UN MINISTRE DE CUCURBITUS
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hors d’ici, animal, c’est un secret d’État qu’il ne t’est pas encore donné de pénétrer.
Cassarola ouvrait la bouche pour parler ; mais l’empereur, qui avait un faible très prononcé pour ce ministre machiavélique , l’accabla de petits coups secs et vifs sur le cap du nez.
Cassarola garda un prudent silence , et Séminarista sortit à reculons.
— A toi , Irrigando , dit le maître.
Le porte-arrosoir raconta, en pleurant, qu’une jeune chèvre, accompagnée d’un mouton assez vigoureux, avait dispersé des masses énormes d’épinards et de chicorées , et scalpé quantité de navets et de carottes.
— Concilions ! concilions ! reprit le souverain.
— Oserai-je, hasarda Irrigando, demander à Sa Majesté par quel moyen...
Irrigando n’eut pas le temps d’achever : une énergique manifestation du pied de son gracieux monarque l’envoya rejoindre Séminarista.
Cette manière de faire fonctionner des ministres me surprit, et même me choqua légèrement au premier abord.
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Mais depuis, en y réfléchissant bien, j’ai reconnu que le procédé était assez efficace.
Après tout, les peuples ne s’en plaindraient pas ; n’est-ce pas là le point essentiel ?
— A vous, docteur Fumarol, dit le tzar des légumes.
Le ministre de l’instruction, plus ou moins publique, présenta trois lapins surpris à massacrer les choux qu’ils entamaient à belles dents, et les bordures de thym qu’ils tondaient sans aucune pitié.
— - C’est hier, à la brune , au moment où la lune échancrait les nuages, que j’ai arrêté ces trois vauriens, dit le docteur ; ils paraissaient animés d’une rage insatiable, que je n’ai pu apaiser qu’en les séparant de leurs victimes.
— Allons, dit le césar magnanime, encore un article de conciliation à rédiger.
L’illustre Fumarol, suffisamment renseigné par l’exemple de ses deux collègues , ne demanda pas d’autre explication , et se retira laissant la parole à Forando.
Celui-ci se plaignit amèrement des mauvais procédés de plusieurs douzaines d’escargots qu’il avait ramassés dans les platesbandes ; après quoi Rateau exhiba quelques perdreaux faits pri-
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sonniers par sa vigilance, au moment où ils venaient marauder sur les frontières.
La conclusion du pacifique autocrate fut absolument la même pour tous ces symptômes de rancunes politiques et d’agitations civiles ou militaires.
Il fallait concilier les partis hostiles et faire fraterniser bon gré mal gré les adversaires entêtés.
Quand il ne resta plus avec lui que Gassarola et moi, le monarque du Boulevart Noir s’adressa en ces termes à son premier ministre :
— Maintenant, tu peux parler, ô Providence de l’estomac! O toi qui possèdes à un si haut degré la science de la rédaction des revues, des œuvres mélangées et des macédoines semi-politiques ou autres ; toi qui sais si bien trouver et séparer à l’aide du grattoir ou des ciseaux, le cœur et la substance quintessenciée des feuilles les plus fades et les plus insignifiantes, tu peux et tu dois m’indiquer les moyens de rédiger les articles de conciliation que, ainsi que tu viens de le voir, les divers rapports de mes ministres ont rendus si nécessaires.
Cassarola, ainsi interpellé, caressa à plusieurs reprises sa décoration de pourpre, et, baissant les yeux avec une modestie dont je ne le croyais pas capable , il répondit comme on va le voir :
— Tâchons de procéder par ordre, afin de ne pas nous embrouiller.
— Je ne demande pas mieux, dit le souverain.
— Alors, reprit Cassarola, commençons par le commencement.
— Et nous finirons par la fin, se hâla d’ajouter Gucurbitus.
— Votre Majesté est la lumière du monde, s’écria le premier ministre.
— Je m’en étais toujours douté, répondit l’empereur,
— Pour lors, dit Cassarola, nous avons en première ligne l’antagonisme des pigeons et des pois , signalé par Séminarista.
En première ligne , c’est toi qui l’as dit, riposta le tzar des concombres.
Cassarola réfléchit un instant pour se donner un air de profondeur, puis il dit :
— Nous les forcerons à s’entendre par un premier article intitulé pigeons aux pois.
— Bien trouvé, fit le monarque; viennent ensuite la chèvre et le mouton qui ont scalpé mes navets et mes carottes.
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— Nous les engagerons à fraterniser avec les légumes , en mettant les côl elettes desdits quadrupèdes à la jardinière.
— Passons aux lapins, dit Sa Majesté ; comment les réconcilier avec mes bordures qu’ils dévorent.
— Rien de plus facile, répondit Gassarola. Nous ferons une de ces compositions majeures et épicées, que j’ai surnommées gibelottes; ils seront forcés de s’unir au persil, au thym et aux ognons.
• — Et les escargots de Forando?
— On . les empilera sur une couche de chicorée, assaisonnés de cornichons et de piment.
— Et les perdreaux arrêtés par Rateau ?
— Aux choux, sire, aux choux ! Les éloges que recevront les uns et les autres dans cet enlacement réciproque, ne manqueront pas d’éteindre dans leurs cœurs le dernier reste d’animosité.
— Que ce soit fait ! dit le monarque.
— Ce sera fait, dit Cassarola.
— Eh bien, historien ? poursuivit Cucurbitus en se tournant vers moi.
— Eh bien, Majesté? répondis-je.
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Que dis-tu de ce que tu viens de voir? Je dis que c’est assez cocasse.
C’est sagement penser, dit l’autocrate.
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Le grand conseil était terminé, comme on a pu le voir dans le chapitre précédent. ,
— Passons maintenant, dit Cucurbitus, à un autre genre d’exercice.
Et me faisant l’honneur de m’adresser la parole :
— Voyons, continua-t-il, le parti que tu as été capable de tirer de mes documents et de tes propres observations.