ANIMOSITÉ DES ROUGES ET DES BLANCS
Non loin des actifs bataillons des radis rouges, une autre troupe de gaillards de la même espèce se tenaient dans une attitude non moins hostile, et semblaient .regarder d’un air de défi leurs turbulents compatriotes.
Ceux-là étaient vêtus de blanc et cravatés de vert. Ils paraissaient, au premier abord, moins enragés que les rouges ; mais en observant de plus près leurs allures et leur attitude, je vis bien que pour la violence et la piquante âpreté, les radis blancs ne valaient pas mieux que les autres.
Bien que les deux partis semblassent prêts à en venir aux mains, je reconnus bientôt qu’une crainte commune ou un ordre supérieur les retenait forcément chacun dans leurs limites.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Peut-être avaient-ils peur que les étrangers , comme moi , par exemple, ne profitassent de leurs dissensions pour pénétrer sur leur territoire au milieu du désordre de leurs combats, et ne fissent main basse à la fois sur les rouges et sur les blancs. Mais ils se dédommageaient de cette contrainte en s’accablant réciproquement d’injures et de malédictions.
— Allez, rouges maudits, criait un gros radis blanc perché sur une motte de terre, allez, radis de sang et de pillage, vous n’aurez ni nos terres, ni nos têtes blanches.
— Eh ! qu’est-ce que tu veux qu’on en fasse de ta tête, hurlait un rouge ; elle est creuse.
— Je vous connais, reprenait le blanc, vous êtes tous un ramassis de fainéants et d’ivrognes.
Vous n’êtes bons qu’à vous griser avec la boisson que le Père éternel verse aux légumes, et lorsque cet excès vous a rendu la tête creuse , le guet du céleste empire des herbipèdes passe son temps à ramasser vos pareils dans la boue des ruisseaux.
— Et vous, répondait le rouge, vous n’êtes qu’un tas de valets toujours prêts à servir le maître qui vous promet nos engrais et nos citernes ; mais les rouges se moquent de vous.
— Faites vos barricades, vociférait le blanc; vous ne savez que jeter partout la désolation , le désordre et l’anarchie , sous prétexte de faire de la civilisation du progrès et de la fraternité.
DROLEKtliS VÉGÉTALES.
— Nos barricades, beuglait le rouge, qui me semblait être le chef de la bande, viens donc les prendre, radis du droit divin.
Et tous les petits radis rouges chantaient en chœur, en dansant une espèce de carmagnole :
Zin boum, ran tan plan,
Vivent les roug’s, à bas les blancs!
Je fis un pas pour m’interposer, s’il était possible, dans la lutte que je croyais sur le point de s’engager entre les deux formidables partis ; mais aussitôt, en m’apercevant, les radis rouges oublièrent leurs querelles intestines pour ne plus songer qu’au danger dont ils supposaient, sans doute, que mon approche les menaçait, et la majeure partie des blancs eux-mêmes se disposèrent à prêter main forte à leurs rivaux pour empêcher l’ennemi commun de pénétrer sur leurs terres.
— Allons, me dis-je, le sentiment de la nationalité et l’amour de la mère-patrie l’emportent, chez les uns et chez les autres, sur leurs rivalités intestines. Dieu veuille qu’il en soit de même parmi les hommes !
Malgré leurs préparatifs de défense, je continuais à m’approcher d’eux pour les détromper sur mes intentions et sur ma personne, et j’allais essayer de parlementer avec leurs postes avancés, lorsque l’empereur Gucurbitus, que je n’avais pas vu depuis longtemps, me frappa gaîment sur l’épaule ; me retourna en me
DROLERIES VEGETALES.
prenant par le bras et me donnant trois petits coups secs et vifs sur le nez :
— Eh bien ? me dit-il.
Je ne répondis rien à cette vague interrogation, et je me frottai silencieusement la narine gauche qu’avait légèrement endommagée la dernière pichenette de l’empereur.
J’avoue que la touchante et honorable familiarité du grand monarque commençait à me choquer un peu tout en me flattant beaucoup. Et je commençais à reconnaître qu’on ne gagne absolument que des pichenettes à se frotter trop près des grands.
Il n’y prit pas garde et continua :
— L’air froidit, mes sujets triplent leurs gilets et leurs paletots ; l’aurore approche. Notre travail avance-t-il ?
— Voyez, sire !
— Allons, allons, dit-il, ça marche. Tu n’as plus qu’à visiter les gynécées, les vierges folles et les vierges sages, les bas bleus, les savants, les auteurs, les journalistes, les docteurs et les doctoresses, et je te mènerai ensuite à l’hôtel de Gassarola toucher un à-compte sur tes appointements.
— Il regarda et parcourut rapidement ma traduction.
DROLERIES VÉGÉTALES.
— Fort bien, dit-il, je vois avec joie que mes sujets t’ont partout convenablement accueilli.
— Il n’en est plus de même en ce moment, dis-je en montrant les hargneux bonnets rouges qui semblaient me menacer.
— Bah! dit le roi, est-ce que ces drôles-là te font peur? Tu connais pourtant les gamins de Paris.
— Eh bien ! qu’est-ce que cela prouve?
— Cela prouve que tu dois connaître les radis rouges ; car gamin de Paris et radis rouge, c’est absolument la même chose.
— Bah!
— Batailleurs, de petite taille, rusés, piquants, mordants même, ils semblent, en ce moment, te regarder en matamore et mettre leur bonnet de travers à ton approche. Mais, ne te préoccupe pas de cette apparence hostile, car, pour te les rendre favorables, aborde-les avec du sel.
— Du sel attique, maître?
— Sans contredit, un mot plaisant, une drôlerie lancée à propos ont toujours suffi pour les désarmer dans leurs plus grandes colères. Après cela, tu n’aurais que du sel marin, ce serait absolument la même chose. Mais, je vois avec plaisir qu’ils paraissent vivre en bonne intelligence avec les blancs : quel génie bienfaisant peut avoir opéré ce miracle !
DROLERIES VÉGÉTALES.
Je racontai à l’empereur les furieuses dissensions dont j’avais été témoin et l’apparente réconciliation qu’avait opérée mon approche.
— Bon, bon, dit-il, je les reconnais bien là, mais cette trêve ne durera guère. Ah! mon ami, qu’il est difficile de gouverner de pareilles têtes. Les blancs sont encore disciplinables, à cause de leur grande habitude de soumission et du respect traditionnel qu’ils ont pour tout ce qui les domine par la force; mais ces rouges, il n’y a pas moyen de les maintenir dans le repos.
— Pourriez-vous me dire, grand roi, quelle est l’origine de ces querelles ?
— Je pourrais te le dire assurément, mon fils; mais ce récit serait bien fastidieux. Pourtant, je ne te cacherai pas que les blancs veulent rester les maîtres de l’empire des navets, sous prétexte qu’ils l’ont toujours été jusqu’à ce jour, et que les rouges prétendent, à leur tour, devenir les souverains arbitres de la province. Est-ce qu’on se dispute, est-ce qu’or se bat pour autre chose chez vous?
— Ma foi non, répondis-je !
— L’empire n’appartient ni aux rouges ni aux blancs, dit une grosse voix enrouée qui s’élevait à nos pieds. Il appartient aux radis noirs, qui sont les seuls vieux de la vieille. Les blancs sont des pékins et les rouges sont des infirmes.
DROLERIES VÉGÉTALES.
C’était un radis noir qui parlait ainsi.
J’examinai curieusement ce personnage : de nombreuses cicatrices tachetaient sa peau rude ; il avait cette aptitude raide et empesée qui n’appartient qu’aux anciens militaires ; l’air légèrement hébété d’un vieux soldat dont l’intelligence ne s’est jamais élevée plus haut que la formation du bataillon carré et l’exercice de la charge en douze temps.
Ce vieux radis éclopé me faisait complètement l’effet de ces invalides qu’on voit rôder autour de l’esplanade de leur hôtel, en attendant l’heure militaire de la soupe.
— Yoilà, me dit Cucurbitus, un troisième parti qui, ainsi que tu le vois, entreprend de disputer la prédominance aux autres. C’est le parti des Chauvins, ainsi nommé, parce qu’ils ont généralement le front dégarni de leur feuillage.
— Et quels sont leurs titres?
— Demande-le-lui !
J’adressai cette question au radis noir; mais je ne pus jamais en arracher d’autre réponse que cette phrase stéréotypée dans son épaisse intelligence :
— Nous sommes les vieux de la vieille ; les blancs sont des pékins, et les rouges sont des infirmes.
— Ce n’est guère concluant, fis-je observer à l’empereur.
DROLERIES VÉGÉTALES.
— Bah! me répondit le monarque, en politique, il ne s’agit pas de prouver son droit par des raisons, mais par des horions.
Je m inclinai devant la lucidité de cette remarque qui mérite assurément d’être recueillie par la sagesse des nations.
— Du reste , continua Cucurbitus , ces radis noirs ont opéré une utile diversion aux desordres civils qui ruinaient cette partie de mes États. C est a l’ingénieux Séminarista que revient le mérite de cette invention que j’ose qualifier de machiavélique.
— Comment cela, mon prince ?
— Voici la chose, dit le souverain. Dans les premiers temps de la fondation de mon empire , les luttes des radis rouges et des radis blancs étaient si violentes, qu’elles semaient la désolation et la terreur dans toutes les provinces des alentours. Dès que ces enragés que j’avais eu l’imprudence de planter dans les mêmes carrefours, reconnurent leurs couleurs respectives, ils se soulevèrent les uns contre les autres, se heurtèrent avec fureur, se couvrirent de boue, se mirent à faire des amas de terre sous lesquels ils s’ensevelissaient mutuellement des quantités de partisans.
J’envoyai mon ministre de l’intérieur Rateau essayer de mettre de l’ordre dans ce camp d’Arganautes; mais la persuasion échoua. Quand Rateau voulait procéder à l’arrestation des plus turbulents, les compagnons des insurgés menacés se pressaient en
DROLERIES VÉGÉTALES.
masse autour d’eux, si bien qu’il fallait en arracher de la mêlée cinquante au lieu d’un.
Ces expéditions dépeuplaient mes États. Je dus donc renoncer à l’emploi de la force.
Voyant que Rateau n’était qu'une buse, je chargeai Séminarista d’intervenir. Je voulus voir s’il n’y aurait pas moyen de convertir ces cœurs si fermes et si âpres, en y semant des germes de conciliation.
Mon fidèle ministre de l’instruction publique commença d’abord par envoyer les plus mutins coloniser d’autres terres plus vastes. Mais mes gueux de radis ne voulurent pas s’acclimater. La transportation ne leur réussit pas , et ceux qui restaient n’en étaient que plus acharnés à reprendre leurs disputes séculaires.
Que fit alors Séminarista? Par une soudaine inspiration de génie , il envoya des radis noirs intervenir aux dépens des deux partis.
Ces compétiteurs nouveaux réussirent à calmer les fureurs des rouges et des blancs, par la terreur qu’ils inspiraient aux uns et aux autres.
Souvent même je les ai vus se coaliser pour s’opposer aux empiétements des Chauvins. Il est vrai qu’ aussitôt après, leurs disputes recommençaient; mais j’ai remarqué qu’elles deviennent de moins en moins violentes, et les journalistes que je charge de
recueillir chaque jour les événements qui se passent dans cette partie importante de mon empire, me font espérer que, bientôt, ces rapprochements successifs les amèneront à mieux se connaître, et peut-être bien même, à tomber tout-à-fait d’accord, au moyen de concessions réciproques.
Déjà, par un progrès que les philosophes ne sauraient trop apprécier, ils ont formé une ligue défensive et de bien public contre la férocité d’ennemis bien redoutables qui, autrefois, profitaient des désordres de leurs guerres pour les dévorer indistinctement; et il n’est pas rare de voir rouges et blancs mêlés et confondus, organiser fraternellement de formidables lignes de défense contre les limaces brunes. Tout cela me fait espérer un accord prochain, et alors cette province si longtemps déchirée et dévastée par les discussions, deviendra l’une des plus florissantes de mon empire.
Je vis en effet de petits êtres gluants, revêtus de casaques grises d’hôpital, s’approcher en rampant des barricades et des lignes compactes formées par les radis rouges.
Ceux-ci arborèrent aussitôt le signal de détresse, et à 1 instant même un fort parti de radis blancs se détacha, commande par le gros compère à tête creuse qui avait si fort injurie les bonnets rouges quelques instants auparavant , et vint renlorcei la ligne de défense formée par les démocrates contre 1 ennemi commun.
Oh! m’écriai-je, touché de ce spectacle, si les radis voulaient enfin vivre en frères.
DROLERIES VEGETALES.
âol
Quand, je me retournai pour voir si Cucurbitus était quelque peu attendri par cette exclamation partie de mon cœur, je reconnus qu’il avait disparu.
J’aurais voulu pourtant savoir de lui quels étaient les journalistes dont il m’avait parlé tout à l’heure, et qui, disait -il, placés sur les frontières de ces petits politiques, sténographiaient leurs paroles et recueillaient leurs actions.
J’avisai, par bonheur, un gros radis noir qui avait l’air moins touché que les autres. C’était une espèce d’ermite ou de derviche qui, plongé dans des réflexions pieuses, ressemblait, a s y méprendre, à un encrier crotté.
11 me rappela la passe d’armes du roi Jean, où il est dit :
Qu'un gros carme Chartrier Ait pour arme L'encrier !
Celui-ci outrepassait la condition. Au lieu de l’avoir pour
arme, il avait l’encrier pour corps.
A sa mine hypocrite, à ses regards sournois, à l’apparence de feinte humilité et de fausse contrition qu’il se donnait, je reconnus l’analogie du jésuite , comme dans son frère éclopé j’avais reconnu le chauvin.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Comment jésuite et chauvin pouvaient-ils être nés de la même souche, et se prêter un mutuel appui pour un intérêt commun ?
Cette solution est au-dessus de mon intelligence. Que de plus habiles que moi la trouvent!
Quoi qu’il en fût, j’allai à lui pour en obtenir les renseignements dont me privait le départ précipité de Cucurbitus ; mais cette espèce de bedeau, cette face épaisse de sacristain me répondit d’un ton bourru :
— Profane, depuis que j’ai été au service du révérend père Rodin, depuis que j’ai été admis, pendant ses déjeuners, à l’honneur insigne du tête à tête avec ce saint homme, j’ai renoncé aux pompes de ce monde et ne sais plus rien des choses d’ici-bas.
Puis il me tourna le dos.
J’eus un instant l’envie de saisir le vieux cuistre par les cheveux, et de lui enlever par lanières l’étoffe de sa tunique noire, en le pelant avec mon couteau. Mais le temps pressait. Je renonçai à cette vengeance qui eût pourtant été si douce, et je passai mon chemin.
lAli&Vsiflü
Je m’étais décidé à chercher sans guide les feuilletonistes dont l’empereur m’avait parlé.
La lune commençait à disparaître en rentrant dans les profondeurs de l’horizon, comme le plat de cuivre d’un barbier dans les flancs d’un dressoir.
Je tirai mon lorgnon, et me mis à chercher nos petits personnages.
Cette manière de les aborder leur parut, il faut e roire,
DROLERIES VÉGÉTALES.
hautaine et insolente ; car j’entendis murmurer à mes pieds les têtes chevelues des persils, et je vis se hérisser les crinières de ces lions en miniature que nous nommons cerfeuils.
Étaient-ils excités en-dessous par leurs épouses les pimprenelles, si toutefois on peut donner le nom d’épouses aux piquantes et volages compagnes de ces insoucieux bohémiens, je le pense, d’autant plus que j’entendis à quelques pas les sariettes se plaindre
aux thyms de ce qu’un étranger venait les lorgner' aussi impudemment, pendant qu’elles étaient en train de se parfumer.
Où diable la pudeur va-t-elle se nicher?
— Ah ! ah ! pensai-je, voilà donc là les vrais rageurs.
Ce doivent être les écrivains cancaniers des petits journaux dont le monarque me parlait tout à l’heure.
Je me rappelai, en effet, que les littérateurs en herbe écrivaient par petits fragments, jetaient des entre-filets, des pointes plus ou moins hasardées dans les feuilles publiques nommées salades; qu’ils annonçaient les compositions savantes connues sous le titre général d’omelettes.
On les retrouvait partout, ne signant guère que du nom collectif de fines-herbes, et avec raison, car ils ne travaillaient pas souvent selon leur conscience, mais bien selon leur intérêt, au
DROLERIES VÉGÉTALES.
point qu’on les surprenait souvent en collaboration avec les ennemis acharnés de l’empire, donnant du ton à une gibelotte, cette œuvre particulière au lapin, assaisonnant un civet de lièvreou une vinaigrette de ruminant.
Si leur moralité n’était pas grande , ils avaient tout au moins de la verve, de l’entrain, du montant et du bouquet.
Comme je pouvais, du reste, les rencontrer à chaque pas de ma carrière , et qu’il était fort possible que j’eusse aussi besoin , un jour ou l’autre, de leur piquante collaboration, je résolus de les prendre par la douceur, et je leur tins poliment le langage suivant, après avoir ôté mon chapeau :
— Jeunes gens de lettres, apprenez que je suis myope.
Si donc je me sers de mon lorgnon pour vous apercevoir, tenez-vous pour certains que ce n’est ni par arrogance ni par dédain , mais uniquement parce que je suis privé , pour le quart d’heure, de toute espèce de loupe ou de lunettes.
Cette harangue fut généralement goûtée par ces jeunes chevelus ;
Ce que voyant, j’allais indéfiniment la prolonger en leur faveur au risque de perdre peut-être tout le bénéfice de ce sage langage , comme tant d’autres orateurs qui ne savent jamais s’arrêter à temps , lorsque je fus interrompu tout à coup par des plaintes étouffées qui parvenaient à mes oreilles.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Ces plaintes provenaient en droite ligne d’une bourgade de salades, située à trois marches de la province des navets d’où je sortais à l’instant.
*"zfL?Æ
ii.-v Z * * !7 '
<Ê>rmbUmmt br iïrrc au JJavs te patate.
Je portai les yeux de ce côté, et ce que je vis me glaça d’épouvante.
La terre bondissait et tremblait par ondulations sous les pieds de ses malheureux habitants. Les infortunés, secoués par le terrible phénomène, tombaient les uns sur les autres, les pourpiers sur les laitues , les chicorées sur les romaines, les escarolles sur les cressons ; les mâches s’accrochaient aux vénérables barbes blanches que nous nommons barbe de capucin.
Bref, la terreur était si grande au pays des salades, que personne ne songeait plus aux lois de la pudeur et de la bienséance ,
DROLERIES VÉGÉTALES.
Chaque salade cherchait son salut comme elle pouvait , sans s’inquiéter de ses jupes en désordre et de ses cottes sens dessus dessous retroussées, pour échapper aux laves de terre et de boue qui venaient recouvrir le sol.
Mais voici le plus lamentable épisode de cette effroyable scène :
Certaines folles dont on avait garrotté les membres, des chicorées liées pour les empêcher de se livrer aux écarts d’un vagabondage échevelé, agitaient avec désespoir leurs liens et leurs camisoles de force, et l’ame remplie d’épouvante, faisaient des efforts désespérés pour échapper au fléau.
Leur affreuse position me rappela le fameux quadrille de mascarade où Charles VI , menacé par le feu, et lié à ses compagnons, acheva de perdre le peu de cervelle qui restait sous son crâne royal.
Dans ce jour de malheur, j’appris à connaître l’excellente naturë des romaines que j’avais crues jusqu’ici simplement coquettes et jalouses.
Ah ! c’étaient bien là les descendantes de ces nobles filles qui entretenaient jadis le feu sacré dans l’empire de Romulus.
Vous me direz que les Vestales ne pouvaient avoir de descendants, étant contraintes de rester demoiselles, sous peine de se
voir enterrées vives, position désagréable pour une jeune personne de bonne maison.
DROLERIES VEGETALES.
Cette objection ne m’atteint pas.
Oui, c’étaient bien là les descendantes de ces douces beautés qui se sont perpétuées jusqu’à nos jours sous le nom de sœurs de charité , passant leur vie à verser sur les pauvres filles du peuple la rosée des bonnes œuvres et des bons exemples qui fait prospérer leur vie spirituelle.
Vous me direz encore qu’il est inconvenant de comparer aux Vestales et aux sœurs de charilé les romaines frivoles et coureuses du royaume de Cucurbitus, bien plutôt semblables aux Romaine? du Bas-Empire et aux lurettes de la Chaussée-d’Antin.
Je répondrai à cette nouvelle critique par les simples vers de notre immortel Béranger :
On est admis dans son empire,
Pourvu qu’on ait séché des pleurs,
Sous la couronne du martyre Ou sous des couronnes de fleurs.
— Qu’avez-vous à dire à cela?
En ce moment, ces sensibles et charitables drôlesses s’employaient à secourir les victimes, à retenir les unes dans leur chute, à recevoir les autres dans leurs bras , et à épancher de leur joli petit cœur le baume des encouragements et des consolations.
Quand j'arrivai sur le lieu du désastre, une véritable chaîne
DROLERIES VÉGÉTALES.
de montagnes factices venait de surgir, et le soulèvement du sol continuait.
— Voyons, dis-je, jouons le rôle de Providence pour ces populations désolées ! ouvrons une issue à l’élément destructeur; donnons jour à ce volcan dont le travail souterrain menace d’engloutir ce sol dans ses frénétiques convulsions ! que l’air, l’eau ou le feu jaillisse au lieu d’ébranler les bases de ce petit monde !
Et j’appliquai un coup vigoureux du talon de ma botte dans la dernière montagne; à l'instant précis où elle grandissait.
Quelle fut ma surprise ! un monstre noir et velu, atteint par ce coup formidable, alla rouler sans vie à quelques pas. Ce monstre était une taupe.
— Bravo ! s’écria quelqu’un derrière moi.
C’était Son Excellence le ministre de l’intérieur, cet imbécile de Rateau , que le grand Cucurbitus avait naguère qualifié de buse.
— Bravo ! répéta-t-il ; en voilà toujours une qui a mordu le sable : Voyez-vous, Monsieur, ce sont ces monstres souterrains qui, malgré les machines de guerre et les contre-mines dirigées contre eux, ravagent ainsi nos contrées. C’est surtout quelque temps avant l’aube que ces bêtes malfaisantes commencent leurs déprédations, ainsi que vous venez d’en être témoin. Elles vous
DROLERIES VÉGÉTALES.
soulèvent le terrain dans tous les sens, désarçonnant nos administrés, prenant les malheureux par les pieds pour les jeter bas et les ensevelir sous les ruines.
— En effet, Excellence, le sol semble avoir été labouré en cet endroit.
Rateau pansa les blessés, releva et raffermit ceux qui avaient été renversés, et ramassa les morts en essuyant une larme, ce qui me donna une haute idée de ce ministre bête, mais sensible.
— Pourquoi, demandai-je à cet homme d’État, avez-vous lié ces pauvres chicorées?
— Il le fallait, jeune homme, me répondit-il.
— Mais ne voyez-vous pas que , sans cette précaution , elles auraient pu éviter leur renversement en appuyant leurs membres sur le sol, pour mieux résister?
— Eh! fit le ministre en haussant les épaules, qui pouvait deviner que les taupes choisiraient cette nuit la couche de ces folles pour y prendre leurs ébats? — On ne prévoit pas tout.
— Au contraire j lui dis-je émerveillé de cette remarque si judicieuse et si profonde, dont j’étais loin de le croire capable.
— Je puis même, continua-t-il, vous avouer en confidence que, quand on a l’honneur d’être ministre, on ne prévoit jamais rien.
DROLERIES VÉGÉTALES.
— J’ai déjà eu occasion d’observer ce phénomène dans bien d’autres États que le vôtre, illustre Rateau.
— Vous voyez bien, riposta le diplomate.
— Mais tout cela ne me dit pas pourquoi vous avez lié ces malheureuses chicorées.
— Voici la chose, jeune historien. Elles ont subi ce traitement qui vous semble barbare parce que leur style avait une verdeur et une dureté qui donnait des inquiétudes à l’empereur, mon auguste maître.
Ici Rateau éternua, suivant son habitude, puis il continua en ces termes :
- — Le cœur de ces péronnelles devenait amer, et déversait le fiel dans les feuilles quotidiennes qui s’impriment et se timbrent aux bureaux de Gassarola.
— Quoi donc ! m’écriai-je, est-ce que ce sont ici les femelles qui s’occupent de journalisme?
— Parfaitement, répondit-il ; nous sommes ici dans le carré des bas-bleus, et ce sont ces dames qui font la loi. Dans les feuilles périodiques que les salades livrent à la publicité, les mâles qu’elles admettent à l’honneur de collaborer avec elles n’ont pas même le droit de signer leurs œuvres. Ees cerfeuils et
DROLERIES VÉGÉTALES.
autres menus écrivains s’y cachent sous l’anonyme de fourniture et d’assaisonnement. Du reste, si vous voulez étudier les manières de nos autres lettrés, cela vous est facile ; ils logent tout près d’ici, car vous vous trouvez dans l’athénée du potager impérial, au quartier latin du royaume des Racines.
— En vérité ! m’écriai-je.
— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.
Cette révélation me remplit de respect pour la terre sacrée qui venait de trembler sous les efforts de la taupe.
Je contemplai quelque temps avec une muette émotion ce sol chéri des muses.
— Pourvu, dis-je à Rateau, que de précieux manuscrits, des ouvrages rares, des autographes recherchés n’aient pas péri dans ce regrettable sinistre !
— Bah ! fit le ministre ; je m’en fiche.
Cette réponse m’attrista.
Mais , réfléchissant que Rateau n’était qu’une cruche, je fus promptement consolé.
Pourtant je ne pus m’empêcher de lui tourner le dos avec un air de mépris fort peu dissimulé.
DROLERIES VÉGÉTALES.
SU
Je ne sais s’il s’aperçut de ce manque de respect, mais il s’éloigna en sifflant avec une indifférence parfaitement calme.
Quant à moi, je repris le cours de mes savantes investigations dans le quartier lettré du royaume des Légumes.
nawtawa a? ïQMîwm
Je me misa flâner dans cesnouveaux jardins d’académie, heureux de surprendre la littérature, la philosophie et la science sur le fait.
Je vis là des auteurs à parfums carrément tranchés qui signaient parfaitement leurs œuvres.
Ainsi, l’estragon dont l’arôme vigoureux soumettait jusqu’au vinaigre d’Orléans et le forçait à porter son empreinte et sa livrée, l’estragon fleurissait là auprès de la tomate aux fortes
couleurs.
Cette commère rédigeait admirablement et avec un goût fin et
relevé une revue nommée Sauce, où tout fragment neuf ou réchauffé pouvait agréablement trouver place.
On avait bien fait dans le temps quelques petits cancans sur son compte. Elle avait eu à lutter contre une horrible cabale qui lui refusait le droit de cité dans l’empire des Légumes, sous prétexte quelle appartenait bien plutôt au royaume des Fruits.
Mais la fermeté de cet énergique bas-bleu, jointe à la protection toute particulière dont la favorisait Cassarola, avait triomphé de toutes ces intriguent
Alors on s’était vengé en attaquant ses mœurs. Les asperges avaient doucereusement insinué contre elle d’horribles calomnies ; les artichauts, pour complaire aux asperges, l’avaient hautement vouée à la damnation éternelle, et les haricots, avec leur étourderie habituelle, avaient colporté ces vilaines rumeurs à l’oreille de tous leurs voisins, si bien que la pauvre tomate, quoique renommée pour la saveur de son style, passait généralement pour une personne très dangereuse à fréquenter, et était généralement désignée dans tout l’empire végétal sous le nom de Sapho des légumes.
On connaît trop l’histoire de cette Grecque aussi infortunée que coupable, pour que je ne m’empresse pas de ne point la raconter aux lecteurs.
Plus loin, je rencontrai l’âpre et caustique piment, moitié phi-
DROLERIES VÉGÉTALES.
losophe et moitié fou, qui ne parlait que de brûler les palais des gourmands, et d’emporter la langue des étourdis et des bavards.
Ce littérateur épicé passait ses jours à composer des satires cuisantes contre les muqueuses de son pays et de son temps.
J’appris de lui qu’il était né sous les feux des tropiques, ce pourquoi, disait-il par un infâme calembourg, on l'accusait d’être trop piquant.
C’était une créole de Cayenne, issue de l’ardente famille des épices et des poivres. Il avait apporté sous le climat du sombre boulevart parisien la fougue et la malice qui distinguent ses onfrères de la zone torride.
Du reste, il faut bien le reconnaître, c’est un philosophe intègre , sobre , sévère , inacessible à la corruption , dont il s'efforce sans cesse de prévenir, et souvent avec succès, ceux qui l’admettent dans leur intimité. Mais, comme tous les puritains, il a la manie de donner des leçons, et en donne souvent de cruelles.
line, entre autres, va nous édifier sur la sévérité du piment.
Nous connaissons tous la lamentable et étonnante histoire du petit Touclie-à-Tout qui, victime de sa curiosité, tomba misérablement dans la soupe aux choux de sa maman où il bouillit comme un navet, jusqu’à ce que mort s’ensuivît.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Eh bien ! ce que l’on ignore, ce sont les efforts que le piment avait faits jadis pour ramener ce malheureux chérubin dans le sentier de la morale, de la discrétion et de la vertu.
Un jour, vers la fin d’un mois de septembre, Piment-Rouge montrait ses joues allongées par la pratique de la sagesse, et plus rougissantes encore que d’habitude.
Touche-à-Tout vient à passer et le regarde.
— Ah ! s’écrie-t-il, voilà des pommes d’apis.
Et d’y porter la main, et d’y porter la dent.
Mais Piment, qui l’attendait, changea en charbons ardents les lèvres et les gencives du jeune curieux. Ce n’est pas tout. Comme Touche-à-Tout souffrait cruellement, il se mit à pleurer suivant son habitude, et lâcha Piment-Rouge pour porter ses doigts à ses yeux. Aussitôt ses paupières devinrent brûlantes comme du fer rougi.
La leçon de morale était dure. Ah! si Touche-à-Tout l’avait comprise ! ! !
En quittant Piment-Rouge, je vis s’approcher quelques individus de la tribu guerrière des aulx et des ognons. Les militaires quittaient momentanément Mars pour Apollon, et venaient, eux aussi, visiter les neuf sœurs, afin d’obtenir, si la chose était possible, une petite place sur l’Hélicon du saladier.
Espérons qu’elle leur fut accordée.
- + - * § rf } B