin : il n'avait cependant point l'énergie de rompre avec lui. A la lin, il usa du stratagème qu'il employait pour éloigner les gens qui lui déplaisaient : il inventa une mission en Europe, et expédia M. Éloin, le Hi) mai, au-delà des mers. Mais
M. Éloin devait, pour le plus grand malheur de Maximilien, conserver sur son esprit une toute-puissante influence.
Quelques semaines plus tard, un incident bizarre se produisit qui fut, pour le Souverain, plus blessant qu'une insulte ouverte. On lut dans les journaux une lettre adressée par le préfet de Morelia à TEmpereur : ce fonctionnaire ne gardait guère de ménagement. Il entrevoyait, disait-il, le triomphe du parti révolutionnaire, non en raison de sa propre force, mais en raison de la faiblesse du gouvernement, rjui n avait pas d'idh's fixes, pas d'unité d'action, et il déclarait donner sa démission pour échapper au ridicule réservé aux fonctionnaires publics dans son département .
Une autre démission fut plus sensible encore à Maximilien, celle d'un intime confident, de l'ouvrier de la première heure pour ainsi dire, M. Francisco de Arrangoiz, son ministre plénipotentiaire auprès des cours de Londres, de Bruxelles et de la Haye . Elle lui arriva également en juin 1865. Elle avait pour but de protester contre plusieurs de ses actes, notamment contre la position faite au chef de cabinet, M. Eloin, auquel M. de Arrangoiz devait adresser toutes ses dépêches, au lieu de les transmettre directement à son supérieur hiérarchique, le ministre des Affaires étrangères.
Ces faits auraient dû avertir l'Empereur de la nécessité de donner un vigoureux coup de barre et de prendre des résolutions énergiques ; l'effet produit fut tout autre. Il lui suffit des acclamations plus ou
moins sincères qui l'accueillirent, le 6 juillet, pendant la cérémonie destinée à fêter l'anniversaire de sa naissance, pour lui rendre son insouciance habituelle. Il présida la séance d'ouverture de l'Académie, en nomma président M. Ramirez, « dont les dispositions ont toujours été parfaitement hostiles à l'élément étranger ' », et, le 13 juillet, il instituait une nouvelle commission de Révision du style, destinée à revoir les projets de lois ou décrets, à en corriger les défauts de style, et à examiner s'ils ne contenaient rien de contraire aux lois et décrets antérieurs.
Et, pendant ce temps, l'audace des anciens partis croissait en raison de la faiblesse du gouvernement. L'union se faisait contre l'empire de tous ses adversaires d'autrefois : une portion du parti conservateur restée fidèle à Santa-Anna négociait une entente avec Juarez; de tous côtés,, des émissaires circulaient entre les différents chefs. L'administration mexicaine laissait faire.
Pourtant le danger était grand de ce côté : le parti santa-anniste possédait, grâce à son chef, une puissance énorme qui manquait aux juaristes, l'argent. L'ancien président était colossalement riche, et semblait tout prêt à sacrifier sa fortune entière au triomphe de sa cause. Le maréchal Bazaine fut renseigné sur ce point d'une piquante manière. Un lieutenant d'état-major, M. Gaston de Béarn, s'étant arrêté dans l'île de Saint-Thomas, eut l'idée d'aller voir Santa-