SÉRIES HIÉRARCHIQUES DES HERBIPÈDES
« Quand j’eus mis un peu d’ordre dans la manière de vivre de cette foule bigarrée , lorsque j’eus pris en considération les estomacs et les appétits de chacun, mon travail de législateur, de philosophe, d’organisateur enfin, commença.
Je fis de nombreuses excursions dans l’est et dans l’ouest de mon empire, sans négliger pour cela le sud non plus que le nord. En d’autres termes, je visitai fréquemment les quatre points cardinaux des régions qui m’étaient soumises.
J’examinai avec soin les allures et les aptitudes de chaque race.
DROLERIES VÉGÉTALES.
La loupe à la main , j’étudiai attentivement tous les détails de leurs mœurs et de leur humeur, et la manière plus ou moins calme, plus ou moins patiente, plus ou moins altière ou turbulente avec laquelle les familles et même les individus accomplissaient leur mission dans ce monde.
Cette tâche, quoique gigantesque, m’était facilitée par la sécurité avec laquelle se développaient mes gouvernés.
J’avais si bien pourvu aux nécessités matérielles, à l’abondance intérieure , au confortable de chacun, que les inquiétudes et les soucis de l’existence ne les détournaient pas de leurs attractions.
Dans les sociétés humaines, les préoccupations de la nourriture et de la boisson de chaque jour, les charges de la famille, les mille besoins, les nombreux soucis de la vie entraînent souvent les individus en dehors de leur caractère primitif, et empêchent d’étudier la nature véritable, essentielle de chaque être.
Ici, rien de tout cela.
J’avais tout réuni dans mes mains.
Je m’étais fait Providence. Tout venait de moi régulièrement.
Les routes, les canaux, les transports, les entrepôts d’approvisionnements, les détails d’assèchement, d’irrigation, les soins
DROLERIES VÉGÉTALES.
de voierie, j’avais tout centralisé, tout assumé sur ma tête et sur celle de Leurs Excellences, mes fidèles ministres.
Le conseil que je rassemblais régulièrement, soir et matin, portait continuellement ses vues de ce côté.
Une faible surveillance de ma part, beaucoup de docilité de la leur, et peu de discussion : avec cela, tout allait à merveille pour la prospérité végétative de mes peuples. »
— Qu’il me soit permis d’avouer ici que, sans excuser le despotisme un peu oriental de Cucurbitus, je m’inclinai profondément devant la miraculeuse sagesse de son génie.
Cet hommage muet le toucha beaucoup.
Il me fit signe de poursuivre, et je m’empressai d’obéir.
« Mes légumes purent donc, au bout d’un certain temps, se développer librement, sans être entravés par les craintes abrutissantes de la misère et de la faim.
Or, je les vis peu à peu se diviser en castes, en corporations, en affiliations , ce que vous appelez chez vous famille , genre , espèces.
Je vis poindre dans ce peuple neuf les germes de toutes les ambitions humaines, et de toutes les aptitudes, de toutes les habitudes, de toutes les turpitudes qui se trouvent au milieu de vous.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Je remarquai là aussi des financiers auxquels il fallait des avances considérables sur les fonds de l’État, et qui auraient volontiers dévoré mes budgets, si, comme les premiers rois de France, je n avais pris le parti de les dépouiller de temps en temps , lorsque je les voyais suffisamment engraissés.
Il se forma une caste à l’allure cléricale, les rigides poireaux, aux vêtements raides, sombres et inharmoniques, qui semblaient prier même en conspirant, et qui portaient sur leur tête un véritable goupillon dont le vent emportait les bénédictions.
Je surpris une classe de petits bourgeois, mes petits choux de Bi uxelles, sans cesse occupes à taire leur boule et à la cacher sous des haillons.
Il y eut de blondes salades , coquettes au cœur tendre qui se drapaient, se frisaient, se diapraient, se mettaient des volants et des sous- jupes, ou s’élançaient pour ressembler au palmier.
Il y eut les radis noirs et rouges, caste de robustes travailleurs qui, fonctionnant loin du jour dans les mines ou dans les caves, fabriquaient des chefs-d’œuvre de goût et de bonté.
Je découvris les haricots , société de causeurs joyeux qui allaient s’attacher à tous les voisins que le sort leur donnait.
Rien ne manquait sur mon territoire.
Il s’y trouva jusqu’à des races de guerriers pour le défendre
DROLERIES VÉGÉTALES.
de ses ennemis, des individus à taille raide, à allure batailleuse, à odeurs fortes, exhalant des parfums méphytiques par les extrémités inférieures, à la manière des bons gendarmes, qui chassaient les insectes, arrêtaient les colimaçons, et dont les vers n’osaient approcher... L’ail se distinguait dans cette série. »
— Te voilà encore tout effaré, mon fils, me dit le nouveau César, en me voyant lever la tête avec surprise.
— Avouez, grand roi, qu’on le serait à moins, répondis-je.
— Sois tranquille, reprit-il ; rien de ce que tu lis n’est un rêve.
Je n’en fais jamais, et je n’aime pas les rêveurs.
Tout ce que tu vois là a une certitude mathématique.
Et, comme je tiens à te convaincre scientifiquement , étant partisan fanatique de la méthode expérimentale, à mesure que nous passerons en revue dans mes notes les divers échelons de cette série hiérarchique des herbipèdes, je te prendrai par la main, ainsique l’ange du Seigneur prit autrefois Tobie, et je te mènerai vérifier auprès des types eux-mêmes l’exactitude de mes observations.
Les guerriers et les artistes surtout ne demanderont pas mieux que de te bavarder longuement leur histoire.
Maintenant, va ton train pendant quelques minutes encore.
54 DROLERIES VÉGÉTALES.
Le moment est proche où nous serons obligés d’aller sur le terrain.
— Je vous suivrai jusqu’au bout du monde, m’écriai-je dans un saint enthousiasme.
— J’y compte bien, mon fils; mais reprends ton travail !
Je le repris.
Pourquoi Cururbitue m’appelle ainsi rt pas autrement
« Une race entre toutes devint superbe, envahissante, avide de gratifications opulentes et de domaines espacés.
D’origine orientale, la grande lignée de la courge, dont les Latins, avant moi, avaient signalé l’existence, sous le nom de cucurbita , appuyée sur l’étendue de ses relations, sur l’antiquité de ses aïeux, sur le nombre de ses rejetons, prit des allures de suprématie que je dus respecter.
Les nombreuses branches de la grande famille des cucurbbtacées, dont 1 arbre généalogique est joint à ces mémoires, de~ vinrent donc les familles aristocratiques de l’empire.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Je me contentai de réprimer les vexations trop fortes, les oppressions trop féodales, les empiétements exagérés, les insolences insupportables; mais, comme je suis partisan des systèmes hiérarchiques, bases essentielles des trônes, je respectai leurs privilèges, je caressai leur instinct de développement, et satisfis autant qu’il était en moi le prodigieux appétit de cette fière noblesse.
Je fis mieux ; pour me les attacher entièrement, je pris leur nom et leur titre.
Henri IV était fier de se dire le premier gentilhomme de son royaume ; je me montrai glorieux d’être nommé le premier concombre du mien.
Je me fis, en outre, fabriquer un grand costume de cérémonie emprunté à leur uniforme, dont je rehausse de temps en temps l’éclat de ma dignité suprême.
Ce costume, qui a quelque chose d’oriental dans sa coupe, pour rappeler leur origine, a flatté grandement cette race orgueilleuse.
Ils en témoignèrent un tel contentement , surtout à propos de la couronne en forme de melon, qui le domine, que je me décidai à en affubler également mes ministres qui s’en parent dans les jours de grandes fêtes, et surtout dans les conseils solennels où nous délibérons ensemble sur les plus graves affaires de l’État.
Puisse ce costume imposant, porté par de nombreux succès-
DROLERIES VÉGÉTALES.
seurs et devenu traditionnel dans ma famille impériale, avoir une illustration digne de sa splendeur !
Que le cantaloup, qui doit orner désormais le chef auguste des Gucurbitus, devienne aussi sacré dans la mémoire des peuples que le psche ii , coiffure royale des Pharaons !
La déférence particulière que je montrais à ces grands personnages n’était, du reste, que justice.
J’avais lu dans l’histoire que ceux de leurs ancêtres qui croissaient et multipliaient jadis dans les plaines d’Antioche et de Ptolémaïs, avaient fourni des vivres aux croisés', et aidé puissamment, par ce secours, les chevaliers francs à la conquête de la Terre-Sainte.
Cette conduite leur valut, par la suite, la faveur d’obtenir leurs grandes entrées au Louvre, où les reines Marie de Médicis , Anne d’Autriche et le dernier roi Louis-Philippe surtout les accueillirent toujours avec un nouveau plaisir. »
— Fermez un instant le manuscrit, me dit en ce moment le monarque des herbipèdes, et suivez-moi !
Je me levai et le suivis sans mot dire.
Nous prîmes la route du midi, à pied, comme de simples mortels, sans luxe, sans apparat et sans suite.
Mais, çà et là, quelques sujets attardés et les sentinelles des
DROLERIES VÉGÉTALES.
bordures semblaient s’écarter respectueusement et s’incliner sur notre passage.
Plusieurs groupes joyeux portant des fleurs dans les cheveux ou à leurs boutonnières, en jetèrent des pétales sous les pas du prince, assez pour lui rendre un muet hommage, mais pas assez pourtant pour offenser son caprice d’incognito.
Après quatre longues minutes de marche silencieuse^ nous aperçûmes, au détour de la route, une plaine légèrement cultivée et couverte de petits hangars d’où sortaient de temps en temps des figures pleines de verdeur, et quelques têtes en état de parfaite maturité.
Au milieu de cette contrée, s’élevait un puits à citerne, aux poteaux duquel étaient suspendus les vases consacrés au culte : sceaux et arrosoirs.
— C’est le bon moment, dit le prince, pour fréquenter et étudier mes castes privilégiées. La chaleur les réunit tous les ans dans cette contrée où ma noblesse aime à venir prendre les eaux.
M(L®(933 PQQIMlâ GmaUâïtiXBtMTO
Au moment où nous touchions au but de notre expédition , la lune, aussi curieuse que nous-mêmes, écarta un fort beau voile de nuages dentelés qui lui couvrait la face, et, dirigeant sa lanterne sur nous, vint se mettre de la partie.
Cette clarté soudaine me fit apercevoir à mes pieds plusieurs individus de fort mauvaise mine , qui me causèrent d’abord une grande frayeur, bien que je fusse en compagnie de leur souverain.
Je fis instinctivement un bond en arrière.
DROLERIES VÉGÉTALES.
— Qu’ as-tu donc, mon fils? me dit Cucurbitus.
— Mais, sire , voyez donc ces vilaines têtes !
— Eh bien !
— Comment se sont-elles glissées ici ?
— Elles ne s’y sont pas glissées du tout, elles sont venues bien librement, attirées par mes invitations et mes promesses.
Malgré leur air de matamore et leur coiffure à la façon des têtes des environs de Damas , ce sont de bonnes et douces natures.
Tu as dû en voir déjà; car j’en prête souvent aux amis de Cassarola. pour monter la garde aux vitres de leurs gargottes.
Elles portent encore le costume de leur pays; et je n’ai pas cru devoir les forcer sitôt à en changer, puisqu’elles ne sont ici que depuis la campagne d’Égypte.
' Elles s’étaient attachées vivement au général Bonaparte, malgré leur air rébarbatif et la froideur apparente de leur cœur.
Complètement rassuré par ces paroles, je me hasardai à les regarder de près.
C’étaient en effet des barbarines , vulgairement appelées têtes de Maures.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Ces étrangers avaient le corps grêle comme tous leurs congénères.
Leurs vêtements se composaient d’un tas de pièces d’étoffe qu’ils livraient au souffle du vent.
Je me dis que ce costume, un peu débraillé, provenait sans
doute de la nécessité où ils sont de combattre la grande chaleur dont on jouit en Syrie.
Quant à leur tête, elle était perdue dans les nœuds d’une étoffe serrée, solide, dans un entassement de schalls lissés avec soin et arrondis en turban autour d’une calotte blanche, jaune ou rouge, selon l’âge de l’individu.
J’allais passer outre lorsque je vis une quantité d’autres personnages moins volumineux, adossés contre un treillage, et coiffés à peu près comme les premiers.
— Ah ! vous regardez ces folles-là, me dit en souriant mon illustre guide.
Vous leur faites un fier plaisir.
Ce sont de vieilles coquettes qui ont voulu essayer du turban à leur tour.
Elles se sont juchées, comme vous voyez, à une sorte de balcon pour attirer les regards.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Elles ne sont bonnes, du reste, avec leur mine blafarde et leur tête aplatie, qu’à servir d’ornement.... et quel ornement!
C’est à peine si les bonnes femmes de campagne daignent les mettre en évidence au sommet de leurs armoires.
— Mais, sire, on prétend qu’elles ont des sucs stomachiques et des remèdes souverains pour la poitrine et l’estomac.
— Allons donc! Tu crois cela?
— Dam, le bruit en est généralement répandu.
— Remèdes de vieilles, mon cher, et rien de plus.
— Je suis trop poli pour contredire Votre Majesté, et trop respectueux pour ne pas la croire.
— A la bonne heure, dit le roi.
Puis me montrant une société de melons qui folâtraient sur une couche moelleuse et bien garnie :
— Tiens, reprit-il, voilà cette fois de glorieux citoyens.
— Quand ils sont bons, maître, fis-je en souriant.
— Ils le sont toujours, quand on sait les prendre.
— Cependant, sire, je dois vous avouer que ces messieurs ne jouissent pas, dans le monde, d’une réputation fort honorable.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Il y a un proverbe généralement répandu qui dit : trompeur comme un melon.
Des savants très érudits et des philosophes parfaitement profonds ont vainement cherché, jusqu’à ce jour, les moyens d’obtenir la vérité de ces écorces menteuses.
— Je ne nie pas qu’ils aient la manie de tromper, répondit le prince.
J’avoue même que c’est une de leurs plus agréables distractions ; mais ce vice leur est commun avec tous les grands seigneurs. . .
— Et beaucoup d’autres encore, ô mon "empereur.
— Tant pis , reprit le roi , pour les niais qui s’y laissent prendre.
Je n’ai aucune pitié pour les dupes; rien ne force à venir jouer avec ces beaux habits brodés.
Personne n’est contraint à jeter son argent pour avoir l’honneur de s’approcher de ces muguets si frais, si joufflus et si parfumés.
Ayant ainsi parlé, il se baissa et frappa légèrement sur les joues d’un adulte de cette famille, qui en jaunit de plaisir.
Il mit le pouce sur la nuque d’un autre, façon familière de l’ inviter à son dîner du lendemain.
DROLERIES VÉGÉTALES.
11 en flaira plusieurs et distribua, à droite et à gauche, des félicitations et des encouragements.
Je vis bien que ces mignons odorants étaient ses favoris et qu’ils possédaient la meilleure part de ses prédilections.
Cette remarque ne retrancha rien à l’admiration sans cesse croissante que j’éprouvais pour cet illustre monarque.
Hélas! quel grand homme n’a ses faiblesses?
— Ah ! s’écria Gucurbitus en gonflant ses narines, il y a quelque chose de voluptueux dans l’odeur que répandent autour d’eux ces petits marquis de mon empire.
On croirait respirer la quintessence des plus voluptueux parfums de l’Arabie.
Étonnez-vous, après cela, que j’aie fait d’eux mes courtisans les plus chers?...
Qu’ils soient persiffleurs , séducteurs, menteurs, je les aime pour leurs vices même ; ils sont si doux, si mielleux , lorsqu’ils sont pris à point.
Je n’ai jamais compris ceux qui disaient pis que pendre de ces charmants convives, sous prétexte qu’ils ne pouvaient les digérer.
Je finis par me ranger complètement à son avis.
DROLERIES VÉGÉTALES.
J’éprouvais ce je ne sais quoi qui vous force à la conviction, quand les rois de la terre prennent la peine de discuter avec vous.
Ajoutez que moi-même j’avais un faible pour les cantaloups et que j’avais accordé plusieurs fois ma confiance à de simples melons gris de maraîcher.
J’oubliai donc facilement mes griefs contre toute l’espèce ; je passai sur les farces qu’ils m’avaient jouées dans le temps où je les fréquentais sans méfiance, et j’accordai à Gucurbitus que c’était réellement là les plus distingués, les plus nobles, les plus aristocratiques de ses sujets ; ceux de tous qui avaient le meilleur ton et surtout le meilleur goût.
— Et pourtant, s’écria-t-il avec un sourire empreint d’une amère ironie, pourtant, telle est la sottise de l’espèce humaine, que ces orgueilleux et stupides bipèdes ont eu l’insolence, la platitude de prendre ce noble nom de melon pour synonyme de nigaud et d’imbécile.
— Il n’est que trop vrai, grand roi, dis-je avec un soupir.
— O mon fils, me dit Cucurbitus en me fixant avec ce regard à la fois fin et profond qui n’appartenait qu’à Napoléon et à lui, une femme aimée t’a-t-elle jamais traité de cantaloup ?
— Oui, mon prince, répondis-je modestement.
— Une telle inconséquence ne saurait m’étonner de la part de
DROLERIES VÉGÉTALES.
ce sexe fragile et inconsidéré, reprit le monarque. Il faut toute la perversité dont sont douées les femelles de votre race pour calomnier ainsi le plus noble, le plus chevaleresque entre tous les princes des légumes ; et l’on s’étonne, après cela, que les melons prennent plaisir à tromper les hommes, mais il faudrait n’avoir pas de sève dans les veines pour pardonner de pareils alïronts.
L’indignation de Cucurbitus était au comble en prononçant ces dernières paroles.
Debout, au milieu de ses favoris couchés à ses pieds, le poing levé vers le ciel, les yeux enflammés d’une sainte colère, il paraissait semblable à Calchas appelant la vengeance des dieux sur la ville du vieux Priam, ou à un druide des antiques forêts gauloises protestant devant le père des melons et des hommes contre les sacrilèges de César.
— Prince, ô mon prince, calmez-vous, m’écriai-je.
Une telle colère est indigne de la majesté royale, et vous vous exposez à une attaque d’apoplexie foudroyante.
Laissons de côté la race humaine avec ses erreurs et ses crimes et consolez-vous de la méchanceté des hommes en considérant la perfection des cantaloups !
— Tu as raison, mon fils, répondit Cucurbitus, visiblement calmé par cette apostrophe.
Puis, reportant complaisamment ses regards sur la couche aux sphères dorées :
DROLERIES VÉGÉTALES.
— Regarde, continua-t-il, comme ils prennent des attitudes pittoresques !
Les uns semblent courbés sur des coussins,, dans des robes de chambre de soie écrue, ornées de passementeries et d’arabesques ; les autres semblent parés de justaucorps et de soubrevestes de damas d’or enjolivées de rayures et de palmes vertes.
En voici qui ouvrent leurs lèvres roses pour aspirer la brise de la nuit; remarque avec moi comme ils étendent tous gracieusement leurs membres couverts de fleurs safranées !
Il s’arrêta un moment comme ravi en extase, puis sa figure prit une teinte de mélancolie.
— Par malheur, reprit-il, ils ne vivent pas vieux ; ils usent trop vite de l’existence.
Il est vrai que mon amitié aveugle leur passe toutes leurs fantaisies; aussi, les plus sensuels d’entre eux contractent-ils de bonne heure des difformités qui m’avertissent de leur fin.
— Tiens, me dit-il en se baissant sur l’un d’eux, regarde! celui-ci, par exemple, est couvert de bosses et de loupes : c’est, un débauché vieilli avant l’âge par l’abus de tous les plaisir s.
Peut-être n’en serait-il pas ainsi, si j’avais usé envers lui de plus de contrainte, mais je ne puis m’y résoudre.
Seulement, pour consoler leur vieillesse hâtive, j’établis des apanages et des majorats en faveur de leurs descendants, je m’engage à conserver à leurs fils les couches sur lesquelles ils
DROLERIES VÉGÉTALES.
les ont enfantés , et je continue à payer largement la figure distinguée que leur race doit faire dans le monde.
Bien mieux, j’ai le projet de donner leur nom à l’héritier de ma couronne : le dauphin de l’empire des légumes s’appellera bientôt le duc des Cantaloups.
LES ASPASIES Dü MONDE DES LÉGUMES.
Pendant que Gucurbitus parlait de ses mauvais sujets de melons avec cette affection toute paternelle, j’aperçus quelques pieds de romaines qui passaient à travers les jambes de ses favoris.
Elles semblaient jouer d’une façon assez peu décente avec ces brillants aristocrates, sans s’effrayer aucunement de leurs grands airs.
— Prince, lui dis-je, que font là ces demoiselles qui semblent prendre plaisir à se faire effeuiller par les gens de cour? Voyez donc comme les bras de vos amis mettent en lambeaux les vêtements de ces intruses, qui n’ont pas trop l’air de s’en fâcher.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Le roi tourna les regards du côté que je lui indiquais.
— Ah ! les libertines, s’écria-t-il, les voilà encore; elles viennent chercher les appartements chauds et les matelas moelleux. Je crois bien qu’elles ne se plaignent pas, le jeu les amuse; elles accourent d’elles-mêmes provoquer ces messieurs à la débauche , en se faisant piquantes pour certains et douces pour d’autres.
Comment, fis-je tout étonné , les romaines d’aujourd’hui ont des mœurs à ce point dissolues ?
Ne m’en parle pas , dit le souverain ; impossible de retenir ces drôlesses. Après cela, il ne faut pas trop leur en vouloir ; bien souvent, outre celles que des instincts de coquetterie native, un besoin insurmontable de luxe et de friandises entraînent dans ces débordements, il en est qui se trouvent de trop dans leur planche natale, et qui, pour ne pas réduire leur famille à des portions trop congrues, sont forcées de déserter la terre qui les a vues naître et d’aller vivre ailleurs. Des mères, ayant trop d’enfants à faire germer sur le peu de fumier quelles possèdent, les ont parfois abandonnées au vent qui les emporte sur les couches des opulents Cantaloups. Ces messieurs les flétrissent, leur fen-* dent le cœur, les dessèchent en folâtrant, et les pauvrettes périssent à la fleur de l’âge, après avoir savouré pendant quelques jours les joies de la richesse !
— Hélas! continua Cucurbitus en essuyant une larme, que j’en ai vu mourir de jeunes romaines !
DROLERIES VÉGÉTALES.
— Prince, m’écriai-je, ne me cachez pas vos pleurs ; cette sensibilité vous honore plus que je ne saurais le dire.
— Tu dis vrai, reprit le roi ; mais ce n’est pas une raison pour encourager le vice. D’ailleurs, Séminarista a reçu l’ordre de faciliter les émigrations des familles trop chargées dans d’autres parties de mon empire, et si ce système de colonies n’empêche pas les débordements dont tu as un triste exemple sous les yeux, c’est que mes sujets, et surtout mes sujettes, y mettent de la mauvaise volonté.
Je m inclinai en silence, admirant cette sagesse prévoyante, quoique malheureuse dans ses résultats.
Cucurbitus, ne voulant pas perdre cette occasion de se faire passer pour un austère moraliste aux yeux de ses administrés, s’approcha des romaines impudiques et leur tint à peu près ce langage :
— Romaines dégénérées et sans aucune espèce de mœurs, est-ce ainsi que vous soutenez la gloire sans tache de vos aïeules? Ah ! combien vous donnez à rougir à la mémoire de ces nobles matrones qui ont illustré ce nom que vous n’avez pas honte de porter encore au milieu de vos débordements ! Vous parlerai-je de Cornélie, mère des Gracches ; de Yéturie, qui donna le jour à Coriolan ; de Lucrèce, femme de Collatin, et de tant d’autres Romaines qui n’hésitèrent pas à se percer le sein plutôt que de forfaire à l’honneur, cet honneur que vous outragez sans cesse ?... Lisez, dans l’histoire, ces exemples de vertus, jeunes dévergondées, et rougissez de votre conduite !
DROLERIES VÉGÉTALES.
Cette harangue éloquente ne me parut pas produire une impression bien efficace sur ces demoiselles.
L’une d’elles, qui s’appuyait sur une côte du plus beau, du plus riche, du plus coquet des jeunes seigneurs de la société melonnière , eut même l’impudence de faire au sublime empereur un geste narquois, un de ces gestes si familiers à certaines héroïnes de Gavarni, et si connus des Parisiens ; puis ses lèvres, de la plus fraîche verdeur, s’ entrouvrirent pour laisser échapper cette expression à la fois triviale et expressive :
— Oh ! .c’te tête !
A quoi toutes les autres romaines répondirent par un éclat de rire universel qui fit trembler toutes les gouttes de rosée scintillante, en forme de boutons de diamants et de colliers, dont leurs feuilles étaient ornées.
Je jetai un regard à la fois ébahi et terrifié sur le monarque, m’imaginant que sa colère allait tonner d’une terrible manière sur la tête de ces impertinentes rebelles.
Mais le bon roi se contenta de sourire en haussant les épaules et me dit :
— Il faut pardonner bien des choses à ces folles créatures.
Les melons eux-mêmes, ces favoris privilégiés, qui auraient dû réprimer l’impertinence de leurs maîtresses par égard pour le souverain qui les comblait de tant de faveurs, les melons parurent
DROLERIES VÉGÉTALES.
n’avoir pas remarqué cette scène fâcheuse, et continuèrent à s’ébattre au clair de lune, comme si rien d’insolite ne se fût passé.
Je murmurais de cette ingratitude.
— Ne t’irrite pas contre ces jeunes fous, me dit le prince ; ils expieront assez cher les joies insoucieuses de leur printemps sous les obsessions de la carotte qui guette leurs vieux jours. Contemple ce triste mais salutaire exemple.
Et son auguste doigt me montra un vieux melon fourbu et goutteux, contre lequel se pressait, avec toutes les apparences de l’amour le plus dévoué, une jeune et perfide carotte.
La fine matoise prodiguait de douces flatteries et de fallacieuses caresses au vieux moribond, qui jubilait grotesquement dans les bras de la traîtresse.
— Oui, mon chéri, lui disait-elle en passant sa main sur son front pelé, vous êtes le seul amour de mon âme, et mon affection est tellement désintéressée que je refuserais les sucs dont vous me nourrissez et tous les autres cadeaux dont me comble votre tendresse, si je ne savais trop que je vous offenserais en repoussant les dons de votre amitié.
— Nini, lui disait le Cantaloup suranné, laisse dire les mauvaises langues ; je connais ton cœur, et je veux, pas plus tard que ce soir, te laisser, par testament, tous les biens que je possède en territoire et en engrais. Ma famille dira ce qu’elle voudra, tu seras mon unique héritière.
DROLERIES VÉGÉTALES.
— llâte-toi donc de signer et dépêche-toi de crever ensuite, vieux grigou, murmurait à part la carotte.
— Voilà pourtant où nous conduit le vice, dit tristement Cucurbitus ; mais il est temps de faire cesser tous ces désordres.
A ccs mots, il sonna trois fois d’une tige d’ognon , en forme de mirliton, appendue à sa ceinture, en disant :
— Tu vas voir !
Un bruit de mirliton, parfaitement semblable à celui que venait de proférer la trompe d’ognon sonnée par Cucurbitus , répondit à son signal.
— Fort bien, dit-il, j’ai été entendu et compris. Dans quelques minutes les mœurs seront vengées. Mais que cela ne nous dérange pas ! achevons de passer en revue mes familles aristocratiques ! Dirigeons-nous vers le septentrion, où se trouve réunie pour le moment ma moyenne noblesse, dite des financiers ou des parvenus.
Et rentrant sur la chaussée, nous fîmes quelques pas en avant.
DROLERIES VÉGÉTALES.
A notre droite se trouvait une grande peuplade frisée, pommadée et lustrée.
Le souverain me la désigna sous le nom générique de salades , races piquantes et pimpantes, aux allures retroussées , aimant à flâner et à vagabonder.
— C’est de cette contrée, me dit-il, que sont descendues les jeunes romaines que nous venons de voir folâtrer sur les couches des melons.
Nous reviendrons plus tard étudier les mœurs un peu délabrées dont tu as eu déjà un échantillon, et les habitudes scélérates de ces gracieuses mais décevantes créatures.
Pour le moment, et afin de suivre un ordre quelconque, occupons-nous des citrouilles et des potirons, ainsi que de leur lignée.
Et il me fit entrer dans le département où mûrissaient les citrouilles à couleurs panachées.
La toilette de ces dames n’était pas du meilleur goût.
Je vis bien qu’elles boursoufflaient leurs formes, et que l’intérieur ne devait pas être parfaitement plein.
— Tu as raison , me dit mon guide impérial.
Ce sont les épouses de ces gros financiers qui sont à quelques mètres plus loin, s’occupant cl’ affaires de bourse et autres choses graves, pendant que leurs compagnes cherchent, par
DROLERIES VÉGÉTALES..
l’exagération de leurs formes, à plaire à nos courtisans brodés et musqués.
J’admirais ces grosses commères à la face enluminée , embarrassées dans leurs jupes, le corps perdu dans d’immenses paniers, selon la mode de 1750, gonflées de sous-jupes et de maillots.
Elles se prélassaient avec un air d’importance bouffonne qui me rappelait les bourgeoises du xvuc siècle, que le grand roi daignait admettre de temps en temps à sa cour, pour amuser sa jeune noblesse.
Je fis part de cette comparaison à Cucurbitus, qui daigna en sourire.
— Oui, oui, me dit-il; mes jeunes cantaloups n’ont pas perdu l’aristocratique habitude de se moquer de ces bourgeoises.
Il en est même qui exploitent leur sottise et leur crédulité pour restaurer leur fortune dévorée avec les romaines ou enlevée par les carottes.
— Tiens, regarde!
Je suivis du regard la ligne que projetait son index, et j’aperçus, en effet, un melon jeune encore en train d’en conter à une citrouille qui, malgré le ridicule de sa mise, pouvait passer pour une assez jolie femelle.
— Belle dame, lui disait-il, je te jure par mes nobles aïeux que jamais je n’ai songé à cette petite sauteuse de romaine.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Dieu du ciel, comparez donc ses charmes avec les vôtres !
Quelle salade pourrait égaler jamais ce noble embonpointet cette majestueuse tournure qui me fascinent, parole d’honneur !
— Est-ce bien vrai? doux ami, murmurait la citrouille en se carrant sous ces éloges.
— Par les cornes de votre potiron de mari, ma chère belle ; aussi vrai que j’ai perdu cette nuit toutes mes feuilles au lansquenet, et que je suis obligé, mon cœur, d’aller coucher sur la paille, déshonneur auquel je ne survivrai pas, foi de gentilhomme cantaloup !
— Ah ! mon beau chevalier, reprenait la citrouille en rougissant de plaisir, ne savez-vous pas que ma bourse est la vôtre, et que c’est moi qui tiens les clés du coffre-fort ?
— Par ma foi, chère, j’aurais craint d’abuser de votre amour, et j’étais bien décidé à chercher querelle tout de suite au seigneur Cassarola , grand prévôt de l’empire, afin de me faire couper les côtes.
— Ingrat , ne savez-vous pas que votre mort serait le signal de la mienne ?
Je nevoulus pas en écouter davantage. J’étais indigné de l’indélicatesse du cantaloup.
Je m’éloignai brusquement de ce couple adultère.
DROLERIES VÉGÉTALES.
— Eh ! mon cher, me dit en riant Cucurbitus, tes principes sont d’une rigidité louable mais ridicule.
Le mari de cette citrouille s’est enrichi en prêtant à usure aux héritiers de ma vieille noblesse.
C’est une revanche que prennent mes favoris et rien de plus.
Du reste , comptes-tu pour rien l’ennui de jouer auprès de ces sottes créatures le rôle d’amant passionné ?
11 est juste qu’elles paient à beaux deniers comptants les hommages qui flattent leur vanité.
Je ne répondis rien à ces paroles immorales.
Le cynisme de cet empereur me révoltait , malgré le respect que je ne pouvais m’empêcher d’avoir pour lui.
Je vis bien qu’aucune considération ne pourrait surmonter la faiblesse qu’il avait pour ses melons, faiblesse qu’il poussait jusqu’à excuser leurs débordements et applaudir à leurs vices, et je renonçai à toute tentative pour changer ses préventions aveugles en faveur de ces illustres chenapans.
— La conversation de ces financières, reprit le monarque après un moment de silence, est aussi insipide et aussi insignifiante que leur costume est apprêté.
Elles ont, si l’on peut s’exprimer ainsi, une saveur banale et douceâtre qui en rend le commerce extrêmement ennuyeux et pénible.
DROLERIES VÉGÉTALES.
— Sire, me hasardai-je à dire, on assure qu’elles font d’excellents potages.
— C’est la seule vertu qu’elles possèdent, répondit Cucurbitus. Elles sont bonnes ménagères, j’en conviens ; mais alors quelles restent à la cuisine et ne s’avisent pas de fréquenter les courtisans.
— J’ai ouï dire aussi, repris-je, d’autant plus obstiné à relever le mérite des citrouilles, que je voyais mon auguste interlocuteur plus acharné à les déprécier; j’ai ouï dire qu’elles s’occupaient avec succès de médecine hygiénique.
— Et quand cela serait, mon fils, puisque tu t’obstines à doter d’une grande puissance médicale les individus de la famille des courges, elles ne gagneraient à cela que l’honorable position de sorcières.
Si tu tiens absolument à réclamer ce titre pour elles, je ne prétends pas le leur contester.
— Je ne tiens à rien de plus qu’à l’honneur de vous plaire, Majesté, répondis-je en m’inclinant.
— C’est ce que tu peux faire de mieux, dit le roi.
Du reste un douloureux épisode que Cucurbitus me fit remarquer avec un malin plaisir, diminua un peu ma sympathie pour les citrouilles.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Pour arriver jusqu’aux melons, dont elles allaient partager les plaisirs, les folles romaines étaient obligées de passer par le territoire de ces orgueilleuses matrones qui, sans pitié pour leur faiblesse, les foulaient aux pieds et les écrasaient sous leur masse.
Beaucoup de ces jeunes imprudentes étaient étouffées vives dans les bras de leurs robustes rivales.
Beaucoup étaient traînées dans la poussière ou dans la boue, jusqu à ce que mort s’ensuivît, par ces vindicatives créatures dont 1 épaisse et béate apparence n’aurait pu faire soupçonner un tel excès de jalousie, un pareil raffinement de cruauté.
Ému jusqu’au fond de l’âme par les râles étouffés des pauvres victimes, j allais me baisser et essayer d’en dégager quelquesunes.
Gucurbitus m’arrêta.
— Modère cet excès de sensibilité, me dit-il ; pour cette fois, ton intervention ne serait pas juste.
Les matrones sont sur leur terrain.
Qu’elles en fassent à leur volonté.
Je fus oblige de céder; mais, je l’avoue, cette froide impartialité me sembla bien dure.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Je ne pus empêcher ma physionomie de trahir ce qui se passait au fond de mon cœur.
Le prince comprit la violence de la lutte , et il m’entraîna.