‹ L'empire des légumesChapitre 8 sur 26 · BR0LE1UES VÉGÉTALES · texte numérisé non relu

BR0LE1UES VÉGÉTALES

toujours, après sa mésaventure, un air ahuri et une attitude effrayée dont se moquent fort mes sujets et surtout ceux de la classe guerrière qui ont pris en pitié, voire même en mépris, leurs anciens compagnons d’armes. Mais tout le monde sait que les soldats ne respectent rien.

« Tous, cependant, ne suivirent pas l’exemple et les préceptes du jeune chef.

« Il y en eut d’aucuns qui refusèrent de s’enrôler parmi les pénitents, ou qui, après s’être fait admettre dans la dévote confrérie, se dégoûtèrent promptement de cette vie ascétique et monotone, et rentrèrent dans le monde où ils tirent souche de jurisconsultes et autres procéduriers, comme le mari de la ciboulette que celle-ci désignait sous le nom de légume de loi.

« D’autres se livrèrent à la politique, occupation oiseuse s’il en fut jamais et qui a causé la ruine de plus d’un imbécile poireau du genre homme, perdant son temps et son intelligence à lire ces grandes feuilles de papier insipides qu’on appelle journaux ou gazettes dans le langage humain, et qui ne relatent que les trop longs discours débités pendant trois heures sans cracher avec le plus imperturbable sang-froid par une espèce ambitieuse qui pourrait fort bien se nommer carot te parlementaire. Dieu merci, ces feuilles sont sévèrement interdites sous mon gouvernement paternel.

« Du reste, depuis ce triste, mais grotesque événement, tous les poireaux généralement quelconques eurent le métier des armes en horreur, et aucun d’eux ne se décida jamais à reprendre du service.

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« C’est pourquoi la verve malicieuse de mes jeunes guerriers s’acharne impitoyablement sur eux.

« — Lâche comme un poireau est un dicton répandu dans tous les rangs de mon armée , et les loustics des corps-de garde inventent dans les veillées une foule d’anecdotes plus ou moins saugrenues sur leur conquête. Tantôt c’est un jeune adolescent de cette race qu’ils appellent Poireau-Venette, et qui est tellement poltron que son ombre même lui fait peur.

« — Cric , dit le loustic.

« — Crac, répond l’auditoire.

« — Pour lors, reprend le narrateur, Poireau-Venette ayant prit son ombre pour le diable, se mit naturellement à courir devant elle, comme si le diable l’emportait. Mais voilà-t-il pas que naturellement aussi la satanée bigresse d’ombre entreprend de courir après lui, et tant plus Poireau-Venette décampait, tant plus l’ombre galopait, toujours attachée à ses talons comme vous pouvez tous m’en croire. .

« Quand Poireau-Venette levait une jambe, l’ombre la levait également et la projetait derrière lui , tant et si bien que le malheureux fiston s’imaginait recevoir à chaque enjambée un coup de pied dans une partie que la pudeur me défend de vous désigner. Qu’il vous suffise de savoir que ce n’était pas la partie supérieure.

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« Après avoir suffisamment couru, si suffisamment qu’il avait perdu la totalité du souffle dont un poireau peut être susceptible, Poireau-Venette tomba dans le domicile d’une famille de hannetons qui le firent asseoir et s’empressèrent de lui offrir toutes sortes de rafraîchissements pour le réconforter.

« Mais cette politesse qui a le droit de vous étonner, vu que les hannetons ne sont pas polis par habitude, cette politesse donc n’était qu’une affreuse rouerie.

« A peine Poireau-Venette eut-il repris le peu d’esprit dont il était capable, que, les petits hannetons commencèrent à grimper après lui , sous prétexte de lui faire des mamours èt de le combler de douceurs.

« — Jeune Poireau, que vous êtes joli ; Poireau, mon ami; Poireau, mon mignon , nul poireau ne vous est comparable.

« Et un tas de blagues , quoi !

« — Sapristi, se disait tout bas Poireau-Venette, je suis tombé là chez de bien honnêtes gens, et leurs petits sont diantrement aimables.

« Et le fétiche se laissait entortiller par tous ces compliments.

« Quand tout-à-coup, aie ! Il sent de tous côtés des crocs aigus qui s’enfoncent dans sa pelure.

« C’étaient les petits hannetons qui s’amusaient à s’en régaler de leur mieux.

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Poireau-Venette veut se lever et secouer cette vermine. Mais le papa et la maman se mettent de la partie , en sorte qu’au bout d une demi-heure, du malheureux Poireau- Venette il ne restait plus qu une mèche de cheveux qui fut fidèlement remise à ses respectables parents.

Ses adulateurs avaient fini par le dévorer.

Tout de même les hannetons et leur engeance firent un fameux repas ce jour-là.

« — Cric, dit l’orateur.

« — Crac, dit l’assemblée. »

J’ai cru devoir favoriser les lecteurs de ce récit peu intéressant, mais lamentable , afin de leur donner une légère idée du style généralement employé par les troupiers de Cucurbitus.

Ceux qui trouveraient dans ces façons de parler quelque chose de pas assez conforme aux notions du langage élégant et aux habitudes de la bonne compagnie ; ceux-là, dis-je, ont parfaitement le droit de s’en formaliser.

Ce n’est pas moi qui prétendrai les priver de cette satisfaction-là.

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Seulement, je me permettrai de leur dire avec toute la politesse dont je me crois capable :

— Braves gens, si vous n’êtes pas contents de ce chapitre-là veuillez passer au chapitre suivant.

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