II
ilUtamarpliogf ordra tnenîuantô,
Cucurbitus m’ayant quitté après ces intéressantes excursions, je revins à mes manuscrits, et je repris mon travail de classement et de traduction.
Voici ce que je trouvai dans cette partie des mémoires du fondateur de l’Empire des légumes :
« Une des plus singulières transformations qui s’opéra dans les rangs de mes sujets , fut celle d’une espèce de mendiants secs de corps, agrestes d’allure, que je rencontrais souvent sur les bords des chemins de France.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Ces êtres épineux me harcelaient de demandes, s’accrochaient sans cesse à mes habits et m’en dérobaient souvent des lambeaux, tout à fait contre mon gré.
Je n’y avais pas fait grande attention d’abord , bien que leurs hordes se trouvassent répandues partout, et qu’elles parussent se reproduire sous mes pas.
Ces individus me semblaient cauteleux, sans saveur, malpropres , toujours couverts de poussière et de vermine ; leurs habits en haillons montraient un corps sans chair et sans suc.
J’avais remarqué cependant que, lorsqu’ils s’emparaient d’une terre, d’un champ ou d’un pré, ils s’y propageaient si rapidement qu’on avait des peines infinies à les en extirper.
Ces espèces de vagabonds semblaient n’avoir qu’une passion : celle de se reproduire, s’occupant du reste fort peu de l’avenir de leurs descendants qu’ils semaient à la volée et abandonnaient pour ainsi dire au souffle du vent, munis qu’ils étaient de plumes et d’ailes factices qui les aidaient à envahir plus facilement les contrées lointaines où ils devaient continuer la propagande de leurs pères.
Cette engeance me faisait l’effet de ces moines du moyen-âge qui se multipliaient sans cesse , glorifiant la saleté et la paresse, et tourmentant les travailleurs pour en obtenir de gré ou de force la dîme des vendanges et des moissons, ne dédaignant pas même,
DROLERIES VÉGÉTALES.
quand la faim les poussait ou que l’aumône ne donnait pas, de s’embusquer dans les chemins pour dépouiller les voyageur d’une partie de leur toison.
Aussi le menu populaire des légumes maudissait-il les chardons, — c’est le nom de cette malfaisante espèce, — autant que les populations du moyen-âge maudissaient ces affreux capucins gourmands, mendiants, voleurs et crasseux, dont la longue barbe inculte a donné son nom à une salade amère qui pullule comme eux dans l’humidité et dans les ténèbres.
Lorsque ma vie errante me conduisit en Espagne, j’y retrouvai ces vilains êtres plus nombreux et plus florissants que jamais.
Seulement je vis dans certains terrains du royaume de Léon ces misérables va-nu-pieds que j’avais dédaignés sur les routes de France, se prélasser avec plus d’aplomb, affecter plus de gravité et plus de morgue.
Je constatai que leurs membres étaient plus \igoureux, et leurs joues plus largement barbouillées de cette fleur de lie de vin qui s’épanouissait aussi sur la face de leurs frères des autres pays.
Je m’approchai d’eux et entrai en conversation.
La tendance de leur esprit les faisait paraître mystiques et dissimulés , mais leur langage un peu rude et sauvage ne manquait pas d’à-propos ni d’élégance.
DROLERIES VÉGÉTALES.
En les examinant de plus près, je vis que clans leurs costumes, ils affectaient l’originalité et un certain goût de l’antique qui ne me déplut nullement.
Leurs vêtements frisaient la forme de l’acanthe qui ornait la colonne corinthienne, et de l’aloës dont le mystérieux travail interne se faisait sur les marches du temple d’Isis.
Bien que j’eusse une idée peu avantageuse de leurs mœurs et de leur piété, et que je connusse parfaitement leur avidité , leur fourberie et leur goût très prononcé pour les débauches secrètes, je résolus pourtant de m’attacher ces emphatiques personnages, afin qu’ils m’aidassent à maintenir mes populations dans cette crasse ignorance qui fait le bonheur des peuples et la sécurité des rois.
Ils entrèrent parfaitement dans mes vues et s’engagèrent à user de leur influence pour affermir mon pouvoir, à la condition que je leur accorderais des privilèges égaux à ceux de ma noblesse , et que je fermerais les yeux sur leurs pieuses exactions.
J’y consentis, à regret, sans aucun doute, car je ne suis pas, quoiqu’on en puisse dire, sans avoir des entrailles de père pour mes sujets ; et puis il me répugnait singulièrement d’être obligé de partager avec des particuliers aussi goulus les dépouilles des contribuables.
Mais enfin j’y consentis.
DROLERIES VÉGÉTALES.
Nous fîmes un traité mystérieux dont je ne juge pas utile de reproduire le texte qui doit rester à jamais enfoui dans nos archives.
Si mon peuple le connaissait jamais, il serait capable de ne pas bénir ma mémoire, et, comme tant de rois réputés grands dans l’histoire, parce qu’on ne connaît qu’ imparfaitement leurs secrètes exactions, je tiens à laisser un renom agréable dans la postérité des légumes.
Mais revenons à ces dévots personnages !
Une fois que je les eus installés dans mon empire, je songeai à leur donner une tenue complètement digne de leur mission.
J’allongeai leurs habits; j’en améliorai l’ étoffe ; je donnai de l’ampleur à toute leur personne.
Eux-mêmes, abandonnant tout-à-fait leurs habitudes de vagabonds, prirent un maintien digne et onctueux , choisissant des couleurs sombres pour indiquer la disposition sérieuse de leur esprit, et massèrent leurs membres de manière à donner une apparence complètement respectable au corps échevelé et déguenillé qu’ils avaient auparavant.
Enfin, de peur qu’ils ne fussent tentés de retourner à leur première vie, je leur retranchai complètement la possibilité de se reproduire par leurs graines.
C’est ainsi que de ces chardons coureurs, pillards et indisci-
DROLERIES VÉGÉTALES.
plinés, j’obtins les cardons et les artichauts, deux espèces cléricales qui font honneur à l’église des herbipèdes. »
Cette fois, je n’eus pas à me déranger beaucoup pour vérifier les qualités de la caste dont me parlaient les commentaires.
En revenant du pays des potirons, je m’étais assis sur un sceau renversé qui se trouvait précisément placé sur les frontières du département des cardons et des artichauts.
J’entrai donc de plein pied sur leur terrain, pour les examiner de plus près.