‹ L'empire des légumesChapitre 7 sur 26 · LE RÉVÉREND PÈRE BARIGODLE · texte numérisé non relu

LE RÉVÉREND PÈRE BARIGODLE

Je ne sais si d’abord ma présence leur déplut ou les inquiéta ; mais ils me parurent de mauvaise humeur, affectant un air raide et guindé , et ne répondant à mes avances que par de sourds monosyllabes, comme le père Fredon aux gais propos de Panurge.

Ceux qui portaient des goupillons , ne songèrent nullement à les incliner pour me bénir ; les artichauts boudaient ou sommeillaient dans leurs stalles , simulant assez bien une assemblée de chanoines délibérant après dîner; et les hauts cardons debout comme des sentinelles ou des chantres au lutrin , n’assouplirent nullement leurs côtes pour me souhaiter la bien-venue.

DROLERIES VÉGÉTALES.

Par un reste d’habitude cependant, plusieurs de ces anciens moines mendiants palpèrent mes habits et mes poches et me froissèrent légèrement au passage.

En me dégageant, je sentis qu’ils laissaient à mes mains et à mes hardes une forte odeur, un arôme plus vigoureux que raffiné, tel qu’il en reste toujours aux murs des sacristies , un mélange amer d’encens, de bitume et de cire sauvage.

Leurs vêtements, ainsi que Gucurbitus l’avait remarqué auprès de certains ermites des Sierras de Castille et de Léon , avaient un air antique et sacerdotal. Lourds, empesés, sans plis, ils étaient écliancrés curieusement, en forme de feuilles sacrées, tenant à la fois de l’ellébore, de l’asphodèle et de l’acanthe, rappelant aussi les fantaisies pittoresques des vitraux et des clochetons gothiques.

Outre les chanoines, je veux dire les artichauts qui sommeillaient, un certain nombre d’entre eux étaient occupés à des conversations mystérieuses avec des asperges qui les écoutaient d’un air contrit.

Il y en avait même qui suscitaient des insurrections sous le prétexte que, depuis trop longtemps, on les mangeait aux mêmes sauces. — Il est temps de mettre les pieds dans le plat ! s’écriaient-ils.

Car il faut noter que la caste sacerdotale se trouvait contiguë sur toute sa longueur à une peuplade d’asperges.

DROLERIES VÉGÉTALES.

Me rappelant ce que Cucurbitus m’avait dit des mœurs dévotes de ces dernières, je ne fus pas surpris de l’emplacement qu’avaient choisi les pères artichauts et les frères cardons.

Ils voulaient être chaque jour à portée de prodiguer des instructions salutaires à leurs ouailles les plus dociles et les plus ferventes. Cette préférence était bien naturelle. Honni soit qui mal y pense !

Au risque de troubler ces colloques intimes , je m’approchai de ces groupes ; et avisant un artichaut des plus gros et des plus dodus, en train de catéchiser une asperge sur le retour, mais encore lort appétissante , je lui adressai la parole en ces termes :

— Excusez mon indiscrétion, révérend père artichaut!...

— Mon fils, interrompit le grave personnage, permettez-moi de vous donner ce nom, quoique je voie bien , à la faveur dont vous semblez jouir auprès de notre sublime monarque, que vous êtes un des grands de ce royaume ; mon fils , que souhaitez-vous de moi?

— Nulle autre grâce, père artichaut, que celle d’assister à votre entretien avec cette jeune et charmante asperge.

Ce compliment, un peu exagéré, me sembla chatouiller agréablement le cœur de la dévote qui inclina doucement la tête pour me remercier. La piété n’empêche pas un peu de coquetterie, et les asperges aiment qu’on les trouve belles, presqu’ autant que les romaines. Ce leur est une occasion de plus de mortifier leur chair.

DROLERIES VÉGÉTALES.

— D’abord , mon fils , dit le révérend , ne m’appelez pas père artichaut. En entrant dans l’ordre pieux dont je fais partie , j’ai renoncé ainsi que mos frères à mes titres de famille.

— Gomment donc vous appellerai-je ?

— Appelez-moi père Barigoule ! car c’est le nom que j’ai adopté pour avoir toujours présent à la mémoire la lin qui est réservée aux artichauts de ce bas monde.

— Père Barigoule, vous avez eu là une idée aussi sage que peu consolante.

— Mon fils, ne sommes-nous pas tous mortels ?

- — C’est juste, père Barigoule. Mais de grâce satisfaites ma curiosité. Tel que vous me voyez , je suis chargé d’étudier les mœurs et les coutumes de cet empire, et je ne serais pas fâché de savoir ce que peut avoir à dire un saint et pieux artichaut comme vous à une aimable asperge comme madame.

La dévote s’inclina encore.

— Avouez, me dit l’artichaut, que cette curiosité ne vous est pas seulement inspirée par le sentiment de vos devoirs et l’amour de la science , mais par un malin et coupable désir de trouver en délit de péché un des membres les plus considérables de la caste sacerdotale des légumes.

— Que voulez-vous dire , mon père? m’écriai-je en affectant une simplicité qui était loin de mon cœur.

DROLERIES VÉGÉTALES.

— Bon, me dit-il, vous n’êtes pas si niais que vous en avez l’air. Vous aurez écouté les calomnies des jeunes cantaloups écervelés, et les grossières plaisanteries qui circulent dans les corpsde-garde des ails, au sujet de nos mœurs. N’en croyez rien, mon fils; dans nos rapports avec les asperges, nous n’avons en but que leur salut et celui de leur famille. Celle-ci , respectable veuve, dont le mari est tombé naguère sous le fer de Cassarola, venait me demander des consolations seulement spirituelles, et me consulter sur l’avenir d’un fils unique , sa plus chère espérance. Si nous nous sommes tenus à l’écart, c’est afin de pouvoir converser plus mûrement sur d’aussi graves sujets.

La dévote jeta sur père Barigoule un regard sournois qui voulait dire ;

— Vous venez de nous tirer d’un fâcheux embarras.

— Allez, ma fille, reprit le bon père; acceptez vos douleurs comme une pénitence, et quant à votre fils, ne vous inquiétez pas de sa destinée. Je me charge de son instruction et le reçois à notre école. Envoyez-le chaque matin dans la classe où les frères cardons élèvent sous nos yeux les rejetons que nous confient les familles croyantes. Je vous donne pour vous et pour lui ma bénédiction.

Ayant ainsi parlé et congédié sa béate visiteuse, le père Barigoule tourna sur moi un de ces regards à la fois fins et profonds qui n’appartiennent, qu’à l’institution des artichauts , et me dit :

DROLERIES VÉGÉTALES.

— A l’avenir, mon fils, défiez-vous des jugements téméraires !

Puis il me fit un signe de tête qui signifiait évidemment :

— Mon cher ami, faites-moi le plaisir de me laisser tranquille !

Bien que le sans-façon de ce procédé me choquât légèrement , je compris qu’il fallait pardonner quelque impertinence à la morgue sacerdotale appuyée par la faveur du monarque, et je me retirai avec une discrétion qui dut me replacer un peu dans les bonnes grâces du père Barigoule.

PV Lv>J(PJ

Comme je traversais le territoire sacré pour regagner le sentier, je fus arrêté par une députation de ces vénérables pères qui m’attendait sur la limite de leurs possessions.

— Seigneur, me dit le plus âgé portant la parole au nom des autres, daignez vous arrêter un instant pour écouter notre supplique.

— Révérend père, lui répondis-je, je m’arrêterai aussi longtemps que vous le voudrez ; mais de quoi s’agit-il ?

DROLERIES VÉGÉTALES.

— D’une humble pétition que nous voulons vous prier de remettre de notre part au grand Cucurbitus, illustre étranger.

— Comment donc , avec plaisir !

— Et nous osons espérer en même temps que vous voudrez bien appuyer notre juste demande auprès de ce remarquable monarque.

— Mon père , vous vous abusez sur mon crédit.

— Nous ne nous abusons jamais, généreux inconnu.

Nous avons vu la précieuse manière dont l’empereur vous a donné des pichenettes sur le nez , et nous pouvons vous prédire une haute fortune.

Il est évident que vous allez devenir favori, et premier ministre.

Si vous voulez vous entendre avec nous et gouverner d’après nos conseils, jamais puissance n’aura égalé la vôtre.

Après tout, l’incomparable Cucurbitus n’est qu’un imbécile de roi qu’on peut mener par le bout du nez en flattant son amourpropre, et qui sait si, avec notre appui, vous ne pourriez pas parvenir à le détrôner par la suite et à régner à sa place sur ce vaste empire ?

J’étais révolté de cette ingratitude.

DROLERIES VÉGÉTALES.

| JVous avouerez qu’il y avait bien de quoi !

— Mais, me dis -je, ils sont tous comme cela.

Ce doit être de ces révérends artichauts et de ces bons frères cardons que Lafontaine a voulu dire dans une de ses fables:

Laissez leur prendre un pied chez vous.

Ils en auront bientôt pris quatre.

Si le bonhomme a appliqué ces deux vers aux aventuriers en robe courte qui rivalisaient, pour tondre le pauvre peuple, avec les robes longues de son temps, c’est qu’il avait peur, sans doute, d’être excommunié par ces dernières.

Quant à moi, je me comportai à l’égard de ces théologiens herbipèdes, avec une circonspection accoutumée.

Ne voulant pas me rendre hostile une caste aussi puissante , je dissimulai adroitement mon indignation.

— Bons pères, leur dis- je, nous reparlerons de cela plus tard.

Je ne dis pas oui, je ne dis pas non.

Pour le moment, remettez-moi votre supplique; je la déposerai moi-même au pied du trône et je l’appuierai de tout mon faible pouvoir.

— Prenez connaissance de notre demande , gracieux seigneur,

DROLERIES VÉGÉTALES.

et vous verrez qu’elle est basée sur la modération , la justice et la vertu.

— Je vous le promets, mes pères.

Ils me tendirent une feuille d’artichaut que je m’empressai de recueillir et je les quittai , bien décidé à réprimer, par tous les moyens possibles, l’ambition de cette caste mielleuse et hypocrite, si jamais j’arrivais au pouvoir.

Cette feuille d’artichaut que m’avait remise la députation théocratique , était macérée , durcie et couverte , à son verso , de stries assez irrégulièrement formées.

J avais promis aux pétitionnaires de prendre connaissance de leur supplique, et, bien qu’ils m’eussent paru d’assez mauvais chenapans , je jugeais convenable , par respect pour moi-même , de ne pas leur manquer de parole.

D’ailleurs , j’étais curieux de connaître le style de ces cauteleux personnages.

Mi

DROLERIES VÉGÉTALES.

Mais je n’étais pas encore assez avancé pour traduire couramment ces arabesques végétales, et je ne voulais pas avouer mon ignorance à des gens qui venaient de me proposer la puissance suprême.

En ce moment , j’aperçus le docteur Fumarol qui se dirigeait de mon côté.

Ee docteur Fumarol est l’homme au plantoir, le ministre de l’instruction publique dont j’ai omis plus haut de dire le nom, par l’excellente raison que je ne le savais pas encore.

Ce haut dignitaire faisait une inspection universitaire, et l’accomplissement de ce grave devoir l’amenait à ma portée fort à point pour me tirer d’embarras.

— Vous avez là , seigneur Fumarol, lui dis-je pour entrer en conversation , des gaillards robustes qui demandent peu de soins à coup sûr.

C’était justement des artichauts et des cardons que je parlais.

J’étais bien-aise de savoir jusqu’à quel point ces maîtres fourbes avaient le droit de conspirer contre leur maître.

— Que dites-vous là , jeune étranger, répondit son excellence ; peu de soins !

— Ce sont les plus délicats mangeurs de la bande , malgré leur rigidité apparente ; et la force musculaire de leurs mem-

DROLERIES VÉGÉTALES.

bres ne les empêche pas d’être les plus frileux et les plus douillets des nombreux sujets de l’Empereur mon maître.

En prononçant le nom de l’Empereur, le ministre de l’instruc tion publique éternua bruyamment.

Je sus depuis que cet acte respectueux équivalait à la génuflexion dont les satrapes accompagnaient le nom d’Artaxercès.

Fumarol reprit :

— Oui, jeune homme, les artichauts et les cardons sont gourmands , frileux , sensuels.

Ce qu’il y a de plus gras et de plus fin en nourriture, c’est à eux qu’on l’apporte; et, quand vient le mois de septembre, mon honorable collègue Rateau leur prépare d’épaisses chancelières avec les feuilles des ormes géants que vous entendez bruire dans le lointain.

— J’ai vu, lui dis-je, dans les œuvres du grand Cucurbitus,

— Fumarol éternua,

— Que, pour retenir cette espèce théocratique dans le recueillement et l’empêcher d’essaimer au loin , il les prive de la faculté de mûrir leurs graines.

Je vous demanderai donc, seigneur Fumarol, comme jadis en f ile Somrante demanda Panurge à Éditue :

— « Je vouldrays bien entendre doud vous naissent ces clergaux. »

— Mystérieusement, reprit le ministre, et quasi-sortant de terre.

Voyez, aux pieds des adultes, ces jeunes rejetons qui verdissent doucement et semblent décemment sortir du fémur, manière de procréer inventée par Jupiter.

Ils croissent ainsi sous leur aile, sans qu’on s’inquiète trop d’où

ils viennent, et passent volontiers pour leurs filleuls ou leurs neveux.

Quand vous m’avez rencontré, je venais m’assurer de mes yeux si leurs précepteurs exécutaient le programme universitaire que je leur ai imposé.

Je saisis ce moment pour mettre sous le nez du savant docteur Fumarol la pétition des artichauts.

Ce ministre complaisant s’empressa de m’en donner la traduction suivante :

— « Sire, un scandale inouï a affligé le cloître où les plus émi- « nents, les plus dignes de vos sujets passent leur vie en médita- « tions.

« Hier, au moment où le soleil disparaissait dans les abîmes « de l’occident, des monstres velus et barbus ont envahi nos

DROLERIES VÉGÉTALES.

« demeures ; ils ont foulé aux pieds les novices qui grandissent « auprès de nous dans la crainte du ciel ; ils ont fait retentir à « nos chastes oreilles des chants obscènes et des hurlements « d’orgie; ils se sont vautrés sur nos tables et nos tapis de « bruyères ; ils se sont tordus à nos yeux dans des embrasse- « ments libertins, et se sont livrés, au mépris de nos saintes « défenses, à des étreintes criminelles.

« D’où venaient ces barbares, sire?

« N’avaient-ils pas déjà scandalisé, par de pareils désordres, « d autres parties de votre empire, et n’ont-ils pas continué à « y porter, malgré vous, la terreur et la profanation?

« Il n’en faut point douter : c’est là un châtiment du ciel pour « la parcimonie avec laquelle vous répandez vos faveurs et vos « dons sur les castes théocratiques du puissant empire des lé- « gumes.

« Si vous n’ouvrez vos yeux et vos trésors après un tel aver- “ tissement, vous verrez se multiplier, sire, sur vous et vos « sujets les fléaux de la vengeance céleste, et nos efforts ne pour- « raient désormais parvenir à les détourner. »

Cette singulière pièce était signée des noms de plusieurs des éminences du parti, avec cette qualification préliminaire : les plus humbles, les plus pauvres, les plus sobres de vos sujets, et les serviteurs des serviteurs d’autrui.

DROLERIES VÉGÉTALES.

— Bien touché, m’écriai-je; les révérends n’abandonnent pas leurs petits intérêts mondains au milieu des calamités publiques.

Mais de quoi donc ont-ils à se plaindre, et quels sont ces monstres velus et barbus qui leur jouent de si vilains tours?

— Ce sont les chats du voisinage, dit le docteur.

— Des chats !

— 11 paraît qu’hier ces quadrupèdes avaient choisi ce coin de terre pour y faire leur sabbat.

— Ce doit être une scène assez fréquente et difficile à éviter.

— Sans doute ! mais que voulez-vous ? ces gens-là sont toujours à se plaindre.

Ils saisissent toutes les occasions possibles pour réclamer des augmentations de solde, de privilèges et de bénéfices.

Mon noble maître Cucurbitus, — Fumarol éternua de nouveau, — a peut-être donné à ces derviches fainéants une trop grande importance.

Ils ne servent assurément pas en proportion de ce qu’ils coûtent.

— Mais, lui dis-je, vos peuples cependant doivent être reli-

gieux.

DROLERIES VÉGÉTALES.

Ml

— Sans doute ; mais, à part un petit nombre de races, telles que les asperges, les cynares, etc. , qui sont dociles à la loi des artichauts et des cardons, chaque peuplade, et même je pourrais dire chaque famille a ses idées et ses principes particuliers pour ce qui regarde les choses religieuses.

Les cultes, que nous appelons ici les cultures, varient à l’infini.

Mais un seul point, et c’est le point essentiel, réunit toutes les espèces : c’est que toutes adorent le soleil, qu’elles viennent du nord ou du midi ; de l’Arabie brûlée ou de la verte Érin ; des montagnes ou des plaines ; des régions polaires ou des zones tropicales. La chaleur et surtout la lumière de cet astre reçoivent l’hommage passionné de toutes ces existences verdoyantes.

Ces êtres, assez souvent ingrats envers leurs gouvernants , sentent très bien qu’ils tiennent tout du soleil.

Ils le comprennent tellement que, si on les éloignait de la vue de leur Dieu, ils périraient de langueur et de consomption.

— Et quelle idée se font-ils de la vie future ?

— Hélas! répondit Fumarol, leurs croyances sont bien peu avancées sur ce point; je rougis presque de vous avouer que la

plupart des légumes en sont encore au matérialisme le plus complet.

A part leur adoration pour le soleil qui teint leurs habits , colore leurs joues, active en eux la circulation de la vie, et gonfle

DROLERIES VÉGÉTALES.

leur cœur de joie et de santé, ils ne s’occupent nullement de l’âme et de la vie future.

Pourtant, une croyance qui leur est commune est celle de la transmutation perpétuelle des corps ; ils sont persuadés que les restes et les détritus des trépassés reconstituent à l’instant la vie sous des formes nouvelles; aussi nous pressent-ils constamment de leur fournir des débris et des sécrétions pour continuer les expériences de ce genre, auxquelles ils se livrent presque exclusivement.

Je remerciai le docteur Fumarol, qui me quitta pour aller continuer son inspection.

En discourant ainsi, nous étions arrivés près du carré habité par les asperges, sur les confins du territoire des artichauts.

Tandis que le docteur procédait à l’inspection qui l’amenait dans ces contrées , je voulus observer de près les discrètes et pieuses voisines du cénacle théocratique.

Dans leur costume uniforme et guindé ; dans la modestie un peu affectée de leur maintien, je reconnus bientôt que l’influence cléricale avait présidé à l’organisation de ces douces et nonchalantes existences.

Une foule de jeunes asperges, symétriquement rangées dans

DROLERIES VÉGÉTALES.

leurs sillons sous les yeux de quelques graves matrones, semblaient livrées uniquement à de pieuses méditations. De temps en temps, à un signal invisible, toutes ces têtes s’inclinaient d’une manière presque imperceptible, avec un ensemble et une précision admirables; et la brise, qui caressait leurs tiges un peu raides, apportait à mon oreille des sons monotones, qui ressemblaient à la musique des cantiques sacrés.

Quand ces vagues mélodies arrivaient jusqu’à l’habitation des bons pères, les cardons les accompagnaient en sourdine avec leur voix de basse , et les artichauts balançaient la tête en marquant la mesure avec une visible satisfaction.

Je contemplais ce spectacle en silence, et, sans oser faire un pas pour pénétrer dans l’asile de ces dévotes créatures, je demeurais cloué par une discrétion involontaire sur la bordure d’oseille qui entourait leur demeure, lorsque Fumarol vint me rejoindre ;

— Ab ! dit-il, vous regardez mes nonnettes?

—•Quoi, m’écriai -je, cette habitation....

— Est un couvent.

— Pourtant j’ai fait tout à l’heure la connaissance d’une veuve fort intéressante, ma foi, qui causait avec le père Barigoule.

— Cette veuve était , sans doute , venue se retirer ici après son accident ; car nos nonnes prennent des pensionnaires, pourvu qu’elles soient de leur race, répondit le docteur.

— Alors je m’explique cette régularité sévère dont je cherchais le but et la raison. Et y a-t-il beaucoup d’asperges qui se décident ainsi à passer leur vie dans un cloître ?

— Presque toutes, répondit Fumarol. Les asperges ont une tendance à l’ascétisme ; et, quand leurs parents ne contrarient pas leur émulation, ce qui, du reste, est fort rare, elles se font tondre de bonne heure, pour ne plus paraître dans le monde.

— Et le gouvernement souffre cela !

— Il faut bien souffrir ce qu’on ne peut empêcher, reprit Fumarol, qui, ainsi qu’on a pu s’en apercevoir, était un peu voltairien de sa nature. Et puis, continua-t-il, ce sont de bonnes petites nonnes, qui se livrent à la fabrication des douceurs ; elles produisent d’excellents petits plats hygiénique^ et des sirops spéciaux aux poitrines délicates, vulgairement nommés sirops de pointes d’asperges. Le seigneur Cassarola en tire un assez fort bénéfice ; car, qu’ils soient cloîtrés ou non, nous ne soutirons pas d’êtres inutiles ni de paresseux dans l’empire. Du reste, si elles craignent le monde, ce n’est point par défaut de beauté ; elles ne se font point tondre non plus par la raison qui engageait le renard à queue cassée à mépriser cet ornement. Tout au contraire, si quelques-unes restent dans la société, on les voit se revêtir d’une chevelure plantureuse riche, et puissante, retombant gracieusement à l’anglaise ou à la Ninon; elles ont même l’habitude d’ajouter à cette parure naturelle un semis très original de baies rouges ou grains de corail, qui les fait lutter avantageusement à

DROLERIES VÉGÉTALES.

leur automne avec de jeunes fleurs qui ont la beauté pour profession.

— Par ma foi, illustre docteur, m’écriai-je, après l’avoir remercié comme la politesse l’exigeait, vous me réconciliez presque avec les nonnes. Pourtant, j’avoue que, si jamais je me trouve à la tête d’un empire, je limiterai autant que possible le nombre de ce genre d’établissements.

— Et vous ferez bigrement bien, dit Fumarol.

Puis le savant docteur s’éloigna en me saluant avec toute la grâce dont un ministre de l’instruction publique peut être susceptible.

tUrrssité îm mot fcc passe quanfc on lon^e un m*ps-fcc-$arfce.

En prenant congé de Fumarol, le pied me glissa, et je faillis tomber sur des milliers de piques, de lances et de baïonnettes qui brillaient à mes pieds.

Malgré la petite taille des soldats qui portaient ces armes acérées, leur nombre me fit frémir.

Le docteur, qui s’était retourné au bruit de mon accident, revint à moi et me dit gravement :

— Je vois que l’on ne vous a pas donné le mot d’ordre; le voici : L’œil ouvert et pas de faux pas!

Après quoi, il continua sa route.

DROLERIES VÉGÉTALES.

Quand je fus seul, je me mis à considérer les guerriers qui m’avaient tendu ce piège.

Ils formaient une ligne de neuf ou dix rangs de profondeur qui s’étendaient sur un espace de vingt coudées pour le moins.

Ils gardaient leur rang avec un calme et un ordre dignes d’admiration ; de temps en temps, quelques-uns d’entre eux sortaient des lignes, plus brillants ou mieux ornés que les autres.

On eût dit une revue, ou, tout au moins, une armée à l’exercice.

— Voyons, pensai-je, Cucurbitus a dû parler tout au long de la milice de son empire; je ne peux pas être mieux qu’ici pour m’occuper de cette partie de son ouvrage.

Or, voici ce que je lus :

« Lorsque j’étais dans la société des hommes, une chose m’avait toujours frappé singulièrement : c’est que les guerriers portaient généralement des ognons à leurs pieds, des poireaux sur leurs mains ou sur leur nez, et de l’essence d’ail dans leur gosier.

« Je crus longtemps que ces ornements étaient de pures fantaisies et que les types n’en existaient pas dans le reste de la nature.

« Combien je m’abusais ! Ces signes de la valeur militaire, je les

DROLERIES VÉGÉTALES.

retrouvai d’abord dans les champs de France, sous le nom d'aulx de loup; puis, dans les plaines d’Ascalon, sous le titre d'ascalote ou échalotte, le cœpa ascalonica des Latins; en Egypte, ils avaient fourni une carrière moitié sacrée, moitié profane ; tantôt dieux, tantôt titans, sous le nom d'ognons; enfin, dans la grande Syrte, cette même race assassinait les mouches sous le pseudonyme de cœpula , dont nous avons fait ciboule.

« Je vis à l’instant le parti que j’en pourrais tirer.

« J’éprouvai que, à l’instar de messieurs les militaires, ces vigoureux gaillards sautaient crânement dans les tranchées ; qu’ils s’attaquaient, dans les discordes intestines, à ces parasites rampants et insinuants que l’on nomme les vers ; qu’ils revenaient souvent à la charge avec aigreur et ténacité quand on les croyait déjà fort loin dans l’intérieur.

« Je sentis, en outre, que, sous leurs brillants uniformes, ils exhalaient de fortes senteurs plus que viriles.

« En conséquence, je les destinai tout de suite à former les troupes de ligne, les gardes civiques et les gens du guet de mon empire.

« Dès que je les eus transportés dans mon vallon du boulevart Noir, je les disposai autour des cités paisibles et des populations craintives, pour les protéger.

« Autour des frêles asperges, je mis le royal-poireau ; je dis-

DROLERIES VÉGÉTALES.

posai un bataillon de premier-échalotte sur la limite orientale du pays des pois-chiches ; l’ail, qui devint ma troupe de ligne, s’échelonna sur tous les points faibles de l’intérieur, et je donnai, par honneur, sept compagnies de ciboules-cravates aux cardons et aux artichauts,

« Plus tard, les poireaux ayant renoncé à l’état militaire, pour former un ordre religieux, je remplaçai par un régiment d’ognons la garde des asperges. »

— Tiens, tiens, fis-je tout haut, les poireaux sont entrés dans les ordres ; voici qui me surprend fort de la part de ces guerriers.

— Eux, des guerriers, répondit, à mes pieds, une petite voix grêle et perçante ; c’est une race de couards et d’intrigants, qui ne sont bons qu’à agiter leurs goupillons, sous prétexte de bénir leur prochain.

Je me baissai pour voir qui me parlait ainsi, et je reconnus que j’avais affaire à un vétéran d’une des gaillardes compagnies des ciboules-cravates dont Cucurbitus honorait le clergé de son empire.

Leur attitude n’était plus menaçante ; ces jeunes soldats avaient eu tout le temps de se familiariser avec ma personne. Je crus même m’apercevoir qu’ils avaient mis tranquillement leurs fusils en faisceaux et qu’ils riaient avec la brise de cet air naïf et ahuri qui ne me quittait plus.

DROLERIES VÉGÉTALES.

Çà et là, au milieu de ces groupes joyeux, babillait une jeune et fringante ciboulette attachée à la troupe en qualité de vivandière, et qui se détendait de son mieux ou même ne se défendait pas du tout des lutineries de son bruyant entourage.

— Vous dites donc , demandai-je au soldat qui m’avait parlé.

— Je dis, reprit le vétéran de ciboule -cravate, que les poireaux sont des pékins qui ne sont bons qu’à aller à la soupe.

— Les poireaux! s’écria, à son tour, une petite vivandière ciboulette qui se trouvait près de nous ; ne me parlez pas de cette engeance. J ai eu le malheur d’en épouser un qui avait jeté le troc aux orties pour se faire légume de loi, et j’ai été, pendant trois ans que j’ai passés auprès de lui, la plus infortunée des ciboulettes, si bien que j’ai fini par le planter là pour revenir verser la goutte et chanter la gaudriole au milieu de mon espèce.

— Est-ce qu’il se permettait de mauvais traitements envers une aussi charmante compagne ? demandai-je.

— Des mauvais traitements, pas tout-à-fait, répondit-elle ; mais il était insupportable avec sa jalousie, et, sous prétexte que je regardais avec une attention trop marquée les jeunes soldats de mon pays que je rencontrais dans le monde ou à la promenade, il me faisait des scènes affreuses. Pourtant , seigneur étranger , ces jeunes soldats étaient de ma famille, et l’on ne peut empêcher une ciboulette d’avoir des cousins.

DROLERIES VÉGÉTALES.

— C’est trop juste, répondis-je; mais tout cela ne me dit pas pourquoi les poireaux ont abandonné le service militaire, et c’est ce que je suis impatient de savoir.

— Ma foi, je n’en sais rien, dit le vétéran.

— Ni moi, dit la vivandière.

— Les mémoires de Gucurbitus doivent parler d’une aventure aussi mémorable, pensai-je. Continuons notre lecture.

Et quittant les ciboules-cravates, je me remis à feuilleter le "manuscrit impérial où je trouvai bientôt le récit que je désirais.

Le voici en propres termes :

Jttrsauruturrs ït’un jeune poireau et quelles en furent les suites.

« Celui qui changea, en ordre religieux les poireaux, d’abord guerriers, fut amené à cette pensée mystique par une catastrophe épouvantable qui lui arriva l’an ix de la fondation des légumes.

« Un jeune officier poireau, plein d’ardeur et d’inexpérience, se trouvait un soir de service devant une paisible colonie de navets.

« Pour passer le temps, il réfléchissait et roulait dans sa tête des idées d’orgie. Il caressait en rêve des ciboulettes et des cives la taille souple et élancée.

« Tout-à-coup, au milieu de ces coupables pensées, il voit se hausser à ses yeux et sortir de terre une sorte de rave nègre, au

124 DROLERIES VÉGÉTALES.

teint de suie et de charbon, à la mine douteuse et narquoise, telle enfin qu’on dépeint Satan aux hommes et aux légumes.

« A cet aspect, la terreur glace ses membres, sa voix se sèche dans son gosier; il veut crier à la garde, mais son cri, étouffé par la peur, ne peut être entendu.

« Cependant, comme il n’était pas lâche, il eut honte d’appeler tout un poste à son secours.

« Il raffermit donc son âme, fit deux pas en arrière, dressa sa tête au zénith, et courut sus à cette sorte de monstre qu’il voyait pour la première fois.

« Mais le destin trahit son courage; sa longue chevelure s’embarrassa dans les branches d’un arbuste qui se tenait tout près de là, témoin de ce duel héroïque, et semblable à feu Absalon, mais moins coupable assurément que ce fils dénaturé, il resta suspendu par les cheveux.

« Le radisnoir, car c’était lui, poussa un sauvage éclat de rire, et le poireau ferma les yeux.

« Alors une horrible, fantastique et ridicule vision se présenta devant l’imagination du malheureux poireau, vision qui certainement aurait fait dresser tous ses cheveux d’épouvante, s’ils n’eussent pas été déjà trop perpendiculairement tendus dans cette incommode position !

DROLERIES VÉGÉTALES.

« Il lui sembla que le radis noir, armé d’une lance d’échalotte et monté sur une grosse rave blanche qui s’était transformée à sa voix en hydre dévorante, s’avançait sur lui au triple galop de cette effrayante monture, et s’apprêtait à le percer de part en part.

« Que voulez-vous que fît un poireau dans cette situation, quelque brave soldat qu il fût?... Celui-ci prit le parti de s’évanouir ; tout autre, certes, en eût fait autant à sa place.

« Mais, avant de perdre le peu de connaissance qu’il avait, il ne manqua pas de recommander son âme à Dieu et de faire un vœu solennel, comme c est d’usage en pareille circonstance, afin d’intéresser le ciel en sa faveur.

« Il jura donc, s il échappait à ce péril, de renoncer au métier si vétilleux des armes, pour se consacrer exclusivement au service du Seigneur. Il promit de ne plus relever vers le ciel sa tête chevelue et orgueilleuse , mais de l’ensevelir désormais dans la poussière.

« Ce qu’il y a de plus singulier dans cette aventure, c’est que le poireau tint son serment.

« Depuis il convertit à ses nouvelles idées des foules de ses compagnons qui prirent des habits de pénitents pareils à ceux des flagellants, et suivirent les convois des légumes jusqu’à leurs dernièies demeures, les marmites et les pots, s’agenouillant pieusement pendant les cérémonies, à la suite de leur chef qui garda

Page 1