CE QU'IL Y A SUR UNE FEUILLE DE CHOUX
« Au commencement, reprend Gucurbitus dans ses mémoires, j’établis dans mon empire l’égalité la plus absolue. Je laissai même aux instincts primitifs de mes sujets une liberté d’expansion qui devait leur rendre moins dure la perte de la liberté dont chaque famille avait joui sur la terre natale.
« Irrigando eut ordre de servir à tous la même ration, jusqu’à ce qu’on eût distingué les gens sobres de ceux qui étaient enclins à la boisson.
« Forando préparait avec une sollicitude égale la localité que Seminarista destinait à chaque peuplade.
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« Je leur fis donner la même nourriture et les mêmes soins, sans m’occuper des désirs ni des appétits.
« Ce régime, si équitable en apparence, eut des conséquences funestes : Les plus gros mangeurs devinrent étiques ; les constitutions frêles, habituées à des mets délicats, eurent la jaunisse ou la chlorose ; les individus continents acquirent à ce traitement des pléthores, des maladies de peau et des congestions.
« Un nouvel arrivé d’Amérique, entre autres, sorte de philosophe et d’alchimiste, dont le travail se fait sous terre dans des creusets de couleur brune, m’arrêta un jour pour me faire considérer l’état blafard de sa chevelure.
« — Voyez à vos pieds, me dit-il, baissez-vous, seigneur! ouvrez mes caves, vous y trouverez tous mes membres tuméfiés par l’hydropisie ; ma tête ressemble à celle d’un hydrocéphale ; la gangrène serpente déjà en veines bleues dans tous mes membres, et je vais mourir avant peu si Votre Majesté ne force ses ministres à ne plus m’entourer de mets et de boissons qui ne conviennent pas à un penseur dont le corps prend aussi peu d’exercice que le mien. »
« Ce sage, digne des temps antiques, se nommait la pomme de terre.
« Nous reviendrons plus tard sur cette race de planteurs héroïques dont l’invasion fit couler les larmes des raves, et ruina l’influence des navets.
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«Pauvre tubercule! l’abondance détériorait sa santé et entravait son génie.
« Il me suppliait de l’aider à revenir à sa primitive sobriété.
« O Parmentier, tes mânes ont dû tressaillir de joie et d’orgueil , en contemplant les vertus austères et la fière simplicité de ton élève !
« Quelle leçon pour les hommes et les melons, pour les melons
urtout !
« Ges derniers, puisque je viens de les nommer, m’assaillirent de plaintes bien différentes.
« Ils glissèrent sous leurs cloches leurs mains amaigries, et me firent comprendre qu’il leur fallait absolument , pour ne pas perdre leur bonne mine et leur embonpoint jusqu’à ce que mort s’ensuivît, des couches tièdes et moelleuses, une table toujours couverte de mets substantiels , de denrées solides bien recuites et faisandées à point, pas trop noyées d’eau de puits ou de fontaine.
« J’accueillis avec bonté les réclamations de ces voluptueux sybarites , aussi bien que les demandes moins coûteuses des amis de la sobriété; je vérifiai de mes propres yeux la justice des uns et des autres ; je lus avec impartialité tous les placets qui me furent adressés; je prêtai l’oreille à toutes les plaintes, et j’opérai avec prudence toutes les améliorations que sollicitaient mes peuples. J’accordai des suppléments de solde aux uns, et je délivrai
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les autres des séductions de l’intempérance qui entravait leur avenir... »
Il avait reçu des placets. . .
Cela me fit sourire, par un reste de scepticisme humain.
On quitte si difficilement ses mauvaises habitudes !
— Parbleu, m’écriai-je tout haut, j’aurais bien voulu voir ces placets! Comment Sa Majesté n’a-t-elle pas pris soin de joindre à ses mémoires des documents d’un si haut intérêt?...
— Ils y sont, mon fils, dit une voix à mon oreille.
Cette voix était celle du grand Cucurbitus qui , après sa tournée, était venu s’asseoir à mes côtés, et suivait de ses yeux verts les progrès de mon travail.
— Et où sont-ils donc, seigneur? lui demandai-je.
On se rappelle que dans la liasse de papiers que me remit l’illustre empereur, au moment où il me conféra la dignité d historiographe, se trouvaient mêlés aux feuillets des tabliers de romaines, des lames de salsifis, des rubans d’ognons, des ovales de pourpier, des pièces ridées du vêtement des chicorées, et autres fragments de végétaux.
Bête comme un simple bipède de race humaine , je n’avais vu
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là que l’effet de la négligence de l’empereur à soigner ses manuscrits.
O Cucurbitus , excuse mon ignorance et pardonne à ma faiblesse !
Les hommes et les concombres sont sujets à l’erreur , le céleri le plus irréprochable n’est pas exempt de préventions injustes, et la vitelotte immaculée elle-même peut concevoir de mauvaises pensées.
Ces débris desséchés , ces pans d’habits de plantes jadis vivaces, ces dépouilles de potagères contenaient les placets et les pétitions dont j’avais regretté la perte, et, l’avouerai-je — (pourquoi ne l’avouerais-je pas), — dont j’avais osé suspecter l’existence, faisant ainsi au prince magnanime, qui daignait m’admettre dans son intimité, la mortelle injure de mettre en doute sa raison et sa véracité.
Cucurbitus me réprimanda sur ma stupidité avec une douceur qui pénétra mon âme ; puis ramassant quelques-unes des pièces qui s’étaient échappées de la liasse, il les fit passer sous mes yeux, et mit une ineffable complaisance à me les expliquer.
— Les caractères sont de l’hébreu pour toi, j’en conviens, me dit-il ; mais cela ne prouve qu’une chose, ô mon fils, c’est que tu es un âne.
— Prince, je suis loin de prétendre le contraire, répondis-je avec une humilité qui n’était pas seulement sur mes lèvres.
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Cette résignation vraie toucha ie monarque.
Il m’adressa un regard affectueux et continua en ces termes :
— Remarque combien ces hiéroglyphes sont lisiblement tracés; car, je ne saurais le dissimuler, mes sujets en sont encore aux hiéroglyphes ; la plupart d’entre eux n’emploient même que les caractères cunéiformes.
— Cunéiformes, ô grand prince !
— Cunéiformes, ô mon fils !
C’est à peine si l’on distingue par-ci par-là quelque trace de l’écriture démotique rapportée récemment des ruines de Memphis, par une carotte voyageuse qui vient de publier ses impressions.
— Prince, m’écriai-je, vous me promenez au milieu des surprises. C’est toujours de plus fort en plus fort.
— Comme chez Nicollet, dit le roi.
Il n’y avait rien à répondre à cela. A.ussi je me renfermai dans le silence. Mais mon admiration pour l’incomparable Cucurbitus grandissait de minute en minute.
Je finis par écouter sa parole filandreuse avec autant de respect que si j’eusse entendu les arguments prophétiques des chênes de la forêt de Dodone, dont cet homme singulier prétendait descendre, comme on le verra par la suite.
Comme quoi les enfants viennent sous les choux.
— Regarde cette feuille de chou, me dit-il; c’est la page la mieux tracée de la collection.
En effet le burin ou le style des anciens n’aurait pas laissé sur cette tablette flexible une empreinte plus nette et plus régulière.
— Cela t’étonne de la part du chou?
— Je ne le nie pas, maître. Cela m’étonne de la part du chou. Mais il est juste d’avouer que cela m’eût étonné delà part de tout autre.
— Oh! de tout autre, c’est aller trop loin, reprit l’empereur en souriant ; tu vas en convenir toi-même.
— Je ne demande pas mieux.
— Le chou, continua le monarque, est un gros égoïste, sensuel et peu littéraire, qui néglige toutes choses pour soigner son ventre.
Mais, comme il est riche en détritus de toute espèce, il fait faire sa besogne par les gens de plume pour une faible rétribution, ce qui n’a pas peu contribué à induire en erreur votre espèce qui répète de générations en générations, sur la foi d’un de ces lettrés, que les enfants viennent sous les choux.
Il s’adresse tantôt à une sauterelle qu’on appelle écrivain chez les hommes eux-mêmes, tantôt à une chenille, dite arpenteur,
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qu’il prend à sa solde, pour en obtenir une rédaction et une écriture semblables à celles-ci.
11 fait de même quand il écrit des poulets à de jeunes romaines ou à des chicorées qui ne sont pas encore trop déchirées. Aussi ce gros coffre-fort réussit-il quelquefois, comme feu la Popelinière, à se faire passer, aux yeux de quelques verdures, pour avoir du goût et une belle main.
Cucurbitus m’expliqua enfin comment d’autres citoyens de son empire s’y prenaient pour écrire eux-mêmes leurs placets et leurs correspondances d’amour, d’affaires et de famille.
Entre mille procédés plus ou moins ingénieux, un surtout me frappa, parce qu’il était le plus répandu, le plus simple et le plus gracieux.
Il consistait à étendre de bon matin les feuilles destinées à cet usage, à les déplier au petit lever du jour, à les arrondir en coupe pour recevoir les gouttelettes de la rosée.
Gela fait, on étendait cette encre sympathique en filets, en lentilles aplaties, en sphères ovoïdales sur les parties qui devaient recevoir l’empreinte.
Quelque temps après, on dirigeait un rayon de soleil bien chaud et bien aigu qui, passant à travers ces diamants de rosée comme
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à travers un verre ardent, allait tracer, à la volonté de la plante, l’expression de la douleur et de la joie, les plaintes et les remercîments, les faire-part de mariage ou de divorce, de décès ou de naissance.
— C’est merveilleux ! m’écriai-je trois fois.
— Merveilleux, ô mon fils ! tu n’es pas fort pour un historien ; — mais ils sont tous comme cela.
— Il me semble à moi que tu devrais au contraire t’émerveiller de ne pas voir encore de plus grandes choses chez des populations dont quelques races descendent d’incarnations divines.
Pour le coup, Cucurbitus, malgré sa gloire, m’apparut comme un agréable mais effronté Gascon.
J’allais me récrier fortement , lorsque, remarquant la révolte que ses dernières paroles avaient allumée dans mon intelligence, il médit, pour couper court à toute observation :
— As-tu donc oublié, étourneau, l’histoire des ognons d’Égypte?
Je renonce à peindre la confusion où me plongea ce reproche savant et tant mérité.
Cucurbitus dédaigna de pousser plus loin ses avantages; mais,
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depuis ce moment, il entra en défiance sur l’universalité de mon talent, et résolut de suivre et de surveiller mon travail.
N’ayant rien de mieux à faire pour le moment, il resta donc à côté de moi , pendant que je continuais de lire et de transcrire son manuscrit, qui poursuivait en ces termes :