TRIBULATIONS DE LA POMME DE TERRE
Cet aplomb du président à faire audacieusement du népotisme , et à soutenir les carottes ses estimables parents , sans se troubler lorsqu’on découvrait sa consanguinité avec ces effrontés hâbleurs, m’avait vivement intéressé.
Je réfléchissais à la réputation et au succès qu’obtenaient généralement les individus de cette nombreuse famille dans les masses où leur fréquentation passait pour agréable et hygiénique, malgré des expériences toujours douteuses, et bien qu’ils ne se fussent jamais , de mémoire de racine, présentés au naturel comme le radis ou la pomme de terre.
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Il en est donc , pensais-je , chez les légumes comme dans noir e espèce, ce sont toujours les habiles qui parviennent.
Après cette réflexion aussi sensée que philosophique, je me tournai vers une pomme de terre qui ruminait auprès de moi, et je la priai de m’expliquer quels étaient les titres qui avaient valu à la carotte trônant au bureau du congrès l’honneur de présider d aussi honorables représentants de la science.
Ce gios pied de carotte est reçu docteur, me répondit le philanthrope tuberculeux : il a soutenu autrefois une thèse qui a encore du succès aujourd’hui, bien que, pour ma part, je la trouve absurde. Il y traitait des maladies de foie, et particulièrement de la jaunisse, et prétendait avoir seul le droit de guérir cette dernière maladie qui donne à vos semblables la couleur du serin.
— Et de quelles preuves appuyait-il cette prétention? demain dai-je.
— D’aucunes, me répondit la pomme de terre ; si ce n’est de cette belle raison qu il était lui-même jaune loncé de sa couleur.
— Le motif était en effet un peu risqué, dis-je à mon alchimiste américain. Pourtant il n’est pas sans exemple dans notre inonde. J’ai connu des gens qui prétendaient guérir leurs semblables des atteintes du diable, sous prétexte qu’ils étaient comme pet ange rebelle, laids, sournois et vêtus de noir.
Cette petite conversation sur le charlatanisme de la carotte mit en belle humeur un céleri fort gaillard qui se trouvait auprès de nous.
Ce joyeux personnage était voltairien et sensualiste , et ma petite pointe sur les gens qui chassent le diable l’égaya beaucoup.
Il devait sa présence officielle au congrès à sa prétention, à peu près justifiée, du reste, de fabriquer un aphrodisiaque qui excite les forces et réjouit les sens, sans avoir les fâcheuses conséquences des stimulants de même nature empruntés aux insectes et aux minéraux.
En ce moment, un topinambour géant agitait son grand corps disproportionné et gesticulait gauchement en développant devant la docte assemblée un système à lui sur l’engraissement du bétail, avec des tubercules de sa façon.
il faut croire que son discours n’intéressait pas très vivement mon voisin le céleri peu soucieux, comme on doit bien le penser, du développement de la race bovine ; car, me tirant sans façon par la boutonnière, il m’éloigna de quelques pas, et me montrant d’un air de pitié le tubercule qui venait de me renseigner sur le président :
— Ne le faites pas trop causer, Seigneur, me dit-il, regardez sa mine, voyez cette tenue molle et affaiblie ; le pauvre diable est qialade.
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— Gomment cela, malade ! Est-ce qu’il y a aussi des malades parmi vous?
— Que trop, seigneur historiographe, que trop.
— Bah!
— Il y a des années où l’hydropisie, Péléphantiasis et la gangrène font parmi nous d’ affreux ravages.
— En vérité !
— Il y en a d’autres où l’on meurt en foule de phthisie, de sécheresse et de consomption.
— Pas possible !
— De plus, en tous temps, 1a, vermine nous dévore, quelques précautions qu’on emploie pour s’en préserver. Les pucerons verts et les pucerons noirs s’acharnent sur nos chevelures, ainsi que sur toutes les parties tendres de notre épiderme, et nous sucent jusqu’au sang.
— Ah! les monstres! c’est comme nos banquiers.
— Nous sommes sujets aux vers blancs qui nous rongent le cœur, sans compter les vers rouges qui se logent dans nos jambes et les sapent d’une cruelle façon, maladie fort connue des nègres de Guinée et de la Sénégambie.
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— En sorte que ces vers rouges vous rendent malheureux comme des nègres.
— C’est vous qui l’avez dit, spirituel étranger.
— Mais, de toutes ces maladies, quelle est celle qui rend cette pauvre pomme de terre si malade ?
— Aucune, répondit le céleri.
— Eh bien ! alors. . .
— Alors, c’en est une autre.
— Ce raisonnement me semble assez juste.
Quelle est cette autre , voilà la question, comme disent les Anglais, quand ils parlent français.
— Sa maladie est toute morale, reprit le céleri protecteur des amours ;
La pomme de terre ne doit cette affection qu’aux chagrins sans nombre et aux avanies de toute nature dont l’ont abreuvée les savants, avant d’accepter les trésors substantiels qu elle préparait chaque nuit dans ses creusets de couleur brune, eux qui acceptèrent avec tant de précipitation et de légèreté les infâmes tablettes de colle si tristement connues dans les hôpitaux des hommes et dans les niches des chiens sous le nom de gélatine-Dorcet.
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— Les savants sont des cuistres, m’écriai-je dans un bouillant transport d’indignation.
— A qui le dites-vous? exclama le céleri.
Puis l’inventeur de l’aphrodisiaque végétal me fit une courte mais touchante monographie de son malheureux collègue.
Ce tubercule était arrivé, me dit-il, dans nos pays depuis environ cent cinquante ans, avec une santé de fer et une grande envie d’être utile au vieux continent.
11 demandait pour prospérer qu’on lui abandonnât seulement les friches, les terres maigres, les lieux sujets à la sécheresse et Ses champs qu’on voudrait faire reposer.
Cet humble et vénérable philantrope avait fait la traversée en compagnie de la luzerne, bonne fille comme lui, qui avait de grandes dispositions pour l’éducation du bétail, et n’attendit guère avant d’être employée.
Quant à lui qui apportait l’abondance dans un siècle de famine, on commença par le dédaigner, par feindre de ne pas l’apercevoir, malgré les démarches et les sollicitations de Parmentier qu’il avait amené avec lui d’Amérique pour lui servir de cornac sur la terre étrangère .
— Pardon, fis-je observer au céleri ; j’avais toujours entendu
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dire que c’était Parmentier qui avait apporté la pomme de terre.
— C’est l’orgueil humain qui prétend cela, répondit le céleri ; ce qu’il y a de positif, c’est que c’est la pomme de terre qui a ramené Parmentier. C’est tout entier inséré dans nos annales. Mais voilà comme on écrit 1’ histoire „
— Continuez, dis-je au céleri ; je ne vous chicanerai pas pour si peu.
Et le céleri continua :
— Mais ce n’était pas une plante vénéneuse, capable d’empuantir le nez et le palais comme la nécotiane vulgairement appelée tabac, si habile à dégrader le goût et l’odorat.
Pauvre pomme de terre, que ne venait-elle déchirer le gosier comme le poivre , donner des nausées comme la moutarde, ou brûler le gosier comme le piment. . . Son affaire était faite.
On la recevait à bras ouverts, et les portes de notre congrès s’ouvraient tout au large pour elle. Mais le nouveau venu prétendait être sérieusement utile , on devait naturellement le traiter avec mépris. A la fin pourtant , la pomme de terre fit tant d’efforts pour se faire remarquer , que le complot du silence ne fut plus possible. Alors on la repoussa hautement au nom de la morale et des intérêts sociaux.
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Le cardon clérical fulmina contre elle une excommunication foudroyante.
Les docteurs en crédit, carottes, épinards, cresson, etc., rédigèrent un rapport virulent qui émut le grand conseil de notre illustre empereur ; et l’on proclama dans tout le royaume , à son de trompe d’ognons, interdiction formelle de faire quelque commerce que ce fût avec le philosophe étranger.
— Parbleu, dis-je au céleri, c’est notre propre histoire que vous me contez lè. Seulement, en France, le parlement finit par casser l’arrêt injustement porté par lui contre ce précieux tubercule sur les dénonciations calomnieuses de la Faculté de médecine de Paris.
Ce qui prouve bien que, dans tous les temps, nos grands docteurs n’ont guère mieux valu qüe vos carottes.
— Cette tardive réparation, dit le céleri, la pomme de terre l’a également obtenue chez nous. Yous la voyez, en effet, dans cette réunion académique, siégeant en qualité de membre farineux, succharin et spiritueux.
— Je suis heureux de voir que vous lui avez rendu justice.
— Je ne dis pas le contraire, poursuivit le légume cher aux amants; mais ses longues persécutions l’avaient atteinte au cœur, et depuis longtemps elle portait le germe de la maladie de consomption et du cryptogame cancéreux qui la rongent.
— Ses confrères ne tenteront-ils donc rien pour la conserver ?
— Oh ! que si, sacrédié, reprit vivement le céleri ; oh ! que si. L’abandonnassent-ils tous d’ailleurs, que moi je suffis pour la sauver.
— Voilà, me dis-je à part moi, un gaillard qui ne manque pas de confiance en soi-même.
— Qu’on lui donne, continua-t-il, de la distraction, du soleil et surtout un bon aphrodisiaque.
— Prenez mon ours, fis-je en éclatant de rire.
— Ne riez pas, s’écria-t-il ; je déclare que, si on pouvait lui inspirer la joyeuse idée de faire graine, ses descendants naîtraient désormais aussi sains que vigoureux.
Par ma foi, ce petit drôle de céleri avait complètement raison, et venait très adroitement de mettre le doigt sur le vrai remède.
Qu’on force la pomme de terre à se reproduire de semence et à utiliser ses graines, procédé dont elle a perdu complètement l’usage depuis son arrivée parmi nous, et elle est à jamais sauvée.
Mais il nous restera toujours à déplorer le triste sort du chef de cette race utile et plantureuse, forcé comme tous les inventeurs
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de voir sa santé ruinée et son corps miné par les chagrins, avant d’arriver à son but.
Je quittai le céleri, et repris le cours de mes réflexions particulières.
UN MINISTRE COMME IL ï EN A BEAÜCODP.
Une chose me chagrinait : c’était de n’avoir pas vu à ce congrès quelqu’un qui fût plus habitué que moi au langage sourd, entrecoupé et nasal des légumes savants, capable, enfin, de reproduire pour la postérité la plus reculée tous les détails de ces doctes entretiens, toutes les figures de ces remarquables harangues.
J’exprimais à voix haute ce regret, dépourvu de tout intérêt personnel, lorsque Cassarola se dressa à mes côtés. Ce ministre des finances se tenait couché sur le sol dans un carrick terreux, qui m’avait empêché complètement de l’apercevoir.
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— Ne te préoccupe pas de cela, mon mignon, me dit-il; la sténographie de ces discours m’est familière, et je m’en occupe avec zèle.
Les procès-verbaux que je rédige de ces intéressantes séances se nomment juliennes.
Si le cœur t’en dit , je ne tarderai guère à t’en présenter un aussi complet que possible.
— Une julienne! m’écriai-je; mais, jusqu’à présent, j’avais pensé que ce nom s’appliquait à une espèce de soupe aux légumes, et nullement à un procès-verbal.
— Tu y es, jeune étranger, répondit ce haut fonctionnaire; c’est dans les bulletins de ce genre que les sujets de Cucurbitus font connaître le dernier résultat de leurs découvertes et le perfectionnement de leur bon goût.
— Et malheureusement, si mes souvenirs me servent bien, c’est encore la carotte qui domine là, et apporte la plus forte part de rédaction.
— Naturellement, puisqu’elle préside, comme tu viens d’en être témoin.
— C’est fâcheux.
— Je ne dis pas non, répondit Cassarola, car Dieu sait le
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nombre des bourdes dont ces charlatans patentés émaillent leurs mémoires; mais peut-être que ces fa-tutto-\k sont nécessaires pour exciter l’ambition des modestes, et accomplir les petites turpitudes indispensables dans tout gouvernement à peu près civilisé , telles que passe-droits, intrigues, fonctions accordées à la faveur au détriment du mérite, statistiques complaisantes, rapports académiques contre les brouillons qui osent parler de la misère des masses, et autres services que les corps de savants officiels s’empressent de rendre aux pouvoirs qui les pensionnent, toutes choses dont des êtres doués d'une conscience plus délicate que la carotte répugneraient à se charger.
— Ah ! ah ! m’écriai-je.
— En tous cas, reprit Cassarola, tant que la carotte trônera au comptoir, à l’Académie, dans l’Église, dans l’armée, etc., il est de bonne politique d’honorer la carotte.
Le jour où elle aura perdu son crédit , sois tranquille , je ne serai pas le dernier à la repousser du pied.
En attendant, nous faisons de trop bonnes affaires avec elle ; l’erreur populaire qui la favorise nous rapporte de trop copieux pots-de-vin, pour que nous ne nous empressions pas de l’accueillir et de la protéger.
— Cassarola, lui dis-je, si jamais je deviens dans le monde des hommes roi constitutionnel ou président d’une république tant
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soit peu modérée, je suis capable de vous mettre à la tête de mon cabinet.
— Et vous ferez bigrement bien, me répondit en s’éloignant ce professeur de dépravation politique.
Cependant le vent fraîchissait, et la zone d’argent qui envahissait l’orient depuis quelques minutes commençait à s’empourprer.
En ce moment, je m’aperçus d’un mouvement général dans la foule que j’avais sous les yeux.
Les plus intrépides dormeurs, les concombres et les choux,
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dont je n’avais pu tirer une parole, semblaient participer à cette sorte de branle-bas; les artichauts bâillaient; les lupins étiraient leurs membres et hissaient leurs guirlandes et leurs tire-bouchons ; les asperges se haussaient à qui mieux mieux pour voir lever l’aurore, et leurs jeunes héritiers, reconnaissables à leurs vêtements écourtés, devenus insuffisants par suite de l’allongement trop rapide de leur tige, se préparaient, selon leur habitude, à servir d’essai aux méthodes perfectionnées de leurs doctes cultivateurs, bons tout au plus, hélas ! comme maint précepteur des enfants des hommes, à mettre le cerveau de leurs écoliers en compote.
La caste guerrière des bulbeuses, ognons, scarioles, etc. , dressaient leurs têtes et polissaient leurs frais uniformes, comme s’ils se fussent disposés à une grande revue; les piques des royalciboules se heurtaient et s’alignaient comme les baïonnettes des grenadiers aux premiers sons de la diane.
Enfin, le premier rayon du soleil vint frapper les sujets de Cucurbitus.
Ici, quelle fut ma surprise :
Chacune de ces races si variées, chacun de ces étranges citoyens disciplinés par l’Empereur, s’empressa de saluer l’astre jaune par un acte religieux à sa façon.
Ainsi que me l’avait dit Séminarista, les herbipèdes adoraient
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le soleil, et, comme le castor, l’éléphant, l’aigle et autres créatures ambulantes, professaient un culte régulier pour ce vicaire resplendissant du Dieu qu’encense l’humanité.
O Séminarista, pardonne-moi ! j’avais, je l’avoue, suspecté un peu ta franchise. Reçois ici l’expression de mes regrets et de ma considération la plus distinguée.
A voir ce touchant spectacle, Zoroastre eût pleuré d’attendrissement, comme j’en pleurai bêtement, moi qui ne suis pas Zoroastre.
Cependant, bien que leur Dieu fût le même, bien que tous, sans exception, reconnussent pour leur providence Phébus à l’éblouissante couronne, les rites de ce culte unique variaient à l’infini.
La tolérance la plus complète régnait, malgré cela, parmi tous les membres de ces communions diverses, et je sus gré au grand fondateur de l’ordre du Piment-Rouge de n’avoir pas établi de religion officielle dans ses États, ce qui évitait à une partie de ses sujets le désagrément de faire brûler le reste au nom de l’orthodoxie.
Ce résultat mérite d’être pris en considération. Prenons-le donc ainsi !
A ce moment d’exaltation religieuse, les uns levaient les yeux au ciel, d’autres ouvraient leur cœur aux rayons de la grâce d’en haut ; ceux-ci offraient en holocauste une partie de leur trésor de
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rosée; ceux-là roulaient dans leurs feuilles des gouttelettes limpides en manière d’ablutions; quelques-uns frissonnaient dans tous leurs membres; le plus grand nombre s’inclinait respectueusement.
Ces divers exercices de piété se faisaient avec une simplicité touchante, et dans un recueillement merveilleux.
J’en excepte toutefois une caste d’individus au corps allongé, parés de robes traînantes, lesquels s’efforcaient d’attirer les regards par une affectation de révérence et un bourdonnement nasillard tout-à-fait agaçant.
Ces particuliers, ainsi que je le constatai bien vite, étaient les poireaux de l’endroit.
Ils avaient, — je l’ai dit déjà, — des prétentions exorbitantes à la théocratie, depuis qu’ils avaient été convertis , si l’on peut s’exprimer ainsi, par cet ambitieux à apparence dolente et sentimentale dont j’ai naguère raconté l’histoire, et qui se nommait Ignace Poireau.
Toujours est-il que le balancement continuel de ces longs personnages, leurs génuflexions de pharisiens et leurs mines hypocrites faisaient un déplaisant contraste avec la consciencieuse piété de leurs voisins.
Leurs mouvements onctueux et leurs murmures grinçants m’irritaient à tel point, que je m’avançai brusquement vers eux
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en les apostrophant avec peu d’urbanité, je veux bien en convenir.
Ces gens-là n’étaient pas braves ; je m’en aperçus tout de suite. Us avaient cependant à leur tête un général, mais ce n’était qu’un général d’ordre, comme on dit à Rome.
Ce général, puisque général il y a, fut grandement effrayé en me voyant marcher sur lui ; il fit un soubresaut et commença à trembler de toutes ses feuilles.
Tous ses copoireaux, qui étaient calmes et priants quand la panique vint au chef, se mirent naturellement à trembler comme lui.
Voyant toutes ces mines effarouchées, je poussai un grand éclat de rire, et m’empressai de les traiter d’imbéciles. Après quoi, je leur tournai le dos.
— Qu’avez-vous fait? me dit un pois-chiche; vous avez mécontenté ces révérends faiseurs de révérences. Prenez garde à leurs rancunes ; dès qu’ils seront hors de la portée de vos oreilles, leurs voix huileuses et nasillardes vont joliment déblatérer sur votre compte.
— Peuh! m’écriai-je.
— Défiez-vous de cette engeance, reprit le pois; vous ne savez donc pas que le chef de l’Etat, le grand Cucurbitus lui-même,
ménage ces descendants d’Ignace, et que Cassarola les emploie fréquemment à la rédaction d’un journal quotidien intitulé la Soupe ?
— Ami lupin, lui répondis-je, je me moque de tous les poireaux et de tous les Ignace de la terre. Voilà comme je suis. Si Cucurbitus a la faiblesse de les écouter, je n’hésite pas à dire que ce grand monarque est un âne : telle est mon opinion bien arrêtée. Quant à Cassarola, ce peut être un excellent ministre, mais c’est un fieffé coquin.
— A qui le dites-vous? fit le pois-chiche.
— Ce qui ne m’empêche pas, ô bon pois, continuai-je, d’être aussi reconnaissant que possible de tes salutaires conseils.
Ayant ainsi parlé, je frottai, en guise de remercîment, le peu de nez que la nature m’a départi contre les brillantes corolles du pois-chiche, et je me mis en quête d’un spectacle moins fastidieux que celui des poireaux.
Parmi les tribus légumineuses qui paraissaient le plus sérieusement pénétrées de l’acte solennel qu’elles acomplissaient , il est inutile de dire que je remarquai les compagnons des pieux solitaires de la Thébaïde.
Le panais, par exemple, ce sodas inséparable di saint Hila— rion, élevait vers le firmament ses feuilles rassemblées, avec une verdeur qui eût édifié un mammifère.
Il semblait en ce moment tellement détaché des engrais de la
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terre, que je compris sans effort pourquoi les profanes humains ont donné à cette insipide racine ce nom méprisant de panais , à peine rendu supportable par l’orthographe nouvelle dont le pieux légume a masqué la dernière syllabe de sa dénomination patronimique.
Plus loin, le compagnon de saint Jérôme, le salsifis scorsonère affectait de se fleuronner la tête de l’auréole d’or, comme son bien heureux patron.
Les personnes qui sont partisans de l’humilité évangélique trouveront peut-être que le salsifis avait tort de se décerner ainsi lui-même l’auréole de sainteté.
Bien que je n’aie pas reçu mission de le défendre, je répondrai aux détracteurs de ce vénérable herbipède qu’avant de le condamner pour cet orgueil qui semble déplacé au premier abord, il serait convenable de lui en demander les motifs.
Gest ce qu’on n’a pas fait ; donc on doit se taire.
Du reste, l’arrière-train de son corps était noir, maigre et disgracieux à faire envie aux plus ascétiques de ces religieux misanthropes qui fleurissaient dans les sables de l’ancienne Egypte.
Cette expiation me semble suffisante, et j’engage tout le monde à s’en contenter autant que moi.
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Près de lui , végétait une espèce de céleri sans ventre, à apparence grave, feignant de montrer ses côtes saillantes comme celles d’un ermite habitué à prendre pour toute nourriture des coups de discipline.
Mais, ne nous fions jamais à l’apparence !
Ce céleri n’était en réalité qu’un loustic fallacieux dont la fréquentation causa bien des désagréments à ces pauvres ascètes qui se prétendaient dégoûtés du monde.
Le traître ne rougit pas de les piquer maintes fois d’un aiguillon sensuel très difficile à émousser.
Ce fut, les notes de Cucurbitus l’attestent , ce gaillard aux émanations aphrodisiaques qui excita toutes les pieuses folies relatées dans la vie de ces héroïques solitaires.
Ce fut lui qui remplit de visions saugrenues le cerveau de saint Antoine ; ce fut lui qui força saint Jérôme à se meurtrir la poitrine avec un fragment de granit, pour écraser dans son sein les désirs qu’y avait allumés le céleri à côtes.
Ce fut lui qui contraignit sainte Marie l’ Égyptienne à prendre pour matelas un fagot d’épines ; lui enfin qui tint, durant quarante ans, saint Siméon Stylite un pied en l’air sur une colonne cannelée qu’un ange lui avait préparée pour cet usage.
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s — Méfiez-vous du céleri, s’écrie Gucurbitus, qui doit si bien le connaître !
Cependant, l’hommage au soleil touchait à son terme.
C’était la dernière observation mystérieuse que j’eusse à faire sur ce nouveau monde.
Encore un instant, et le jour allait être au complet ; le bruit des hommes et des bêtes allait dominer le langage des légumes profanes et sacrés ;
La vie banale et bruyante allait m’enlever la perspicacité nécessaire pour pénétrer dans les secrets des racines démocratiques , des tubercules de savants des concombres privilégiés ;
La nuit qui , de toutes parts , se repliait devant la lumière , semblait peu à peu se réfugier en moi ;
Les voiles s’amoncelaient sur mon âme , et je voyais , à mon grand désespoir, que je n’allais plus avoir devant les yeux qu’un vaste et prosaïque atelier de maraîcher.
Afin de prévenir cet amer désenchantement , cette désillusion douloureuse, je cherchais machinalement la porte de l’empire ,
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les Dardanelles du Bosphore de Cucurbitus ; je voulais fuir lorsque Gassarola apparut devant moi.
Ce gredin de premier ministre avait un air grave et solennel que je ne lui avais jamais vu.
H avait revêtu son costume de cérémonie ; un tablier d’une blancheur douteuse, je suis forcé d’en convenir, coquettement replié par un coin, en forme de triangle, ceignait ses flancs arrondis, et un large tranche-lard pendait à son côté gauche.
Il portait en outre à sa boutonnière la grande croix de l’ordre du Piment-Rouge.
En m’abordant, il éternua trois fois, me prit la main avec une familiarité qui n’excluait pas le respect et prononça à haute et intelligible voix ces paroles remarquables :
— Seigneur, l’empereur, mon maître, vous attend aux bureaux de la rédaction.
Qu’aurais-je répondu à cela?
Il n’y avait rien à répondre.
Cependant une foule de réflexions m’assaillirent.
Que me voulait Cucurbitus?
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Quels étaient les motifs qui le décidaient à m’envoyer cet important ambassadeur?
Enfin ne pouvant résoudre aucune de ces questions, je me con tentai de le suivre en silence.
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Bientôt je franchis le seuil d’une salle basse aux proportions suffisamment vastes où les esprits des sujets les plus distingués de l’empire étaient en ébullition, et travaillaient avec feu à composer des articles de fond substantiels et nutritifs.
Gucurbitus, en grand costume d’apparat, le cantaloup en tête, et le ventre à l’aise dans son justaucorps jaune à côtes de potiron, était en train de prêcher la conciliation à l’assemblée.
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Il y avait donc eu des dissensions politiques dans l’empire, puisqu’il s’agissait de fusionner ?
En peu de mots, voici la chose :
Séminarista tenait dans ses mains deux pigeonneaux surpris la veille à fourrager une bourgade de pois.
— Ah ! Majesté, disait en éternuant ce haut fonctionnaire, ah ! Majesté, si vous aviez vu avec quel acharnement ces anarchistes emplumés déchiraient les membres de vos cicéri et de vos lupins ! vous désespéreriez du salut de l’empire. Car enfin, s’il prend fantaisie aux ramiers de cette contrée occidentale qui nous est connue sous le nom de Tuileries, s’il passe par la tête des peuplades communistes qui habitent les pigeonniers de la banlieue de venir exercer de pareils brigandages sur nos provinces, comment pourrons-nous leur résister ?
— Voici le cas de prendre les uns et les autres par le raisonnement, dit sagement Gucurbitus. La violence serait funeste, et ne servirait qu’à irriter les dissentiments des pois et des colombes. Concilions ! concilions! je ne connais que ça.
— Comment nous y prendrons-nous? demanda timidement Séminarista.
— Hors d’ici, rustaud, s’écria le grand monarque, avec cette urbanité de langage que chacun se plaisait à lui reconnaître ;