CHAPITRE V
Le Roi et la Cour.
La majesté imposante qui entourait la royauté comme institution trouvait une expression analogue dans les titres dont le roi se décorait. Dans l'inscription d'Hâjîâbàd, Sâpûr I s'appelle «l'adorateur de Mazda, le divin, Sàpûr, Roi des Rois de l'Iran et du Non-Iran, descendant des dieux**. Dans une lettre à l'empereur Constance, il s'attribue les titres pompeux de „Roi des Rois, compagnon des étoiles, frère du soleil et de la lune*" ^). En s'adressant aux autorités arméniennes, le grand roi se qualifie souvent de «Roi des Rois, le plus glorieux des adorateurs d'Âhura Mazda, élevé aussi haut que le soleil" etc.^) Khusrau I se glorifie d'être «le divin, le bon, celui qui donne la paix à la patrie, le vénérable, Khusrau, Roi des Rois, le fortuné, le pieux, le bienfaisant, celui à qui les dieux ont donné un grand bonheur et une grande domination, le géant des géants, formé à l'image des dieux** ^), et Khusrau II s'appelle même «un homme immortel parmi les dieux et un dieu très illustre parmi les hommes, le possesseur d'une renommée sublime, celui qui se lève avec le soleil et donne à la nuit ses yeux***).
L'aspect du souverain devait correspondre à ces titres glorieux. D'abord, il devait être exempt de tout vice de déformation. Aussi les rois faisaient-ils parfois aveugler ou autrement estropier les membres de leur famille dont la rivalité était à craindre, pour les rendre incapables d'occuper le trône. Il n'était pas convenable que le roi gagnât de l'argent par l'agriculture ou le commerce, et, à son avènement, il devait s'engager à gouverner avec justice, à ne pas avoir de fermes à lui, à ne pas exercer le commerce *"') et à ne pas avoir d'esclaves à son service, «parce qu'ils ne donnent jamais des conseils qui soient bons et utiles**. C'est le revenu de l'Etat seul qui enrichit le souverain et augmente ses moyens®). Une magnificence somptueuse en habillement et en équipement, une suite nombreuse
1) Ammien Marc. XVU, 5, 3.
*) Patkanian, J. A. 1866 I p. 116.
^) Lettre de Khusrau à Justinien, communiqué par Ménandre (Corp. scr. hist. Byz., pars I, p. 353).
*) Théophylacte IV, 8. — Il faut remarquer qu'en s'appelant dieux, les rois sassanides se servent toujours du mot bagh et non pas du mot gazdân^ dont l'emploi est restreint à Ahura Mazda et à son cercle de dieux proprement dits (Nœld. p. 452 n. 4).
^) Ibn Khaldûn, à qui nous devons cette notice, explique la cliose de cette manière, que l'occupation de l'agriculture de la part du roi pourt-ait nuire aux intérêts des voisins, et qu'en exerçant le commerce il ferait augmenter les prix des marchandises; mais c'est plutôt une question de convenance.
^) Ibn Khaldûn, Not. et Extr. XVII p. 86, XX p. 98.
et une cour brillante servaient à rehausser la splendeur de la majesté et à éblouir les spectateurs. A la guerre, ââpûr II, ^dépassant les autres par sa taille, allait à cheval à la tête de toute l'armée; il portait en guise de diadème la figure d'une tête de bélier en or, garnie de pierres précieuses^), et la suite nombreuse de divers dignitaires prêtait à son apparition encore plus de splendeur" ^). Théophylacte nous donne la description d'Hormizd IV, assis sur son trône royal, portant un habillement précieux: „La tiare était en or et ornée de pierres, répandant une splendeur éblouissante par les escarboucles incrustées et cadrée d'une rangée de perles qui brillaient sur la coiffure en mêlant leurs rayons ondulants à la belle splendeur des éméraudes, de sorte que l'œil regardant était quasi pétrifié dans un étonnement insatiable. Il portait un pantalon chamarré d'or, tissé à la main et de haute valeur, et en général son habillement faisait preuve d'autant de faste que le penchant pour l'ostentation le voulait"^). Selon Jean Chrysostôme le roi de Perse portait une barbe dorée et avait l'air „d'un animal merveilleux"*).
D'ailleurs, les rois sassanides se montrent à nos yeux, encore aujourd'hui, dans toute leur pompe, sur les monnaies et les bas-reliefs qu'ils ont laissés. Nous possédons des monnaies de tous les rois sassanides, et nous en apprenons que chaque roi s'est composé une couronne différant dans sa forme de celle de son prédécesseur. Ardeâîr I a fait frapper de belles pièces d'après les modèles arsacides, où le roi est représenté, portant la barbe longue et, à la tête, la tiare à perles arsacide (fig. 1). Sur ses monnaies plus récentes, la tiare a été munie d'un sommet en forme de ballon, peut-être le symbole du globe terrestre ou du globe céleste, ou bien ce n'est plus une tiare, mais une espèce de bonnet qui porte cet ornement singulier (fig. 2). Aux deux côtés se trouve l'inscription pehlvie. Au revers on voit le pyrée, qui ne manque jamais aux monnaies sassanides (fig. 3)'*). §âpûr I porte une couronne dentée d'une forme particulière, ornée du ballon, et on voit distinctement que ce dernier a été garni de pierres précieuses ou de perles (fig. 4). Le type de monnaie créé par ââpûr I se maintient pendant les règnes suivants, seulement la couronne change: tantôt elle porte des dents hautes et aiguës (fig. 5), tantôt elle a la forme d'un bonnet rond enfermé dans un diadème bas et denté, tantôt ce bonnet est orné de rameaux à feuilles, qui ont été, probablement, exécutés en or (fig. 8), tantôt le bonnet représente un aigle, la tête en avant et les ailes déployées (fig. 10) etc.; mais toujours la couronne est surmontée du ballon, qui décroit pourtant un peu pour chaque roi. ^âpûr II seul porte, sur une pièce d'un type rare, une tiare ornée de trois rangs de grandes perles sans le ballon. Autrement la coutume se répand
*) Un tel diadème est représenté sur quelques monnaies sassanides et apparaît parfois dans les bas-reliefs de Tépoque (voir Flandin et Goste pi. 43).
*) Ammien Marc. XlX, 1, 3.
3) Théophylacte IV, 3.
*) Voir Nœld. p. 453.
^) Le pyrée figurait déjà sur les monnaies fnippées par les roitelets du Pars depuis le premier temps des Séleucides jusqu'à la sujétion du Pars au roi parthe Mithridate I; dans la période suivante le pyrée était remplacé par un simple brasier (voir Justi, Grundr. d. iran. Philol. H, p. 487).
D. K. D. Vldensk. Selsk. Skr., 7. Raskke, hlstoiisk og fllosofisk Afd. 1. 1. 12
d'employer des nœuds dont les rubans se voient entre la couronne et le ballon qui y repose. Chez Bahrâm V et Yazdegerd II (flg. 14 et 16), le ballon, qui est devenu sphérique, est élevé, au moyen d'une perchette, un peu au-dessus de la couronne; évidemment, il a été regardé, à ce temps, comme le symbole du soleil. Un croissant y est ajouté, dont les bouts embrassent la moitié inférieure du globe. A quelquesunes des monnaies de Pêrôz, deux ailes s'ajoutent encore à l'échafaudage, placées au-dessous du croissant, des deux côtés de la perchette (flg. 16).
Bahràm IV avait commencé à placer un croissant au devant de la couronne, et depuis le temps de Pêrôz, cette innovation est souvent imitée. Khusrau I maintient le croissant au devant de la couronne en y ajoutant une étoile (fig. 17). Après Kawâdh, le globe qui forme le sommet de la coiffure devient tellement exigu, qu'il est presque entièrement enveloppé par les bouts du croissant de dessous (fig. 17— 21). Khusrau II reprend la couronne ailée de Pêrôz, mais ici le globe provenant du ballon d'Ardeâtr I s'est transformé en étoile (fig.* 22). Les derniers rois portent la couronne de Khusrau II avec quelques changements insignifiants (fig. 24).
Au revers des monnaies à côté du pyrée on voit généralement deux prêtres (fig. 6, 9, 12). Sur quelques monnaies de Bahrâm II, il parait que les deux figures aux côtés du pyrée représentent le roi et la reine avec leurs coiffures particulières, le roi à gauche, la reine à droite. Depuis le temps de Pêrôz, on trouve toujours à gauche du pyrée une étoile, à droite un croissant (fig. 18 et 23). En outre le croissant ou la combinaison d'étoile et de croissant est placé, depviis Kawâdh, trois fois à l'avers: en bas, à gauche et à droite de l'effigie du roi et quatre fois au revers.
D'autres signes qui apparaissent par occasion sur les monnaies sont 7\ et ^ > dans lesquels le numismatiste danois L. Chr. MûUer a reconnu les symboles respectifs de la divinité et de la royauté, et ^ et ^^ qui sont, selon le même savant, deux formes d'un instrument de culte appelé le mâhrày qui est encore aujourd'hui en usage chez les parsis^). D'après le Mujmil-^i'tawârtkhy §âpûr I et II et Bahrâm II, III et IV ont porté deux ou trois anneaux d'or autour de leurs couronnes ou autres coiffures, et les monnaies des rois nommés montrent que la notice est correcte^).
En 303 ap. l'H. (915—16 ap. J.-C), Mas'ûdt a vu, à Istakhr, chez un des nobles") de Pars, „un gros livre contenant la plupart des sciences des Perses avec l'histoire, les édifices et les règnes de leurs rois", et qui renfermait, en outre, les images des rois des Perses de la race des Sassanides. „De chacun d'eux on faisait le portrait, le jour de sa mort, ~ qu'il mourut jeune ou vieux —, et on y représentait son habillement et sa couronne, la façon dont il portait sa barbe, et l'expression de sa figure", puis l'image était déposé dans le trésor, «afin que l'aspect du mort ne fût pas caché à la postérité." Si le roi était représenté en guerrier, il était debout, et s'il était représenté s'occupant des affaires d'Etat, il était assis; et
>) Videnskaberiies Selskabs Skrifter 5e série t. 3 p. 163.
<) MûUer, ibid. p. 157.
^) Ahlul-bujûtât = vispuhrân.
D. K. D. ViDENSK. Selsk. Skh,, h
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