HISTOIRE LARMOYANTE D’UNE RULBE SACRÉE
Après avoir achevé la lecture de cette anecdote militaire, à la fois si instructive et si touchante , j’allais m’éloigner du champ de manœuvre et des postes militaires où se tenaient les bulbes à la solde de l’empereur, lorsque je remarquai dans leurs rangs des gaillards vêtus de pantalons garances et portant d’énormes chevelures vertes dressées sur le sommet de leur tête , comme les diadèmes dont les caciques des tribus d’Amérique ornent leur front rasé.
— Ah ! pardieu, dis-je à un ognon superbe qui se trouvait près de moi , j’admirais tout à l’heure la discipline de vos troupes et
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la régularité de leurs lignes; mais il paraît qu’il y a beaucoup à rabattre de ma naïve admiration.
— Comment cela? fit d’un son de sa voix voilée et d’un fausset de mirliton l’officier à qui j’adressais la parole.
— Qu’est -ce que ces espèces de saltimbanques jaunes que j’aperçois dans vos rangs?
— Ce sont des carottes que plusieurs de nos gaillards s’amusent à tirer à leur suite pour se divertir et passer le temps.
— Ah ! ah! je comprends, lui dis-je ; c’est ce que l’on appelle vulgairement la carotte militaire.
— Précisément.
— Je l’ai beaucoup connue dans le monde des hommes et notamment dans la milice citoyenne dont j’ai eu l’honneur de faire partie , et où les tambours se livraient abondamment à ce genre d’exercice , au grand détriment de nos goussets.
— Oui, dit l’ognon, je sais que la carotte est beaucoup cultivée dans votre espèce , aussi bien que dans tous les autres règnes de la nature.
— Aussi me proposé-je d’en faire une étude approfondie ; mais les carottes militaires que je vois en si grande faveur chez vous , doivent nuire à la discipline , de même que ces légers essaims de
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cives et de ciboulettes qui suivent ici vos bataillons. Ce sont là de véritables légions de Yésuviennes qui énerveront tôt ou tard l’ardeur et le courage de. vos fantassins auxquels elles s’attachent, au grand dommage de la morale et de la saine philosophie.
L’ognon me parut surpris de ces paroles. Il releva sa tête blanche et me regarda d’un œil scrutateur.
— Faquin, murmura-t-il, idiot, pauvre cerveau humain ! De quel droit t’avises-tu de venir parler chez nous de morale et de philosophie ? Ah ! je reconnais bien là l’impudence de ton ignorante race !
— Eh quoi ! répondis-je , troublé de cette admonestation un peu rude; ai-je outrepassé mes droits, illustre bulbe, en critiquant les carottes ?
— 11 ne s’agit pas de carottes, reprit la voix fière, mais nazillarde , qu’on eût dit affectée d’un rhume de cerveau ; il ne s’agit pas de carottes; mais de ce triste esprit qui te fait trouver moral de séparer des milliers d’adultes de leurs compagnes naturelles. Il s’agit de ton impudence à venir émettre au milieu de l’empire des légumes, où chacun travaille et produit, des idées de Chauvin , des opinions de Chabert et des maximes de Tartares- Mantchoux. Qu’on isole ainsi les misérables esclaves militaires du tzar de Russie ou de tous les empereurs ou rois de votre race stupide, moi, Dieu détrôné des sujets de Pharaon, je le comprends. Il s’agit d’irriter sans cesse ces malheureux dont la seule
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fonction est de tuer et de détruire. Il faut diminuer les liens qui les attachent aux autres humains ; il faut les aigrir par l’isolement et les rendre féroces par les privations, comme les tigres qu’on destine au combat. Mais chez nous ces nécessités d’ascétisme et de torture sont repoussées ; entends-tu ?
— J’entends bien, répondis-je tout contrit.
Après avoir ainsi parlé , ce légume , dont la portée d’esprit était si droite , dont le sens me semblait si naturel et si juste , me tourna dédaigneusement le dos.
Ce n’était pas là mon compte. Forcé de reconnaître la- supériorité de son intelligence sur la mienne, j’espérais, en m’humiliant devant lui , obtenir des révélations sur son passé mystérieux.
Je voulais savoir de lui quelques lambeaux du culte des Cophtes, et le mot vrai du symbole que les sept enveloppes de son corps représentaient.
— Je l’arrêtai donc par un des pans de sa tunique, que je baisai en signe d’humiliation et d’excuse.
Ce procédé parut le toucher profondément. Il revint sur ses pas, et m’embrassant sans rancune, il me fit pleurer abondamment.
— O bulbe autrefois sacrée, m’écriai-je, comment avec cette faculté admirable de rougir les yeux et de faire verser des larmes
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cuisantes à tous ceux qui cherchent à pénétrer les mystères de vos sept enveloppes , comment avez-vous perdu la fonction de représenter la divinité vengeresse? Gomment vous êtes-vous laissé dépouiller de la faculté sublime de symboliser les dieux de sacrifice, de torture et de compression, vous qui vous entendez si bien à faire pleurer les humains ?
Contez-moi donc, s’il vous plaît, par quelle odieuse injustice on vous a dépouillée du caractère divin dont la sage Egypte vous avait revêtue.
L’ognon soupira et me dit :
— Hélas, mon ami, tu me rappelles des temps de splendeur qui ne reviendront jamais.
— Pourquoi donc? dis-je à la bulbe infortunée. Au train dont vont les hommes dans les pays européens, où l’on se courbe devant des tubercules grotesques, devant des potirons avariés, où l’on accorde son respect à des navets creux et son amour à des chicorées évaporées, le temps des ognons pourrait revenir, mon maître, et plus tôt que vous ne pensez.
— Jeune étranger, ne me berne pas d’illusions! L’encens de la sottise ne saurait me flatter. Quant aux savants , comment pourrais-je prétendre à leurs hommages , maintenant que le nombre des planètes est double de celui de mes enveloppes dans lesquelles les penseurs contemporains du roi Mœris voyaient les sept circonférences , les sept ciels , suivant le langage du temps ?
Je compris à ces mots la profondeur sans remède de cette décadence, et ne trouvai pas un mot pour le consoler. Je ne pouvais dire à cet ognon que les astronomes s’étaient trompés et avaient pris des lanternes pour des planètes.
Je le laissai donc continuer ses jérémiades qui, du reste, m’intéressaient sensiblement.
— J’avais encore, reprit-il, une qualité bien respectable aux yeux de mes croyants. C’était moi qui leur fournissais la nourriture la plus simple et la plus habituelle ; mais, huit siècles environ avant l’invasion des pasteurs , les blés de toutes espèces firent irruption dans mes domaines. Après une lutte qui se prolongea avec des alternatives diverses, je fus vaincu complètement. A l’époque des Ptolémées, il ne me restait plus de mes attributs suprêmes que celui de pleurer sur les tombes des riches, et d’ humecter , par ma puissance , les paupières arides des héritiers.
Vous remplissez encore cette dernière fonction avec un
grand avantage, lui dis-je, pour mettre un peu de baume sur ses blessures.
Bah ! me dit-il , les héritiers d’aujourd’hui ne se donnent
même plus la peine de feindre des regrets qu ils n éprouvent pas, et je ne fais plus guère pleurer que les cuisinières. — Depuis ce moment , du reste , j’ai toujours été de chute en chute. On a insulté mes cheveux blancs ; Horace m’a raillé dans ses vers; les sorcières ont fait de mes dépouilles une soupe burlesque pour
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rendre du cœur aux ivrognes ; les jeunes pousses de la race humaine tirent de ma tige , creusée par le chagrin , un son ridicule et indécent , et les saltimbanques m’enlèvent l’épiderme et même la peau pour s’en faire des mirlitons.
En racontant ainsi ses vicissitudes, l’ognon fondait de plus en plus en larmes.
Son infortune me fendait le cœur et me rougissait abominablement les yeux. C’était quelque chose de vraiment cuisant que la pitié profonde dont cette divinité déchue pénétrait mon âme en m’ouvrant son sein ulcéré.
Vous me direz :
— Jeune historien, ta sympathie pour les chagrins de ce légume fait honneur à la sensibilité de ton caractère.
Mais je vous préviens que les éloges ne me touchent presque pas.
Je vous avouerai , en outre, que les émotions , — celles qi/' sont tristes bien entendu , — me produisent un effet souverainement fâcheux.
Aussi à l’instar de certains personnages remarquables de notre glorieuse époque , je me plais à me bercer de cette illusion que les souffrances et la misère dont on prétend qu’est rongé notre
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pauvre monde , sont l’invention de quelques esprits atteints d’hypocondrie.
De cette manière, toujours à l’instar des mêmes personnages remarquables, j’évite au peu d’intelligence que je possède l’ennui de chercher un remède à ces douleurs.
Je proclame que cette recette est infaillible pour couler des jours heureux et exempts de soucis.
Faites comme moi, et vous m’en direz de bonnes nouvelles.
Donc pour couper court à ces sensations désagréables , je fis un brusque soubresaut et gagnai au large, bien décidé à chercher des gens plus gais que cet ognon.
Si j avais consulté les notes de Cucurbitus, je n’aurais pas commis l’imprudence de faire une aussi longue station chez les artichauts ; je n’aurais pas non plus prêté une oreille aussi prolongée et des yeux aussi complaisants aux races bulbeuses de son empire ; car ce grand fondateur dit crûment à la quarante-septième page de ses mémoires que , malgré ses soins et sa persévérance , il n’a jamais pu parvenir à faire des personnages amusants et aimables de sa soldatesque et de son clergé ; désagrément qui lui est commun avec bien d’autres rois de la terre.
J avais besoin de distraction; je recommençai donc ma promenade en regardant en l’air et en comptant les clous du ciel autant que la lune me permettait de les distinguer.
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Je me mis gravement à réfléchir à l’infinie variété des légumes que la Providence avait dû semer dans l’espace sans bornes.
— Hélas, me disais-je, qui m’apprendra jamais la forme, la saveur et le nom des choux de Jupiter; des pommes de terre de Saturne ; des artichauts d’Herschell ; des cardons de Mercure; des salades de Vénus , et de tous les autres légumes inconnus qui végètent dans les myriades de mondes qui peuplent l’Empyrée. O Gucurbitus , que ta puissance est bornée ; que tes conquêtes sont misérables, que ta domination est mesquine ! Grandeurs d’ici bas, tout ce que vous fondez est véritablement bien peu de chose !
Ces réflexions niaises et gothiques prouvent à quel point je me trouvais encore sous l’influence des gravités cléricales de l’artichaut et des lamentations pénibles de l’ognon.
J’allais cependant m’y plonger avec une force d’au moins soixante chevaux , lorsque des caquetages et des rires très frais vinrent me tirer de cet état d’abrutissement.
Je ramenai aussitôt mon attention sur la terre, et je crus entendre un chœur de bons vivants chanter des refrains connus.
11 me sembla même reconnaître entre autres gaudrioles cette bacchanale tant aimée de nos pères :
Elle aime à rire , elle aime à boire , Elle aimeà chanter comme nous.
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— Ah ! parbleu, il faut aller visiter ces joyeux compagnons , m’écriai-je.
Et je me dirigeai du côté d’où venait le bruit.
A peine avais-je fait quelques pas , que je me vis au milieu d’une troupe de gens aux figures gracieuses et de bonne humeur qui passaient la nuit à boire les provisions liquides qu’Irrigando venait de leur verser plus largement qu’à tous les autres.
Chacun d’eux était appuyé sur une canne ou bâton vulgairement appelé tuteur , et qu’ils se plaisaient à couvrir d’arabesques très délicatement imaginées.
Tout leur corps était élégamment entouré de guirlandes et leur tête était chargée de fleurs.
En ce moment ils étaient pour la plupart activement occupés à exécuter une danse de leur pays. Ils tournaient sur eux-mêmes avec une élasticité rare ; ils se penchaient et se redressaient avec une merveilleuse souplesse , et s’enlaçaient les uns aux autres avec un entrain d’affectivité qui faisait plaisir à voir.
Tout en se livrant à ces ébats, ils chantaient une ballade à peu près conçue en ces termes :
« Haricots, fils du printemps , soyez joyeux, car vous naissez « en même temps que les amours.
Le temps a dépouillé sa robe de neige. Il a mis un bourrelet
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« d’enfant pour indiquer sa jeunesse revenue, et il donne la « becquée aux petits haricots qui sortent de terre.
« Haricots, fils du printemps, soyez joyeux, car vous naissez « en même temps que les amours.
« Le gazon couvre la terre ; les feuilles poussent dans les char- « milles; les oiseaux chantent dans les bois; les jeunes filles « mettent des robes blanches ; voici pour les haricots le moment « de s’enrouler autour de leurs baguettes et de se parer de leurs « couronnes de fleurs.
« Haricots, fils du printemps , soyez joyeux, car vous naissez « en même temps que les amours.
« Bons haricots , vous n’êtes pas des guerriers farouches; vous « n’êtes pas des hommes d’État souverains; vous n’êtes pas des « écrivains fameux, et pourtant vous êtes destinés, vous aussi , « à faire du bruit dans le monde.
« Haricots, fils du printemps, soyez joyeux, car vous naissez
en même temps que les amours. »
Tandis qu’un certain nombre de ces gais compères chantaient cette ballade en chœur, d’autres allaient s’accrocher aux habits de leurs voisins , les embrassaient malgré eux , et semblaient les étouffer de caresses et d’étreintes impossibles à éviter.
Ainsi, un farceur de pois-lupin étaitallé fraterniser avec un grand
choux de Bruxelles qui semblait avoir plus envie de ronfler que de valser avec lui.
Mais l’étourdi lupin n’en tenait aucun compte. Il l’entourait de ses bras fluets et jetait mille folies plus ou moins amusantes, plus ou moins nouvelles dans les larges oreilles du compère le choux, qui ne pouvait s’empêcher d’éclater de rire, quelque envie qu’il eût de se fâcher.
— Voyons donc, me dis-je , ce que m’apprendra le maître sur ces charmants drôles !
Et je rouvris le manuscrit confié à mes soins. J’y trouvai sur eux la notice suivante :
« J’avais rencontré dans les montagnes une race connue sous le nom générique de légumineuses , qui me parut bien la plus joviale engeance qu’on pût voir.
« Il y avait de la bizarrerie dans ces natures-là : échelées, retroussées et hasardeuses, toujours riant et babillant, même pendant leurs travaux , et travaillant avec un goût toujours original et une fantaisie constamment ingénieuse, je vis qu’elles avaient une analogie frappante avec les artistes de nos capitales.
« Ces bons sujets avaient la liaison facile et la conversation fleurie. Ils s’attachaient au premier venu et s’appuyaient surtout ce qui avait une position solide et bien établie.
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« Leurs habitudes offraient un singulier mélange des manières distinguées du grand monde et du laisser-aller insouciant des enfants de la Bohême.
« Toujours couverts de guirlandes et de fleurs comme Alcibiade et les belles courtisanes grecques, ils portaient cependant leurs nouveau-nés dans des sacs de couleur brune comme les zingaris espagnols.
« Une chose surtout me parut du dernier excentrique. Ces fantaisistes étaient tous munis de tire-bouchons. Ils en avaient non seulement à leurs mains , mais à leur ceinture , sur leur poitrine, sur leur dos, comme des clés de chambellan, et jusque dans les boucles ondoyantes de leurs cheveux.
« Que signifiait ce genre d’ornement ? Des tire-bouchons quand on a à peine de l’eau à boire ! car je les rencontrais presque toujours dans des lieux secs et élevés !...
« Je crus un instant que la turbulence et la bizarrerie de ces créatures en rendraient la soumission impossible. Eh bien ! je me trompais grossièrement , et , quoique monarque, je ne rougis pas de le consigner dans ces mémoires.
« En les prenant par leur passion de boire , j’en ai fait tout ce que j’ai voulu.
Je dois même déclarer à la postérité que bien peu de mes
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sujets m’ont donné autant de satisfaction et de prolit que ces gais citoyens que je me plais à désigner ici sous leur nom de famille : haricot, pois, fève et lentille.
« Ils ont le travail si facile , qu’on ne peut vraiment pas distinguer les moments de leurs plaisirs des heures qu’ils emploient à accomplir leur tâche. Ils vont si vite en besogne que j’ai toujours pensé qu’ils avaient trouvé le moyen de rendre le travail passionné et attrayant. »
Le sujet m’intéressait et j’aurais volontiers continué ma lecture. Mais le moyen, s’il vous plaît, de se livrer à l’étude au milieu de créatures si caressantes?
Je fus forcément interrompu par de jeunes lentilles qui me grimpaient aux jambes. Un grand haricot m’entourait les bras, et un pois vert me couronnait en souriant.
Bien plus, ceux d’entre eux, que nous nommons flageolets, improvisèrent galamment un petit concert, afin de célébrer ma bien-venue.
Leur chef d’orchestre se mit à la tête des exécutants ; les haricots de Soissons marchèrent en mesure derrière eux , enseigne déployée , ainsi que cela avait lieu dans les grandes cérémonies de l’empire dont les haricots sont les musiciens naturels, et toute la troupe harmonieuse se mit à défiler devant moi.
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Jugez, si travaillé j embrassé et fêté ainsi, il m’était possible de songer à reprendre gravement le cours de mes lectures.
Je laissai donc de côté le manuscrit de Cucurbitus et me mêlai à la joie générale.
Lorsque le premier enthousiasme de la fête fut passé et qu’il me fut permis enfin de respirer, je tirai à part un descendant du grand orateur romain , un arrière-neveu du nez de Cicéron dont il a encore conservé le nom en Italie.
Je jugeai que le jeune Cicero-Ciceri , en français, pois-chiche auquel je m’adressai , avait plus de science et de cervelle que ses compagnons. Il me parut en outre avoir conservé à travers les siècles quelque chose de l’admirable talent de blague qui distinguait si éminemment son aïeul paternel. Je le priai donc de me donner des renseignements sur les charmants fous qui nous entouraient.
— Volontiers, fit mon cicérone.
Et après avoir essayé deux ou trois gestes et pris le vent , il pérora en ces termes :
— Je devrais commencer par moi; mais je ferais tort à ton jugement si je supposais que tu ignores à quel point je suis resté cher aux Romains modernes. Pour peu que tu aies fouillé les bords du Tibre, assez de gens cistévérins ou transtévérins t’auront édifié sur mon compte ; car il est aussi impossible de rencontrer des sujets de pape sans une provision de pois sous leur manteau ou dans leurs poches , que de les trouver sans couteau pointu.
— C’est parfaitement établi par tous les voyageurs, dis-je afin de l’encourager.
— Voici le plus ancien d’entre nous, reprit-il en me montrant des lentilles symétriquement découpées. C’est une famille biblique qui servait fidèlement Jacob, fils d’Isaac, lequel Jacob eut la lâcheté de les céder à son frère Esaü pour un droit d’aînesse , dans un temps où il n’y avait encore ni fief ni majorât.
— Je connais cette anecdote, jeune pois-chiche; mais j’éiais loin de penser que les lentilles ici présentes descendissent de cette race patriarcale.
— En droite ligne , dit le pois.
— Et se souviennent-elles de leur illustre origine?
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— Gomment donc ! Elles s’en souviennent parfaitement. Ces choses-là se transmettent de génération en génération. En voici une dont un des pr emiers ancêtres assista au sacrifice d’ Abraham. Pour peu que tu y tiennes , elle t’en racontera tous les détails.
— Je n’y tiens pas, m’écriai-je.
— Et tu as raison, dit le pois. Je n’ai jamais compris, quant à moi, qu’on ait pu supposer un Dieu assez barbare pour commander un pareil sacrifice, et un père assez dénaturé pour l’accomplir ; encore moins qu’on livre un acte semblable à l’admiration du genre humain.
— C’est aussi mon opinion , répondis-je.
Le pois-chiche reprit avec sa voix de crécelle.
— Voici , par rang d’ancienneté, la fève et le haricot. C’étaient tout un pour les anciens. Ceux-ci ont été les disciples du grand Pythagore , qui les prit jadis sous sa protection et les racheta de la dîme qu’ils payaient aux molaires de ses initiés.
Je me réinclinai à ce souvenir de l’école du silence ; mais je ne pus m’empêcher de témoigner ma surprise en apprenant que les haricots avaient pu autrefois se ranger sous les lois de cette muette académie , eux que l’on a tant de peine à faire taire, même dans les meilleures sociétés.
— Je ne prétends pas, dit le pois, les présenter comme des
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modèles de discrétion et de retenue. Les flageolets surtout sont passionnés pour la musique qui leur est propre , si l’on peut se servir de cette expression , et s’obstinent à filer des sons au moment où l’on s’y attend le moins. Mais il n’en est pas moins vrai que Pythagore avait su les réduire au silence ; ce qui prouve bien toute la valeur de ce grand philosophe.
— Ici folâtrent sous tes yeux, continua le jeune Cicero, les pois dont Philippe de Macédoine donna un boisseau au jongleur qui les lançait si bien , présent bien digne d’un monarque dont l’antiquité s’honore. Ce souvenir qui paraît rance et passé pour les ignorants comme toi, ô étranger, s’est cependant transmis d’âge en âge dans la mémoire des cuisiniers ; car c’est depuis ce temps que les réunions de plantes potagères assemblées en congrès, sous la présidence du pois macédonien , ont pris le noble titre de Macédoine de légumes.
— Farceur de pois-chiche !
En entendant cette exclamation qui m’était arrachée par l’invraisemblance de ce dernier renseignement , mon cicérone éclata de rire et grimpa autour d’un rameau de coudrier.
Pour le coup, la science du grand Cucurbitus me parut s’être égarée. Je ne comprenais pas le moins du monde comment il avait pu donner aux cucurbitacées la prédominance sur cette race comblée de tant de souvenirs historiques, et illustrée par de pareils titres nobiliaires.
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Mon étonnement de cet écart d’intelligence dans un homme aussi largement doué fut si grand , que je ne pus m’empêcher de le témoigner tout haut en m’éloignant.
— Jugement téméraire, mon fils, me cria Cucurbitus lui-même qui venait de me joindre. Je n’ai fait que me conformer aux exigences des temps et aux usages mêmes du genre humain. A quoi servent aujourd’hui les titres gothiques? je te le demande.
— A rien , grand roi , répondis-je.
— Tu vois donc bien que tu n’es qu’un oison quand tu doutes de ma sagesse.
— Seigneur, je le vois.
— Mes lupins, mes pois-chiches et mes fèves, continua-t-il, n’ont plus ni poids ni gravité. Ce sont tous d’insouciants débauchés, comme bien des descendants de votre vieille noblesse, viveurs, paresseux, turbulents, ne songeant qu’à aimer, à rire et à boire, de vrais mange-tout , enfin, comme certains d’entre eux se sont plu à s’appeler eux-mêmes. Ils sont tombés dans la familiarité du vulgaire. Je ne dis pas qu’ils en soient plus malheureux , mais je ne pouvais sérieusement songer à appuyer mon trône sur les bases d’une telle aristocratie, et j’ai préféré m’appuyer sur la noblesse du ventre et de l’obésité. Tant pis pour eux, s’ils ont laissé passer devant eux les cantaloups et jusqu’aux potirons.
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— Illustre monarque , vous avez bien fait.
Gucurbitus me gratifia de deux nouvelles pichenettes, et s’éloigna me laissant plus que jamais pénétré de sa bonté et de sa grandeur.
En quittant la demeure de ces joyeux compagnons, je tombai sans transition au milieu de personnages graves ou apathiques qui, de même que les potirons, semblaient soigner particulièrement le travail de leur ventre.
Leur unique souci était de faire leur boule et de remplir leurs poches. Ces individus étaient des choux, race frugale et laborieuse, malgré son indolence apparente, et dont je me proposai d’étudier à l’instant même les mœurs et l’utilité.
Mais au moment où j’entrai dans ce cénacle de boursoufflés, ils
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semblaient dormir à qui mieux mieux. Je crus même les entendre ronfler sans façon à côté des chicorées , leurs compagnes naturelles, avec lesquelles ils se disputent aigrement tout le jour, et se réconcilient chaque soir, comme cela a lieu dans tant d’autres ménages.
Une odeur à la fois fade et âcre, comme celle qui s’exhale des alcôves conjugales, où les bons bourgeois se livrent sans retenue et sans scrupule à tous les laisser-aller de la nuit, vint subitement me sauter au nez. '
Ces senteurs nauséabondes m’alourdirent et me disposèreit presque malgré moi à me livrer au sommeil.
Je me couchai sur le sol ; je plaçai sous ma tête, en forme d’oreiller, la liasse des manuscrits de Cucurbitus, et je ne tardai pas à m’endormir profondément.
âlors je lis un rêve. — Etait-ce bien un rêve? — Je ne vois pas trop quel autre nom donner à cette incroyable hallucination légumineuse, herbacée et cosmogonique à la fois.
Du reste le lecteur va en juger, pour peu qu’il soit doué de l’intelligence nécessaire : car ce rêve, si c’est un rêve, s’encadre trop bien dans cette merveilleuse histoire de l’empire du grand Cucurbitus, pour que je puisse songer un instant à en priver la postérité.
Je vais donc le livrer à la publicité sans en rien omettre.
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Dès que j’eus fermé les yeux, je sentis qu’il s’opérait en moi un travail de transformation étrange.
11 me semblait, — me sembla-t-il seulement, qui pourrait le dire? — que mes extrémités supérieures se divisaient en compartiments de la nature des feuilles ; que mon corps s’allongeait en manière de tige ; que mes jambes et mes pieds se réunissaient et s’en allaient en diminuant, au point que, ne trouvant plus en eux
une base suffisante pour supporter le poids de mon corps, ébranlé
d’ailleurs par chaque souffle du vent, je dus visser dans le sol ces parties inférieures ainsi métamorphosées en racines.
J’étais passé sans transition à l’état de légume. La confusion inhérente aux songes, — à supposer, comme je l’ai dil plus haut, que ce fût un simple songe, — m’a fait oublier le nom de l’espèce précise à laquelle j’appartenais.
J’eus alors un instant de sensation délicieuse ; un sentiment • exquis de calme et de fraîcheur vint s’emparer de moi.
Ma tête s’était tout d’un coup débarrassée de ce poids énorme de divagations inutiles et de notions stupides qui troublent et hébètent les cervelles humaines. Il me semblait être plus directement en communication avec la vie de la terre, et je sentais , comme cette mère commune , d’une façon intime, extatique et silencieuse.
Cet état merveilleux durait depuis quelques minutes, lorsque le grand interprète des races végétantes, la brise inclina vers moi les têtes de mes nouveaux compagnons.
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Quille ne fut pas ma surprise de reconnaître, dans un moment de lucidité rétrospective, .que j’avais déjà vécu avec tous ces braves légumes ; qu’ils avaient la meme origine primordiale cpie moi-même ; en un mot que j’étais lié avec le plus grand nombre d’entre eux par des liens de parenté.
Je vis clairement alors que, pour arriver à l’état d’homme, j’avais passé par toutes ces phases ; j’avais commencé par ce premier degré de la vie.
Végétal, je prenais jadis ma nourriture au minéral pur ; puis, bœuf ou chèvre, j’avais tondu les végétaux, jusqu’à ce que, par de nombreuses transitions, parvenu à l’état d’homme, je fusse arrivé à absorber la chèvre, le mouton ou le bœuf formés par ces légumes, formés eux-mêmes par les minéraux.
Si le lecteur ne trouve pas très claires ces bizarres fantaisies formées par ce songe fantasque, — en admettant toujours que ce fût un songe, — il ne peut s’en prendre qu’à un défaut de lucidité et de profondeur dans son esprit.
Quant à moi, lorsque je les repassai dans ma mémoire, j’en fus suffisamment satisfait, et je ne tardai pas, en y réfléchissant bien, à leur trouver une certaine valeur scientifique dont je résolus de me contenter en attendant mieux.
Cependant la reconnaissance fut réciproque. Mes anciens parents m’accueillirent comme un enfant prodigue. Ce tut alors un échange touchant de félicitations, de révérences, de serrements de main et d’embrassements...
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On me combla de marques d’estime et d’intérêt. Bien mieux, plusieurs des plus belles femelles de la société , mettant à nu leurs fleurs de pourpre, d’azur ou d’or, échangèrent de véritables baisers d’amour avec les fleurs dont j’étais moi-même couronné.
Je reçus surtout de flatteuses et douces caresses d’une chicorée sentimentale dont les pétales bleu de ciel tressaillaient de joie en m’examinant. Son pistil fit des avances gaillardes au pollen de mes étamines, et j’éprouvai alors jusqu’à quel point ces fleurs que nous nommons les simples poussent le raffinement du sensualisme et de la volupté.
Pas si simples que vous, braves gens de la race humaine ! Quant à moi, après cette épreuve, je ne crains pas de dire que j’aimerais mieux être choux qu’historien. Le pistil de la chicorée n’est pas pour peu de chose dans cette préférence.
Mais rien ne dure ; c’est une chose pénible à avouer.
Tout à coup je me revis en pantalon et en cravate au milieu des salades et des navets. Je retrouvai une de mes mains, et la portant à mes lèvres, je sentis que ma moustache était revenue à son poste.
Qui pourrait expliquer la confusion où me plongea, vis-à-vis de mes nouveaux concitoyens,, cette seconde transformation, ou plutôt ce retour à ma conformation première?
J’éprouvai dans cet instant la honte indicible dont serait acca-
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blé un membre de l’Académie des sciences morales et politiques, qui se verrait transporté au milieu du bal d’Asnières, sans autre vêtement qu’une feuille de pourpier et une perruque-abricot.
Mais, hélas ! ce n’est pas tout. Les anciens consanguins que je venais de retrouver, voyant s’opérer sous leurs yeux cette transformation subite, comprirent fort bien que j’avais déjà depuis longtemps quitté leur compagnie ; que je n’appartenais pas de ce jour-là seulement à l’espèce homme ; que j’avais vécu longtemps parmi ceux qui les dévoraient, quadrupèdes ou bipèdes, avant de venir leur faire cette petite visite sentimentale.
Alors ils entrèrent contre moi dans une fureur dont je ne les croyais pas capables.
S’ils m’avaient toujours vu dans mon état actuel, ils n’auraient pas songé à me faire un crime d’appartenir à l’espèce humaine. C’était à leurs yeux une position fatale, une race vorace par nature qu’il fallait nécessairement subir comme on subit un conquérant, un monarque ou un garde- champêtre.
Ils craignaient donc les hommes, les lapins et les chèvres, mais sans leur en vouloir, surtout aux premiers dont descendait leur prince et bienfaiteur, l’illustre Cucurbitus.
Mais, cette fois, grâce à cette étonnante transformation opérée sous leurs yeux, ils venaient d’apercevoir clairement mon origine et ma filiation.
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J étais donc bien et dûment convaincu à leurs yeux de trahison et de parricide quotidien, en appartenant aux castes privilégiées qui s engraissaient de leurs sueurs et vivaient à leurs dépens.
Ils commencèrent donc a m injurier, à me frapper, à me maltraiter avec autant de ferveur qu’ils en avaient mis d’abord à m’accueillir et à me caresser.
Ils s agitaient autour de moi comme des forcenés ; les choux avaient les feuilles hérissées de rage ; les pois-chiches se tordaient les bras dans des convulsions nerveuses; les cardons me frappaient de leurs goupillons de fer.
C’était un crescendo de colères inimaginable dont je finis par être effrayé tant et si bien, que je pris mes jambes à mon cou, manière vulgaire et stupide d’exprimer la posture d’un homme qui fuit devant un danger.
Les Parisiens appellent cela jouer des guiboles. Je préfère de beaucoup cette figure à la première.
Je croyais échapper ainsi à l’acharnement de mes ennemis. Erreur grossière !
Ces personnages qui m’avaient semblé si mous, si apathiques, ranimés par la lureur, surexcités par l’indignation, se mirent à mes trousses avec un bruit terrible.
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J’entendais derrière moi leurs hordes vengeresses pousser, en me poursuivant, des aboiements terribles comme une meute de vénerie à la poursuite d’un dix cors.
Ceux qui s’étonneraient de ce qu’un être à peu près raisonnable ait pu s’imaginer que des légumes fussent doués de la faculté de l’aboiement, vont voir dans le chapitre suivant combien il est imprudent de former des jugements téméraires, et comment les choses les plus invraisemblables peuvent souvent se trouver beaucoup moins extravagantes qu’on ne le supposait au premier abord.
Je suis bien aise de donner en passant à mes contemporains cette leçon de modération et d’indulgence réciproque !
Puissent-ils en profiter !
Cette hallucination hoftmanesque et épouvantable devint si forte, que la peur me coupa les jarrets.
Mes jambes s’affaissèrent; mes efforts, quelque surhumains qu’ils fussent, devinrent sans effet, et je me voyais sur le point de périr sous le coup de ces légumes féroces, lorsque je m’éveillai.
O surprise! Les aboiements continuaient toujours et se rapprochaient de plus en plus.
Mon cauchemard etait-il donc devenu une effroyable réalité? C était bien 1 organe éclatant de plusieurs dogues de basse-cour
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dont il me semblait déjà sentir sur mes joues T haleine ardente.
Vous voyez, ô lecteur ! que je n’étais pas aussi ridicule que vous avez pu le croire , à propos de ces aboiements.
Ainsi que cela arrive souvent en pareil cas , une portion de réalité s’était mêlée à mon rêve.
Les aboiements existaient parfaitement bien en dehors de mon imagination ; mais les choux, les carottes et les navets en étaient complètement innocents; rendons leur donc cette justice!
J’allais me lever et fuir à toutes jambes ; je n’en eus pas le temps.
Plusieurs individus dont je ne pus reconnaître la race , me passèrent sur le corps en bondissant ; puis les dogues eux-mêmes, au nombre de trois, me foulèrent aux pieds en donnant de la voix comme dans une chasse à courre.
J’étais mort de peur ; je m’attendais au coup de croc suprême, sans rien comprendre encore à l’elfrayant pêle-mêle des potagères et des chiens de garde, au lien impossible de mon rêve et de ma vision actuelle.
Mais [les aboyeurs continuèrent leur chasse sans même
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me flairer. Je n’en étais donc pas l’objet ; j’étais sauvé.
Alors, reprenant courage, je me mis à suivre de l’œil cette battue nocturne, cet hallali gigantesque qui agitait l’empire de l’est à l’ouest et du midi au septentrion.
Je cherchais vainement à découvrir le gibier qui excitait une si ardente poursuite, et je cherchais vainement le mot de cet énigme, lorsque j’avisai le grand Cucurbitus qui suivait en personne la meute qu’animait son ministre Rateau.
Je me hâtai de le joindre, heureux de me sentir après tant d’émotions près d’un être de mon espèce, et sous la protection toute-puissante d’un magnanime souverain.
Cet empressement à se mettre à l’abri d’une autorité quelconque, dès que quelque chose vous tarabuste , fait suffisamment comprendre comment , dans un moment d’épouvante, le placide bourgeois accepte avec ardeur le premier Soulouque noir ou blanc qui se présente, en attendant que l’ordre se rétablisse dans son cerveau effaré.
— Ah ! dit Cucurbitus en me voyant, te voilà, mon fils.
— Pardieu, je suis aise de te faire assister à une des chasses de mes domaines. — Taiaut ! taiaut ! allez , mes bellots ! — criait-il aux chiens tout en causant.
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— Mais quel diable de gibier pourchassez-vous donc ainsi? demandai-je à l’illustre monarque.
— Gomment , bélître, s’écria-t-il avec cette touchante aménité qui le caractérisait toujours dans ses moindres discours, tu ne vois pas ces mulots et ces grands rats gris qui détalent devant ma meute?
A force de regarder, j’aperçus, en effet, une bande de rats effrayés qui fuyaient de toute la force de leurs jarrets devant les chiens, à travers allées et plates-bandes.
— Remarque, s’écria le roi , l’attitude belliqueuse de mes sujets pour entraver la fuite de leurs ennemis.
— Vois un peu comme ils serrent leurs rangs en forme de muraille ; comme ils haussent leurs piques et leurs hallebardes ; admire comme ces artichauts percent les fuyards au ventre , lorsqu’ils essaient de franchir leurs domaines.
— Taiaut! taiaut lhallé ! hallé , mes bellots !
En effet, les sujets de Cucurbitus se mêlaient tous à la chasse , apportant à cette œuvre de destruction salutaire le concours de leurs forces et des armes particulières que la nature avait mises à leur disposition.
On voyait jusqu’aux haricots insoucieux et aux pois indolents
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qui, sortant de leur joyeuse paresse pour se mêler à la bataille, lançaient leurs longues tiges flexibles sur les mulots effarés, à la manière des lassos dont se servent les Indiens et les Guachos du Mexique.
— Vois, s’écria le roi, en voici un, deux, trois de forcés. Bravo! allons, je te laisse; il faut que je m’en aille faire la curée.
Et Gucurbitus s’élança à la suite de la chasse furieuse.
Tant il est vrai que tous les grands rois sont chasseurs , excepté ceux qui ne le sont pas. Mais l’exception confirme la règle.
Moi qui n aime le gibier qu’à la broche ou dans les casseroles, et qui n avais pas un goût bien particulier pour celui-là, je résolus de continuer mes études , et je laissai Rateau ramasser les victimes, et Gucurbitus courir à la suite des chiens de plus en plus acharnés au carnage.
Bientôt les aboiements et les cris des chasseurs se perdirent dans le lointain.
Cet épisode émouvant avait éveillé en même temps que moi les bourgeois nommés choux dans l’empire végétal.
G était un moment favorable pour étudier leurs mœurs, et obtenir d’eux des renseignements utiles sans trop les gêner.
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Avant d’entamer mes observations particulières , je songeai à me remettre un peu à feuilleter les commentaires que j’avais un peu trop négligés depuis quelque temps.
Je ramassai donc la liasse précieuse qui m’avait si douloureusement servi d’oreiller, et je cherchai à l’article Bourgeoisie ce que le fondateur disait de ses imposables d’élite.
Eusfô ï>r Dum-geois pour rrtyappa* au fisc.
Dans ce nouveau chapitre, je servirai encore une fois, sans presque y rien changer , la prose de Gucurbitus.
Je tâcherai seulement d’épargner au lecteur les répétitions de ce narrateur excentrique.
Je ferai mon possible pour varier les formules de cet auteur, couronné radoteur , par moments , et tout aussi monotone et fastidieux que la plupart de ses augustes confrères.
Voici donc en quels termes il s’exprime à propos de ses bourgeois :
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« De tous les citoyens de mon empire, les plus récalcitrants à payer l’impôt , les plus rudes à se laisser rogner leur épargne , sont assurément ces gaillards à forte panse, d’apparence cossue et bien nourrie, ces bourgeois à allure banale et aux poches pleines qui portent le nom générique de choux.
« A part ce défaut assez considérable à mon avis, puisque la plupart sèchent sur pied et meurent de chagrin, quand mon percepteur Cassarola les a tondus, à part ce défaut, dis-je, ce sont de braves gens en général, tranquilles, calmes, dans leurs opinions politiques, modérés dans leur manière d’agir.
« L’égoïsme même qui les induit à adorer les doctrines du chacun pour soi , devient chez eux une qualité.
« Rien ne les dérange de leur travail d’engraissement; ils s’arrondissent à vue d’œil , sans s’occuper de leurs amis ni de leurs parents; et je m’aperçois bien, aux jours de recette, que le système de Malthus leur réussit on ne peut mieux.
« Je ne suis pas, du reste, le premier César qui ait régné sur eux.
« Le coupe-choux de l’empereur Dioclétien avait déjà gouverné et discipliné leurs aïeux , il y a quatorze ou quinze siècles. Je n’ai donc pas eu grand’peine à leur faire accepter mon autorité.
« Ils sont monarchistes par nature, et ne s’émeuvent jamais
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sérieusement que lorsqu’on les contraint de verser au trésor leur part de contributions.
« Aussi est-il difficile de se faire une idée de toutes les ruses imaginées par ces honnêtes contribuables, pour échapper à cette fatale obligation.
« La plus ordinaire consiste à cacher leurs richesses sous un nombre infini d’enveloppes, dont les plus apparentes sont la plupart du temps tellement trouées et lacérées, et imitent si bien les haillons de la misère, qu’il faut s’y connaître parfaitement pour deviner sous ces loques fallacieuses les opulentes réserves qui y sont enfouies.
« Cependant les rusés de la bande, après avoir reconnu que ce stratagème était complètement inutile, se dirent un jour :
« — Notre rondeur, si naïvement étalée au grand soleil, nous trahit sans cesse aux yeux des collecteurs d’impôts ; n’exposons donc plus notre capital à une unique chance de découvertes ; ne le mettons plus dans un seul tas.
« Alors qu’inventèrent nos drôles?
« Ils se mirent à diviser leurs trésors en une quantité de petits paquets; ils monnayèrent habilement leur énorme lingot, et, après l’avoir réparti dans un grand nombre de petits sacs faciles
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à dissimuler, ils le placèrent sournoisement sous l’aisselle de leurs feuilles en manière de boutons d’habit.
« Gomme cette finesse avait été imaginée par des réfugiés personnages historiques du Brabant naturalisés par moi sur les confins du Boulevart noir, ils reçurent ainsi transformés le nom de choux de Bruxelles.
[Ici se trouve le portrait d un de ces réfugiés , ressemblant assez à l’être idéal connu sous le nom de Juif-Errant , je m’empresse d’en joindre la copie à ses mémoires.)
« Mais Cassarola encore plus habile qu’eux reconnut bientôt la fourberie, et leva les tailles tout comme auparavant.
« — Encore rançonnés ! se dirent les malheureux bourgeois :
cachons donc nos richesses dans les entrailles du sol, et ne lais-
sons de visibles à l’œil nu que les plus maigres de nos membres, et les pans de nos habits.
« Ils firent comme ils avaient dit, et mirent leurs billets de banque dans leurs bas et dans leurs souliers : ils devinrent chouxraves.
« Cette fois, l’exagération de leurs mollets les trahit encore. Je fis chercher à l’endroit où me semblait avoir été transportée la caisse, et je' perçus la taxe comme par le passé.
« Alors , outrés , désespérés de se voir toujours dépouillés de quelque façon qu’ils s’y prissent, mes ventrus devinrent prodigues.
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l’crsoiiuao'e historique eu Brabant .
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— A quoi sert de thésauriser, dirent les plus exaspérés d’entre eux ?
« Les malheureux ne se doutaient pas que j’avais des espions parmi eux, et que rien des choses discutées dans leurs club ne m’échappait.
— A quoi sert de thésauriser, si nous ne profitons jamais de nos trésors dans nos vieux jours ?
— Nous sommes bien sots de ne pas jouir hardiment de nos richesses, de ne pas employer nos ressources à nous parer, à nous couvrir de broderies et de fleurs d’or.
« Jouissons donc ; faisons souche ; ayons de la graine et des descendants ! Sa Majesté sera bien attrapée cette fois ; car si nous dépensons tout, nos poches seront vides, et où il n’y a rien, le roi perd ses droits. C’est connu.
« Et voilà mes rusés contribuables qui se mettent à afficher un luxe effréné.
« Dans cette nouvelle vie, ils prirent le nom de fleurs de choux, d’où vient le nom vulgaire de choux-fleurs.
« Mais ce procédé ne leur servit pas plus que les autres.
« En affichant ainsi leurs richesses, en multipliant les parures et les joyaux, au point d’avoir l’air d’écrins vivants, ils attirèrent
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et éblouirent si bien les regards, quà défaut du fisc, les voleurs n’eussent pas manqué de se sentir des démangeaisons aux doigts, en apercevant cet ébouriffant étalage.
« Toute cette opulence de mauvais goût était d’ailleurs d’excellent titre et de fort poids ; point de bijoux ruolzées ni plaqués. Tout était précieux et véritable. Seulement cette lourde richesse semblait cette fois offerte plutôt que montrée.
« Je feignis d’interpréter ainsi leurs intentions ; je profitai de cette apparence de don volontaire, et j’acceptai à titre d’hommage ces trésors étalés, de même que j’avais pris en qualité d’impôts les épargnes qu’ils dissimulaient.
« Mes choux donc eurent beau se friser, se fleuronner, se détailler, se hérisser, quelques attitudes qu’ils prissent, quelques déguisements qu’ils adoptassent, ils ne purent échapper à l’exécuteur zélé et impitoyable de nos décrets impériaux.
a Ils se firent rouges pour m’intimider, et se mirent à cabaler avec les radis de la même couleur qui, de temps immémorial, sont connus pour leur insubordination et leur haine des souverains et des trônes.
« Mais je ne les taillai que de plus belle, et je les trouvai même ainsi transformés, plus doux, meilleurs et plus stomachiques.
« Il en est même qui se firent communistes, c’est-à-dire réunis en association sur la même tige.
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«Je tondis les associations aussi bien que les individus, et comme leurs travaux ainsi opérés étaient plus délicats , plus
abondants , je laissai ces sortes de communautés s’organiser à leur aise.
« Du reste, continuaient les mémoires, ma caisse impériale ne fut pas la seule qui prélevât une énorme dîme sur les sueurs et les produits de mes bons bourgeois.
« Ils se vii ent exploiter encore, mais exploiter à outrance par une espèce de carotte traîtresse , perfide , floueuse et diantrement cupide, qu’on appelle la carotte industrielle.
« Sous prétexte de les intéresser dans des entreprises fabuleuses, de les associer pour des oeuvres chimériques, de les admettre au partage de bénéfices impossibles, et d’accélérer ainsi cette opulente rotondité à laquelle tous les choux aspirent, les carottes industrielles trouvaient mille moyens plus ingénieux et plus scélérats les uns que les autres pour leur soutirer leurs plus belles feuilles et de leur arracher même d’importantes portions du cœur.
« Abusant de 1 intelligence bornée et de l’âpreté au gain de ces bourgeois imbéciles, les coquines les dépouillèrent à qui mieux mieux, si bien que souvent, quand Gassarola arrivait pour toucher les revenus dans cette partie de nos états, il ne trouvait plus que des trognons.
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« Un pareil état de choses ne pouvait durer longtemps.
« La carotte industrielle , enhardie par ses succès auprès de compères les choux , commençait à s adresseï à d auties espèces de mes sujets.
« Déjà quelques nobles cantaloups, séduits par ses belles paroles, s’étaient laissés dépouiller de leur patrimoine, et avaient ensuite, pour recouvrer leur fortune perdue, trempé dans d indignes tripotages, à l’ instigation des carottes, qui exploitaient et salissaient le nom de ces illustres dupes sur le point de passer à l’état de fripons.
« De graves et pieux artichauds même n avaient pas pu résister à l’entraînement de cette fièvre d’agiotage.
« Il n’y eut pas jusqu’à mes joyeux artistes, les haricots et les lupins, auxquels ces carottes trompeuses ne trouvassent moyen d’arracher quelques cosses pleines.
« Voyant que mon empire allait être ruiné et dévoré par ces infâmes drôlesses, je pris un parti énergique que je recommande à l’attention de tous les souverains, mes confrères.
« Comme les gueuses étaient parfois tellement habiles à se dissimuler qu’il était impossible de leur mettre la main dessus, je résolus de les prendre par la ruse.
— A la bonne heure! m’écriai-je. J’admire ce procédé aussi radical que peu coûteux.
« Je fis répandre adroitement le bruit fallacieux que, dans l’intérêt des finances et du commerce, moi, Cucurbitus, j’étais tout disposé à livrer aux carottes l’entreprise de toutes les fournitures de mon empire, et même à leur confier la perception des impôts.
« Quand ce bruit eut suffisamment circulé, je fis publier à son de trompe, par les ognons, que j’invitais toutes les carottes industrielles à se rendre tel jour, telle heure, dans le lieu ordinaire de leur rassemblement. Elles avaient donné à ce lieu le nom de Bourse, par allusion, sans doute, aux bourses de mes sujets qu’elles attiraient et soutiraient dans cet endroit.
« Les carottes accoururent, alléchées par l’espoir des prodigieux bénéfices qui leur étaient annoncés.
« Pas une ne manqua à l’appel.
« On y trouva jusqu’à celles réputées peu honnêtes et qui d’ordinaire se cachent avec le plus grand soin.
« Quand la réunion fut au grand complet, je fis fermer hermétiquement toutes les issues ; puis, à l’aide de plusieurs bottes de paille convenablement disposées et auquclles je mis le feu de ma main impériale, je les enfumai toutes à la fois. »
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Si jamais j’arrive à la toute puissance, je prends le ciel à témoin que je n’en emploierai pas d’autre pour délivrer mon pays de ces carottes malfaisantes qui fourmillent parmi les hommes aussi bien que chez les légumes , et qui réunissent un tas d’imbéciles, sous le pseudonyme d’actionnaires, pour leur extorquer leurs écus par des blagues industrielles.