DR OLE RI ES VÉGÉTALES
tomates dont le sang se liquéfie à notre volonté, à l’instar de celui de saint Janvier de Naples.
J’avisai contre les murs de grands tonneaux à odeur de saumure.
— Ces cercueils debout, continua-t-il, renferment les dépouilles des choux que nous conservons ainsi pour leur faire honneur.
En cet état, ils se nomment choucroute, comme les Egyptiens conservés dans du bitume se nomment momies.
A mesure que le rusé ministre des hautes œuvres m’expliquait tous ces mystères, j’entrais en défiance contre lui.
Son ton goguenard, son air narquois en parlant de ces pauvres défunts, les signes qu’il échangeait avec Cucurbitusme donnaient beaucoup à penser.
En ce moment arriva cet autre drille qui avait nom Séminarista.
11 portait un grand sac et se mit à grimper un escalier qui , à la rigueur, aurait pu s’appeler une échelle.
— Qu’est-ce encore que cela? dis-je à Cucurbitus.
• — Suivons -le, et tu verras, répondit le prince,
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Nous le suivîmes.
Arrivé dans une chambre haute parfaitement aérée, Séminarista jeta son sac sur le plancher, l’ouvrit , et j’en vis jaillir une foule de haricots nus et secs , dépouillés de leurs guirlandes et de tous leurs autres ornements.
Tout autour de moi gisaient entassés des masses de pauvres diables réduits au même état de dénûment.
J’y reconnus des pois, des fèves, des lentilles
— Pour le coup, m’écriai-je, ceux-là sont bien morts.
— Peut-être, fit Cucurbitus.
Demande à Séminarista s’il n’a pas à sa volonté le pouvoir de les ressusciter.
Cependant l’illustre empereur jugea à ma mine funèbre que ce lugubre spectacle m’inspirait des soupçons peu favorables pour lui.
il ne voulut pas me laisser partir avec ces dernières impressions.
* — Sortons d’ici, me dit-il ; j’ai encore un mot à te dire avant
de te renvoyer parmi les hommes où j’espère que tu rendras bon compte de mon empire et des soins que je prends quotidiennement pour la prospérité de mes sujets.
Je m’inclinai et le suivis en silence.
De retour à la salle de rédaction, qui, ainsi que Cucurbitus prit la peine de me l’apprendre lui-même, s’appelait aussi la salle du trône, le monarque me fit asseoir devant une table chargée de bouteilles.
Le lecteur irréfléchi va s’imaginer que ce grand homme avait tout simplement, tout grossièrement, l’intention de me griser.
Le lecteur irréfléchi aura tort. Ce ne sera pas sans doute la première fois qu’il lui en sera arrivé autant.
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Que contenaient ces bouteilles? On va le voir.
— Tu n’es pas sans avoir lu l’Arioste, me dit César.
— A quoi diable veut-il en venir? pensai-je.
Cucurbitus renouvela sa question.
— Oui, magnanime empereur, lui répondis-je ; si Votre Majesté végétale veut parler de Roland-le-Furieux, j’ai lu en effet ce poème excentrique.
— Alors tu as vu au chant XXXIV comment le duc Astolphe trouva au royaume de la Lune l’esprit de beaucoup de grands personnages mis en bouteille, recueilli et distillé, à mesure qu’il s’échappait de ces cervelles de qualité ?
— Assurément, dis-je, sans comprendre davantage où tout cela tendait.
Ce roi des concombres me faisait l’effet d’avoir laissé, lui aussi, comme un si grand nombre de ses sujets, son esprit sous le bouchon.
— Eh bien , continua-t-il , les bouteilles rangées sur cette table contiennent également l’esprit de quelques-uns des habitants de mon empire.
— Bah!
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— Comme je te le dis ; et nous pouvons nous en servir pour augmenter le nôtre, sans injustice et sans crainte de leur faire tort ; car, à l’indifférence des Créatures humaines cjui perdent leur esprit sans cesser de vivre, mes sujets ne le perdent qu’au moment de leur mort.
Disant cela, il déboucha un flacon, et m’offrit un verre de son contenu.
Malgré le goût empyreumatique de cette drogue, elle m’échauffa et me remit en gaîté.
— C’était, dit-il, de l’esprit de pomme de terre.
Après celui-ci, il me versa de l’esprit de betterave dont la saveur avait tant de rapport avec celle du rhum, que j’en fis l’observation.
— Ne te rappelles-tu pas, me dit ce grand prince, que la betterave se livre à la fabrication du sucre indigène ?
A mesure que je m’incorporais l’esprit des citoyens du Bas- Empire, je sentais de plus en plus une chaleur nouvelle me pénétrer ; mes forces et ma gaîté reparurent tout à fait.
Cucurbitus choisit ce moment pour me faire ses adieux ; il remplit de ses propres mains mes poches de ces fioles précieuses; il y ajouta des bocaux de ces momies que nous nommons corni-
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chons, des poignées de légumes secs de toutes sortes, et me pendit au cou nombre de carottes et de navets.
Avant de nous séparer, il voulut que je jetasse un dernier coup d’œil sur ses domaines.
L n aii de sant é et d abondance régnait partout dans ces plaines fécondes.
Les dernières libations aidant , je trouvai le spectacle vraiment enchanteur.
On entendait dans le lointain babiller et folâtrer les lupins et les lentilles ;
On voyait les laitues minauder en se drapant avec coquetterie dans leurs grandes robes vertes ;
Les melons étalaient leurs broderies d’argent au soleil ;
Les fleurs d’azur des chicorées et les étoiles d’or des salsifis se balançaient en chantonnant.
Quand je passais devant ces foules bigarrées, il me semblait que chacun s’empressait à me saluer.
Gucurbitus appela tous ses ministres ; ces hommes d’État formèrent un demi-cercle autour de leur maître qui , me prenant par les deux oreilles , me pressa tendrement sur son abdomen.
— Va, mon fils, me dit-il, avec toute la solennité que le coin-
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portait la circonstance ; retourne parmi les hommes, et répandsy partout le bruit de ma gloire.
— Seigneur , je n’y manquerai pas , me hâtai-je de lui répondre.
— Mais, reprit Cucurbitus, je ne puis te laisser partir ainsi sans te faire la petite allocution usitée en pareil cas. Seulement, comme je ne me sens pas en verve , Séminarista va t’insinuer à ma place ce discours académique. Approche donc, Séminarista, et sois éloquent î
Séminarista s’avança , et ouvrit la bouche :
— Jeune étranger, me dit-il.
La faconde de ce ministre de l’instruction publique se borna à ce peu de mots.
Il resta, pendant quelques minutes, bouche béante et planté devant moi, jusqu’à ce qu’un coup de pied de son illustre maître l’eût envoyé reprendre sa place au second rang.
— Forando , dit gracieusement Cucurbitus, peul-être, serastu moins laconique que ton collègue.
Forando sourit d’un air de supériorité ; fit deux pas en avant, et s’écria :
— Vive l’empereur !
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— On ne saurait lui en vouloir; son intention était bonne, fit remarquer Gucurbitus.
Irrigando et Fumarol s’excusèrent tour à tour sur le peu d’éducation primaire qu’ils avaient reçue.
Rateau fit demi-tour à gauche , sans daigner s’excuser lui ; quant à Gassarola, il me tendit la main, et me dit ces simples mots :
— Bon voyage !
Cette sobriété de paroles ne fit qu’augmenter mon estime pour ce ministère d’action.
G’ est ainsi que finit ce pénible entretien. L’empereur ayant tourné les talons , son fidèle cabinet suivit son exemple.