EN AFRIQUE
TOTAL
Mahomélans
Chrétiens grecs et arméniens
Catholiques romains , .
Grecs-Unis
Arméniens-Unis ....
Syriens et Chaldéens . .
Maronites .
Juifs . ,
Sectes diverses et idolâtres
Les Musulmans de la Turquie professent le mahométisme orthodoxe de la secte des Sunnites. Cette religion est suivie par les Osmanlis, la plus grande partie des
Albanais et des Bosniaques, les Kurdes, les Turcomans, les Arabes des États barbaresques et par quelques sectaires schyites (Ismaïliens, Métoualis, etc.); les Mahométans forment à peu près les trois cinquièmes de la population générale, soit 55.70 p. c.
L^Église grecque compte environ treize millions d'àmes, y compris les Arméniens grecs.
Les Catholiques, sujets de la Porte, qui reconnaissent l'autorité du Saint-Siège, sont au nombre de 1^365,000 environ ; ils se subdivisent :
!• En Latins ou Catholiques suivant la liturgie romaine. Ils ont un patriarche qui, depuis 1847, a son siège à Jérusalem, et se composent, outre les Bosniaques et les Albanais catholiques, de Grecs, d'Arméniens, d'Alepins, de Bulgares, de Croates, etc. On évalue leur nombre à 915,000 ;
2® En Grecs-Unis ou Melkites; ils ont un patriarche qui réside à Damas et a sous ses ordres 8 suffragants ; on les évalue à 65,000 (1);
3" En Arméniens-Unis, dont le patriarche a sa résidence à Bezummar, dans le Liban ; il a sous ses ordres sept archevêques in partibuSy et comme suffragants les évêques d'Alep, de Mardin et d'Amasia- Tekar; leur nombre est évalué à 100,000;
4^ En Syriens et Chaldéens-Unis; ils ont deux patriarches, dont lun réside à Mossoul, et l'autre à Alep, et 15 suffragants; leur nombre est d'environ 40,000;
(1) Les Grecs-Unis reconnaissent les trois dogmes de l'Église catholique que nie l'Ëglise grecque : le Saint-Esprit procède du Père et du Fils; le Purgatoire; la suprématie du Pape^
ë"" En Maronites; lear patriarche réside à Kanobin, dans le Liban, et a sept suffragants sous ses ordres ; ils sont au nombre de 150,000 environ.
Le nombre des Catholiques qui habitent la Turquie d'Europe est évalué à 650,000; on en compte environ 60,000 à Constantinople, 96,000 dans l'Albanie du Nord (avec 7 archevêchés, évêchés et 107 paroisses), 42,000 dans l'Herzégovine, 110,000 dans les îles, etc.
Dans la catégorie des sectes diverses sont comprises des peuplades idolâtres, tels que les Tsiganes dans la Turquie d'Europe et dans la Turquie d'Asie, les Chenisijes et les Yézidis, adorateurs du feu (50,000); les Lazes, le long du littoral de la mer, et les Druzes^ dans le Liban.
Les Turcs de la Turquie d'Europe sont des Ottomans, d'origine asiatique, environ 1,055,000, et des descendants d'autres races, dont les ancêtres ont abjuré leur religion pour se convertir à l'islamisme. M. de Reden évalue à 2,915,000 les renégats et leurs descendants habitants de la Turquie d'Europe et les répartit ainsi qu'il suit : Constantinople et les faubourgs, 205,000; les autres parties de la Thrace, 260,000; la Bulgarie, 920,000; l'Albanie, 850,000; les gouvernements de Salonique (Thessalie) et de Janina, 390,000; la Bosnie et l'Herzégovine, 170,000; les îles, 120,000.
Le prosélytisme turc a fait le plus de progrès parmi les Bulgares et les Albanais, ainsi que parmi la noblesse bosniaque. En abjurant la foi de leurs pères, ils mettaient les avantages temporels au-dessus de leur croyance
religieuse : devenus Musulmans, ils s'affranchissaient de Tincipôt de capitalion et pouvaient aspirer aux fonctions publiques. La loi religieuse des Turcs punit de mort le Musulman qui change de religion. Le Sultan actuel s'est montré plus humain : déjà avant la promulgation du hatti-humayoun de 1856, qui décrète la libre pratique de tous les cultes dans ses États^ il a été convenu entre son gouvernement et les grandes puissances européennes que cette loi ne serait plus appliquée au chrétien renégat qui voudrait revenir à sa première religion.
Les Turcs sont les seigneurs de campagne dans les pays chrétiens; ils remplissent presque toutes les charges importantes de l'administration et jouissent, en ce qui concerne les impôts, Tindustrie et le commerce, de privilèges et de faveurs qu'on n'accorde pas aux rayas (1). Les musulmans ne comptent cependant que pour un. quart environ dans la population générale de la Turquie d'Europe(dont un seizièmed'origine asiatique) etl'Église grecque y compte pour plus de deux tiers (70 p. c). Depuis longtemps déjà, le nombre des chrétiens a augmenté dans les différents pays de la Turquie d'Europe , tandis que les conversions à l'islamisme y sont devenues beaucoup plus rares.
(1) Rayas ou Rajahs, mot tare qui signifie troupeau. Les rayas sont les sujets de la Porte qui ne professent pas le mabométisme. Ils n'ont droit qu'à rassislanceetà la protection du Sultan. (Voyez aux annexes lehattichérif de Gulhané et le hatti-humayoun du 18 février i856, apportant des améliorations dans la condition de ses sujets non musulmans.)
QUATRIÈME SECTION
État clTil des habitants.
L'état civil des mahométans réside dans le Coran; ils n'enregistrent pas les mariages, ni lesL naissances, ni les décès*
Lorsqu'on découvre le cadavre d'un croyant mort par accident, on ne cherche pas même à constater le genre de mort ou l'individualité du défunt, et d'en instruire les intéressés; on l'enterre sans s'embarrasser de ces recherches. Bien des familles ignorent ainsi le sort de leurs plus proches. Cette coutume provient d'un préjugé religieux des Turcs : « 11 n'est jamais permis, dit la Sunna, d'ouvrir un cadavre, quand même le mort aurait avalé la pierre la plus précieuse et qui ne lui appartiendrait pas. » La loi sur l'organisation de l'armée soumet à la conscription chaque musulman dès l'âge de 20 ans; pour faciliter l'application dé cette loi, un hatti-chérif^ publié en 1856, a prescrit d'enregistrer à l'avenir les naissances et les décès; mais l'exécution de cette utile mesure parait avoir rencontré des obstacles insurmontables.
Les Turcs n'ont pas de nom de famille. Outre quelques familles anciennes, entre autres les Kupruli^ la maison impériale est la seule maison qui ait une descendance directe et reconnue.
Le septième jour de la naissance, les musulmans donnent un nom à leur enfant, qu'il emporte avec lui en mourant. » Ce nom, tantôt formé d'une épithète
arabe, comme Mahommed (loué), Moustafa (choisi), Ahdullah (serviteur de Dieu), Ahdul-Hamid (serviteur du c( Dieu,» vénéré), Sa/yA (probe) Khalil (ami); tantôt tiré de TAncjen ou du Nouveau Testament, comme Ibrahim (Abraham), Fowfowjf (Joseph), Jakoub (Jacob), Ismaïi (Ismaël), Daoud (David), Suleïman (Salomon), Inhia (Jean-Baptiste), Iça (Jésus)^ est accompagné d'ordinaire d'un sobriquet emprunté d'un défaut, d'une qualité physique, ou d'une manière d'être quelconque, afin de le distinguer des autres individus portant le même nom : Kutchuk (le petit), gueuzlu (le borgne), thopal (le boiteux)... Quelquefois aussi ces surnoms viennent de la parenté, du lieu de naissance, de la profession : Rechid Kutayi (Rechid de Kutahia), Mehemed oghlou Hassan (Mehemet fils d'Hassan). D'autres fois la profession du père passe comme un surnom aux enfants : Ibrahim papoutchou oghlou (Ibrahim le fils du fabricant de pantoufles) ou simplement papoutchou oghlou (i).
En fait de mariage, la doctrine du prophète est conforme à la nature. « Celui qui se marie, dit-il, a sauvé la moitié de sa religion. » Chez les Turcs, les garçons se marient à l'âge de 14 à 16 ans, et les filles à l'âge de 10 à 12 ans. Les mariages se font le plus souvent par l'intermédiaire de tiers, de personnes âgées. Le présent mutuel des deux anneaux n'est pas en usage chez eux.
Le Coran permet aux musulmans d'avoir quatre femmes : « N'épousez que trois ou quatre femmes, dit
(1) Ubicini, Lettres sur la Turquie, 2« édition. Paris, 1853-1854, 2 vol. ln-8°, tome I", page 514.
le prophète, et si vous ne pouvez entretenir ce nombre, n'en épousez qu'une ou bien contentez-vous de vos esclaves («). » Les Turcs qui ont quatre femmes sont rares et ne se rencontrent que parmi les riches ; car, en dehors de la hiérarchie officielle des fonctionnaires de rÉtat, il n'existe pas de différences de classe en Turquie, mais seulement des différences de richesse. Les simples particuliers et les négociants n'ont ordinairement qu'une femme, avec deux ou trois concubines achetées au bazar; maisceux qui possèdent une certaine fortune accordent plus de latitude à leurs passions, et ont presque tous un grand nombre d'esclaves. Les hauts fonctionnaires et les riches propriétaires ont trente à quarante femmes dans leur harem et plusieurs eunuques pour les garder. Mais la plupart des Turcs s'estiment bien heureux de pouvoir entretenir une femme, tandis que tant d'autres n'en ont point, faute d'argent nécessaire.
Les musulmanes, soit épouses, soit concubines, ne paraissent que couvertes de voiles et d'habits en dehors du harem. Personne ne peut pénétrer dans ces lieux isolés et sacrés que les individus admis par le mari, le cadi (juge) et Yimam (fonctionnaire du culte), après avoir averti préalablement les femmes, afin qu'elles aiettt le temps de se voiler pour se dérober aux regards des visiteurs.
Cependant les Turcs ont des lois très-bonnes sur les devoirs des maris envers leurs femmes, et sur l'obliga-
(1) Le Sultan a sept femmes légitimes, oatre ses odalisques.
tion de leur donner de quoi vivre, ainsi qu'à leurs enfants. La loi leur accorde le divorce en cas de mauvais traitements delà part de leur mari. Quand elles s'y décident, elles se rendent près du cadi, déchaussent une de leurs pantoufles, et la mettent devant leur visage, la semelle tournée du côté du juge qui prononce la sentence. Ce droit est refusé aux esclaves, qui sont à la disposition absolue des maîtres.
Chez les communautés chrétiennes grecques et arméniennes, le kodja bachi (magistral municipal) est chargé de la tenue des registres de l'état civil. « Il dresse chaque année un relevé des naissances et des décès qui ont été constatés dans le village, et l'envoie à Tévêque avec lequel il corresponde directement; celui-ci le transmet à son tour à Constantinople : le récolement général est fait dans les bureaux du patriarcat, qui doit en déposer un double à la Porte. Mais la plupart de ces relevés sont à peu près nuls comme éléments de statistique générale, par la raison que la taxe annuelle imposée sur les évoques étant évaluée d'après le nombre des familles de leur diocèse, ils ont coutume de produire un chiffre inférieur au chiffre réel de la population (i). »
Parmi les Serbes et les Bulgares, le mariage se concerte entre les parents, qui tiennent davantage aux liaisons et à la renommée des familles qu'aux dispositions personnelles de la promise et du promis. Les Albanais, les Grecs et les Zingares ont la coutume de marier leurs
(1) Ubicini, oovrage cité, l. II, p. 189.
enfants au berceaux, par pure convenance de famille, et on leur en fait un secret jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge requis, les filles 12 ans et les garçons 18 ans.
D'après le Code civil en vigueur dans les deux principautés, le clergé est chargé de la tenue des registres de l'état civil, en vertu d'une délégation du pouvoir civil; mais cette délégation n'a aucun caractère d'immixtion cléricale dans l'administration civile. En fait de mariage, la consécration religieuse en constate l'authenticité. Dans les cas de divorce, qui sont spécifiés par la loi, mais qui ressortent cependant à la juridiction ecclésiastique, l'autorité judiciaire civile base ses arrêts sur les décisions du tribunal ecclésiastique.
En Servie, le clergé est également chargé de l'enregistrement des naissances, des mapages et des décès; en 1836, l'évèque a fait distribuer au clergé les registres nécessaires.
CINQUIÈME SECTION
Le langue slave est celle des Serbes, des Bulgares, des Bosniaques^ des Herzégoviniens et des Monténégrins; elle est moins riche que le turc et s'écrit avec 31 ou 43 lettres, en employant l'écriture Cyrille. Les Serbes, riches et pauvres, parlent leur langue avec pureté; les Bulgares parlent le slave avec certaines variations qui se rapprochent plus du russe et sont moins agréables à l'oreille que le dialecte serbe, réputé
* le plus doux de tous ceux des Slaves. Les Herzégoviniens et les Monténégrins ont un langage bien plus vif que les Serbes. Le Croate parle aussi un dialecte assez différent de celui du Serbe. Peu de Grecs parlent la langue slave, et peu de Bulgares et encore moins de Serbes parlent le grec.
La langue valaque est un mélange de latin et de slave avec certains mots illyriens; elle s'écrit avec les quarante- trois lettres , souvent peu gracieuses, de l'alphabet Cyrille. C'est la langue des Moldaves et des Valaques, peuples qui présentent les mêmes caractères physiques; elle n'est guère parlée par les Bulgares ou les Serbes, parce que le Danube sépare les Valaques des Slaves, et qu'il règne entre ces deux peuples une antipathie nationale Jatant de l'invasion slave. Les mêmes raisons font que la langue slave ne se répand pas dans l'ancien pays daco-romain.
L'albanais ou le schkipe a des rapports avec le latin, le grec et le slavon; mais il paraît avoir pour base le langage de l'anciennne lllyrie et être un idiome indogermanique. On le divise en quatre dialectes, suivant les distinctions ethnographiques de l'Albanie, savoir : la guegaria^ la toscaria, la japouria et la langue des Chamides. La langue des Myrdites est une subdivision de la langue guègue. L'albanais est une langue difficile à apprendre et même à prononcer, ayant des sons différents, dans le genre de la langue anglaise; aussi le schkipe est-il restreint tout à fait à l'Albanie, et n'est appris ni par les Turcs, ni par les Slaves, ni même par les Grecs, s'ils n'y sont pas "amenés naturellement
par leur mélange intime avec les Schkipetares, connus * dans rÉpire et le pays de Zenta et dlpek. Cependant, en entendant parler et discuter des Schkipetares, on doit reconnaître que leur langue est assez formée, qu'elle n'est ni pauvre ni simple dans ses formes, mais qu'elle est au contraire un langage à expressions vigoureuses et heureuses ; la seule chose qui manque à l'Albanais est un alphabet particulier et des livres.
Les Grecs de l'empire paraissent avoir aussi dans leur idiome de petites variantes, suivant les provinces et plusieurs mots turcs ou slaves passés en usage dans leur langue.
Les Zinzares parlent un idiome valaque, dont les habitants du pays qu'ils habitent ne se soucient guère; aussi sont-ils obligés d'apprendre dès leur naissance l'albanais, le slave, le grec ou le turc. Le ^rec paraît leur langue de prédilection, parce qu'ils se considèrent comme les frères des Grecs, et leur langage vulgaire est entremêlé de nombreux grécismes.
Les Zingares ou Bohémiens parlent un dialecte du sanscrit ; leur langue est pauvre ; elle manque souvent d'expressions pour beaucoup d'objets, pour lesquels ils emploient les termes usités dans la langue du pays qu'ils habitent.
La langue arménienne est dure et surchargée de consonnes. On la distingue en langue littéraire et en langue vulgaire. L'arménien littéraire n'est plus parlé et ne se retrouve que dans les livres anciens ; on y remarque un grand nombre de racines indo-germaniques. Les savants arméniens considèrent
'leur ancienne langue littéraire comme antédiluvienne.
L'arménien vulgaire est un mélange de lancienne langue combinée avec des expressions empruntées aux idiomes des autres peuples. Les Arméniens dé TEmpire ottoman mèlçnt à leur langue vulgaire une foule de mots turcs; ceux qui hibitent la Géorgie, la Transylvanie, substituent, sans nécessité, aux mots indigènes, des expressions géorgiennes, russes, persanes, magyares ou allemandes. La langue moderne des Arméniens présente ainsi une grande variété de dialectes, sans analogie entre eux. Les journaux le ^aïa^dan, ou YArméniey publié à Constantinople, et VArchalouïSy ou YAurorey publié à Smyrne, sont rédigés dans la langue arménienne vulgaire, telle qu'elle est parlée à Constantinople, mais dégagée de toutes les locutions étrangères.
La langue turque est la plus répandue dans les provinces de l'empire, comme étant celle des fonctionnaires et employés du Gouvernement. Suivant l'opinion unanime des savants, elle offre dans ses éléments fondamentaux la plus grande ressemblance avec le tatare; c'est une langue riche et belle, expressive, brève, aisée à parler, mais moins facile à écrire. A l'exception des Ottomans , les Arméniens parlent le mieux le turc , et les Grecs le plus mal , à cause de la difficulté de prononciation de certains mots. La plupart des Bulgares et des Grecs de la Thrace et de la Macédoine comprennent le turc ; mais il n'en est pas de même des Serbes* ni des Bosniaques, et encore moins
des Albanais. Les Ottomans ont plusieurs espèces d'écritures; celle qu'ils appellent âiwani, est employée pour les firmans et les actes officiels; le rik'dy ou écriture cursive, est employée dans les correspandances ordinaires, ainsi que dans les mémoires, requêtes, etc.; le tàlik, ou écriture persane renversée, sert pour la rédaction des actes judiciaires, etc. Le Turc écrit de droite à gauche , et ne tient point à la régularité des lignes. 11 y a en Turquie peu de personnes qui savent lire et écrire parfaitement; on donne déjà le titre d'Effendi (monsieur) à ceux qui ont appris à déchiffer plus ou moins péniblement un ou deux genres de cette écriture.
L'usage exclusif de la langue turque dans les actes officiels a été dans beaucoup de provinces où personne, même parmi les musulmans, n'entend cet idiome, une cause de perturbation et d'oppression. Aussi le Sultan actuel a-t-il reconnu un caractère officiel aux diverses langues que parlent ses sujets, en ordonnant de publier des traductions des lois pénales, correctionnelles, commerciales et de procédure, dans toutes les langues en usage dans son empire.
SIXIÈME SECTION
Constltatlon physique et caractère des habitants.
Les Serbes et leurs frères les Bosniaques ont plus de dispositions à revêtir des formes colossales que les Bulgares, surtout ceux qui habitent le nord du Balkan, tandis que les Grecs et les Zinzares ont des corps bien
plus élancés et plus de grâce dans tous leurs mouvements. Les Slaves («) et surtout les Serbes offrent le plus de beaux hommes, mais ils sont plus flegmatiques que les Grecs. Le front très-bombé et carré du Serbe et du Bosniaque annonce la bienveillance et la bonté réunies au courage, à la fermeté et souvent à la prévoyance.
Les femmes serbes et bulgares sont pour la plupart douces, bonnes ménagères et bonnes mères de famille, aidant leurs maris dans leurs travaux , et ceux-ci ne mésusent jamais des forces de leurs compagnes. Les Serbes et les Bulgares se rapprochent beaucoup par leurs formes particulières.
Les Bulgares sont plutôt de taille moyenne que grands, à l'exception des montagnards de la Macédoine. Leur tète est moins carrée et souvent plus volumineuse que celle des Serbes, leur figure un peu plus allongée et leur nez souvent aquilin ; mais leur type tatare a cédé en général la place au slave, vu leur alliance avec ce peuple. Les Bulgares d'aujourd'hui ne ressemblent plus à leurs frères d'autrefois : jadis féroces, vivant sans lois, abandonnant l'agriculture aux femmes, et ne s'occupant que de chasse et de guerre, ils sont aujourd'hui adoucis par la vie agricole et montrent un caractère laborieux, pacifique et hospitalier; mais ils ne possèdent les qualités précieuses des Serbes qu'à un moindre degré.
Les Albanais se distinguent des Grecs et des Turcs
(i) Le nom de Slave dérive de Slava, gloire, dans la langue slave.
par leur caractère, leur tempérament et leur physionomie; ils doivent incontestablement en grande partie leur caractère belliqueux à la nature âpre de leur pays.
Les Guègues sont regardés comme les habitants les plus sauvages de l'Albanie. On les dit originaires du Caucase. Leur taille athlétique, leurs yeux pleins de fierté, la régularité de leurs traits, leurs dents fortes et courtes, leur barbe épaisse et leur vigueur extraordinaire semblent les classer parmi les restes de cette race primitive , dont l'Asie fut le berceau. Leur taille moyenne est de cinq pieds et demi.
Les femmes guègues sont les dignes épouses ou mères de ces intrépides guerriers; elles ont la démarche imposante, le regard fier, et n'attendraient pas pour se venger d'une insulte le secours de leur famille offensée. La pudeur et la chasteté semblent se fortifier en elles du sentiment de leur courage , et c'est en donnant une nombreuse famille à leurs époux qu'elles s'assurent de leur affection.
Les Myrdites ont des formes moins prononcées, mais plus élégantes. Leurs traits ont un certain caractère de mélancolie. Ils supportent avec résignation, mais non sans dignité, les conséquences de l'asservissement.^
Les Toskes sont grands et agiles; leur taille est svelte et dégagée. De toutes les races albanaises, celle des Toskes est incontestablement la plus remarquable par son élégance et sa beauté. Les femmes toskes font l'ornement des harems. A la beauté du visage elles joignent la grâce et- la délicatesse des formes. Parmi ces guerriers du Tomor et leurs femmes, se trouve plus d'un
modèle pour un Apollon et une Vénus. Plus soumis et moins indépendants que les Guègues, parce que l'aisance dont ils jouissent a modifié chez eux le caractère originel, les Toskes se trouvent dans un état de transition entre la férocité native des Albanais et la civilisation de l'Occident.
Les Japides forment une race à part ; ils habitent dans les montagnes de l'Acrocéraume, et semblent le rebut des autres Albanais. Maigres , hâves , malpropres , leur taille ordinaire ne dépasse pas cinq pieds. Leurs mouvements sont saccadés, leur regard sinistre, leur voix grêle et glapissante. Jadis pirates cruels^ ils vivent encore de rapine, et leurs yeux distinguent leur proie au milieu des ténèbres; ce qui, plus que leur bravoure, les fait rechercher dans les guerres de partisans. Les femmes japides portent le cachet de la souffrance et de la dégradation; leur délassement favori est la natation ; elles y excellent et peuvent défier les plus intrépides plongeurs.
Les Chamides habitent les bords de la mer Ionienne, au milieu des vallées boisées de la Thesprotie. On les reconnaît à leurs cheveux d'un blond châtain, à leurs traits expressifs, à leur teint uni et à leur regard plein de douceur et de bienveillance. Us s'adonnent au commerce et à rélevage des bestiaux.
Les femmes chamides ont l'angle facial grec ; leurs yeux sont grands et noirs, et leur longue chevelure est d'un brun châtain; leur port a de l'élégance, et la finesse des extrémités les fait aisément reconnaître pour Albanaises. En général, les femmes albanaises
partagent en grande partie la vigueur de l'organisation de leurs maris, dont elles ne sont que les esclaves.
Si Ton reproche aux Albanais une sauvagerie et une dureté particulières dans le caractère, il faudra attribuer ces particularités plutôt à leur genre de vie et àjeur éducation qu à leur type primitif, puisque la vengeance de toute offense est pour l'Albanais un devoir, et remplace chez lui les lois de police correctionnelle et de justice criminelle.
Les Valaques ont de belles formes et des cheveux noirs, les hommes comme les femmes; ils sont d'un caractère vif, sans Tètre autant que les Grecs et les Albanais; ils sont rusés et pleins d'aptitude à apprendre vite tout ce qu'ils veulent; mais ils sont moins laborieux et moins propres que les Bulgares. Le plus mauvais trait de leur caractère, c'est d'être vindicatifs, et, quoique ne manquant pas de courage, ils choisissent quelquefois les moyens les plus lâches, tels que le poison, pour se venger ou atteindre des buis d'intérêt privé. Les Valaques se couvrent lé chef de grands bonnets de peau de mouton noir ou blanc; cette coiffure, à la Robinson-Crusoé, leur donne le plus singulier aspect.
Les Zinzares, ou Valaques du Pinde, des montagnes de l'Aspropotamos, etc., sont des hommes trapus et vigoureux , à cheveux noirs ou châtains , à figure intelligente. On y trouve, comme en Valachie, ce mélange particulier de belles figures à la romaine, de la taille avantageuse à la roumaine ^ avec d'autres individus, qui sont rabougris et ont un type dace ou
slave. Les Zinzares sont très-sobres,, endurcis à la fatigue, fort économes, sans luxe et hospitaliers. Les femmes zinzares se distinguent toutes par Tapparence d'une bonne santé et de belles couleurs, quoique leurs traits ne reproduisent pas la délicatesse des figures grecques ; elles sont fort laborieuses, partagent les travaux de leurs maris, ou exercent même, quand elles sont pauvres, des professions fatigantes. Soumises à leurs époux comme toutes les femmes en Turquie, on les voit supporter sans se plaindre des absences très-longues de leurs maris.
Le Grec est fin, rusé et intelligent ; mais il possède à un haut degré Torgueil, la vanité, l'ambition et l'exagération; il est avide d'instruction, aime à se distinguer et à commander ; il aime les disputes, l'intrigue et trop souvent les procès.
Les femmes grecques sont plus séduisantes que celles des Bulgares et des Serbes. Les yeux noirs expressifs des Grecques, leur jolie bouche, leur nez aquilin, leur belle chevelure noire de jais et les mouvements gracieux de leur corps forment avec leur costume un ensemble souvent fait pour des modèles de peinture; mais les travaux auxquels les paysannes sont assujetties en Turquie, leurs mariages trop précoces font que, dans les campagnes, les hommes paraissent plus beaux que les femmes.
Les Arméniens aiment l'ordre, l'économie et le travail; ils possèdent le génie spéculatif à un haut degré; d'un caractère pusillanime, ils préfèrent la servitude au combat.
Voici le portrait que M. de Lamartine a tracé des Arméniens (1) :
« Ces Arméniens sont une race d'hommes superbes, vêtus noblement et simplement dun turban noir (2) et d'une longue robe bleue nouée au corps par un châle de cachemire blanc. Leurs formes sont athlétiques , leurs physionomies intelligentes , mais communes; le teint coloré, Tœil bleu, la barbe blonde; ce sont les Suisses de l'Orient : laborieux, paisibles, réguliers comme eux, mais comme eux calculateurs et cupides; ils mettent leur génie trafiquant aux gages du Sultan ou des Turcs; rien d'héroïque ni de belliqueux dans cette race d'hommes. Le commerce est leur génie, ils le feront sous tous les maîtres. Ce sont les chrétiens qui sympathisent le mieux avec les Turcs. Ils prospèrent et accumulent les richesses, que les Turcs négligent, et qui échappent aux Grecs et aux Juifs... »
Tel est l'Arménien de Constantinople et des autres villes maritimes ; mais l'Arménien qui n'est pas sorti de son pays natal, a conservé plus de l'ancienne simplicité, et, au milieu de l'asservissement, il lui reste un sentiment de fierté, de bravoure et de nationalité.
Les femmes ont ordinairement une belle tète, des sourcils bien arqués, de grands yeux noirs bordés de longs cils et une physionomie où la langueur se mêle à la coquetterie. Elles ne sortent qu'enveloppées dans leurs vastes manteaux, la tête recouverte d'un voile blanc,
(i) Voyage en Orient, l. II, p. i90.
(2) Depuis la réforme, les Arméniens portent le fesz de laine rouge , comme les autres sujets de la Porte.
comme les femmes turques, et qui ne laisse apercevoir que leurs yeux.
Épouses affectueuses et excellentes mères, les Arméniennes n'oDt, en général, d'autre ambition que de plaire à leurs maris et de bien élever leurs enfants. Ces qualités, qui les distinguent, rendent le beau sexe tellement respectable chez les Arméniens, que le mari qui frappe sa femme est regardé comme le plus méprisable des hommes.
On s'accorde à représenter les Turcs comme des hommes grands, bien faits, robustes, d'une physionomie rude, mais souvent noble, ayant le teint basané et les cheveux noirs ou bruns. La gravité naturelle de leur maintien est augmentée par l'ampleur des habits, par la coiffure et par la grandeur des moustaches ; ce dernier ornement leur est sacré, comme à toutes les nations asiatiques. Le Turc d'Asie devient en Europe, par le mélange du sang, quelquefois trop colossal, quand il est issu de mariages avec des Serbes ; ou bien il prend une figure ignoble ou de boucher lorsqu'il est devenu à demi Bulgare.
Les femmes musulmanes sont, en général, fort blanches, évitant bien plus que les dames européennes d'exposer au soleil leur cou et leur tète ; celles qui sont de sang mélangé savent aider la nature par des cosmétiques. Elles ont de belles formes, ne portent ni corsets ni jarretières ; elles ont l'habitude d'être assises les jambes croisées, de se baigner souvent, ce qui les rend aptes à l'embonpoint et tend à amollir leur chair. En Turquie, les femmes stériles ne sont guère aimées, et
sont même méprisées chez les chrétiens comme chez les musulmans, parce que chacun tient à honneur d'avoir autant d'enfants que possible.
En général, les Turcs sont bons, reconnaissants, généreux*, probes, sobres et d^une résignation stoïque à tous événements; mais ils sont orgueilleux, méprisent les étrangers qu'ils jugent au-dessous d'eux, et se privent ainsi des lumières progressives des peuples d'Occident ; leur orgueil, puisé dans leur croyance religieuse et leurs anciennes victoires, quoique le Coran leur prêche l'humilité, cache cependant un profond sentiment de nationalité. Mahomet sut inspirer à ses fidèles le plus farouche mépris pour tous les peuples qui ne reconnaissent pas sa loi. « Les Osmanlis seuls sont des hommes, leur disait-il. Us ont été choisis par Dieu pour connaître la vérité, et la preuve en est que je suis au milieu d'eux. Méprisez les autres nations, regardez-les avec horreur et dégoût. Qu'importe que vos vêtements soient souillés de poussière, que vos habitations soient ouvertes à tous les vents ? Qu'importe que les peuples d'Occident prennent soin de leur costume et parent leur demeure 1 Ils sont impurs, en vous seuls €st toute pureté. » On comprend sans peine l'influence que devait exercer ce raisonnement sur les populations musulmanes.
L'emportement et la colère ne leur sont pas si habituels qu'aux Européens ; mais quand les Turcs voient leur bonne foi trompée, ils sont terribles et sans pitié dans leur vengeance, et ce n^est que dans ce cas qu'on peut les appeler horriblement féroces. En général, le carac-
tère flegmatique des Turcs n'a de mauvais que Textrême sensualité. Leur foi religieuse dévoile à leur imagination un paradis de plaisirs sensuels dont il leur sera interdit de jouir dans l'autre monde, ce qui leur fait désirer d'autant plus de les goûter dans celui-ci. c< Les élus , dit le Coran , seront introduits dans le jardin d'Ederiy ainsi que leurs épouses et leurs enfants. Là, ils recevront la visite des anges, qui entreront par toutes les portes. Dieu introduira ensuite les musulmans qui ont cru et fait le bien dans le jardin où coulent les fleuves. Ceux qui seront admis dans ce lieu de délices se reposeront sur des sièges ornés d'or et de pierreries, accoudés à leur aise et se regardant face à face. Ils seront servis par des enfants doués d'une jeunesse éternelle, et auront à souhait tout ce .qu'ils pourront désirer. Auprès d'eux seront des houris aux yeux noirs et brillants comme des perles dans leur nacre. »
Ainsi les femmes et les enfants resteront dans le jardin d'Eden; ils n'entreront pas dans celui des délices^ où d'immortelles houris rendent leur présence superflue ; il est donc permis de croire que le silence de Mahomet relativement à l'admission des femmes et des enfants dans le paradis équivaut, dans la pensée du législateur, à une exclusion complète.
SEPTIÈME SECTION
Hospitalité.
M. Ami Boue a tracé le tableau suivant du caractère amical et hospitalier des habitants de la Turquie d'Europe (i) :
c( L'amitié et l'hospitalité sont d'autres vertus sacrées chez la grande majorité des habitants de la Turquie, et surtout chez les Slaves. C'est sur ces vertus que repose la sûreté des voyageurs dans les parties les plus sauvages de cet empire.
« Pour comprendre bien l'état de la Turquie, il faut se reporter au moyen âge, à ce temps où les auberges étaient rares, et où on voyageait en caravanes. L'hospitalité était aussi alors en plein exercice en Europe, et on n'était pas obligé d'y renoncer par un nombre excessif de voyageurs. Or, dans certaines contrées montueuses de la Turquie, il en est encore ainsi, et musulmans comme chrétiens y font preuve d'une hospitalité d'autant plus noble qu'elle est exercée avec une aisance et une affabilité remarquables. L'hospitalité y est regardée comme une chose si naturelle, qu'on se trouve en un instant comme chez soi, sans être fatigué de questions dictées par la pure curiosité. Tout un ménage est de suite à vos ordres, on est installé dans la salle de réception ou le divan, on peut avoir tout ce que peut fournir la localité, et, en partant on ne vous demande
(1) La Turquie d'Europe, par Ami Boue. Paris 1840; 4 vol. in-8«, t. Il, p.80 et suivantes.
rien, quoique ce soit Tusage de distribuer quelques piastres entre les femmes et les enfants, et de payer très-modiquement la dépense pour la nourriture des chevaux. Plusieurs fois même nous avons été témoin du plaisir que notre venue faisait à des familles chez lesquelles l'autorité turque nous avait logés. Nos restes servaient de banquet, et nos gens partageaient avec nos hôtes leur eau-de-vie ou leur vin. Si la famille était distinguée, le chef se faisait un honneur de s'attabler avec nous, et nous traitait avec la même amitié qu'une ancienne connaissance. Leurs instances de passer quelques jours avec eux, ou de vider encore quelques cruchons de vin, nous rappelaient les voyages de notre jeunesse dans les montagnes de l'Ecosse, avec la différence qu'en Turquie notre réception était obligatoire, et en Ecosse, la suite d'une lettre de recommandation.
« Dans le Monténégro, où il n'y a d'auberge qu'à côté du couvent de Saint-Pierre, à Cétigné, chacun se fait un plaisir de recevoir un étranger, on est enchanté d'apprendre de lui des nouvelles de l'extérieur, et on fête son départ par quelques décharges d'armes à feu. Il arrive même qu'en demandant de l'eau aux paysans, ceux qui sont aisés apportent aux passants du vin ; ofiFrir de l'argent pour une pareille bagatelle paraîtrait là, comme dans toute la Turquie, plutôt une offense qu'un effet de la reconnaissance.
€ Il nous est arrivé à nous-même de demander quelquefois de l'eau, de recevoir en place du vin, ou bien d'être accosté dans la route par des paysans nous
offrant des fruits. Nous nous rappelons surtout un Albanais se privant dans une misérable auberge d'une orange pour nous la donner, parce que nous étions indisposé; un autre partageant avec nous sa pastèque; un Bosniaque musulman et son fils nous donnant en passant une poignée de pommes sans que nous le demandions ; d'autres Bosniaques et Serbes ne voulant rien recevoir pour des fruits qu'ils avaient cueillis, à notre prière, dans leurs vergers. Un marchand d'abricots à Istib, en Macédoine, ne pouvant nous changer une pièce, voulait même nous faire un don de sa marchandise plutôt que de recevoir une monnaie qui valait le double de ce qu'il demandait.
t La vie étant si facile' dans ce pays, les pauvres peuvent se montrer bien plus aisément généreux que chez nous. Aussi l'hospitalité est une chose tellement reçue dans toute la Turquie, qu^un ouvrier, un homme se contentant des mets les plus communs, peut traverser tout cet empire, sans avoir besoin de débourser un sou. Le plus pauvre paysan, de quelque nation turque qu'il soit, ne refusera pas du moins un morceau de pain à quelqu'un qui a faim ; il s'en ferait un véritable scrupule de conscience. Nous avons vu nousméme des ouvriers européens traverser ainsi la Turquie orientale, et n'employer leur argent reçu dans les consulats des échelles du Levant qu'à bonifier leur vie de voyage et non pas à s'entretenir. Partout ils avaient trouvé des Odjak ou foyers, et des Hanesaibi ou gens donnant du pain gratis. Aussi le voyageur européen, en Turquie, ne doit point taxer d'importuns mendiants
ces pauvres musulmans qui viennent quelquefois s'associer à leur repas sans être invités ou après en avoir demandé la permission. En Europe, ce serait regardé comme une obsession, une impertinence ; en Turquie, c'est l'usage, et on se fait un plaisir de traiter comme Miissafir (hôte) un homme qu'on rencontre en voyage, et qui en a besoin. Tout l'avantage et la présomption que tout homme est honnête ne sont-ils pas dans ce cas pour les mœurs orientales, tandis que dans les nôtres se peignent l'égoïsme, la défiance et la hauteur, tout en prétendant pourtant viser tant à l'égalité ?
« Les Turcs, probablement surtout les asiatiques, surpassent même les chrétiens dans leur hospitalité. Pendant trois jours, le Coran fait de l'hospitalité un devoir, et plus tard une charité; aussi, dans bon nombre de villages musulmans , où il n'y a pas d'auberges, le plus riche du village entretient une maison propre exprès pour les étrangers, qui prennent le nom de Mussafir, dans ces lieux comme dans les auberges. Ces maisons ouvertes offrent tous les conforts de la vie turque, c'est-à-dire une chambre à cheminée, un tapis ou une natte, un Tschardak ou hangar couvert, et quelquefois encore une pièce sans foyer. Ailleurs, on trouve au moins un Tschardak commode, voisin de l'habitation du propriétaire. Ces maisons se reconnaissent à leurs portes toujours ouvertes, tandis que celles des autres habitations sont, en général, closes. On peut s'y installer sans gêné, même en l'absence des propriétaires qui logent à l'ordinaire dans le voisinage, et on est sur de voir ses désirs satisfaits avec empressement et même
avec profusion. S'il n'y a que des femmes à la maison, on leur parle à travers les portes, ou par Tintermédiaire de quelque petit enfant. La seule chose que nous avons souvent regrettée, c'est de ne pouvoir remercier en personne les aimables hôtesses dont nous avions reconnu suffisamment la bienveillance et la science culinaire.
« Les seuls habitants qui paraissent inhospitaliers, surtout quand on ne sait pas leur langue, ce sont les Arnautes de la Haute-Mœsie, lés Tosques et les Japides. Ces gens ne veulent pas voir ni recevoir de Turcs ou de chrétiens par système , par antipathie , par jalousie , par sauvagerie, et surtout par crainte de n'être pas payés de leurs fournitures, les Turcs les ayant trop souvent trompés, eux qui sont déjà si pauvres.
« Une fois qu'on a reçu l'hospitalité de quelqu'un, lorsqu'on a mangé à la table de son hôte, on devient l'ami de la maison ; le Dost des Turcs, ou même le frère ou Kardachim. Les Slaves préfèrent même au mot ami, Priately celui de Brat ou Pohratim, frère, ou bien les Bosniaques vous tutoieront sous le titre de Komschijay voisin
« Dans la Turquie occidentale, comme dans la Moyenne et la Haute-Albanie, le Monténégro, et même dans la Bosnie méridionale, le droit de l'hospitalité va si loin, que l'hôte se regarde comme le défenseur naturel de l'étranger reçu et ayant mangé avec lui du pain et du sel. Ce dernier prend le nom de Solojednik. Toute inimitié même cesse pour le moment, si cette
faveur est devenue par hasard le partage même d'un mortel ennemi de la famille. Ces mœurs expliquent pourquoi, parmi les crimes commis en Turquie on ne peut pas citer de lâches assassinats sur des étrangers par les personnes qui les oht^hébergés. Les voyageurs y trouvent une très-forte garantie de sûreté, puisque la nuit est le moment le plus favorable pour attaquer des hommes désarmés. Les meurtres, en Turquie, se commettent en plein champ^ et surtout sur les grandes routes, et probablement ceux qui ne craignent pas de se souiller de ces forfaits, respecteraient letranger dormant sous leur chaumière.
« Si Y amitié est sacrée dans toute la Turquie, elle, lest encore plus chez les Serbes, les Bosniaques, les Monténégrins, les Schkipetares, les Grecs, et surtout les Greès épirotes. Parmi ces peuples chacun a son ami ou ses amis de choix, qu'il appelle ses frères. Les femmes ont aussi leurs sœurs adoptives, Posestrima en slave, Flamia en albanais-grec, et il en résulte des pères adoptifs, ou Pootschim^ et des mères adoptives, ou Pomajka. On se lie ainsi, en se déclarant frères ou sœurs en Dieu, devant une assemblée ou même devant un prêtre à l'église, qui bénit alors les personnes et leurs armes , si elles en portent. Les Épirotes ajoutent les mots sacramentaux : « Mon corps est ton corps, c( mon âme est ton âme. » On échange aussi ses armes et on se donne le baiser de paix. L^indissolubilité de ce lien est exprimée poétiquement dans une chanson où deux frères adoptifs serbes deviennent tous deux amoureux d'une belle prisonnière turque; mais pour ne pas
devenir deux frères ennemis, ils préfèrent tuer l'objet qui était près de les désunir.
« Cette fraternité adoptive, nommé en slave Bratstvo ou Pobratimstvo y et en grec Adelphosynèy est nonseulement à la vie et à la mort dans toutes les occasions, mais elle s'étend plus ou moins loin jusqu'à comprendre même, chez les Monténégrins et les Albanais, toute une famille ou même une tribu. Cette amitié paraît quelquefois uri lien plus sacré que la parenté, et est un de ces prestiges sociaux sans lesquels la Turquie occidentale se trouverait dans un état d'anarchie bien plus grand qu'elle n'est réellement. Ces confraternités . vont quelquefois si loin, qu'elles amènent la défense du mariage, ou au moins qu'elles font exiger des dispenses... »
HUITIÈME SECTION
Habitations.
L'habitation slave est entourée, en Turquie, d'un enclos ou treillage de branches d'arbres ou de palissades en bois, et se compose d'une maison ou de plusieurs maisons avec deux ou trois petites huttes ou granges qui ont , au lieu de murailles , des cloisons de branches d'arbres tressées, avec des toits en paille. Dans les pays occidentaux de l'Europe, chaque famille n'a généralement qu'une habitation ; mais chez les Slaves de la Servie, de la Mœsie, de la Bosnie, de l'Herzégovine, du Monténégro, et chez les
Serbes de l'Albanie, un enclos renferme très-souvent, dans les villes, deux maisons, et dans les campagnes deux, trois et même quatre maisonnettes, de manière que dix, vingt, trente et même quarante individus se trouvent groupés dans un enclos pareil. Cette agglomération s'appelle zadrouga, et prend l'aspect d'une portion de village. Il faut donc s'abstenir, dans une estimation générale de la population slave, de prendre pour base un nombre moyen de six ou huit-personnes par famille.
Le plus souvent les maisons des Serbes et des Bulgares n'ont qu'une entrée, une ou deux fenêtres, sans grenier ni cheminée. Dans les habitations des paysans un peu aisés, où existent plusieurs chambres, outre la porte du devant, il y en a une sur le derrière, qui est réservée aux femmes. Les fenêtres ne sont que des ouvertures à barreaux ronds, sans vitres. Lorsqu'il fait froid, on applique intérieurement sur ces barreaux des châssis garnis de papier blanc. Il arrive que les fenêtres n'offrent que de trois à quatre barreaux verticaux, sur lesquels, faute de châssis, on colle du papier quelquefois huilé. Comme dans tous les autres pays de l'Europe, les habitations des personnes aisées sont mieux conditionnées.
Mais de toutes les habitations de la Turquie d'Europe, celles des Moldo-Valaques sont les plus misérables; la plupart des paysans, du moins ceux de la plaine danubienne, vivent dans des maisons souterraines ou tanières obscures, nommées bordei. Sur un trou de deux mètres de profondeur et sur une superficie de
trois à quatre mètres, ils forment un toit de branchages ou de solives couvert de mottes de terre ou de gazon ; une étroite ouverture pratiquée dans le toit est destinée à livrer passage à la fumée. Dans le voisinage des montagnes, où le bois est en abondance, ces trous en terre sont remplacés par des espèces de cases fort basses, formées de minces branches d'arbres tressées, crépies intérieurement et extérieurement d'une terre argileuse et recouvertes de chaume ou de roseaux. Ces cases ne reçoivent la lumière que par de petites fenêtres, scellées dans le mur et garnies de morceaux de vessies. Cependant, depuis une quinzaine d'années, ces genres de constructions tendent à disparaître, et les paysans moldo-valaques se construisent de véritables cabanes de planches ou de claies enduites de terre et blanchies à la chaux. Chaque cabane possède un jardin d'environ quatre cents mètres de superficie.
Les villages de la Turquie d'Europe ne sont pas toujours des rues garnies de maisons ; dans les montagnes et même dans les plaines, ce ne sont le plus souvent que des maisons disséminées sans ordre, et occupant un si grand espace, qu'un village comprenant les habitations de toute une vallée prend le nom du torrent de celte dernière. En Albanie^ dans l'Herzégovine méridionale et le Monténégro, on rencontre des villages qui occupent de vrais districts de une, deux à trois lieues de diamètre. En Servie, dans la Basse Bosnie et en Bulgarie, les villages sont entourés de plantations d'arbres fruitiers, principalement de pruniers; les Bulgares cachent souvent leurs hameaux
dans les bois, dans les anfractuosités des vallées, loin des grandes routes, pour fuir l'arbitraire et les exactions des fonctionnaires turcs.
Les musulmans ont une prédilection pour la beauté de la nature; leurs villages sont ordinairement bâtis à l'ombre de beaux arbres, au milieu de vertes pelouses, ou sur le bord de limpides ruisseaux. Leurs maisons sont divisées en deux logements, l'un pour les femmes, le harem, l'autre pour les hommes, le selamliky qui sert également de salle de réception.
Les villes turques présentent de loin un aspect des plus pittoresques, à cause des minarets, des mosquées et de la quantité de jardins, ou, plus exactement, de carrés plantés d'arbres et servant de jardins ; mais on y remarque l'irrégularité du tracé des rues, la quantité des ruelles, où l'on ne voit presque que des murailles sans fenêtres. L'usage constant en Turquie est de diviser les villes en trois parties distinctes qui portent les noms slaves de Grad, de Farosh et de Palanka.
Le Grad (la Kaleah des Turcs), isolé et fortifié, est ordinairement situé sur le sommet d'une éminence ou d'un rocher; c'est là que réside le pacha, et que se trouve le siège de son administration. Là aussi, sont placées les casernes des soldats, les maisons des fonctionnaires religieux, civils ou militaires, le tribunal, et enfin la principale mosquée, avec son dôme et ses minarets, dont les toits brillent au soleil d'un éclat métallique.
La Farosh ou la basse-ville, nommée Chehir par les Turcs, est habitée par les marchands et les artisans ;
elle est entourée d^un fossé profond, garni de palissades, et ses portes sont fermées soigneusenaent chaque soir. Les rues, ordinairement sillonnées par un ruisseau fangeux, sont bordées d'habitations qui ressemblent plutôt à des huttes de nomades qu'à des maisons, tant leur construction manque d'art et de solidité. A l'extérieur de ces habitations est attaché, par de massifs gonds de fer, un large volet de bois qui, relevé pendant le jour, forme une espèce d'auvent soutenu par de longs poteaux, et qui, la nuit, lorsqu'il est abaissé, devient une clôture contre les voleurs. A l'intérieur des boutiques règne une plate-forme, haute d'environ deux pieds, dont une partie reçoit l'étalage des objets mis en vente, tandis que le reste sert de divan. C'est là que l'on voit le marchand, qu'il soit Grec, Arménien, Slave, Juif ou Turc, se tenir assis dans toute la gravité orientale, fumant le tchibouk ou aspirant le warghileh, et parfaitement indifférent, du moins en apparence, au débit plus ou moins actif de sa marchandise. Pour pénétrer dans l'intérieur de l'une de ces maisons^ il faut traverser la boutique ou la pièce qui en tient lieu : on arrive ainsi jusqu'à la petite cour rectangulaire, encadrée par les corps de logis, qui renferment le harem et tous les accessoires d'un ménage d'Orient. Si la famille est nombreuse et si son chef est opulent, il existe ordinairement, au-dessus du rez-dechaussée, un étage pourvu d'une galerie [tscharddk] formant balcon sur la cour, au centre de laquelle un petit jet d'eau retombe en murmurant dans un bassin. Le Palanka, qu'on pourrait appeler le faubourg,* est
également enclos d'une palissade formée de troncs d'arbres enfoncés dans la terre et fortement reliés les uns aux autres. Cette troisième enceinte est habitée par la classe la plus pauvre des rayas, dont elle renferme les cabanes, les ateliers et les cabarets. Là, le voyageur, en parcourant les rues, peut observer à son aise l'exercice des diverses professions mécaniques. Autour des villes se trouve ordinairement un vaste espace exclusivement consacré à la sépulture des morts. C'est ce que ce peuple poétique nomme la cité des ancêtres. C'est encore dans le même lieu que sont abandonnées les carcasses des animaux, afin qu'elles servent de nourriture aux vautours et aux chiens demisauvages, qui, dans toutes les villes de Turquie, errent en grand nombre, sans maître et sans asile; enfin, on^^y exécute les criminels.
Les grands hans ou caravansérails ne se trouvent que dans les grandes villes. Ce sont d'assez vastes bâtiments en pierres et en bois, à un ou deux étages, entourant une grande cour. Dans le bas se trouvent les écuries et les remises; les chambres s'ouvrent toutes, comme dans les couvents, sur une galerie assez large qui fait le tour de chaque étage. Souvent il y a un tschardak ou toit avancé qui, dans ces pays chauds^ est un lieu délicieux pour s'y reposer en été.
Les hans ordinaires des villes et des villages remplacent les auberges. Ces derniers sont ordinairement isolés et bâtis à côté de quelque bel arbre ou près de petits ruisseaux ou d'une fontaine.