‹ L'empire des légumesChapitre 14 sur 26 · DK0LEU1ES VÉGÉTALES · texte numérisé non relu

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« Dans la Rome antique, continuent les commentaires , les raves étaient non moins considérées. Si quelque citoyen avait besoin de popularité, il se hâtait de les admettre à sa table.

« Curtius, Brutus, Cincinnatus, surnommé dans son temps, le soldat laboureur, et autres farouches puritains de la même trempe, faisaient grands cas de ces rustiques sujets. Ils recommandaient à leurs ménagères de bien traiter ies raves, de les accommoder avec soin, et de leur en présenter souvent à l’heure de leurs repas.

« Mais j’ai tout lieu de croire que ces illustres Romains n’étaient que d’illustres farceurs qui se donnaient des apparences de frugalité pour éblouir le bon populaire , et se dédommageaient dans le secret de leur intérieur des privations qu’ils affectaient de s’imposer en public. Car c’est ainsi que çà se pratique.

— En sa qualité d’empereur, Oucurbitus doit savoir mieux que moi comment on trompe les vulgaires mortels. N’importe! je commence à trouver cet illustre monarque bien cynique dans ses appréciations historiques, et bien relâché dans sa morale individuelle. Cependant ne discontinuons pas pour cela la traduction fidèle de ses mémoires :

« Enracinée dans le sol de tous les pays, cette vile multitude, pour me servir de l’expression du cantaloup déjà cité, a vu parfois les grands faire parade de cette familiarité démocratique qui amenait un jour chez un savetier de Hollande un seigneur du

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meme pays descendu dans l’échoppe du fabricant de vieilles chaussures, à l’effet de lui demander son vote pour la députation à la chambre des États.

« Le savetier, qui unissait la malice du radis à 1a. simplicité du navet, fit asseoir le gentilhomme sur un escabeau de bois.

« — Vous ne refuserez pas de trinquer avec moi? lui dit-il.

« — Comment donc! dit le seigneur, qui avala avec d’affreuses grimaces un verre d’horrible piquette.

« — A présent, reprit l’artiste en cuirs, vous fumerez bien une pipe ?

« — Je ne fume jamais, répondit le courtisan.

® — Vous n’êtes donc pas populaire ?

« — Je suis on ne peut plus populaire.

« — Alors fumez ! quand on est populaire, on fume.

« Le seigneur fuma. Il fuma une pipe tout entière. Il eut mal au cœur et tout ce qui s’ensuit.

« Après quoi le savetier le mit impoliment à la porte , en lui tenant ce langage à jamais mémorable :

« — Mon gentilhomme, vous n’aurez pas ma voix.

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« Toutes les raves n’ont pas la malice du savetier hollandais, et se laissent souvent enjôler par la feinte amitié des grands seigneurs. Mais au fond , tous les grands seigneurs méprisent les raves, qu’ils trouvent trop sauvages pour leurs palais.

« Tous les proclament grossières et mal élevées ; mais ils ne prennent cependant aucun soin de leur éducation ni de leur culture, dans la crainte, disent-ils, quelles aussi ne viennent un jour à se sentir de l’ambition. »

Voyant que les Mémoires de Cucurbitus commençaient à devenir insipides, je fermai le manuscrit, et résolus d’aller visiter de mes propres yeux cette robuste classe de légumipèdes si chers aux stoïciens.

Je voulus aller aussi, mais pour un autre motif que les grands seigneurs hollandais ou autres , m’asseoir à l’humble table des raves, serrer démocratiquement la main aux navets, et me nourrir de leur agreste entretien.

Mais il ne fut pas aussi facile que je l’avais imaginé de pénétrer dans leurs bourgades. Les marches de cette province étaient occupées par des légions de jeunes gens du pays, par des bataillons de jeunes radis qui offraient aux envahisseurs de toute espèce un rempart de volontaires turbulents et déterminés.

Je remarquai là des compagnies entières portant le bonnet rouge , et , malgré leur petite taille , menaçant d’emporter la

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gueule, selon leur abominable expression, à tous ceux qui n’étaient pas habitués à jouer des mâchoires avec eux.

Comme j’arrivais auprès d’eux, je les vis ou crus les voir occupés à construire des barricades en torchis ou en pisé. Tout dans leur attitude me parut révolutionnaire et menaçant.

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