‹ L'empire des légumesChapitre 16 sur 26 · ETYMOLOGIE · texte numérisé non relu

ETYMOLOGIE

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Je l’ai souvent entendu dire à Toussenel, l’un des plus spirituels et des plus passionnés défenseurs des droits de la femme.

— « Un fait prouve l’excellence et la bonté parfaite du cœur des femmes : c’est qu’arrivées à la vieillesse, elles ne complotent jamais l’égorgement du genre humain. »

Ce n’est amusant pour personne de se voir vieillir aujourd’hui où les cheveux blancs ne possèdent pour toute distraction que les

rhumatismes et les catarrhes, et où la laideur, profitant de la sottise, de l’immoralité et de l’intempérance humaines, s’empare des derniers lustres de notre vie.

Les hommes du moins se sont réservé des compensations pour cet âge désagréable. Les vieux régnent et gouvernent à tous les échelons de notre société, et tendent des pièges à la jeunesse, à la beauté et à la force. C’est un grand dédommagement.

Mais les femmes auxquelles on n’a permis de régner que par la fraîcheur, l’éclat et la grâce, les femmes tombent, en perdant ces fragiles trésors , dans un abîme de dédain et d’abandon à peine voilé pour quelques-unes par des respects ironiques et des marques de vénération impossibles à supporter.

A cet âge désastreux, celles qui ont contracté l’habitude d’écouter aux portes, s’entendent plus d’une fois appliquer cette épithète à la fois végétale et malhonnête : — vieille chicorée!

J’ai bien souvent désiré savoir ce qui valait à ce légume frisé l’honneur, — si honneur il y a, — de cette comparaison. J’ai interrogé à cet égard les auteurs les plus vénérés et les professeurs les plus tameux. Mais auteurs et professeurs sont si outrageusement ignorants, que cette question était toujours restée sans réponse.

La science seule de l’analogie et les commentaires de Cucurbitus pouvaient résoudre ce problème. La science et les connnen-

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taires se sont empressés de satisfaire ma légitime curiosité à la première réquisition.

Voici la solution qu’ils m’ont, apportée.

Ici le lecteur est instamment prié, voire même sommé au besoin, de se rappeler le lamentable épisode du tremblement de terre pendant lequel de malheureuses chicorées se débattaient dans les liens beaucoup trop étroits dont on les avait garrottées, pour cause ou pour soupçon de folie, et cherchaient vainement à, échapper au fléau qui les surprenait en ce déplorable état.

Ces citoyennes avaient donc un excès de vie, un côté enthousiaste, une facilité d’exaltation qui, aux yeux bornés des ministres de l’empereur des Légumipèdes, et même aux regards parfois obtus de ce monarque, si remarquable sur tant d’autres rapports, les faisaient passer souvent pour atteintes d’aliénation mentale.

En conséquence, les butors, — je parle seulement des ministres, — se permettaient non seulement d’insulter à ces facultés des âmes d’élite, mais ils étouffaient sous les douches et comprimaient dans les camisoles de force ces éminentes qualités qu’ils ne comprenaient pas.

Voici donc déjà un point acquis à la science.

Cette expression injurieuse de vieille chicorée a pour premier synonyme : — vieille folle !

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Nous avons vu plus haut ces mêmes héroïnes entourées de jeunes feuilletonistes écervelés, ébouriffés et frisés jusqu’au talon, avec lesquels elles se plaisaient à collaborer, — en tout bien tout honneur, j’aime à le croire, — et dont elles employaient la saveur et la verve naissante à parer leurs propres feuilles, remplissant ainsi, faute de mieux, le rôle de bas-bleu, et faisant des éducations.

Mais ce n’est pas tout ; les salades surannées se livrent encore à bien d’autres fonctions non moins utiles et encore plus humanitaires.

Lorsque leur épiderme se durcit et se ride, lorsque leurs appas deviennent par trop échevelés, lorsque leur cœur se bronze, elles tournent l’activité de leur esprit à l’invention des recettes médicales, et apprennent les remèdes de vieille femme auprès des épinards, de l’oseille et des laitues sur le retour.

Or, vous savez de quel nom l’espèce humaine, engeance malfaisante, ingrate et cruelle s’il en fut jamais, s’est plu de tout temps à affubler les bonnes vieilles qui recherchent les secrets de la nature pour les appliquer au soulagement de leurs semblables.

Un second et dernier point reste donc également acquis à la science dont j’ai parlé tout à l’heure.

Vieille chicorée signifie encore : vieille sorcière !

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C’est ainsi que les hommes poursuivent sans pitié ce sexe enchanteur jusque dans les derniers etïorts qu’il tente pour secourir l’humanité.

En ce moment, j’avais devant les yeux une sorte d officine d’apothicaire, où je vis les diverses sœurs de la santé occupées à préparer leurs sucs sous la direction savante du cresson alénois, reçu depuis si longtemps docteur en médecine.

Les épinards disposaient leurs feuilles longuement taillées pour recevoir l’impression d’un petit traité d’hygiène de 1 estomac , qu’ils avaient composé en collaboration du cresson de fontaine, vulgairement appelé la santé du corps.

Pendant ce temps-là, l’oseille parlait avec onction de la liberté du ventre à un groupe de vieilles commères, qui écoutaient gravement ses sages conseils ; et les laitues fabriquaient silencieusement un lait virginal pour raffermir la peau et rafraîchir le teint.

— Mesdames, dis-je à ces dernières, je suis bien aise de vous apprendre, quoique j’aime à croire que vous ne l’ignorez pas, que les concombres vous font une rude concurrence dans le monde.

— Les concombres, me répondit d’un air méprisant la doyenne des laitues, ne nous parlez pas de ces polissons-là. Les concombres sont d’effrontés charlatans avec leur pommade écœu-

rante.

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Les concombres ne sont bons qu’à être passés au vinaigre.

Mais je ne m’étonne pas que les hommes prennent ainsi contre de sages matrones le parti des cornichons.

Qui se ressemble s’assemble. Dis-moi qui tu hantes , je te dirai qui tu es. . .

— Mais, vénérable dame, me hâtai-je de dire, pour rompre le cours de ce torrent de proverbes dont je me voyais menacé, je n’ai pas la prétention de ravaler vos produits au bénéfice du concombre, avec lequel je n’ai aucune espèce d’affinité, ainsi que je vous prie de le croire.

Ce que j’en disais était simplement pour m’éclairer sur la valeur respective de vos médicaments. Mais du moment que vous m’affirmez que le concombre n’est qu’un intrigant réellement dénué de toute espèce de vertu...

— Nous en sommes sûres, dit une oseille.

— N’en parlons plus, grand’maman, dit une toute jeune salade, en embrassant de ses petites feuilles la vieille laitue, qui grondait encore et se disposait sans doute à m’infliger quelque nouveau proverbe pour me punir de ma témérité.

La vieillesse est radoteuse. C’est là son moindre défaut.

Seul le cresson alénois m’avait paru garder un silence significatif pendant ce petit débat pharmaceutique.

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Je l’observais avec attention, et son sourire malin me semblait dissimuler beaucoup de choses à l’endroit de son opinion sur le ' mérite respectif de la laitue et du concombre.

Je mis en jeu toute mon habitude observatrice.

Je cherchai à découvrir, à l’aide du moindre indice de sa physionomie, le secret de sa pensée ; mais je n’y pus réussir.

Enfin j’allais lui adresser la parole, déterminé à lui demander franchement son avis, lorsque, secouant et brossant son habit à paillettes de laiton, il prévint mes questions et me dit :

— Je vois que vous- avez l’intention de m’interroger, mon cher monsieur ; mais je n’ai pas le temps de vous répondre.

— Je suis pressé d’arriver à un congrès scientifique qui doit se tenir avant que la première lumière blanche de l’aube ait effacé quelques milliers d’étoiles au ciel.

— La question à l’ordre du jour csl de la plus haute importance.

— Serviteur donc, et au plaisir de vous revoir 1

- — Et je restai tout ébahi.

— Ah ! petit pédant, pensai-je ;

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— Nous allons bien voir où tu vas pencher ta tige d’allumette.

— Je saurai bien sans toi ce qui se passera chez les docteurs herbus de ton pays.

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