CHAPITRE III
PREMIÈÏ^E SECTION.
Constltation de la propriété territoriale.
^D'après le Coran, la propriété réelle, absolue delà terre n'appartient qu'à Dieu, qui en cède une partie aux hommes, selon le mérite et le besoin. Le Min ou trésor public prétend, au nom de Dieu, à la propriété du territoire, et Y Imam (le Sultan) n'en est que l'administrateur . Le sol, en Turquie, suivant la fiction de la loi, est donc réputé appartenir à l'État, le Coran ne reconnaissant ni aux musulmans ni aux rayas un droit de propriété, mais seulement un droit de possession viagère, et le tribut, de même queladime, qu'ils doivent acquitter, n'est que le loyer de la terre dont ils sont possesseurs. Bien que ce principe absolu domine toute la législation musulmane^ la terre jouit en Turquie d'une garantie sociale incontestée. Le Sultan, en proclamant de nouveau le respect de la propriété par son hatti-humayoun de 1856, n'a fait qu'interpréter un
sentiment profondément enraciné, dans le cœur de toute là nation ottomane. Cette sécurité dans la jouissance d'un bien qu'on possède, et qui est respecté par les particuliers en même temps qu'il est protégé par la loi, doit attirer les capitaux étrangers vers la Turquie pour y créer des établissements agricoles et industriels.
Dans les pays qui constituent les possessions immédiates du Sultan, la propriété se divise en trois classes: domaniale y patrimoniale et ecclésiastique ; celte dernière est désignée sous le nom de Fakouf et constitue les biens de mainmorte. Les propriétés domaniales sont gérées pour le compte de l'État et comprennent les domaines dont les revenus appartiennent au ^eW, les terres vaines et vagues, les apanages et les fiefs.de toute nature que le Sultan Mahmoud a réunis au domaine public. La propriété privée s'appelle Mulkj mot par lequel les Turcs désignent la propriété libre, aliénable et Iransmissible à volonté.
Le Fakouf est une forme particulière de la propriété en Turquie, laquelle affecte exclusivement les biens consacrés aux mosquées ou à certaines fondations pieuses. Les Fakoufs se divisent en trois classes : la première comprend tous les biens affectés originairement à la portion dévolue aux mosquées dans le partage des terres conquises, ainsi que les donations faites plus tard par les souverains et les particuliers pour élever des mosquées nouvelles ou pour entretenir les anciennes.
La seconde classe comprend les Yakoufs publics, dont les revenus sont affectés à la fondation et à l'entretien de divers établissements publics de charité et d'utilité,
groupés autour de la mosquée et placés dans sa dépeadance, tels que collèges^ bibliothèques, bains, hôpitaux, etc. Ces deux classes de Yakoufs, appelés légaux j parce que leur fonction est dictée et sanctionnée^par les lois religieuses, furent déclarés inaliénables, exempts d'impôts et à Tabri de toute poursuite judiciaire.
Les Fdkoufs eoutumiers^ qui forment la troisième classe, s'introduisirent à une époque où il n'existait en Turquie aucune garantie pour la propriété individuelle et où les confiscations s'exerçaient fréquemment. Ces Vakoufs résultent d'une convention autorisée par la coutume, au moyen de laquelle le propriétaire d'un immeuble peut en faire la cession à une mosquée pour une faible partie de sa valeur, et continuer à en jouir comme s'il le tenait de la générosité de la mosquée, sous la condition de lui payer à douze ou quinze pour cent l'intérêt de la somme reçue; la mosquée n'aura cependant la possession libre et entière de l'immeuble ainsi engagé qu'après l'extinction de la descendance directe du vendeur. Au moyen de cet arrangement, le bien ne peut plus être confisqué ni vendu par les créanciers, et le propriétaire en conserve la jouissance, avec la faculté de le transmettre à ses enfants après sa mort ou d'en disposer de son vivant en leur faveur, moyennant un droit de mutation de trois pour cent perçu par la mosquée. Dans le but de diminuer dans l'avenir le nombre des Vakoufs coutumiers, Mahmoud abolit les confiscations par un hatti-chérif promulgué le 30 juin 1826; mais, à cette époque, les Vakoufs s'étaient tellement multipliés, que les trois quarts de la
propriété territoriale se trouvent aujourd'hui engagés envers les mosquées, au grand détriment du trésor public, des héritiers collatéraux et des créanciers.
Dans les deux principautés danubiennes, le droit de propriété est régi par des lois spéciales, notamment par le règlement organique de 1831. En Servie, le partage du territoire n'est pas encore légalement établi, et la propriété est restée indivise entre les diverses communes depuis 1830, époque où son indépendance fut reconnue par le sultan Mahmoud II.
DEUXIÈME SECTION
État de ragricaltare.
Avant de parler de Tétat de l'agriculture en Turquie, il est essentiel de faire observer que Tempire ne possède pas de cadastre dou Ton puisse tirer des données statistiques sur le classement des propriétés d'après leur valeur, sur la nature et l'étendue des cultures du sol. « Le cadastre, dit M. Ubicini (i), est tout entier à refaire ou plutôt à faire en Turquie. Il existe bien à Constantinople, dans les bureaux de la Porte, une direction générale du cadastre, où chaque propriété est inscrite avec ses limites. Mais la fixation de ces limites a été déterminée, non point à l'aide de plans levés avec soin, par d'habiles géomètres pourvus de tous les instruments nécessaires, sous la surveillance de délégués municipaux, ainsi que cela s'est pratiqué chez nous lors de la formation du cadastre, mais sur la simple
(i) Tome !•', page 338.
déclaration des propriétaires, ou d'après les données transmises par les autorités locales. D'ailleurs, ce travail remonte peut-être à quatre-vingts ou cent ans en arrière : or, comme il n'existe en Turquie ni contrôleurs ni répartiteurs annuels, il parait douteux que la direction de Constantinople ait pu tenir un compte exact de toutes les mutations qui sont survenues depuis. D'un autre côté, il y a des provinces entières pour lesquelles ce travail, tout imparfait qu'il est, n'a même jamais
existé, notamment la Syrie »
M. de Reden a divisé le sol de la Turquie d'Europe en arpents prussiens en comptant
Pour les terres labourables,
jardins, vergers et vignes. 86,769,000 arpents, soit 21,346,042 hect.
Pour les prairies 12,308,000 » » 3,027,891 »
Pour les bois, forêts et autres
terrains boisés 30,769,000 » » 7,^482 »
Pour les pâturages 23,496,000 » » 5,780,250 »
Pour les terrains vagues,
routes, chemins, rivières,
ruisseaux, etc 60,215,000 » » 14,813,492 »
Dans les deux principautés de la Valachie et de la Moldavie, l'aréa cultivé est évalué à 3,700,000 hectares, ce qui équivaut à peu près au tiers de la superficie totale.
D'après un recensement exécuté en Servie en 1835, l'aréa du sol productif de la principauté était évalué ainsi qu'il suit :
Cultures en terres labourables . 390,768 jours, soit 195,380 hectares.
Pâturages 453,716 » » 226,858
Vignes 164,912 » » 82,456 »
On a vu au chapitre premier que la nature a été prodigue envers l'empire ottoman; elle lui a tout donné : richesses agricoles et richesses minérales. En usant avec intelligence de ces dons naturels, la Turquie devrait figurer parmi les pays les plus riches et les plus productifs. Mais la science de l'agriculture n'y existe pas, et les productions si variées du sol sont dues uniquement à la routine. Dans beaucoup de provinces, les cultures n'occupent que les deux tiers environ du territoire, et des étendues considérables de la plus belle terre végétale sont abandonnées à la vaine pâture. Grâce à Textrème fertilité du sol, les produits sont supérieurs à la consommation, quoique la récolte d'une année ordinaire ne puisse être évaluée qu'à un dixième de ce qu'elle donnerait avec une culture plus éclairée.
La fertilité des terres remplace, en Turquie, le défaut de travail et les soins intelligents qu'exigent les cultures. Presque nulle part on n'utilise le fumier ni la paille; ce n'est qu'accidentellement que les terres sont fumées par les troupeaux de bêtes à laine et d'autres bestiaux. Dans beaucoup de contrées, on amoncelle le fumier aux bords des ruisseaux pour qu'il soit emporté par la crue des eaux. La mauvaise charrue qu'on emploie sert plutôt à remuer la surface de la terre qu'à la labourer convenablement. On voit souvent les plus beaux champs de blés remplis de mauvaises herbes et de chardons, sans qu'on prenne le soin de les extirper. On coupe les blés sans soins et sans méthode; ce n'est qu'exceptionnellement qu'ils sont conduits dans les granges ; presque partout ils sont battus dans les champs.
En Asie, Tagriculture est encore en grande partie à Tétat où elle était du temps des patriarches juifs ou au moyen âge. Dans les vallées si fertiles de la région montagneuse de TAsie Mineure, le sol n*est jamais fumé, et le labour se réduit à l'action superficielle d'une charrue vraiment primitive, construite exclusivement en bois ; dans la plaine de Pergame, il n'y a que les propriétaires riches qui, pour ménager les forces productives du sol, ensemencent à tour de rôle leur terrain de blé, de pois ou bien de coton; les petits cultivateurs, au contraire, récoltent annuellement et sans intermission les mêmes céréales sur le même terrain. Dans la Turquie d'Asie comme dans la Turquie d'Europe, l'inépuisable fertilité du sol supplée aux procédés de la science moderne.
Cependant il y a dans cette dernière partie de l'empire des plaines et des vallées où l'on rencontre des champs assez bien cultivés; telles sont, entre autres, les vallées de la Servie, de la Morava bulgare, de la Nischava, certaines vallées de la Maritza (sous Andrinople), du Vardar et de l'Indje-Karasou, les bords inférieurs du Drin, en Albanie, les bassins de Seres, de Monastir, d'Ochrida^ une portion des plaines de Kossovo et de Prisren, les environs de Salonique (Thessalie), etc. Dans plusieurs districts de la Haute- Bulgarie, notamment dans les environs de Sophia, de Radomir, d'Étropol, de Sladitza, d'Ichtiman , de Samakow et de Tatarbasardschik, le sol est tellement fertile, que les champs et les maisonnettes des laborieux Bulgares s'étendent jusque vers 1q^ bois des crêtes des montagnes.
Aussi le voyqgeur qui visite ces contrées, entouré qu'il est de villages et des plus belles cultures de toutes parts, se croirait-il au milieu du pays le plus civilisé du monde.
Parmi les différents peuples de la Turquie d'Europe, on cite les Bulgares comme les meilleurs agriculteurs ; les Grecs excellent dans Thorticultureet Tarboriculture. Les Turcs, les Serbes et les Albanais sont les plus mauvais cultivateurs de tout le pays; partout où ils dominent, on voit les plus belles plaines en friche. Bien que les Albanais préfèrent la chasse à la culture paisible de la terre, ils entendent cependant aussi bien que les Bulgares et les Grecs l'irrigation de leurs champs et de leurs prés. Sous ce rapport, les Moldo- Valaques et les Serbes sont moins avancés.
TROISIÈME SECTION
jLnimaax domestiques.
Le bétail forme la principale richesse des habitants des campagnes. Il y a des tribus de patres qui font du soin de leurs troupeaux leur occupation exclusive. On suit généralement le système nomade pour Télevage du bétail, surtout pour les bêtes à laine. Dans la Turquie d'Europe, les Serbes et les Moldo-Valaques sont les deux peuples qui se livrent le plus à la vie pastorale; leurs chevaux et leurs bestiaux sont très-estimés. Les bergers changent de pâturage avec les saisons; ils remontent avec leurs troupeaux vers les sommets
iiO L'EMPIRE DE TURQUIE.
des montagnes en été et se rapprochent des vallées en hiver, en bivouaquant toujours sous des tentes ou des arbres.
Les vastes pâturages de la Dobrodja (i) sont mis à prpfitpar les patres valaques de la Transylvanie, connus sous le nom deMokans. Us arrivent de leurs villages à la fin de l'automne dans la Dobrodja, pour y faire hiverner leurs troupeaux de moutons, de bêtes à cornes et de chevaux. Au printemps, le plus grand nombre de ces pasteurs quittent le pays; ceux qui restent afferment dès pâturages pour la belle saison ; ils franchissent le Danube près de Giurgevo, Kalaratsch, Gara-Jalomnitza, Braïla ou Galatz, et prennent leur cantonnement en partie dans les districts de Toultscha et de Varna, au Nord-Ouest de la Bulgarie, et en partie dans la Dobrodja près du Danube. Les moutons passent Thiver en plein air sans autre abri que les broussailles ; quand Thiver se prolonge et quand la provision de foin est épuisée, ils doivent chercher leur nourriture sous la neige. Aussi dans les hivers rigoureux périssent-ils par milliers de faim et de froid. A rapproche du printemps, les pâtres remontent vers les hauteurs, où les troupeaux trouvent des pâturages abondants. Les Mokans qui viennent pour faire hiverner seulement leurs troupeaux, et ceux qui séjournent dans la Dobrodja pendant la belle saison, conservent leur qualité de sujets autrichiens, et, par conséquent, leurs rapports avec les autorités locales se réduisent à être
(1) Voyez plas haut page 19.
envisagés comme des fermiers, comme des spéculateurs étrangers qui viennent faire le commerce sur le territoire de l'empire ottoman. Le pasteur arrivant avec son troupeau dans la Dobrodjâ paye : 1® les droits de patente au consul autrichien, à peu près une piastre par mouton; 2'* le droit de parcourir le pays au mudir, à peu près une piastre par mouton ; 3^ le fermage de la terre dont il a besoin pour la nourriture de son troupeau, soit au mudir, soit au soubacha, soit au village, ordinairement à tous les trois, soit enfin à Tentrepreneur du fermage des terres inoccupées, et enfin ¥ le beylick ou la dîme de ses moutons, ce qui place le Mokan à la merci des deux autorités comme s'il était raya et sujet autrichien en même temps. Parmi les Mokans qui arrivent dans le pays avec les maîtres des troupeaux, il y en a toujours qui, trouvant les salaires assez élevés, restent en condition chez les habitants indigènes. De ceux qui se placent ainsi chez les Turcs, les Tatarset les Valaques, il en est qui finissent par s'établir dans le pays en se mariant avec les filles des Valaques; à cet effet, ils renoncent à leurs droits comme sujets autrichiens. Une fois mariés et établis dans le village, ils profitent de tous les avantages dont jouissent les habitants de la Dobrodjâ. Eh automne de 1847, 281 troupeaux avaient passé le Danube; au printemps de Tannée suivante, on comptait 5,095 chevaux, 4,454 chèvres et 623,353 bêtes à laine qui avaient passé l'hiver dans la plaine; tous ces troupeaux étaient gardés par 4,189 pâtres, sans compter les bergers de la Transylvanie en service chez les Bulgares.
On élève beaucoup de chevaux dans, la Turquie d*Europe, principalement en Moldavie^ dans les plaines de la Valachie, de la Bulgarie orientale, de la Thrace, de la Roumélie, en Bosnie, ainsi qu'en Servie. Ces chevaux sont, en général, de moyenne taille, plutôt petits que grands, à cou assez court; ils n'ont pas de formes élégantes, mais ils se distinguent par leur ardeur et la solidité de leurs jambes. D'élégants chevaux de course sont ceux du Musaché (contrée très-fertile de la Moyenne-Albanie, dont la ville de Bérat est le chef-lieu), ceux des bords de la Vojoutza et du Scoumbi. La plupart des chevaux turcs passent la plus grande partie de leur vie à l'air .^ Ceux de ces animaux qui servent de montures ou de bêles de somme, sont rarement dessellés et restent nuit et jour à l'écurie avec leur selle ou leur bât. Les chevaux arabes, dont la généalogie est conservée avec tant de soin par leurs possesseurs, se rencontrent principalement sur les frontières de la Syrie et sur les bords de l'Euphrate.
La Turquie possède trois grands haras et dépôts de remonte, dont un pour l'artillerie et deux pour la cavalerie. Le premier est établi dans les environs d'Énos, vers l'embouchure de la Maritza, dans lequel on a placé des juments de Mecklembourg et des juments arabes que l'on a tirées de Bagdad, avec le nombre d'étalons nécessaire pour croiser et améliorer les races. Les deux haras pour la remonte de la cavalerie sont l'un en Anatolie et l'autre en Roumélie. En Valachie et en Moldavie, il y a des haras particuliers pour améliorer la race chevaline.
L'âne n'est employé en grand nombre que dans la Thrace, la Macédoine, et surtout dans l'Albanie i^éridionale.
Les mules sont des raretés dans ces pays ; mais on élève beaucoup de mulets dans l'Albanie, l'Acarnanie et la Turquie méridionale.
Des chameaux ne se rencontrent que très-rarement dans la Turquie d'Europe, tandis que 'dans la Turquie d'Asie ils servent de bêles de somme aux caravanes. Le poil soyeux du chameau est l'objet d'un commerce qui a quelque importance.
Les moutons sont les compagnons de l'homme dans toute la Turquie, et constituent la nourriture principale de ses habitants. Ils sont, en général, blancs; cependant la proportion des noirs, des bruns et des gris est, dans certaines contrées, plus forte que dans les pays occidentaux. Le mouton de Valachie, que l'on rencontre çà et là dans d'autres provinces, se distingue par ses cornes en spirale dirigées en haut. Les troupeaux des bêtes à laine forment une des plus grandes richesses des habitants de la Valachie, de la Moldavie, de la Roumélie et de la Macédoine, d'où il s'exporte des quantités énormes de laine.
Les moutons turcomans, à larges queues, se rencontrent dans l'Asie Mineure où ils peuplent les vastes déserts de la Cappadoce; ils ont le cou long, le museau eflBlé et de longues oreilles. Le trait principal de ces animaux est une queue tellement remplie de graisse qu'elle pèse quelquefois 12à 15 oques (15 à 20 kilogr.).
La laine est pour les deux principautés un article de
haute importance. Voici les quantités qu'elles ont exportées en 1851 :
De Galatz en Moldavie, par voie de mer et du Danube, lavée 23,745 oques.
Par terre, pour ta Gallicie, lavée et en suint, environ 700,000 »
De Braïla, par navires à voiles, lavée et en suint. 280,729 »
Par bateaux à vapeur, lavée 86,948 »
De Giurgevo et Calafat, lavée et en suint , dont la plupart par bateaux à vapeur 450,320 »
Par terre, pour la Transylvanie, par les Mokans (pâtres transylvaniens), en suint, environ 600,000 »
Total: . . 2,141,742 oques ou 2,748,265 kilogrammes.
Les laines de ces pays sont transportées en Transylvanie et en Gallicie pour servir aux fabriques; elles ont aussi un débouché en Moravie et en Silésie; mais la majeure partie remonte le Danube pour aller à Vienne et est expédiée par mer à Marseille, à Trieste et dans les Pays-Bas. Les laines communes des principautés danubiennes sont connues dans le commerce sous les dénominations suivantes : 1^ la tsourcapa, laine blanche^ parfois grise, longue et égale; 2^ la nitsely laine d^agneaux, blanche et noire, courte ; 3* la burziane^ laine la plus ordinaire, noire ou grise. Ces trois sortes de laine se vendent à des prix peu élevés et s'emploient en grande partie dans le pays même. Les affaires les plus importantes se font en laines dites tsigaïes. La plus /grande partie des bêtes qui produisent cette laine appartient aux paysans des environs de Braïla, de Rimnik, de Ploijesty et d'autres endroits de la Grande- Valachie-
Les producteurs ne s'occupent nullement du lavage ni du conditionnement des laines; en sorte qu'avant de pouvoir être expédiées à l'étranger, elles doivent passer par plusieurs mains, à l'exception de celles qui sont destinées pour la France et qui sont exportées en suint. Celles qui remontent le Danube se lavent à Braïla; après le lavage on procède à l'assortissage des laines ; souvent on se borne aussi à en retirer les parties les plus grossières. Ces laines perdent quelquefois au lavage 42 à 46 p. c.
Les exportations de laines des autres principaux ports de mer s'élèvent, année moyenne, savoir :
Pour le port de Salonlque 2,822,000 kilogr.
Pour les deux ports de la Thrace, Ënos et Rodosto. 7,056,000 » Pour le ponde Smyrne, en 1851 3,260,000 »
Dans le pays de Smyrne on distingue trois sortes de laines : les Yerlickj des environs de la ville, qui sont les meilleures; celles de Koniah et de Kara-Hissar, qui sont plus communes.
Les chèvres abondent en Turquie plus que dans les autres pays de l'Europe. On les élève pour leur lait, leur poil et leur peau, tandis que dans les moutons on recherche, outre la peau, la laine et le lait, la chair, le suif, les pieds et les intestins.
La chèvre d'Angora, dont la laine longue et soyeuse, le plus souvent blanche, quelquefois roussàtre, grise ou noire, ne prospère que dans l'Asie Mineure, où elle habite une région d'environ 500 milles carrés géographiques comprise entre la rive occidentale du Kizil-Ermak et une ligne tracée à l'Ouest de ce fleuve,
depuis Sévrikissar jusqu'au littoral septentrional de la mer Noire. Le district habité par la chèvre d'Angora de pur sang n en compte qu'environ 500,000 à 800,000. La chèvre d'Angora donne en moyenne 1 oque de laine; on la tond au mois d'avril. La quantité moyenne fournie annuellement par le district d'Angora, y compris la ville, est évaluée de 450,000 à 500,000kilogr., dont 340,000 sont exportésenEurope.
Le bœuf, la vache et le buffle sont les animaux d'étable en Turquie. On élève énormément de bestiaux en Valachie, en Moldavie, en Servie et en Bosnie. Les Bosniaques et les Herzégoviniens eiïgraissent des quantités considérables de bœufs qu'ils exportent dans les ports de l'Adriatique. Le buffle est assez fréquent dans les deux principautés, la Bulgarie, le Thrace et l'Asie Mineure. Cet animal, qui sert de béte de trait, passe, comme le bœuf et la vache, la plus grande partie de l'année sur les pâturages. La femelle donne un lait excellent et plus gras que celui de la vache.
Le porc est surtout élevé en Valachie, en Servie, par les Serbes chrétiens de la Bosnie et de l'Herzégovine, et par les chrétiens des autres provinces turques ; mais nulle part il abonde comme en Servie et sur la Save en Bosnie. En Servie les porcs forment non-seulement la base de l'alimentation du pays, mais ils fournissent près de la moitié des produits de l'exportation ; ils vivent par milliers, été et hiver, dans les forêts de chênes, de manière que les propriétaires ne savent pas eux-mêmes combien de bêtes ils possèdent. Néanmoins les dive>s troupeaux se reconnaissent et les propriétaires,
lorsqu'ils ont besoin de ces animaux, font des battues ou les attirent dans des endroits clôturés pour s'en emparer. Les porcs s'engraissent avec les glands, les poires, les châtaignes et les pommes sauvages, et si Ion veut achever leur engraissement, on les met à l'écurie et on les nourrit avec du maïs ou de Torge.
Les oiseaux de basse-cour fournissent, par leurs œufs et leur chair, des aliments abondants aux habitants de la Turquie.
Les essaims d'abeilles forment une partie essentielle du revenu des paysans de tout l'empire, valaques, slaves, albanais, bosniaques, arméniens et turcs. Le miel et la cire spnt un article important du commerce d'exportation de ces pays.
Les vers à soie sont élevés dans la Turquie d'Europe méridionale, en Bulgarie, dans la province d'Andrinople, mais principalement dans l'Asie Mineure, où l'on voit sur quelques points du littoral de la mer Noire des forêts de mûriers.
Presque toute la plaine d'Andrinople est plantée de mûriers, et ces plantations augmentent chaque année. On y cultive le mûrier sauvage, dont la feuille convient le mieux aux vers à soie, et le mûrier greffé, importé de Bandernah, en Asie. Ce sont les Bulgares qui soignent les vers à soie; les bras manquent dans le pays d'Andrinople et y sont chers. Il vie,nt, tous les ans, des villages bulgares, deux à trois cents hommes et filles, que l'on emploie à soigner les vers, à couper les branches de mûrier et à faire les moissons. Les femmes restent au village pour garder la maison et cultiver le petit
us L'EMPIRE DE TURQUIE.
champ de la famille. Ces ouvriers travaillent depuis Paube du jour jusqu'au coucher du soleil. En 1852, les hommes recevaient 4 à 7 piastres et les filles 2 piastres par jour, outre la nourriture. Les femmes du pays que Ion employait pour retirer les cocons des branches étaient également nourries et recevaient 2 piastres par jour; les filles ne recevaient que 60 paras*
A Brousse et dans ses environs, la soie est la produc* tion principale; aussi le mûrier y est-il cultivé dans toute nature de terrain : dans les champs, ce sont les mûriers qui occupent le sol des labourages et des pâturages; dans la ville, ce sont les mûriers qui forment le verger de presque toutes les maisons. Les espèces de mûriers qu'on y cultive sont le mûrier rose et le mûrier blanc. Les meilleures plantations se rencontrent dans le village de Demirdèche, dans la plaine de Brousse. L'espèce de vers à soie qu'on élève dans le pays est une espèce à quatre mues. Les femmes font éclore les œufs en les portant sur leur sein pendant toute la durée de Tincubation. Les vers à soie éclos passent toute la durée de leur vie à l'état de chenilles sur les planches des maisons. On ne leur donne que trois repas par jour en leur jetant à manger les branches et les rameaux de mûriers garnis de feuilles. On ne délite jamais, et, chose remarquable^ malgré le peu de précaution, le fumier sur lequel croupissent les animaux pendant quatre-vingts jours ne répand aucune odeur infecte, et les vers à soie ne sont exposés à aucune maladie. On ne permet pas aux étrangers l'entrée dans les chambres où se trouvent les vers à soie, et si quel-
qu'un obtient la faveur spéciale de les visiter, on brûle de l'encens aussitôt après sa sortie.
A Andrinople, les jardins de mûriers valent ordinairement 250 à 400 piastres l'arpent. En 1852, la production de la soie dans la province d' Andrinople a été évaluée aux quantités suivantes ;
36,000 oques de soie court guindre ) d'Andrinople et des villages
6,000 » f long » S voisins.
2,000 » » coart guindre j de Demotica et des villages
41,000 » » long » j voisins.
2,000 > > court guindre | de Mustapha Pacha et de
40,000 » • long » ) Tschirmen.
En tout 67,000 oques, dont 40,000 court et 27,000 long guindre. De ces 67,000oques,59,000ontétéexportés en France, représentant ensemble une valeur d'environ 11 millions de piastres. Les 8,000 oques restants ont été enaployés par la fabrication locale ou consommés à Constantinople. Outre les quantités ci-dessus indiquées, on a exporté en France, en 1852, 75,000 oques de cocons frais, réduits à 25,000 oques de cocons secs. On estime que 1 dramme de grains de vers donne 1 mesure de cocons frais (3 1/2 oques environ), et de cette mesure on tire 160 à 180 drammes de soie.
En 1852, la récolte de la soie a été très-productive en Macédoine; les filatures ont produit 30,000 oques, dont le prix variait de 280 à 300 piastres. 220,000 oques de cocons ont été expédiés à Marseille, et le prix variait de 14 à 18 piastres Toque.
Dans la même année, la récolte de la soie dans le district de Volo a été évaluée à 50,500 oques, dont 42,500 ont été exportés.
Les opinions diffèrent beaucoup sur la production des soies à Brousse et dans les environs ; le fermier de la dîme et les principaux négociants indiquent, pour une récolte ordinaire, les chiffres de 360 à 400,000 oques ; naais on peut porter à un cinquième ou à un dixième la quantité qui échappe à la dime. Au bazar de Brousse, on vend, en moyenne, 60,000 oques de soie par an; en 1852, cette vente s'est élevée à 80,000. La ville d'Amasie produit à elle seule, année moyenne, 20,000 oques de soie.
QUATRIÈME SECTION
Produits ag^rlcoles et horticoles ; céréales, plantes indastrielles, arbres fk^altlers, etc.
Les céréales cultivées en Turquie comprennent le froment, 1 epeautre, le seigle, lorge, Tavoine, le sorgho, le blé noir ou sarrasin, le millet, le maïs, auxquels on peut ajouter le riz.
La culture du froment est répandue partout en Turquie, à l'exeption des lieux élevés et des vallées trop froides. Dans la province d'Andrinople, on emploie 1 kilo de semence (28 litres) pour 1 arpent de terre ; une bonne récolte donne 15 kilos, une récolte ordinaire seulement 9 à 12 kilos par arpent.
L'épeautre est une des principales cultures sur la cote de TÉpire; à Boutrinto, on la moissonne en avril.
La culture du seigle est, comme celle du froment, répandue dans toutes les parties de la Turquie; comme elle demande moins de chaleur que le froment, elle
pénètre plus dans les montagnes, où elle atteint une haatear de 600 à 1,000 mètres au-dessus du niveau de la mer.
L'orge, Tavoine et le sarrasin sont également des cultures ordinaires des montagnes et en particulier des montagnes de la Bosnie, de la Haute-Albanie et du Monténégro. En Herzégovine, on cultive le blé de Pologne pour la nourriture des chevaux.
Le millet est fréquemment cultivé dans les vallées chaudes de la Servie, de la Bulgarie, de la Thrace, de l'Albanie et de la Turquie méridionale. Le millet sert aussi à la fabrication d'une boisson spiritueuse appelée bosa en langue slave.
Le maïs ou blé de Turquie est la culture dominante des provinces turques, dans les plaines comme dans les vallées des montagnes. On en voit des champs énormes dans les plaines de la Thessalie,.de la Bulgarie, de la Yalachie et de la Moldavie, et dans la vallée delaMorava serbe. Le maïs des deux principautés est un des plus beaux du monde, et la quantité qu'elles en produisent a pris un immense accroissement. On calcule généralement qu'un grain de maïs rapporte, dans une bonne terre, 300 grains. L'épi de maïs est enlevé sur sa tige, qui reste sur le champ pour y pourrir ou pour servir en partie de pâture aux bestiaux. Dans les contrées peu boisées, on se sert de la paille pour chauffer le four. Les habitants des campagnes vivent presque exclusivement de farine de maïs, dont ils font de petits pains et surtout des bouillies qu'ils appellent mamaliga,
la polenta des Italiens. Pour broyer le maïs, ils em-
ploient de petits moulins à bras ayant deux meules, dont l'inférieure, un peu creuse, est fixe, tandis que la supérieure est mobile. On se sert également de manèges pour moudre le maïs.
Le riz est pour les pays de TOrient ce qu'est !a pomme de terre pour beaucoup de ceux de TEurope. Les rizières se trouvent ordinairement dans les terres alluviales, le long des fleuves, rivières et lacs, et dans les plaines marécageuses. Les principales rizières de la Turquie d'Europe se trouvent le long de la Maritza, dans la plaine occidentale de la Thrace, le long du Strymon, dans le bassin de 'Seres, près du lac de Jenidge, sur la Salambria, dans la plaine thessalienne, etc. Le riz le plus estimé de la Turquie d'Europe est celui de Tatarbazardschik.
En général, l'exportation des céréales est restreinte aux provinces danubiennes, à la Bulgarie, à la Thrace et à la Macédoine (provinces qui peuvent être considérées comme le grenier de la Turquie d'Europe), ainsi qu'à certains districts au Nord de l'Asie Mineure.
Les céréales font la base du commerce des principautés danubiennes; elles exportent leur grain par les ports de Braïla et de Galatz. Les blés de Kalafat, d'Izlar et d'Iswor sont les plus estimés ; viennent ensuite ceux de Braïla, puis ceux de Giurgewo; les céréales récoltées dans le bassin de la Jalomnitza sont déjà d'une qualité inférieure. La Moldavie produit le meilleur maïs, et, dans certaines années, les commerçants préfèrent le blé valaque à celui d'Odessa. Le tableau suivant indique
AGWCULTURE.
les quantités en hectolitres de froment et de maïs exportées pendant les années 1850, 18M et 1852 :