‹ L'empire des légumesChapitre 17 sur 26 · DES · texte numérisé non relu

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Ce petit pédant de cresson alénois s’en allait donc à un congrès scientifique.

Certes, si je n’eusse pas été habitué à ne m’étonner de rien depuis que j’avais mis le pied dans ce remarquable empire, c’était le cas ou jamais de hurler de surprise et de crier à l’impossible !

Mais j’étais devenu familier avec les bizarreries les plus compliquées des sujets de Cucurbitus.

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La connaissance de plus en plus profonde que j’en avais faite avait amené pour eux dans mon esprit une estime proportionnelle. Je dois même dire que si je ne les regardais pas encore comme mes maîtres en toutes choses, je voyais déjà en eux des concurrents sérieux et des égaux.

Aussi, quoique cette annonce d’une réunion officielle de légumes savants appliquât un nouveau coup d’aiguillon à ma curiosité, je me gardai bien de hurler et de crier, ainsi que je l’ai dit plus haut.

Je commençai par dérouler les notes recueillies par Sa Majesté, afin d’y voir jusqu’à quel point les assertions de mon cresson étaient fondées.

Voici ce que je trouvai en toutes lettres dans ces précieux commentaires :

« Quelle humiliation pour notre intelligence, à laquelle Dieu donna jadis, nous avons du moins le toupet de le prétendre, la terre et toutes ses créatures à gouverner !

« Quelle tuile sur notre amour-propre ! quel avertissement pour notre orgueil !

« Depuis six douzaines de siècles, l’humanité travaille à agrandir le champ de ses découvertes scientifiques, et aujourd’hui encore, c’est à peine si ses connaissances en ce genre éga-

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lent, celles que possèdent de temps immémorial les tribus errantes que je suis parvenu à rassembler aux environs du Boulevart Noir.

« Citons-en deux exemples :

« Franklin, le grand Franklin était encore enseveli sous les mystérieuses enveloppes d’une série d’aïeux , et déjà le laurier qui collabore avec les légumes dans les différentes revues si connues sous le nom de sauces , oui, déjà le laurier, cet ami intime du thym et du persil, avait inventé le paratonnerre.

« A. Rome, et dans l’ancienne Grèce, on avait constaté, à des époques fabuleusement éloignées de nous, que ce végétal policé et instruit, au caractère droit et élevé, n’avait jamais été frappé par les carreaux de Jupin.

« Et messieurs de Mont-Golfier, et Godard et Poitevin , qu’étaient-ils au temps où, pour la première fois, le pissenlit sagace et chercheur imagina de confier aux airs , dans des aérostats à hélice, sa nombreuse postérité dont le voisinage eût gêné son propre développement.

« Combien de siècles s’écouleront-ils encore avant que l’on voie les hommes expédier en ballons des essaims colonisateurs sur les terres incultes?

« Parlerai-je de la carotte? Pourquoi n’en parlerais-je pas ? La

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carotte, aux mille déguisements, aux industries innombrables , aux ruses infinies, aux roueries sans nombre !

« La carotte, qui prend tour à tour le loyal pantalon garance pour faire croire à sa probité; la perruque frisée à haut toupet pour piopagei la croyance a la graisse d’ours et à la pommade du lion ; 1 apparence rebondie du navet, pour se donner un air de travailleur; la longueur filiforme du salsifis, afin qu’on la confonde avec ce vénérable compagnon des solitaires de la Thébaïde !

« La carotte, qui emprunte au besoin la candeur naïve de l’enfance, pour extirper les pièces de cent sous aux papas et aux mamans, aux grands-pères et aux grand’mères, aux oncles et aux tantes, aux parrains et aux marraines, sous prétexte de bouquets de fête ou de compliments de bonne année...

« La caiotte !... ah ! certes, celle-ci a surpasse tous les tours inventés par les cervelles humaines industrielles ou artistiques, civiles ou militaires, profanes ou sacrées.

« La carotte en détail, la carotte en gros, la carotte mutilée, la carotte complète.... La carotte gouvernementale, la carotte financière... combien de gens n’a-t-elle pas trompés ! Dans combien de palais ne s’est-elle pas introduite, portant avec elle de la crème, de la graisse, du beurre, du bouillon , ou mille autres

marchandises qui lui donnaient un crédit factice et attrapaient les bonnes gens, consommateurs ou actionnaires !

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« La carotte est le plus savant, le plus floueur, le plus ingénieux des sujets de mon empire, celui dont les hommes ont le plus copié les allures et les mœurs, depuis la cuisinière qui va au marché faire danser l’anse du panier au profit de son pompier ou de son voltigeur, jusqu’au ministre qui fait sauter le budget au profit de ses créatures, de ses bâtards ou de ses maîtresses; depuis le tambour de la garde nationale qui, la main au shako, vous convie à jeter des pièces blanches sur sa peau d’âne, jusqu’au général en chef qui fait chanter des Te Deum pour les victoires qu’il n’a remportées que dans ses bulletins....

« La carotte ! la carotte !...»

Voyant que le sublime empereur n’en finissait pas avec ses carottes, je fermai sa liasse, afin de ne pas manquer la séance où devaient figurer ces illustres inventeurs.

En lisant le dernier fragment, j’étais justement arrivé aux portes de cette légumineuse Athénée.

On achevait une invocation au soleil qui est le saint-esprit de l’endroit, et quelques cardons en habits consacrés secouaient, sur la docte assemblée, les derniers coups de goupillons.

Or, au moment où j’allais mettre sous mon bras les manuscrits du prince, une aigrette soyeuse, blanche et fine vint tomber sur la première feuille.

Je saisis ma loupe, et je vis distinctement que c’était une des

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curieuses machines aérostatiques dont parlaient les commentaires.

Rien n’était plus finement découpé, plus délié, et plus léger que cette œuvre du simple pissenlit.

L’appareil représentait une étoile aux nombreux rayons servant d’ailes pour recevoir le vent. La nacelle était placée avec tant d’art que le fragment d’hélice servant à l’entraîner dans les airs faisait, au moment de la descente l’office d’un parachute à l’abri de tout choc et de tout événement.

Cependant, le laurier qui assistait à cette séance, malgré sa qualité d’arbuste, ce qui prouve bien que les savants sont de tous les pays, et ne participent nullement aux mesquines chauvineries et aux petites passions politiques, non plus qu’aux haines nationales de leurs stupides compatriotes, le laurier, dis-je, à la prière de l’inventeur dont j’admirais l’œuvre a^ec tant de ferveur, me frappa à la tête comme l’aurait fait un moniteur de Laputa, l’un des pays trouvés par Gulliver, et me dit d’un ton assez ferme quoique extrêmement poli :

— Animal , quand auras-tu fini de bâiller ici aux corneilles ?

— Quand il plaira à Vos Seigneuries, répondis-je avec humilité.

Cette réponse satisfit le laurier.

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— Roule donc ta bosse ou prends un siège, poursuivit-il ; ne vois-tu pas, bélître, que tu gênes nos travaux, et que, dans cette posture exagérée, tu contraries les courants atmosphériques , et empêches complètement nos expériences sur la direction des vents !

On comprend que je ne me le fis pas dire deux fois.

— A vos ordres , illustre docteur, m’écriai-je.

Et rejetant à l’air libre le petit convoi arrêté dans mes feuillets, je m’étendis sur le ventre, les yeux et les oreilles dressés en batterie sur la savante Académie.

La question qui s’agitait en ce moment était les travaux ingénieux de la betterave sur la fabrication du sucre.

C’était la betterave elle-même qui portait la parole.

— Souffrirons-nous plus longtemps, disait-elle, qu’une espèce de rotin étranger, qu’une canne délicate, frileuse et fantasque, qu’il faut, passez-moi le mot, élever dans du coton, fournisse le sucre dont notre empire peut avoir besoin pour sa consommation tant générale que particulière? (Murmures d'approbation,)

Voyons , poursuit la betterave , j’en appelle aux pois verts et aux épinards. Se sont-ils aperçus de la différence des deux produits ? Le sucre de ma fabrique a-t-il fait moins bon effet au milieu d’eux que celui de cette aristocrate à esclaves qui ne pousse et ne mûrit qu’à l’aide du fouet honnête et modéré des radis blancs (Profonde sensation.)

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— Certainement, s’écrient de loin les citrouilles qui n’avaient pas eu l’honneur d’être interpellées ; nous nous sommes trèsbien aperçues de la différence.

A cette intervention évidemment malintentionnée, la betterave rougit considérablement, de jaune qu’elle était en commençant son speach. La colère lui montait à la tête ; elle allait s’exhaler en injures , lorsqu’un jeune pois galant et de bon goût s’écria :

— Oui , sans doute, nous nous en sommes aperçus, et grandement encore.

Ici les patriotes de l’assemblée firent entendre de légers grognements, et la betterave commença à écumer.

— Mais , reprit le spirituel lupin , si nous avons reconnu une différence entre ces deux douceurs ( style commercial) , c’est au détriment de ce bâton d’Amérique, au grand préjudice de cette canne d’Inde qui n’a ni appas ni taille, et qui fait invariablement à tous les amis du progrès l’effet d’une gaule à abattre les pommes.

Cette saillie mit l’assemblée en belle humeur.

Après un mot d’adhésion des épinards à cette opinion conciliante, on vota , à l’unanimité , la prise en considération.

J’ai oublié de dire que le président était une carotte d’assez belle apparence, portant une cravate verte et une robe jaune

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pâle, comme un docteur de quelque faculté de l’Académie de Paris.

Le vote parut le surprendre. Il dit qu’il tenait d’un de ses parents, carotte comme lui, un Mémoire sur le même sujet, où celui-ci réclamait la priorité de l’invention.

— Non-seulement , Messieurs , ajouta-t-il , mon parent , carotte longue, fait du sucre ; mais il le casse et le débite avec des poids et mesures inventés par lui. Il fait plus, Messieurs, il tient de l’alcool et de l’eau-de-vie qui l’emporte sur celle de Cognac. Bien plus encore, il la distille et la coupe d’eau de pluie à la fantaisie et pour la santé du consommateur.

Quand elle se trouve trop faible après avoir été ainsi coupée, il y fait infuser quelques grains de notre honorable ami Piment rouge, ce qui lui rend aussitôt de la force et de la vigueur.

Ce petit plaidoyer de famille fut interrompu par un murmure général.

La betterave reprenait son air fâché ; mais le lupin arrangea tout par un bon mot.

— C’est une carotte, dit-il.

L’assemblée applaudit en riant.

Le président , cousin de l’auteur du Mémoire , ne se déconcerta pas.

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Il remit l’œuvre de son parent à une chenille arpenteur qui servait de secrétaire, et rappela l’ordre du jour comme s’il ne si lut passé rien de désagréable pour lui.

Que de corps savants et autres n’ont à leur tête qu’une carotte !

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