‹ L'empire de TurquieChapitre 24 sur 86 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Aux causes générales énumérées au chapitre précédent, qui s'opposent au progrès de l'agriculture et qui, par conséquent, agissent pernicieusement sur l'industrie, il faut en ajouter trois autres, savoir : la routine invétérée, qui porte les Turcs à employer toujours les mêmes procédés ; le taux élevé du salaire des ouvriers , et, enfin, le tarif des douanes, qui frappe les exportations d'un droit de 12 p. c. et les importations de 5 p. c. Toutes ces causes réunies ont amené la décadence dans laquelle se trouve l'industrie ottomane. Autrefois les manufactures indigènes suffisaient non-seulement à la consommation des populations, mais l'Europe et plusieurs contrées de l'Orient tiraient une grande quantité de riches tissus de la Turquie, tandis qu'aujourd'hui c'est l'Occident qui fournit aux habitants de l'empire des tissus de toutes espèces de meilleure qualité et à meilleur marché. Le gouvernement, en fixant à 12 p. c. le droit d'exportation, a eu en vue les intérêts du trésor public, et considéré la Turquie comme une puissance essentiel-

lement agricole, comme un marché de matières premières ouvert à toutes les nations.

PREMIÈRE SECTION

Mines et usines métallnrslqnes.

Les richesses minérales de la Turquie sont immenses; sous ce rapport, c'est peut-être la contrée la plus favorisée du globe. Cependant peu de mines sont exploitées, et celles qui sont en activité produisent à peine les deux tiers de ce que des travaux conduits avec intelligence pourraient leur faire produire.

D'après la loi musulmane, toute mine de métal découverte dans un terrain particulier appartient de droit au possesseur du sol, qui doit abandonner à rÉtat le cinquième du produit. Si la mine se trouve dans un terrain faisant partie du domaine, elle appartient, sous les mêmes conditions, à celui qui en a fait la découverte.

La Turquie n'a pas de corps régulier des mines pour en surveiller Taménagement et la bonne exploitation. Toutes les questions relatives à cette branche de service public ressortent au Conseil des mines séant à Constantinople et placé dans la dépendance de l'intendant général de la Monnaie. Tous les sujets du Sultan, sans distinction de religion ni de race, sont libres d'exploiter des mines; mais ce droit a été constamment refusé aux étrangers (i). Ceux qui désirent entreprendre

(1) Le halli-humayoun du 18 février 1856 accorde ce droit aux étrangers, sujets de la Porte.

Texploitation d'une mine, adressent leur demande au gouvernement, qui leur accorde une concession dont la durée ne peut excéder vingt années, sous les conditions : 1^ de payer au trésor public 20 p. c. des produits de la mine exploitée; 2° de faire remettre entre les mains des autorités instituées à cet effet, la quantité du minerai obtenu, car la fonte de ce dernier est sévèrement interdite aux particuliers; le gouvernement seul a le droit de faire les opérations métallurgiques, dont il supporte aussi tous les frais. Après l'élaboration des métaux, le gouvernement prélève d'abord le droit de 20 p. c. et paye au propriétaire du minerai la valeur des produits extraits, d'après les prix fixés par le tarif.

La Bosnie et la Servie sont les provinces les plus riches en minerai de fer. Les mines de Vischegrad, de Voinitza, de Boutzovatz et de Visoka, aux environs de Serajevo, sont les seules qui soient exploitées en Bosnie. Dans la Croatie turque, de semblables gisements sont exploités à Maidan , Novi-Maidan , à Stari-Maidan et à Priedol. Dans le nord-est de la Servie, on trouve les mines de fer oxydulé, de cuivre pyriteux carboné et gris argentifère de Maidanpek et de Boutsche, les mines de fer oxydulé cuprifère de Tzernaika et de Roudna, les mines de galène et de cuivre pyriteux de Tanda.

Les mines de fer de Baja de Fier et les mines de enivre de Baja d'Ârama, dans la Petite-Valachie, étaient jadis exploitées par des Autrichiens; le minerai contient 25 p. c. de cuivre. Des lavages aurifères se font sur le

Grand-Timok et le Pek; la Bosna, la Verbas, la Laschva et plusieurs rivières de la Grande-Valachie, rOlto, TArgis, la Jalomnitza, etc., charrient du sable aurifère.

Le fer oxydulé se rencontre dans les montagnes de la Mœsie supérieure, entre la vallée de Klisoura et celle de la Morava. Ces mines alimentent les fonderies d'Urtska- Rieka, d'Egri-Palanka et de Klisoura. Les produits des mines du Balkan d'Étropol (Bulgarie) servent à alimenter les usines de Samakov.

Il existe également beaucoup de mines métalliques dans le nord et le centre de la Macédoine, ainsi que dans le Schar, le Pinde, la Chalcide et le Rhodope. Aux environs de Karatova, on exploite de la galène argentifère associée à du fer hydraté et à de la pyrite; il y a une vingtaine d'années, ces mines donnaient annuellement 4,000 oques de plomb et 60 oques d'argent. Dans le Schar, aux environs de Kalkandel et à Kostendil, on trouve des mines de cuivre et d'argent, et près d'Ochrida, des mines argentifères. Le mont Ergenik, au sud de Tepelen, en Épire, contient du plomb argentifère.

La Thessalie n'est pas moins riche en minéraux précieux : on a découvert dans les versants du mont Pélion, aux environs de Zagorié (district de Volo), des mines de galène argentifère, contenant de 1 à 4 d'argent pour 100 de plomb, ainsi que du minerai de cuivre en majeure partie carbonate. Les gîtes connus ainsi que la totalité des mines à découvrir sont concédés à une compagnie anglaise occupée depuis quelques années

à fonder un établissement d'exploitation dans cette localité.

Dans toute la longueur de la côte asiatique du Bosphore et d'une partie de la mer de Marmara, à Aïdin, aux îles des Princes, sur plusieurs points de la mer Noire, on trouve des gisements de fer très-abondants et d'excellente qualité. A Érégli (l'ancien Héraclée), à Chataltippé et dans l'île de Candie, on trouve du charbon à l'état de houille , et, à l'état de lignite, sur la mer Noire et dans divers endroits de la mer de Marmara. Les houillères d'Érégli s'étendent le long du littoral septentrional de l'Anatolie, sur une bande de terre de 150 kilomètres de long et 10 de large; les 40 sièges d'extraction en activité, dont celui de Zougourda est le principal, emploient 200 ouvriers mineurs esclavons, 1,000 manœuvres, et produisent, année moyenne, 200,000 tonnes de charbon. Le gouvernement paie ce charbon, livré au dépôt central établi à Érégli, situé à 40 kilomètres de Zougourda, à raison de 100 paras le quintal de 44 oques (1 fr. 10 c. les 100 kilog. ). Le transport par les bâtiments particuliers jusqu'à Constantinople double ce prix. Bien que ces charbons ne puissent pas être comparés à la houille anglaise, qu'on importe en grande quantité en Turquie, ils sont cependant employés avec avantage, comme ceux du Bas- Danube, aux besoins de la navigation à vapeur et des établissements industriels.

Les mines métalliques de l'Asie Mineure, au nombre de dix-sept, dont dix sont exploitées, fournissent au gouvernement les métaux précieux. Voici, d'après

M. Tchihatcheff , les noms de ces mines et leurs produits annuels :

/ Dënék-Madène . 456,436 oqaes et 40,000 drammes.

\Gamoch-Hané . 17,520 » 67,680 »

Mines d'argent . ./Hadjikoi .... 134,976 * 147,456 »

] Âkdagli-Madène. 119,5^ » 230,400

( Guéban-Madëne. 142,350 » 160,000 »

Mines de plom!) 175,000 »

iÂrgana-Madèue. 720,000 »

Kuré-Madène. . 27,612

Helvali 61,020 »

Soit, en nombre rond, à peu près 1,800,000 oques, ou 2,162,204 kilogrammes de métaux, dont :

Argent 554,870 oqaes = 693,589 kilogrammes.

Plomb 175,000 » 175,437 »

Cuivre 965,520 *» 1,206,775

Total. . . . 1,695,390 » 2,075,801 »

Le même auteur apprécie de la manière suivante les pertes immenses que subissent les métaux par les vicieux procédés métallurgiques usités en Asie Mineure: « En moyenne, on peut admettre que dans la fonte et le raffinage de Targent, du cuivre et du plomb, les métallurgistes turcs perdent 32 p. c. sur le premier, 12 p.. c. sur le second et 40 p. c. sur le troisième; or, comme TAsie Mineure fournit annuellement 693,589 kilogrammes d'argent, 175,437 kilogrammes de plomb et 1,206,775 kilogrammes de cuivre, il s'ensuit que, chaque année, on y perd dans les usines, en nombres ronds, près de 200,000 kilogrammes d'argent, plus de 100,000 kilogrammes de cuivre et plus de 40,000 kilogrammes de plomb; ce qui, pris ensemble, fait une

perte annuelle de plus de 340,000 kilogrammes de métaux, et comme le montant annuel de tous les produits métalliques de l'Asie Mineure en argent, cuivre et plomb est de 2,075,801 kilogrammes^ on voit que les procédés de la fonte occasionnent annuellement un déCcit au delà du sixième du chiffre total de la production.» On prétend que les habitants du pachalik de Gésarée sont obligés de fournir annuellement 7,500 chameaux pour le transport du cuivre de Méden à Tokat, moyennant 20 piastres par quintal.

Le commerce de Constantinople évalue aujourd'hui les produits des mines de cuivre d'Éléou, près de Trébizonde, à 350,000 oques, et ceux des mines de Tokat à 300,000 oques par an. Ces deux sortes de cuivre forment à elles seules le noyau de très-importantes affaires avec la Turquie. Le classement du cuivre de Tokat se fait en trois sortes : en 1852, le Tokat rouge, tel quel, valait à Rouen, 205 francs les 100 kilogrammes; le Tokat beau rosé, 192 fr. 50 c; le Tokat gris, 180 fr., y compris les droits d'importation, s'éle- •vant à 2 fr. 20 c. les 100 kilogrammes.

L'importation en Europe du cuivre de Trébizonde ne date que de fort peu de temps : c'est au mois de juillet 1850 qu'a eu lieu à Londres le premier arrivage, dont l'importance fut de 2 à 300,000 kilogrammes. L'aspect de cette marchandise était tellement laid, par suite de la masse de fer qui se montrait à l'extérieur, que personne ne voulut en essayer ; ce ne fut qu'au mois de novembre 1850 qu'on se décida, à l'acheter. La classification en fut faite d'après les différences de

formes des morceaux; les uns furent appelés culots, les autres mattes (ou masses informes ressemblant à des parties liquides, lesquelles, en se répandant sans directions fixes, prennent des formes aplaties et des contours tout à fait irréguliers, comme de leau congelée). Le rendement des culots fut de 85 p. c, et celui des mattes, de 67 p. c.

Au mois d'avril 1851, il arriva en Angleterre une nouvelle partie de 200,000 kilogrammes environ, dont Tensemble fut annoncé comme culots ; on fit Tessai de plusieurs tonnes, dans lesquelles on trouva quelques mattes; le tout, fondu ensemble^ ne donna qu'une moyenne de 70 p. c. Enfin, en janvier 1852, il est arrivé à Rouen 320,000 kilogrammes de cette sorte de cuivre de Trébizonde, mais cette fois avec des classifications différentes, savoir :

1* Des plaques carrées de 25 centimètres environ de côté, pesant de 20 à 25 kilogrammes et rendant 86 p. c. (la quantité de cette sorte était de 56 tonnes).

2° Des culots rendant 67 1/2 p. c. (50 tonnes).

S"" Des mattes rendant 54 p. c. (200 tonnes).

4° Des paniers renfermant de petits morceaux gros comme le poing, dont Tessai en grand n'a pu être fait et qu'on a évalués à 25 ou 30 p. c. de rendement (environ 14 tonnes).

Comme il est facile de le voir, le rendement de cette partie de cuivre de Trébizonde, pour culots et mattes, a été en décroissant depuis le moment de la première importation. Voici à quoi on a attribué ce fait : Il serait à supposer que la fonderie de cuivre établi

à Trébizonde même, depuis fort peu de temps et produisant les plaques de 86 p. c. de rendement, n'a pu arriver à ce rendement, très-supérieur aux mattes et culots, qu'en choisissant dans ces deux dernières sortes ce qui paraissait le plus beau et le meilleur comme rendement; d'où il a dû s'ensuivre nécessairement un abaissement dans le rendement moyen des culots et mattes^ si réellement on en retirait le meilleur. A cette époque (1852), on ne savait donc pas si la fonderie de Trébizonde refond, comme on le suppose, des culots et des mattes, lesquelles sortes sont ellesmêmes fondues à Éléou (à 10 lieues de Trébizonde).

Les principales usines métallurgiques de la Turquie d'Europe sont: la fonderie de Karatovo, les hauts-fourneaux d'Égri-Palanka, en Macédoine; la fonderie et les hauts-fourneaux de Samakov, en Bulgarie; les usines de fer dans la vallée et sur la route de Sérajévo, en Bosnie ; les hauts-fourneaux de Brounzeni-Maidan, de Stari- Maidan et de Lamengrad, en Croatie. Ces usines sont, pour la plupart, placées à proximité des mines; mais les hauts-fourneaux sont mal construits, et la fonte du minerai s'y opère d'après des procédés très-vicieux, qui font perdre au moins 20 p. c. des métaux.

Cependant, dans les montagnes où la plupart de ces usines se trouvent placées, on a les cours d'eaux, les charbons, les bois et les matériaux de construction en abondance pour les améliorer.

M. Boue s'exprime de la manière suivante à l'égard de la fonderie de Karatovo : « L'état des fourneaux est si peu conforme aux meilleures méthodes de

construction^ que la trituration du minerai serait encore plus à désirer. Dans l'état où on le jette actuellement dans les fourneaux^ le feu le plus fort n'est pas capable d'en soutirer tout le minerai. Il en reste toujours une partie dans les scories, et même beaucoup de fragments de roche avec du minerai sortent du feu presque intacts. Ainsi les tas de scories nous parurent vraiment des trésors amassés pour la postérité. Un ingénieur habile ferait repasser avec avantage toutes ces scories au feu ; et même, concassées et pulvérisées, elles pourraient l'être dans les fourneaux actuels (i)> »

Le gouvernement turc fait exploiter pour le compte de l'État, les fonderies de Samaquov et de Raoutcha, les fonderies de canons de Topkhané, les manufactures d'armes de Dolma-Baghtchè et l'atelier de construction de machines à vapeur de Zeitoum-Bournu, situé sur le bord de la mer de Marmara, Tous ces établissements sont placés dans la dépendance de l'intendance de l'artillerie.

L'établissement de Samaquov, situé dans le Balkan à 30 lieues de Constantinople, à l'ouest de Varna, possède 12 hauts-fourneaux et fournit annuellement 12 millions de kilogr. de fonte à boule'ts et 6 millions de kilogr. de fer pour la taillanderie, clouterie, etc. La fonderie à boulets de Raoutcha, établie à 4 lieues de la Cavale, sur l'Archipel, produit S millions de kilogrammes de fonte.

(1) Tome in, page 60c

Le magnifique établissement de Topkhané se compose de deux fourneaux, et fabrique annuellement 300 pièces diverses et de tous calibres. L'alésage et le forage sont opérés par une machine à vapeur d'une force de 25 chevaux. La manufacture d'armes, établie dans le village de Dolma-Baglché, peut être considérée comme une dépendance de la fonderie de canons; elle fabrique annuellement 30,000 fusils, sans compter les réparations.

La Turquie possède trois qualités de sel, le sel gemme, le sel lacustre et le sel marin. Les mines de Rimnik, en Valachie, et celles d'Okno, en Moldavie, fournissent le sel en abondance à toutes les provinces turques européennes. Le produit moyen annuel des mines de Rimnik est évalué à 650,000 quintaux. On tire également du sel des marais salants de l'Albanie et de la Thrace, ainsi que de deux sources salées en Bosnie. Les lagunes du Bas-Danube fournissent du sel marin.

L'Asie Mineure possède dans la partie du bassin du Kizil-Ermak comprise entre Kaledjik et Osmandjik, des mines de sel gemme dont l'exploitation pourrait devenir plus lucrative si les voies de communication ne faisaient complètement défaut aux producteurs. Il en est de même des riches dépôts de sel qui se trouvent dans le lac de Tutschly ainsi que dans les lacs nombreux des pachaliks de Sivas et de Juzgath. Le sel marin est exploité, par l'évaporation de l'eau de mer, sur toute la côte occidentale de l'Asie Mineure.

Les mines de mercure aux environs de Foinicza, de Sustika et de Kressovo ne sont pas exploitées.

Les carrières sont peu nombreuses en Turquie ; il y en a quelques-unes aux environs de Constantinople et de certaines autres villes où Ton bâtit des édifices par ordre du Sultan. Le marbre, dont les anciens architectes et statuaires grecs savaient tirer un si bon parti, abonde dans les carrières de TAsie Mineure.

DEUXIÈME SECTION

Industrie manaftictfirlère.

L'industrie manufacturière proprement dite emploie, comme matières premières, le lin, le chanvre, la laine, les poils de chèvre et de chameau, le coton et la soie .

Les fabriques de toiles de lin sont peu nombreuses en Turquie, et le plus souvent les tissus'sont destinés à un usage particulier, tel que le linge pour le service de bain, des serviettes, des mouchoirs, etc. Comme le filage du chanvre et du lin ainsi que le tissage de la toile font partie de l'éducation des femmes, chaque ménage fabrique la toile pour son usage. Dans l'Asie Mineure, la toile de chanvre fabriquée par les femme s est en grande partie confectionnée en chemises qui sont exportées dans la Turquie d'Europe et en Syrie.

Les Turcs ont fait plus de progrès dans la fabrication des cordages, qui occupe un grand nombre d'habitants sur la côte septentrionale de l'Asie Mineure et dans les villes maritimes. La corderie impériale de Constantinople emploie un millier d'ouvriers et fournit à tous les besoins de la flotte turque.

La production de laine en Turquie est énorme; mais elle est d'une qualité médiocre et perd par le lavage un tiers de son poids brut. Les meilleures qualités de laine sont achetées par les manufactures indigènes, et en général les paysans fabriquent eux-mêmes le drap grossier, noir ou jaune, pour leur usage; ils filent au fuseau les laines et les poils de chèvre employés à faire la bure pour leurs manteaux. Les drapiers de la Bulgarie, de la Thrace et de la Macédoine emploient les moulins à ^ foulon et exportent leurs draps et leurs couvertures de laine dans tout Tempire.

A Balekes, en Asie Mineure, on fabrique du drap bleu foncé; mais les châles se fabriquent principalement à Damas.

Pour ne pas rester tributaire de l'étranger, le gouvernement turc a établi à Izmid (Nicomédie) une fabrique de draps placée, depuis 1849, dans la dépendance du ministère de la guerre et sous la surveillance directe du séraskier. Cette fabrique, montée à l'anglaise et dirigée par des machinistes anglais, fournit de beaux draps de bonne qualité; mais leurs prix sont beaucoup plus élevés que ceux des draps importés des pays d'Europe, Les officiers de l'armée achètent au dépôt de l'établissement, et à crédit, le drap nécessaire à leur uniforme. On y fabrique également des draps pour l'habillement des troupes; mais dans les premières années ce drap coûtait au gouvernement 18 piastres l'aune, tandis que les draps de la même qualité importés de l'étranger se vendaient 8 1/2 piastres l'aune.

La fabrique de fez (bonnets de laine rouge), établie

à Eyoub, en 1832, par le père du sultan actuel, a eu plus de succès. Les renseignements qui suivent concernant celte fabrique sont extraits du rapport de M. Jooris, chargé d'affaires de Belgique à Conslantinople, adressé à son gouvernement sous la date du 28 avril 1858; il déclare les avoir puisés à des sources certaines après de longues et laborieuses recherches :

(c Les bonnets rouges, appelés communément fez, forment la coiffure de la généralité des sujets ottomans, depuis que le sultan Mahmoud II proscrivit Tantique turban et érigea le fez en coiffure obligatoire pour tous les fonctionnaires publics. Des Turcs, le fez passa aux rayas ; ceux-ci Téchangèrent avec joie contre Tancien bonnet, qui leur était imposé comme un signe de servitude; de la capitale, il se répandit bientôt dans les provinces, et son usage devint général ; malgré la tendance des négociants grecs et arméniens, habitant Péra, de s'habiller à la franque^ le chapeau n'a pas détrôné le fez, que les rayas qui se trouvent en rapport d'affaires avec l'administration se croient encore obligés de conserver par intérêt ou par déférence.

« Les fez se divisent en deux catégories suivant leur forme: 1° Le fez ordinaire, court et rond, ayant la forme d'une calotte. Il est porté par les Turcs, les juifs et les Arméniens. 2° Le fez ovale flottant, ayant la forme d'un bonnet de coton européen. Ce dernier est à l'usage exclusif des Grecs et des Albanais.

« La fabrication des fez, par sa nature, devait être, à l'origine, une industrie exclusivement indigène. Le seul mode de fabrication était le travail à la main ou

sur le métier. On employait pour teinture le rouge de cochenille ou d'Andrinople. Ces procédés de fabrication lents et coûteux rendaient le prix de ces articles assez élevé, à tel point que de nos jours encore les fez tunisiens, qui sont un article de luxe réservé aux riches, coûtent de 15 à 25 francs la pièce. Bientôt l'industrie étrangère, possédant des moyens de fabrication plus rapides et plus économiques, s'en empara au point d'anéantir complètement l'industrie du pays. Il n'en reste plus d'autre trace que la fabrique impériale de Fezhané, oû^ néanmoins, le tissage à la mécanique a remplacé le tissage à la main; mais elle ne peut lutter contra les fabriques de France et d'Allemagne pour le bon marché.

« La fabrique de Fezhané est une propriété du sultan. Elle est dirigée par des Belges, et la plupart de ses machines proviennent de notre pays, qui lui vendit les premières en 1844. C'est un fort bel établissement, situé dans un faubourg de Constantinople, au bord de la mer, et qui compte en moyenne 200 à 250 ouvriers, yon y travaille les fez et les draps de l'armée. Elle confectionne également des tapis genre oriental qui sont tissés d'après le système Jacquard. Elle produit de 1^300 à 1,500 bonnets par jour, mais le nombre pourrait s'élever à 2,500. La production du drap est insignifiante, quoiqu'elle soit montée de machines pour fabriquer 300,000 pics par an (le pic équivaut à 72 centimètres). Son outillage ne laisse rien à désirer.

« Le drap militaire se confectionne principalement à Ismid (Asie), dont l'établissement occupe 200 ouvriers.

11 s'y fait environ 100,000 pics de gros drap par an; on pourrait y produire, comme à Fezhané, 60,000 pics de drap fin. Quoique le produit de ces deux fabriques impériales soit de la meilleure qualité, son prix élevé en rend la vente peu considérable. Le prix du fez s'élève au minimum à 30 piastres (6 francs).

c< L'importation étrangère fournit la plus grande quantité de fez à la consommation du pays; elle peut s'élever sans exagération à 500,000 ou 600,000 pièces, représentant une valeur de 10 à 12 millions de piastres, soit plus de deux milllions de francs. Les fez d'Allemagne sont de qualité inférieure; ils se vendent 10 à

12 piastres.

« La qualité supérieure provient des fabriques de France à Orléans et se vend dans les limites de 15, 18, 20 piastres la pièce. Les fez français s'importent communément par caisses de 50 douzaines et se vendent alors sur place de 25 à 30 francs la douzaine. Il n'existe pas de droits spéciaux sur cet article^ qui rentre dans la classification générale des tissus de laine et paye le droit général de 5 p. c. ad valorem. Quoique la fabrication des fez en Turquie forme un monopole du gouvernement, celui-ci ne peut, en vertu des capitulations, mettre aucun obstacle à l'importation étrangère par des mesures prohibitives ou une majoration des droits d'entrée. Le fez, comme tout autre article d'habillement, suit les caprices de la mode dans sa forme et sa couleur, qui passe du rouge ponceau au rouge écarlate. Les fabricants étrangers ont soin d'entretenir sur place des agents chargés d'étudier les goûts de la fsishion et d'en

aviser leurs commettants. Sans cette précaution, ceux-ci se verraient forcés le plus souvent de vendre à perte une marchandise de rebut. »

Les fabriques de tapis, très-considérables en Turquie, emploient une grande quantité de laine et de poils de chèvre. Cette fabrication se fait en grand dans Tile de Candie, à Berkovtcha, à Nisch, à Scharkeny en Bulgarie; dans cette dernière localité on voit de longues rangées de jeunes filles assises devant leurs maisons et livrées à ce travail; elles y emploient toute la journée et gagnent rarement plus de 5 francs par mois. Il y a également des fabriques de tapis à Keukdgick, district de Bozok, à Djieridi-Âschiret et Marasch dans la province d'Adana, dans les villages aux environs de Trébizonde, etc; mais les tapis les plus riches se fabriquent aux environs de Smyrne et d^Alep. Cette fabrication s'est beaucoup répandue depuis les dernières années dans l'Asie Mineure, ou des industriels anglais ont établi des fabriques qui expédient leurs tapis en Angleterre et en Amérique. Les tapis de TAnatolie se distinguent par trois sortes de fabrication : les YurukSy grande tribu nomade, font des tapis de pied oblongs, du prix de. 40 à 50 piastres la pièce ; c'est la sorte ordinaire. La fabrique d'Oùchak grand village industriel à cinq jours de marche de Smyrne, fournit les tapis si renommés et connus dans le commerce sous le nom de tapis de Smyrne. Ils se font d'après les dessins turcs anciens et d'après des dessins arabesques nouveaux, aux couleurs foncées vert, bleu et rouge, et sont nommés medjidié. La fabrication de ces derniers tapis est telle-

ment favorisée par le sultan, que tous les hauts dignitaires de sa cour font des commandes continuelles à cette fabrique. Une maison anglaise, établie à Ouchak, y occupe un nombre considérable de familles. Les tapis ne peuvent être livrés qu'après trois ou quatre mois de commande; leur prix varie selon quelon désire y ajouter une autre couleur, clair, vert ou cochenille, de 6, 8 à 10 piastres le pic carré. La fabrique de Geordes, à trois jours de marche de Smyrne^ imite la fabrication des tapis de Perse à un haut degré de perfection ; mais on n'y fait que des tapis oblongs, des tapis carrés pour tables et peu de tapis de chambre. Cependant on n'a pas encore réussi à leur donner le lustre des tapis de Khorassan, qui ont cinquante couleurs différentes. Les prix des tapis oblongs de Geordes, dont la trame est de coton blanc, ne sont pas déterminés; ils varient, suivant la multiplicité des commandes, de 400 à 600 piastres.

Les manufactures d'Angora consomment, année moyenne, 40,000 oques de poils de chèvre pour la fabrication des fils, dont on tricote toutes sortes de bas, de mitaines, etc. Une grande partie de ce fil est exportée; mais les châles, les couvertures et les autres tissus, pour la fabrication desquels on emploie 40,000 oques de cette laine, sont consommés dans l'empire, et l'exportation de ces divers tissus n'a lieu qu'accidentellement. Les toisons d'autres espèces de chèvres, les poils de chameau, la laine de chevron, désignés sous le nom de teflikSy sont également employés pour la fabrication de divers tissus.

La fabrication du coton occupe une place notable dans

rindustrie ottomane; mais les tissus anglais et suisses foot à cette industrie u&e concurrence contre laquelle les Turcs ne peuvent pas lutter. Le coton de Turquie, comme la laine, est d'une qualité médiocre; on n'y cultive que le coton herbacé, désigné dans le commerce sous le nom de courte laine. La Tbessalie, la Macédoine et rile de Chypre produisent les qualités les plus estimées. La production du coton dans l'empire ottoman, àl'exception de l'Egypte, est évaluéeàl3,700,000oques (18,300,000 kilogr.), représentant une valeur de 20,400,000 francs; sur cette quantité, 8,000,000 kilogrammes sont consommés en Turquie, principalement pour la fabrication des tissus grossiers dont s'habillent les classes inférieures et pour les mèches de bougies, et 10,300,000 kilogr. sont exportés en France, en Angleterre, en Autriche et en Italie.

Les villes qui possèdent des imprimeries sur étoffes de coton (calicots, mousselines, organtines) sont: Salonique, Seres, Istib, Philipopoli, Gallipoli, Constantinople et Brousse. Les fabriques d'indiennes de Tokat, les teintureries de fil de coton et de soie de Salonique, de Janina et de Brousse, sont connues pour leurs couleurs vives et durables, rouge, jaune, violet et vert foncé.

Les manufactures de soieries souffrent également de la concurrence étrangère; aussi cette industrie, dont les produits étaient jadis si recherchés, a-t-elle beaucoup de peine à se maintenir. Les villes où il se fabrique le plus de soieries sont: Gonstantinople, Salonique, Seres, Larisse, en Europe; Damas, Alep, Diarbékir et Brousse,

en Asie. Les soieries que Ton fabrique en Turquie sont des tissus en soie pure, en soie et or, en soie et coton en plus grande quantité, des gazes et des crêpes. Le dessin de toutes ces étoffes consiste en raies façonnées ayant un type général auquel on donne la dénomination d'oriental. Les soieries fabriquées en Europe et importées en Turquie, sont des marcelines, taffetas, gros de Naples, satins unis, satins façonnés et brochés, etc.

Saionique est renommée pour sa fabrique de gazes et de crêpes; en 1853, on comptait 24 filatures de soie dans cette ville et 6 dans les environs; elles contenaient ensemble 1,000 bassines, et produisaient près de 38,500 kilogrammes de soie fine.

En juillet 1853, il y avait à Brousse 14 filatures de soie, avec machines à vapeur ou roues hydrauliques; elles contenaient 834 bassines; il jt avait en outre une vingtaine de bassines, montées à la piémontaise, chez divers Arméniens, en tout 854 bassines pour la ville de Brousse. A la même époque, on comptait à Moudaniah 2 filatures avec 80 bassines; à Biledjik, 3 filatures avec 125 bassines, et 1 filature de 25 bassines à Lefké, ensemble 1,084 bassines montées à Teuropéenne. Chaque bassine donne en moyenne 40 oques de soie par an (50 oques au plus); cest une production de 43,000 oques de soie fine. On estime à 1 ,200 le nombre des personnes qui sont employées dans ces filatures (fileuses, contre-maitresses, chauffeurs, plieuses, empaqueteuses, cawas, peseurs) , et à .500 au moins le nombre des trieuses de cocons, qui ne sont occupées que pendant 2 à 3 mois après la récolte. Les fileuses des

filatures sont la plupart Grecques; plusieurs sont Arméniennes. Les plus habiles gagnent 3 piastres par jour; les moins habiles, 2 à 2 1/2 piastres.

On fabrique à Brousse des étoffes de soie pure, unies et façonnées, et surtout des tissus de soie et coton, de soie et or. En 1833, le prix d'une pièce de telli houmasehy étoffe de soie, coton et or, était de 125 piastres caïmès, la pièce mesurant 10 pics. Le prix varie de 100 à 400 piastres. Les mandir ou cravates de soie brochées àla Jacquard se vendaient 1 7 piastres la cravate..

A la même époque, on comptait à Brousse 150 à 200 métiers de gazes et de soieries pures ou mélangées. Chaque métier faisait environ 80 pièces par an, soit à peu près 12,000 pièces de fabrication annuelle, pour laquelle on employait environ 12,000 oques de soie. Les tisserands, payés à la pièce, gagnaient de 7 à 25 piastres par jour; une vingtaine d'ouvriers viennois et français gagnaient de 20 à 25 piastres. On n'y comptait que 10 métiers à la Jacquard. La fabrication des pestomaly étoffe qui sert au bain pour s'envelopper le bas du corps, consomme un millier d'oques de soie. On tissait le pestomal sur 39 à 40 métiers; un pestomal soie et or se vendait 120 piastres, et en soie pure 50 piastres.

La manufacture impériale de soieries de Nicomédie, qui travaille pour le compte du gouvernement, occupe pour la plupart des ouvriers viennois; ses tissus de soie pure et mélangée, d'une belle apparence, suflBsent à peine au besoin du sérail; mais ils coûtent 30 à 50 p. c. plus cher que les soieries importées de France.

Les fabriques de soie de Damas et d'Alep n'ont rien

iU L'EMPIRE DE TURQUIE.

perdu de leur ancienne réputation; outre la consommation locale pour l'habillement, qui y est plus considérable qu'à Brousse^ il se fait une exportation considérable vers rÉgypte, ou Ton se sert de préférence de tissus de soie pour tentures, draperies et meubles de luxe, et d où la moyenne partie se réexporte vers les climats tropicaux. Le tissage par métier règne encore en Syrie; néanmoins les filatures françaises se multiplient dans le Liban; il en existe à Beyrouth déjà trois où Ton emploie les procédés de fabrication les plus avancés. On teint également la soie à Seïda, dont les teintureries sont préférées pour leur beau rouge.

La broderie sur étofifes de soie, la broderie en or et en argent comptent beaucoup d'artistes très-habiles à Constantinople, dans les villages sur le Bosphore et à Janina; elle est partout l'occupation des femmes. Les broderies des Grecques et des Arméniennes sont les plus belles.

Les ouvrages de passementerie, tels que les lacets et les cordonnets de couleur, en coton, en fil d'or, remplacent, en Turquie, la rubanerie.

TROISIÈME SECTION

Industries diverses.

La bijouterie a son principal siège à Constantinople; elle occupe exclusivement les Grecs et les Francs ; les bijoux confectionnés s'exportent dans tout l'empire; mais la majeure partie des objets nécessaires à cette industrie est importée de l'étranger. Les objets de

bijouterie et de joaillerie destinés au sérail sont confectionnés à Fhôtel de la monnaie par des ouvriers trèshabiles, pour la plupart Arméniens.

L'armurerie et la coutellerie ont atteint en Turquie un haut degré dcperfection. Les villes de Folscha, Constantinople, Serajevo, sont renommées pour leurs beaux couteaux de table pointus et damassés. A côté de la ville de Damas, si célèbre pour la fabrication des armes blanches, se placent les fabriques de Mostar, Fotscha et Travnick. Outre les fabriques de canons et de fusils de Topkahné^ il y a de nombreuses fabriques d'armes à feu dans les autres villes de la Turquie d'Europe, entre autres, à Prisren, Kostendil, Egri-Palanka, Elbassan, Mostar, Serajevo, Travnick, Banialouka, Islivné, Constantinople. Les ouvriers de ces fabriques excellent dans les ciselures sur le fer et le laiton, etsavent fort bien damasser et dorer les armes ou les orner de plaques d'argent. La majeure partie des canons de fusil est d'importation étrangère, et les armes sont en batterie de silex. Les fabricants des pierres à fusil de TEpire, surtout ceux d'Âulone, fournissent presque toutes les pierres à fusil employées en Turquie.

La chaudronnerie et la ferblanterie sont des industries très-répandues dans tout l'empire. Les ustensiles de cuivre de Schoumla et de Bosna-Seraï jouissent d'une grande réputation.

L'art du serrurier s'est peu perfectionné en Turquie, ce qui fait que les ouvriers serruriers de l'Allemagne y sont très-recherchés.

La grande consommation de clous en Turquie engagea

plasieurs industriels à fabriquer des clous à Constantinople en employant le fer anglais. Jusqu'à présent, ils ne trouvent de prix rémunérateur que dans les clous de grandes dimensions, destinés aux constructions. Les petits clous reviennent plus cher qtie ceux importés par la Belgique et par l'Angleterre.

La fabrique d'Ejali-Kiosk fournit les boutons de métal nécessaires à l'armée.

Il n'existe que deux papeteries dans Tempire turc, celle de Terapia, fondée par le sultan Selim III, et celle de Duzouglou, près de Smyrne. Ce dernier établissement travaille d'après les nouvelles méthodes européennes; il fournit des papiers blancs et de couleur, dont quelques qualités approchent, par leur force et leur consistance, des papiers anglais. En général le papier des Turcs est épais et fort; ils en consomment des quantités considérables, surtout de qualité inférieure, importé des pays d'Europe.

Un hatti-chérif du sultan Ahmed III, du 45 zilhildje 1139 (5 juillet 1727), décréta l'établissement d'une imprimerie turque à Gonstantinople; un renégat hongrois, nommé Ibrahim, fut chargé de la direction de la nouvelle imprimerie. A cette époque, il existait déjà dans la capitale plusieurs presses hébraïques, grecques et arméniennes, dont quelques-unes dataient presque de l'invention de l'imprimerie. On compte aujourd'hui à Gonstantinople, huit imprimeries dont trois en langues orientales pour les papiers et les gazettes de l'État et l'école de médecine. Bukarest, Belgrade, Jassy, Cetigne (dans le Monténégro), Smyrne, Beyrouth

et Alexandrie sont les autres villes de la Turquie où Ion rencontre des imprimeries. A Boulaq, près du Caire, en Egypte, il y a une imprimerie pour toute espèce de livres et d écrits orientaux.

Il n'existe que deux verreries dans tout Tempire turc, Tune dans la Moldavie, établie naguère par des industriels allemands, l'autre à Indgir-Koy, près de Constantinople, établie par le sultan actuel. L'Aile* magne, surtout la Bohème, la Belgique et l'Angleterre, fournissent les verres de toutes espèces à la Turquie. Les vitres y sont rares, et les miroirs ne se rencontrent que chez des gens riches. Cependant le sol de la Turquie abonde en matières premières nécessaires à la fabrication du verre.

On fabrique en Turquie beaucoup de poteries grossières; mais l'art du potier y est peu avancé. Les fabriques de Dardanelle d'Asie méritent seules d'être mentionnées pour les articles de poterie émaillée et dorée. En 1853, huit de ces établissements occupaient chacun 6 à 7 ouvriers, Turcs, Arabes et Éthiopiens. Ces poteries sont des terrines, des écuelles, des pots à eau, des plats, qui se vendent dans le pays et s'exportent aux îles grecques et même en Egypte. Les ouvriers gagnaient de 2 à 3 francs par jour. La fabrique de Tschibukli, propriété privée d'un beau-frère du sultan, fournit de très-beaux objets de faïence, mais tellement chers que leur débit ne peut se faire qu'au prix de revient.

Des fabriques de potasse existent dans la Bosnie septentrionale et dans la Croatie. Les fabricants éta-

blissent leurs ouvriers dans des forêts et y font eux-mêmes les cuves dont ils ont besoin.

Des fabriques de salpêtre se rencontrent dans les plaines de la Valachie, de la Thrace, de la Bulgarie, en Bosnie ainsi que dans le bassin de Seres.

Les fabriques de poudre n'existent qu'aux environs de Gonstantinople, à Gallipoli et à Salonique. Les deux poudrières établies à San-Stefano et à Azatlè, sur la mer de Marmara, à une lieue environ des Sept-Tours, sont placées dans la dépendance de l'intendance de l'artillerie; on y fabrique de la poudre de guerre comparable, pour sa qualité, aux meilleures poudres d'Europe.

Les savonneries, très-nombreuses en Turquie, fournissent en grande partie les savons dont se servent les habitants de l'empire. Cette fabrication est l'industrie principale de l'île de Candie, où l'on comptait, en 1856, 3^000 moulins à huile, tous en activité, et 47 fabriques, qui produisaient 10,826,580 kilogr. de savon, d'une valeur de 8 millions de francs. Bien que ces fabriques travaillent encore d'après des procédés fort arriérés, le savon de Candie n'en passe pas moins pour être fort substantiel et un des meilleurs de l'Europe.

Les distilleries ordinaires de l'eau-de-vie de prunes ou de blé sont nombreuses dans la Turquie d'Europe, et le paysan non-musulman distille lui-même son Raki; l'eau-de-vie distillée deux fois s'appelle Raki double. Les Grecs s'entendent bien à la fabrication des liqueurs épicées ; mais la plus grande partie des liqueurs consommées dans les villes est importée des pays d'Ëu-

rope. Dans la Turquie d'Europe, le prunier donnant les prunes bleues nommées Zwetschen en allemand, est cultivé en grand dans toute la Bosnie, la Croatie, THerzégovine, la Servie, la Bulgarie, la Mœsie supérieure et dans les vallées septentrionales de la Macédoine. Ces plantations entourent ordinairement les villages, et leur donnent Tair d'être au milieu de petits bois. L'eau-de-vie des prunes se nomme Slivovitza par les habitants de ces contrées.

Les tanneries sont très-nombreuses en Turquie. La ville de Salonique en compte à elle seule 85 occupant environ 1,000 ouvriers et produisant 58,500 pièces de cuir par an, d'une valeur de 343,000 francs. Les cuirs de Buenos- Ayres y font l'objet d'une consommation importante. La Turquie exporte beaucoup les cuirs connus sous le nom de Cordouan et de Safflan, fabriqués avec les peaux de chèvres et de moutons ; ce sont des articles très-importants parce qu'ils contiennent une grande valeur sous un petit volume. Les Arméniens sont également connus pour d'excellents tanneurs; cette industrie s'exerce principalement à Adapazar.

La tannerie de Beycos, placée dans la dépendance du Séraskier, fournit tous les cuirs et toutes les toiles cirées nécessaires aux équipements militaires. Deux compagnies d'ouvriers, chacune de 90 hommes, sous les ordres de deux capitaines, sont employées journellement aux travaux de la fabrique.

Les selliers turcs sont fort adroits dans leur genre de confectionner les selles, les harnais, etc. ; c'est une des branches d'industrie pour laquelle les Turcs n'ont point

de rivaux en Europe ; aussi renconlre-t^on dans ce pays un grand nombre de selliers et de cordonniers turcs, à cause de l'analogie de ces deux industries.

Deux autres industries, la pèche des sangsues et des éponges, méritent également d'être mentionnées pour leur spécialité.

La pèche des sangsues se fait dans la plupart des marais de la Turquie d'Europe et d'Asie, pour le compte de spéculateurs étrangers. Celte pêche, que le gouvernement donne à bail au plus offrant, offre des bénéfices assez considérables; en 1856, la France a importé pour 390,000 francs, de sangsues venant de la Turquie. Ce commerce est assez chanceux parce que les variations de température et les orages sont fort à redouter pour le transport de ces bêtes, et il arrive quelquefois en été qu'un changement subit de temps fait périr presque toute une cargaison. Le commencement de l'automne et la fin du printemps sont^les époques les plus favorables pour le voyage de ces bêles. Dans certaines provinces, le nombre des sangsues paraît avoir diminué dans les marais, par suite de l'enlèvement des plus jeunes comme plus vivaces et plus capables de supporter un long voyage. Il s'importe une grande quantité de sangsues en Europe par le port de Trébizonde, provenant des marais du Ghilan, sur le bord occidental de la mer Caspienne.

La pêche des éponges est d'un grand produit pour les pêcheurs des îles turques. En 1855, plus de 500 barques, parties des îles de Simï, Kalki, Calimnos, Palhmos et Château-Rouge, ont exploré les bancs de

l'Archipel, de Mendussa, de Bengasi, les côtes de Syrie et de Candie. En évaluant à 3,000 francs en moyenne le produit de la pêche de chaque barque, on obtient une somme de 1,500,000 francs pour le produit de ladite année. Les éponges de Mendussa sont trèsestimées, et les éponges fines de Candie sont d'une qualité supérieure.

Les moulins à eau, la plupart à roues horizontales, et les moulins à vent sont connus des habitants de la Turquie; les manèges auxquels les chevaux et les bœufs servent de force motrice sont employés pour presser Thuile d'olive et d'autres graines oléagineuses. On rencontre également en Turquie des scieries à bois mues par l'eau, des moulins à foulon, ainsi que des moulins à piler le tabac. Le premier usage du tabac à fumer et de la pipe, en Turquie, date de Tannée 4012 de l'hégire (1603), et en 1050 (1640) on a commencé à faire usage du tabac à priser à Constantinople. •

Les Turcs sont peu avancés dans la charpenterie, la charronnerie, la carrosserie, la menuiserie, l'ébénisterie, la reliure, l'horlogerie, l'architecture, etc. Il n'y a pas d'architectes musulmans, et l'on rencontre peu de maçons en Turquie; le propriétaire construit lui-même sa maison, assisté de ses manouvriers, ou s'adresse à des Grecs, des Arméniens ou à des étrangers, les seuls qui possèdent quelques notions d'architecture.

D'un autre côté, les Turcs sont de bons boulangers, pâtissiers, bouchers, tonneliers; ils ont une aptitude toute particulière pour tailler ou tourner de ^^petites

tètes de pipes en terre rouge, ainsi que pour fabriquer des tuyaux de pipes.

Sous l'empire des circonstances mentionnées au commencement de ce chapitre, très-peu des branches d'industrie désignées plus haut se trouvent portées, dans le moment actuel, à une hauteur telle, qu'elles puissent intéresser les pays étrangers. Les fabriques de soie de Damas, d'Alep, de Brousse et de Diarbékir fournissent des étoffes qui", par leur beauté et par leur solidité, peuvent entrer en concurrence avec les meilleurs produits de Lyon et de Milan. L'huile de roses est un produit qui, jusqu'aujourd'hui, parait exclusivement appartenir à la Bulgarie et à la Thrace, d'où l'on exporte annuellement des quantités considérables de cet article. Mais c'est là à peu près tout. Les fabriques d'armes de Mostar et de Travnik, en Bosnie, les tisseranderies de tapis d'Ouschak, dans l'Asie Mineure, fournissent des produits distingués, quant à la beauté et à la solidité, mais à des prix tellement élevés, que les Européens ne les achètent qu'à titre de curiosités, et qu'ils ne peuvent jamais être pris en considération comme objets d'un commerce régulier. 11 y a encore quelques autres petites branches industrielles, mais qui ne présentent aucun intérêt à l'étranger, parce que, d'une part, les produits sont d'une qualité trop inférieure, et que, de l'autre part, ils ne conviennent pas à la consommation européenne.

M. Boue («), après avoir observé que les diverses

(4) Tome III, page 116.

professions ou métiers forment en Turquie et en Servie des corporations (esnafs), dont chacune a son Ousta-Pacha ou président, ajoute : « Ce chef exerce la justice parmi ses confrères, devient leur interprète auprès des autorités, et prend siège dans le conseil municipal. Il est le protecteur et le modérateur des siens, et chacun est solidaire envers les autres par rapport à sa moralité. Jadis il n y avait que les Turcs qui pussent être Ousta-Pacha; mais comme il y a des professions que n'embrassent guère les Musulmans, et par d'autres considérations, cette loi est tombée çà et là en désuétude. Pour devenir membre d'une corporation, le maximum de la taxe à payer est de 150 piastres. Les corporations s'entendent souvent pour élever le prix des marchandises. Les condamnations prononcées par les corporations sont des amendes destinées aux pauvres ou à l'église. »

A l'exposition de Londres de 1851, l'industrie ottomane comptait 700 exposants, et les objets exposés couvraient une superficie de 2,806 pieds carrés. On trouvera aux annexes la liste des objets envoyés à l'exposition, ainsi que celle des médailles et mentions honorables décernées par le grand jury aux exposants turcs. La première de ces listes renferme la nomenclature à peu près complète des productions minéralogiques et manufacturières de l'empire. La Turquie n'a pas pris part à l'exposition de Paris en 1855, époque de la guerre d'Orient.

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