‹ L'empire des légumesChapitre 5 sur 26 · LES PARVENUS SONT PARTOUT LES MÊMES · texte numérisé non relu

LES PARVENUS SONT PARTOUT LES MÊMES

Nous nous trouvions au milieu des potirons, gras personnages dont j’avais souvent rencontré le fac-similé dans le monde des hommes.

J’admirai à loisir les graves attitudes des ces financiers enrichis et gonflés par tous les sucs des environs que leur habileté et leurs rapines avaient su extorquer aux plantes avoisinantes.

On voyait là s’étaler ces ventres sans frein, sans taille et sans ceinture qui sont, aux yeux de tous les peuples, le symbole de l’accaparement.

DROLERIES VÉGÉTALES.

Je ne pus m’empêcher de rire de l’importance bouffonne qu’affectaient ces poitrines et ces joues boursoufflées.

Ces gros satisfaits regardaient avec un souverain mépris les choux, les pommes de terre et les autres légumes d’une condition plus humble qui vivaient dans leur voisinage. En revanche , ils étaient rampants et obséquieux envers les melons grands seigneurs qui les comblaient d’avanies tout en courtisant leurs femmes, et en leur empruntant leurs richesses.

— Voilà, me dit Cucurbitus, voilà les maris trompés et bien dignes de l’être de tes chères citrouilles. C’est à tort que les crayons de vos caricaturistes, acharnés à ridiculiser le cantaloup, et à le faire passer pour un imbécile aux yeux des hommes sans jugement, l’ont représenté soit pêchant à la ligne, soit en bon mari bourgeois, donnant le bras à sa massive épouse, et s’en allant en partie fine à la campagne, le dimanche matin, après avoir fermé sa boutique. Le melon fait la cour à la femelle du potiron, quand il y trouve quelque avantage ; mais il ne lui donne pas le bras en public , dans la crainte de se ridiculiser aux yeux de ses amis.

— Par ma foi, m’écriai-je tout-à-coup, voici un rapprochement bizarre.

— De quoi t’étonnes-tu, mon fils? me demanda Cucurbitus.

— Regardez , seigneur, et dites-moi ce que peut faire cette asperge plantée comme une baguette de fusil à côté de ce potiron.

DROLERIES VÉGÉTALES.

— Cette asperge est sa femme, dit Cucurbitus. Beaucoup de potirons ont été ainsi chercher des épouses parmi cette race de sveltes viragos, au lieu de seconjoindre avec les femelles que leur indiquaient la nature et la symétrie. J’ai même reconnu que c’étaient les plus gras et les plus aplatis qui se livraient de préférence à ces amours disproportionnées.

— Bah !

— Tu t’émerveilles de rien. N’as-tu pas remarqué que, dans votre monde, les petits hommes s’allient volontiers aux grandes femmes, et que les plus hautes femelles choisissent de préférence des avortons !

— En effet, j’ai souvent rencontré des couples de cette nature (c’est probablement ce qui a fait naître ce dicton : Les extrêmes se touchent.)

— Alors pourquoi veux-tu que la loi des contrastes n’existe pas aussi bien dans la race légumineuse que parmi l’espèce humaine ?

— Sire, je suis un sot.

— Mon fils, c’est toi qui l’as dit. — Du reste, plains ce potiron !

— Sire, je le plains, puisque tel est votre bon plaisir. Mais puis-je savoir de quoi il faut que je le plaigne?

— Apprends-le en trois mots : L’asperge est dévote.

— En vérité ?

DROLERIES VÉGÉTALES.

— Oui, mon ami. A la disgrâce de sa taille, à la sécheresse de ses traits, à la raideur de son maintien, l’asperge unit généralement le fléau de la bigoterie.

— Hélas, mon roi, que voulez-vous que fasse une asperge?

— Je ne dis pas le contraire ; mais je constate le fait. Donc toutes les fois que tu rencontreras dans le monde une asperge blême, sèche et guindée, qui regarde les yeux baissés, et ne rit que du bout des lèvres, défie-toi du confesseur et du carême. Épouse-moi plutôt une bonne grosse citrouille fraîche et réjouie. C’est bête, c’est fade ; mais ça ne fait pas de sermons, et ça mange gras le vendredi.

Comme Cucurbitus achevait de me donner en passant ce conseil salutaire, deux nouveaux personnages entrèrent en scène, portant des torches et un corbillon.

Ils s’arrêtèrent à quelques pas de nous, et se mirent à remplir leur corbeille de jeunes sujets de l’empire, en murmurant de temps en temps :

— Celui-ci fera notre affaire; celui-là est un peu trop fort... En voilà un qui n’a pas encore la taille...

J’avais cru d’abord qu’il s’agissait d’une exécution. Mais ces quelques lambeaux de phrases me firent supposer que j’avais devant les yeux deux capitaines de recrutement occupés à enrôler des conscrits pour voler à la défense des frontières.

— Aprochons, dit Cucurbitus.

DROLERIES VÉGÉTALES.

— Sire, dit Rateau, T un des nouveaux venus, la descente au quartier des melons a été opérée. Toutes les vierges folles en ont été enlevées ; les plus saines, après visites minutieuses, ont été installées auprès d’autres laitues plus raisonnables. Les autres, malgré leur jolie mine et leurs toilettes pimpantes, nous ont paru légèrement avariées. Elles seront passées au vinaigre, si c’est le bon plaisir de Votre majesté.

— Très bien, lit le roi, qu’on m’accommode proprement ces drôlesses, et croquons-les !

A dire vrai, les libertines étaient bien gentilles à croquer, et je plaignis le sort des melons à qui l’on avait enlevé d’aussi charmantes compagnes.

— Pour le moment , reprit le compagnon de Rateau , qui n’était autre que Cassarola , nous sommes occupés à recueillir les jeunes cadets de famille que ces hobereaux envoient chaque année à la cour, pour les rendre piquants , de fades qu’ils sont de leur nature.

Je regardai les personnages que Cassarola désignait sous le nom de hobereaux. C’était une assemblée de concombres.

— Très bien, dit encore le monarque.

Puis se tournant vers moi , il me donna l’explication suivante :

— Sous prétexte de donner à ces fils de concombres une saveur agréable et relevée, je réunis auprès de moi une quantité d’otages qui me répondent de la tranquillité de leurs familles.

DROLERIES VÉGÉTALES.

Du reste, je puis te le dire, puisque tu dois transmettre toutes ces choses à la postérité. Ces pauvres nobles de village sont aveuglés par la vanité, en envoyant leurs fils acquérir à la cour des qualités factices, sous la direction de Gassarola, qui cumule avec ses autres fonctions celles de grand-maréchal du palais. Us ne s’aperçoivent pas, les idiots, qu’ils livrent leurs enfants à une dure captivité ; que le grand air des champs paternels est remplacé, pour ces malheureux, par la saumure d’un véritable bocal. Us ne s’aperçoivent pas, enfin, qu’ils font de leurs jouvenceaux un peu niais, il est vrai, et sans saveur, mais robustes et pleins de vie, de véritables cornichons qui, perdant toute valeur originelle, ne pourront plus servir désormais que comme comparses et condiments.

Concombre jeune encor, captif sous un bouchon.

Et que vulgairement on nomme cornichon.

Ainsi que l’a si bien dit le poète.

— Mais, Sire, ne pourriez-vous changer cette coutume?

— Et la raison d’État, jeune homme ; la raison d’ État ! reprit solennellement ce grand politique; que ferait, s’il vous plaît, toute cette jeunesse turbulente, si je la laissais vaguer en liberté? ces concombres sont si productifs , ces hobereaux-là sont si peu prévoyants , que leurs descendants ruineraient facilement leurs familles et leurs provinces , si je n’étais là pour y mettre ordre.

Page 1