‹ L'empire des légumesChapitre 21 sur 26 · VÉGÉTALES · texte numérisé non relu

VÉGÉTALES

— Assieds-toi à côté de moi, me dit-il.

— Seigneur, je n’en ferai rien.

— Assieds-toi, je le veux, reprit ce grand monarque.

— C’est donc pour vous obéir, ripostai-je en me plaçant à ses sacrés côtés.

Après quoi, il commença l’inspection de mon œuvre historicolittéraire ;

Comment vous dépeindre ce qu’il éprouva à la lecture de ces pages remarquables, sans me départir de la modestie qui m’est si naturelle.

Bah ! tant pis pour la modestie ! la vérité avant tout.

Le fait est que l’illustre empereur fut transporté d’admiration, ravi, émerveillé, enthousiasmé à chaque page.

Les envieux diront : — Il n’y avait pas de quoi ! — Je sais tout ce dont les envieux sont capables.

Quant à Cucurbitus, il interrompit fort souvent sa lecture pour m’accabler de caresses ; il essaya à plusieurs reprises de m’étouffer dans ses embrassements ; il me couvrit de croix et de décorations de toute sortes, il se plut à m’entourer le cou de tomates aurores, d’étoiles bleues de chicorée, de piments écarlates,

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de rayons d’or du pissenlit, de cercles de neige taillés dans le navet.

Chaque nouveau chapitre me valait un nouvel honneur, des distinctions nouvelles. Il se torturait le peu d’esprit qu’il possédât pour trouver des moyens de plus en plus énergiques de me témoigner son effrayante satisfaction. Il toussait, il pleurait, il éternuait, il frapp lit sa couronne à côtes brodées et le potiron qui lui ceignait les flancs.

— Jamais, s’écriait-il, non jamais concombre n’eut autant de piquant et d’esprit, que toi.

Enfin, quand il eut terminé la lecture et mis le manuscrit dans sa poche, il déclara que c’était une œuvre impayable. Ce mot me donna beaucoup à penser. Ce cancre d’empereur avait-il l’intention de me solder uniquement en monnaie de singe? J’aurais mieux aimé autre chose.

Cucurbitus devina mes perplexités, et se hâta de me dire avec ce sourire qui n’appartenait qu’à lui:

— Retournons près de Cassarola, jeune homme de lettres ; c’est avec des œuvres d’art que je veux payer ton œuvre d’art.

Nous retournâmes près de Cassarola.

— Le tirage est-il achevé ? lui demanda le monarque.

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— Oui, sire !

— En ce cas sers-nous les compositions de mes sujets épurées, épicées, assaisonnées et censurées par tes maîtresses mains.

Cassai ola s empiessa d obéir avec un orgueil bien légitime.

Il nous pies en ta d abord un article intitulé ; soupe aux choux.

— Je connais les auteurs de ce travail, dis-je au ministre; je les ai vus entrer dans ce cabinet d ébullition que bon désigne improprement sous le nom de marmite. Les choux marchaient devant, suivisses pommes de terre, des navets, des poireaux et des carottes ; et tous les collaborateurs chantaient à tue-tête, en descendant dans ce tabernacle qu’échauffe le feu sacré :

La soupe aux choux se fait dans la marmite...

Ce qui doit être la Marseillaise de votre pays.

— Tu ne t’es pas trompé, dit Cucurbitus.

La soupe aux choux était parfaitement rédigée ; nous nous plumes à lui rendre cette justice.

Nous passâmes ensuite a 1 un de ces fameux articles de conciliation intitulé pigeon aux pois :

Quant à celui-là, il était beaucoup moins réussi ; l’œuvre me

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sembla d’une insupportable fadeur, et je ne me gênai point pour en faire la remarque.

Cassarola répondit par un sourire malicieux.

— Ah ! coquin, s’écria l’empereur ; tu n’as pas surveillé ce rataAh.

— Rata est un terme technique fort usité dans l’empire des légumes. — -

— J’en conviens, seigneur, dit Cassarola; mais j’ai voulu prouver à cet étourneau, — c’est ainsi qu’il me désignait, — l’utilité de la censure que j’exerce sur les productions de vos sujets. J’ai donc abandonné cette fois pois et pigeons à leurs propres

forces, et vous voyez ce qu’il en est résulté.

— A la bonne heure ! dit Cucurbitus.

Ainsi donc à toutes ses autres fonctions, Cassarola joignait aussi celle de censeur, et ce n’était pas là une sinécure purement honorifique.

Il ne se contentait pas de nettoyer, d’expurger, de mutiler arbitrairement les pièces, les feuilles et les brochures à l’instar de ses confrères des royaumes humains. C’eût été là un métier de barbare et d’idiot qu’il eût hautement méprisé.

Il s’efforcait de suppléer au bon goût des auteurs, d’ajouter au fond, de donner de la couleur et du moelleux à la forme, et d’as-

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saisonner le tout de ce bon sel que les Grecs nommaient attique, parce qu’ils ne le récoltaient ni sur les côtes de Bretagne, ni dans les mines des Carpathes.

Ah! si tous les censeurs ressemblaient à Gassarola !... mais aucun ne lui ressemble.

A toutes ces qualités qui le faisaient chérir de son empereur, ce grand ministre joignait le don d’une humeur enjouée et facile. 11 était loin de dédaigner la gaudriole, et exécutait de temps en temps des calembourgs qui, bien qu’infîniment plus mauvais que ceux de M. de Bièvre, ne manquaient pas pour cela d’un certain chic , ainsi qu’il le disait lui-même dans ses moments d’abandon.

Ce fut lui qui répondit aux prétentions d’une troupe de salsifis qui se disaient vêtus de brun fauve à la manière de saint- François :

— Oui, de cinq francs soixante et quinze.

Comme il nous servait une variété de lentilles , Cucurbitus qui était assez fort sur l’Histoire sainte, rappela la passion malheureuse qu’avait conçue pour ce légume sec le fils aîné d’Isaac.

— Passion malheureuse tant que vous voudrez , dit Cassarola mais il les a eues , et la preuve c’est qu’on ne le désigne pas sous un autre nom dans toutes les parties du monde.

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A propos d’un entremets de radis, il nous prouva aisément la supériorité des légumes sur l’espèce humaine.

— Remarquons bien ceci, nous dit-il ; la couleur politique des radis rouges est si tranchée, si évidente, l’ancienneté et l’excellence des principes de cette race démocratique est tellement reconnue, que les hommes eux-mêmes ont été forcés de lui rendre hommage.

— Comment cela, demandai-je ?

— Oui, comment cela? répéta l’empereur.

— N’est-ce pas, reprit Gassarola, pour honorer les radis, que dans toutes les contrées de la terre, les partisans de la liberté se sont appelés radicaux ?

— Évidemment, dit Cucurbitus.

C’est ainsi que Cassarola nous charmait par ses entretiens.

Du reste, à part les pigeons aux pois, tous les articles de conciliation étaient parfaitement réussis.

Ses liaisons étaient complètes , ses fusions franches et loyales. L’entente cordiale du choux et de la perdrix me sembla surtout admirable.

Grande leçon pour nos hommes politiques qui se dévorent, sans prendre souci de s’accommoder.

NÉCROPOLIS DES HERBIPÈDES

Comme nous achevions de savourer ces œuvres d’art, je vis entrer deux sous-secrétaires d’État en costume gaulois , c’est-àdire en blouse, portant sur une sorte de civière des navets, des radis, des carottes, des pommes de terre et toutes sortes d’autres citoyens qui ne semblaient pas donner signe de vie.

Ils se dirigèrent avec leur fardeau près d’une trape, et l’ayant soulevée, ils descendirent lentement, sans dire un mot, dans les profondeurs d’un souterrain.

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— Que font donc ces gens-là ? demandai-je au monarque.

— Tu le vois, iis descendent les morts au tombeau de leur famille.

Disant cela, il regardait Cassarola en souriant d’un air faux.

Je vis bien qu’il y avait là-dessous quelque chose de ténébreux, d’autant plus que je n’étais pas parfaitement convaincu du trépas de ces sujets qui paraissaient arrivés tout au plus à un état de maturité respectable.

— Ne serait-ce pas plutôt, pensais-je, une exécution que des funérailles?

Je me levai, et descendis quelques marches de ce caveau.

11 était divisé en compartiments.

— Un sable fin en couvrait le sol. Les individus qu’on y avait descendus, couchés par familles, et, pour ainsi dire, empilés les uns sur les autres, me semblèrent plutôt découragés, blessés et souffrants que trépassés.

Je crus même entendre quelques murmures douloureux , quelques sanglots étouffés.

Mais je n’eus pas le temps de vérifier mes soupçons.

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Cucurbitus et Cassarola me prirent au collet et m’entraînèrent en me disant d’un ton de gaîté affectée :

— Puisque vous aimez ce genre de spectacle, allons voir le nécropolis de l’empire.

Ils me conduisirent dans une salle à rayons et à niches où je vis des urnes en terre cuite , comme dans ces tombeaux d’esclaves que les Romains nommaient columbaria.

Il y avait aussi des vases en faïence, et d’autres en verre de diverses couleurs.

Dans ces derniers j’aperçus une quantité de jeunes concombres que je supposai morts en bas âge.

Je crus qu’on les conservait dans de l’esprit de vin , comme de simples fœtus humains.

— Nullement, dit Cassarola.

La coutume ici est d’embaumer les fils de famille dans du vinaigre , ainsi que ces piments verts , ces câpres et ces jeunes ognons que tu vois auprès d’eux.

Quant aux haricots cueillis encore verts par le destin , on les dessèche légèrement comme ceux qui sont dans ces vases de terre cuite.

Ce que tu vois là dans ces flacons rouges, ce sont les restes des

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