‹ L'empire des Sassanides, le peupleChapitre 11 sur 14 · Yazdegerd · texte numérisé non relu

Yazdegerd

chaque roi se monlrait entouré de grands et de petits et de telle manière que les grands et mémorables événements de son règne fussent exprimés par l'image. Mas'ûdi ajoute que ce livre était une copie de celui qui fut trouvé* dans le trésor des rois de Perse au milieu du mois de Jumâdi II 113 (781 ap. J.-C). Il avait été traduit du pehlvi en arabe par Hiêâm b. 'Abd-el melik b. Merwân, et les images avaient été peintes avec des couleurs d'une espèce merveilleuse ^qui n'ont pas d'égal en nos jours, avec de Tor et de l'argent fondu et de la poudre de cuivre saupoudrée (?), et la feuille elle-même était d'une couleur bleuâtre, merveilleuse dans sa coloration, et préparée d'une manière si belle et si excellente que je ne sais pas, si c'était du papier ou de la peau**^). Hamza a utilisé ce livre pour insérer dans sa chronique la description des images de tous les rois sassanides. Probablement, les images en question n'ont pas été authentiques depuis la première jusqu'à la dernière; on peut supposer que la coutume de faire le portrait des rois au jour de leur mort et de déposer l'image dans le trésor est née à quelque époque indéterminable de la période sassanide et qu'on a complété plus tard la collection en faisant des portraits de pure fantaisie des rois antérieurs. Mais il n'y a pas de raison, au moins, pour douter de l'authenticité des portraits des derniers Sassanides: l'habillement, l'équipement entier et les positions des individus sont tellement différents de tout ce qu'on connaissait aux temps islamiques et, d'autre part, tellement conformes aux représentations des bas-reliefs sassanides, que l'idée d'une supercherie post-sassanide doit être excluse. Je cite comme exemple la description que donne Hamza de Khusrau P): „ portant une robe blanche, brodée (ou peinte) de diverses couleurs, et un pantalon bleu de ciel, il se tient assis sur son trône, appuyé sur son épée.*" Et Yazdegerd III, le dernier roi de la dynastie, «apparaît en robe verte à dessins peints en couleurs, en pantalon bleu de ciel, en couronne rouge et en bottines de la même couleur; tenant à la main une lance, il se tient appuyé sur son épée.*" ^).

Le symbole mentionné de la royauté : © n'est qu'une amplification du signe ^ ,

qu'on peut voir sur des monnaies achéménides et arsacides, et qui se retrouve sous les Sassanides. Aux bas-reliefs du temps d'Ardeâir I et de âàpûr I on trouve les signes nommés et quelques autres:

marqués sur les bonnets hauts de quelques-uns des hommes qui entourent le roi. Je suppose que de cette façon ils ont été employés comme une espèce de marque d'uniformisation pour les officiers des diS'érentes divisions de la garde du corps.

Les bas-reliefs sont souvent des représentations de groupes, où l'on voit le roi entouré de sa garde du corps, de soldats, de prisonniers ou de sujets apportant leur tribut. Son maintien est raide et majestueux. Il porte la couronne ou le

>) Kitâb et-tanbih, Bibl. geogr. Arab. VHI p. 106. ') H^n^zB ^* Gottwald p. 57, trad. lat p. 42. S) Ibid. p. 62, trad. p. 42.

diadème aux rubans flottants, un collier, un habit de dessus garni de plusieurs rangs de perles ou de pierres précieuses, aux manches étroites et ornées de perles, un pantalon ample qui lui descend jusqu'aux pieds et qui est serré en plis au bas de la jambe, des souliers à nœuds, souples et sans talons. Généralement, sa main gauche repose sur la poignée de Tépée, qui est droite et pend au devant, entre les jambes, dans un fourreau garni de pierres ainsi que la poignée. Son accoutrement a dû être assez peu commode. Un roi — c'est probablement, à juger par la forme de la couronne, Pêrôz — est représenté*) revêtu d'un habit de dessus descendant jusqu'au milieu du mollet et dont le dessin ^, probablement une variation du symbole royale, est peint sur l'étoffe ou tissé dedans en rangs symétriques, tout comme la fleur de lys dans la robe des anciens rois de France^). Le roi porte, communément, la moustache élégamment tournée et la barbe taillé en pointe, et les cheveux, gracieusement frisés, ondulent sur les épaules.

Par notre connaissance des différentes formes de couronnes, nous sommes à même de déterminer, pour beaucoup des bas-reliefs sassanides, de quel roi ils proviennent. Du temps d'Ardesîr I il existe entre autres un bas-relief) représentant le roi qui reçoit du dieu Âhura Mazda un anneau aux rubans flottants, symbole de la royauté. Tous les deux sont à cheval, le dieu tenant à la main gauche un sceptre, le roi ayant levé la main gauche à la hauteur de son visage en tendant l'index en avant vers Âhura Mazda, geste qui indique, sans doute, la soumission et la révérence; d'autres bas-reliefs nous montrent les gens de l'entourage du roi dans la même position vis-à-vis du souverain, seulement, le geste en question est exécuté, en général, de la main .droite*). Le cheval d'Ardesîr, qui porte au poitrail une inscription grecque^) et, au-dessus de celle-ci, un ornement de trois grands médaillons à têtes de lion, foule aux pieds le cadavre d'Ârtaban, le roi des Parthes vaincu, tandis qu'Anro MainyuS ou quelque autre démon est étendu sous les pieds du cheval d'Aliura Mazda. La même scène est représentée sur d'autres bas-reliefs,

>) Flandin et Ck>stc pi. 9.

^) Dans ses Prolégomènes, Ibn Khaldûn mentionne la coutume de tisser dans TétofTe des vêtements de soie ou de brocart, destinés à Tusage des souverains, en fils d'or ou en fils d'une couleur différente de celle de l'étoffe, les noms des princes ou certains signes qu'ils ont adoptés. De tels habits sont aussi donnés aux personnes que le roi veut honorer, avec l'autorisation de les porter. Avant l'islamisme, ajoute Ibn Khaldûn, les rois de Perse faisaient mettre dans l'étoffe de leurs vêtements soit les portraits et les figures des souverains de ce pays, soit certaines figures et images appropriées à cet usage." (Not. et Extr. XVII p. 57—58, XX p. 66-67.)

3) Flandin et Coste p. 182.

*) Chose curieuse et très caractéristique pour le conservatisme oriental en matière d'étiquette et d'usages adhérant à la religion: cette position cérémonielle du bras qui est représentée sur les monuments perses d'il y a plus de mille cinq cents ans, nous pouvons robsei*ver de nos jours encore dans la vie religieuse des Parsis. Voir la représentation photographique d'une cérémonie de noces dans ^The History of the Parsis" de Karaka (t. 11, p. 180), où les deux dastûrs qui accomplissent la cérémonie tiennent l'index de la main droite tendu en avant à la hauteur du visage, probablement pendant la récitation des passages de TAvesta cités dans le texte.

^) Les exemples de l'emploi de la langue grecque dans les inscriptions sassanides sont rares. Le nouvel Empire s'est défait bientôt du philhellénisme parthe.

où le roi et le dieu sont à pied; à l'un d'eux, Mithra se tient, un nimbe à rayons autour de la tète, de l'autre côté du roi.

Plusieurs bas-reliefs de §âpùr I mettent en scène le triomphe de celui-ci sur l'empereur Valérien, un événement qui, évidemment, a fait beaucoup d'impression en Perse. D'autres représentations nous montrent des scènes de combat, où quelque roi sassanide poursuit ou désarçonne à coups de lance un adversaire couronné *). A un de ces bas-reliefs^), le roi est bardé de fer et orné d'un diadème qui aboutit dans un tête de bélier comme celui mentionné par Âmmien, et son harnachement

et son carquois sont décorés du signe royal © en plusieurs rangs.

Comme nous l'avons dit, un bas-relief semble être dû à Pêrôz^). On y voit le roi recevant l'anneau royal aux rubans flottants, des mains d'un individu qui est probablement le lieutenant d'Âhura Mazda sur la terre: le niôbedhân môbedh. Ce personnage porte une espèce de diadème garni d'un rang de perles et, au sommet, d'un globe parsemé de perles ressemblant à celui qui orne la couronne du roi, puis une ample robe galonnée de perles et décorée, à intervalles, d'un ornement qui semble fait de trois perles juxtaposées. De l'autre côté du roi, la reine se tient, couronnée également d'un diadème à globe garni de perles, et revêtu d'un habit galonné au-dessus de la robe riche en plis. Elle tient à la main droite l'anneau royal aux rubans, à la gauche une chose mystérieuse qui ressemble à une cruche. Tandis que chaque tour de la ceinture triple du roi consiste en quatre rangs de perles, les gallons de la reine ont trois rangs et ceux du grand prêtre présomptif n'ont que deux rangs.

De nombreux courtisans distingués et attitrés entouraient le souverain: le darighbedh ou chef de la cour, les intendants des palais, les sommeliers, les échansons (maibedh*)) et les „gustateurs" (padhaskhivarl'% le premier chef de cuisine {khwânsdlâr^)\ les chambellans (senekapan ou senekapet selon les historiens arméniens^)), le chef des fauconniers (sd/i6d/i ?**)), le grand écuyer {akhwarhedh ou akhivarsâlar, siôrbdn^))y puis des pages et des ^gardiens de la porte** {derbân^^) etc. Une garde du corps nombreuse (pustighbdn^^)) devait défendre le roi et lui servir de garde d'honneur; son chef, le pustighbdnsâlâr, était un des hommes les plus

1) Flandin et Coste pi. 43 et 183.

«) PI. 43. 8) PI. 9: Dieulafoi (V, p. 121) l'attribue à Khusrau II.

*) Patkanian JA. 1866 1 p. 115.

^) Hoffmann p. 95.

^) Ardesir II!, qui monta au trône à Tâge de sept ans, fut clcvc par le premier chef de cuisine Meh-Adhur-Gusnasp (voir Tab. Nœld. p. 386).

') Patkanian JA. 1866 I p. 115. ") Ibid.

*) Hûbschmann: Armen. Gramm. I p. 93; Kâmâmagh, BB. IV p. 43. ^^) Hûbschmann I p. 137.

>') Hûbschmann I p. 255.

accrédités à la cour^). Par hamaharz il faut comprendre, probablement, des officiers du corps des puâttghbâns ou de quelque autre corps de garde'). Dans les derniers temps de Tépoque, ces corps étaient composés par des nobles^). Quand le roi montait à cheval, la garde du corps se disposait sur deux rangs, chaque homme portant la cuirasse, le casque, le bouclier et Tépée et ayant la lance à la main, et à mesure que le roi passait, chaque soldat étendait son bouclier vers le bord de la selle royale en courbant la tête de sorte qu'il touchait le bouclier de son front^). Telle était l'étiquette au moins vers la fin de l'époque sassanide. De la période antérieure, nous avons dans les bas-reliefs d'Ârdeâîr I, de Sâpùr I et d'autres rois plusieurs représentations des gardes du corps. Il semble qu'alors les simples soldats n'aient pas été des nobles: nous trouvons souvent un type de soldats des gardes du corps qui ont la nuque rasée, et nous savons que les nobles mettaient leur gloire à leurs boucles frisées (gês). Sur le bas-relief pi. 53 de l'œuvre de Flandin et Coste, que nous reproduisons ici, on voit à gauche du roi §àpûr I quatre rangs de chevaliers, dont les deux rangs supérieurs se tiennent dans la pose respectueuse, l'index de la main droite tendu en avant. La plupart appartiennent au type rasé, seulement les cinq premiers chevaliers du troisième rang, ceux qui sont les plus proches du roi, ont des boucles frisées; ce sont probablement des officiers nobles. A droite du roi on voit des gens qui apportent des présents ou un tribut en nature: au-dessus deux rangs de personnes aux cheveux demi-longs, vêtus de blouses qui leur descendent jusqu'aux genoux et en culottes descendant jusqu'aux chevilles; ils portent des cruches, des coupes etc. et amènent deux panthères enchaînées; je suppose qu'ils arrivent de l'est de l'Iran. Au-dessous d'eux vient un rang de gens qui présentent des vêtements, un cheval et un éléphant. Le premier de ce rang se tient agenouillé, les bras tendus vers le monarque. Le dernier rang consiste en quelques hommes qui, pieds nus, apportent des vases etc., et en quelques autres qui traînent un char de triomphe ou de guerre. Un ange, symbole de la majesté, qui plane dans les airs devant le roi, semble être, au point de vue artistique, un rejeton de la figure de Nice des monuments arsacides^). La marque distinctive des différents corps de garde semble être la forme de la coiffure. Le casque haut et arrondi (Flandin et Coste pi. 44^ 49 etc. ^) est le plus commun:

>) Dans le Kâmâmagh, le pusUghbânsâlâr est nommé, comme un des intimes du roi, avec le môbedhân môbedh, rÊrân-spâhbedh, le dabîrân mehist et l'instructeur des chevaliers (BB. IV, p. 62).

') En tout cas, hamaharz est quelque chose de très distingué: Antigone est appelé par les Arméniens le hamarharz d'Alexandre le Grand (Hûbschmann I p. 177).

^) Même les simples soldats des gardes du corps étaient nobles (voir Tab. Nœld. p. 391).

♦) Tab. Nœld. p. 389.

^) La couronne de fleurs que la Nice parthe tend vers le roi est remplacée ici par le ruban flottant qui, avec ou sans anneau, est un des insignes royaux. L'ange se retrouve dans Flandin et Coste pi. 49.

^) Un tel casque, mais muni de rubans à la nuque, se voit sur la tête du roi parthe Artaban V que foule aux pieds le cheval d'Ardesîr (pi. 33). La personne qui, pi. 182, évente le roi d'un éventail de

plumes (?) porte une coiffure semblable, un peu élargie au milieu et munie du symbole ^ Des trois hommes qui, pi. 44, portent le casque haut, le premier y a le signe

mais on en trouve dont le sommet est tourné en avant, et d'autres qui sont faits d'ailes d'oiseaux ou qui en sont ornés (pi. 49). Planche 50 montre des spécimens des différentes sortes de couvre-chefs, parmis lesquelles se trouve aussi un bonnet plat. PI. 33 on voit quelques officiers uniformément habillés d'une robe flottante, agrafée sur la poitrine par une boucle double, et d'un pantalon plissé par derrière et serré autour des chevilles; tenant la main droite courbée devant la poitrine et appuyant la gauche sur l'épée, qui est attachée au côté gauche, ils semblent se balancer sur la pointe des pieds. Autrement, la position ordinaire pour des chevaliers et des gardes à pied est: la main gauche sur la poignée de l'épée et l'index de la droite tendu en avant de la manière que nous avons décrite^).

De. toute ces représentations de la vie de cour il ressort, qu'une étiquette sévère et minutieuse a régné au palais du roi de Perse. On y tenait aussi un registre détaillé des rangs, le gâhnâmagh. Mas'ûdi mentionne^) ce livre comme une rareté qui, généralement, ne se trouve en exemplaires complets que chez les môbedhs et les officiers les plus distingués du Pars. 600 grades dé rang y étaient énumérés^). Les notices qui nous sont parvenues des institutions et des usages à la „ Porte*" (rfer*)), s'accordent bien avec cela. Les grands dignitaires de l'Empire et les conseillers et intimes du roi avaient leurs places minutieusement fixées selon leur rang"'). Au premier temps de la dynastie, cet ordre a été, probablement, d'accord avec le classement que nous connaissons de l'inscription d'Hàjfâbâd, à savoir: 1. sathradhârân, 2. vispuhrân, 3. wazurgân, 4. âzâtàn. Mais au cours du temps, divers changements y eurent lieu, et vers la fin de l'époque l'ordre, Mas'ûdi nous l'apprend, était le suivant^: les hommes de cour étaient divisés en trois classes: 1. les

^) PI. 44, 49, 50, 185. — La planche 50 nous montre en outre une rangée d'hommes à la tête nue, les bras croisés sur la poitrine.

2) Kitâb-et-tanbîh, Bibl. geogr. Arab. VIII p. 103.

^) Mas'ûdî ajoute que ce gâhnâmagh appartient à la catégorie des âgtnnâmaghs. A un autre passage (Kitâb-ettânbîh p. 106), le même auteur nomme le khwadhâînàmagh (la soui'ce principale de Firdousî et de Tabarî pour l'ancienne histoire de la Perse) Vâytnnâmagh, le gâhnâmagh et le livre des portraits des rois sassanides comme les sources les plus importantes pour ceux qui veulent connaître l'histoire de Perse. D'ailleurs, âyînnâmagli est une désignation très vaste (àytn correspond à peu près à ce que les Arabes appellent adab), et le temps des Sassanides a connu plusieurs âyînnâmaghs, contenant entre autres des propos et des avertissements des vieux rois, des prescriptions en matière de stratégie et de différentes sortes d'exercices nobles comme le tir à l'arc et le Jeu de la paume, l'explication des diverses théories sur la manière de tirer des présages du vol des oiseaux etc. (voir V. Rosen: Mél. asiat. tirés du Bull, de l'Acad. imp. dçs sciences de St.-Pétersb. VIII p. 775-77).

*) Ainsi s'appelait la cour sassanide comme aujourd'hui celle des Ottomans. Gomp. l'expression arménienne: hazarapet dran AriatSy «premier ministre de la Porte de l'Iran" (Patkanian, JA. 1866 I p. 114). En pei*san, les mots dergâh (^endroit de la Porte*") et derkhâneh (maison de la Porte") signifient toujours la cour; derbâr: „cour", „audience", de là l'indo-anglais «Durbar".

^) Les princes arméniens avaient, comme les grands de la Perse, leurs places et leurs coussins distincts à la , Porte de Perse" (Faust de Byz.y Langlois I p. 267, Patkanian, JA. 1866 I p. 113). ââpûr II donna au Mamikon Vahan sa sœur Hormizddokht en mariage et „Iui accorda le coussin et les honneurs dont ses ancêtres avaient joui." (Faust, de Byz., Langlois 1. c.)

®) Murûj -edh-dhahab, éd. Barbier de Meyuard II, p. 153. Mas'ûdî attribue faussement cet ordre des rangs à Ardeiir I.

chevaliers^) et les princes qui se tenaient à dix coudées à droite du trône ^): à savoir les amis intimes du roi, et ses courtisans et récitateurs parmi les nobles et les savants^); 2. les marzbâns, les rois tributaires qui vivaient à la cour du grand roi"^), et les spâhbedhs auxquels était confié à cette époque le gouvernement des provinces*^); il se tenaient à dix coudées de la première classe. Dix coudées plus loin encore se tenaient 3. les bouffons^ et les familiers, amis du plaisirs et de la gaité; mais les gens d'une origine obscure et infime étaient exclus, ainsi que ceux qui avaient des infirmités physiques ou qui étaient souillés par des crimes contre nature, ou dont le père exerçait une profession vile (comme celles de tisserand, de chirurgien etc.^).

Une vraie intimité n'existait pourtant pas, ou rarement, entre le souverain et son entourage. L'étiquette voulait que le roi se tînt caché, ordinairement, inaccessible et invisible même au cercles les plus hauts de la cour. Entre le monarque et les courtisans il y avait un rideau qui le dérobait à tous les regards et qui était suspendu, selon Mas'ûdi, à dix coudées du roi et à dix coudées de la première classe de l'Etat. La garde de ce rideau était confiée à un fils de chevalier qui avait le titre de khurram-bâé^). Lorsque le roi recevait ses favoris dans l'intimité, le khurram-bà§ ordonnait à quelqu'un de monter au faite du palais, d'élever la voix de façon à être entendu de toute l'assistance, et de crier: ^Veillez sur votre langage, car vous êtes aujourd'hui en présence du roi*". Ce cérémoniel était observé toutes les fois qu'il y avait chez le roi une fête ou un concert. Les courtisans se rangeaient alors d'après leur grade, en observant le silence et sans faire le moindre

>) Voir ci-dessus p. 44.

^) Plus cori'ectement : à dix coudées du rideau qui séparait le trône des courtisans (voir ci-après).

^) Selon rindication, naturellement pas trop sûre dans les détails, du Nihâyatu'1-irab, la société dont s'entourait Khusrau I était composée du premier ministre Buzurjmihr, du môbedlian môbedh Weh-ââpûr, du chef des secrétaires Yazdegerd et de 70 autres hommes sages (Browne, JRAS. 1900 p. 232). Si Ton peut se fier au récit de Mas'ûdî, dont j'ai donné ci-dessus une tradition plus littérale que celle de M. Barbier de Meynard, il semble qu'au temps des Khusrau le nom de chevalier n'ait pas seulement signifié rétat des cavaliers nobles, mais qu'il ait été donné comme une marque de rang aux grands favorisés par le roi (c-à-d. les plus grands fonctionnaires d'Etat) et aux savants (c.-à-d. secrétaires nobles et clergé) que le monarque honorait de sa confiance particulière. 11 est à supposer que les chefs des six grandes familles aient été comptés parmi les membres de cette classe.

*) Ainsi les sathradhârs ont descendu dans la seconde classe I

^) Que le spâhbedh en soit venu à être d'un rang inférieur à celui des autres grands officiers de l'Empire, c'est ce qui s'explique naturellement par le fait que la charge a été partagée: au lieu d'un seul Êrân-spâhbedh, fonctionnaire du gouvernement central, on a eu quatre spâhbedhs attachés à l'administration des provinces. L'évolution ultérieure devait montrer que la charge de spâhbedh avait gagné plus en puissance réelle qu'elle n'avait perdu en rang formel.

®) Il serait peut-être plus correct de traduire: „ maîtres de plaisir"; ils appartenaient, eux aussi, à la noblesse. Tha'âlibî raconte (Hist. des Rois de Perse, publ. et trad. par Zotenberg p. 584) que Balâs prit à son service de tels «bouffons* pour «l'aider, par leurs plaisanteries, dans l'expédition des affaires** et pour le mettre en bonne humeur; mais il ne leur permit pas de l'approcher dans trois endroits: les lieux de culte, les audiences publiques et les champs de bataille.

7) Il est singulier que Mas'ûdî ne dit pas, qui se tenaient à gauche du roi.

®) C-â d. „sois content!"

D. K. D. Vidensk. Selsk. Skr., 7. Rcekke, hlstorlsk og fllosuHsk Afd. I. 1. 13

geste. Puis, le khurram-bââ disait à Tun d'eux de chanter tel morceau, à Tautre, de jouer d'après tel mode de musique^).

Une des occupations du khurram-bâ§ a été, sans doute, celle d'annoncer les gens qui cherchaient l'audience. A ces occasions, il lève le rideau et annonce au roi, après la formule traditionnelle: anôsagh buvêdh („sois immortel*"), le nom et la demande de l'individu en question. Le roi ayant donné la permission, l'homme tire de sa manche un mouchoir de linge blanc et net qu'il attache sur sa bouche: c'est le pandânij dont on $e sert pour empêcher que la respiration humaine ne souille les choses sacrées, les éléments etc., dans ce cas la majesté royale. Cette précaution prise, l'individu entre, se jette à terre devant le souverain et reste dans cette position, jusqu'à ce que le roi lui ordonne de se lever, après quoi il le «salue respectueusement des mains" ^.

A quelques rares occasions, le roi se montrait en public; de telles occasions ont été, sans doute, les grandes fêtes de Nowrûz et de Mihrgân. Les auteurs arméniens racontent en outre que, quand on délibérait d'affaires d'Etat sérieuses, ou que l'on jugeait un des seigneurs perses ou arméniens, la délibération avait lieu publiquement, en présence du roi, des mages (c.-à-d. des môbedhs), des seigneurs et des corps de troupes attachés à la Porte, tandis que le peuple se tenait au dehors de l'enceinte*^). Il va sans dire que le rôle du peuple n'a été que celui d'admirer la pompe grandiose. Et combien peu les conseils 4es hommes distingués et des gens compétents valaient chez un roi doué d'une volonté ferme, c'est ce que prouve l'anecdote qu'on peut lire chez Tabari, sur le nouveau cadastre de Khusrau I et la réforme des impôts qui y était basée. Khusrau fit assembler son conseil, ordonna au secrétaire de l'impôt foncier de lire à haute voix les taux nouveau, après quoi il demanda deux fois, si personne n'avait rien à y objecter. Tous se turent. Quand le roi eut répété trois fois sa question, un homme se leva et demanda respectueusement, si le roi avait pensé imposer une taxe éternelle sur des choses périssables, ce qui, au cours des temps, devait amener de l'injustice dans l'imposition. Alors le roi s'écria: „0 homme maudit et imprudent I à quelle classe de gens appartienstu?" L'homme ayant répondu, qu'il était du nombre des scribes, le roi commanda: „Tuez-le à coup d'écritoiresl" après quoi tous les scribes le frappèrent de leurs écritoires, jusqu'à ce que mort s'en suivit. Puis tous ceux qui étaient présents dirent: „0 roi, nous trouvons justes tous les impôts fonciers dont tu nous charges" *).

Pour les étrangers, l'accès à la cour du roi n'était pas libre. Ils ne pouvaient

') Barbier de Meynard H p. 158.

^) Peut-être de la façon que nous montrent les bas-reliefs: en tendant en avant Tindex. Le cérémoniel indiqué est décrit chez Ta]>ari (Nœld. p. 366 sqq.) à une occasion particulière, à savoir lorsque renvoyé du roi §êrôê se présente au roi détrôné Khusrau II pour lui apporter un message de son nouveau maître. Kliusrau étant prisonnier, un chef de garde a pris la fonction du préposé au rideau, mais en outre, Khusrau est traité, évidemment, avec tout le cérémoniel dû à un souverain régnant (voir Nœld. 1. c, n. 3).

3) Patkanian, JA. 1866 I p. 112— 13.

*) Tab. Nœld. p. 242—43.

même pas se rendre directement à la capitale, mais devaient s'arrêter à une des cinq villes suivantes: à Hît ceux qui venaient de la Syrie, à el-'Odhaïb ceux qui venaient du Hidjâz, à SariHn ceux qui arrivaient du Pars, à Holwân ceux qui venaient du pays des Turcs, à Bâb-el-abwâb enfin ceux qui venaient des pays des Khazares et des Alains. De là un rapport sur les arrivants était envoyé au roi, et ce n'était que quand il avait pris une décision à leur égard, qu'ils pouvaient continuer leur voyage^).

Un passage dans les actes des martyrs nous apprend^ comment les fils de la noblesse entraient dans le service de cour. Le jeune homme noble Mihrâmgusnasp s'attire l'attention du roi Hormizd IV par ses connaissances dans la littérature perse et dans la théorie et la pratique de la religion parsie. Ayant essayé son habileté à citer par cœur les livres saints, le roi lui donna une somme d'argent en disant que certainement il ferait fortune un jour. Comme la famille du garçon appartenait à la haute noblesse^), et que lui-même avait une belle taille et un esprit éveillé, on le fit page au service de la table du roi et on l'honora du rang nommé farrukhMd (? ou padhaskhwaty «gustateur" ^)). En outre, les fils de la haute noblesse recevaient en partie, comme sous les Achéménides, leur instruction à la cour avec les jeunes princes royaux, sous la direction de Vandarzbedh-i-aspwâraghân (l'instructeur des chevaliers*)).

On sait déjà quel rôle dominant les questions de rang et de titre ont joué dans la vie des perses au temps des Sassanides. Les titres, les dons d'honneur et les charges de cour ou d'Etat étaient les moyens les plus employés pour récompenser le mérite, et ils servaient aussi d'appât, s'il s'agissait par exemple de faire retourner au parsisme des Perses qui s'étaient convertis au christianisme''). Quand le roi donnait à quelqu'un la tiare, cela impliquait le droit d'occuper une place à la table royale et de prendre part au conseil du roi*^). Parmi les plus hauts titres d'honneur étaient probablement les suivants: Mehist („le plus grand", à savoir: des serviteurs du roi''), Wahrîz^) et Hazârafl^). Des généraux étaient honorés parfois

1) Ibn Khordâdbeh: Kitâb-el-masâlik wa 1 mamâlik, Bibl. geogr. Arab. VI p. 173, trad. p. 134-35.

') Le père était ôstândâr à Nisibe, voir p. 54.

") Hoffmann p. 95.

*) Nœld. p. 443.

^) Hoffmann p. 54.

^) Ammien Marc. XVUI, 5, 6. Ici, c'est un étranger, un citoyen romain, qui reçoit la tiare en récompense de sa trahison envers ies Romains. Les étrangers pouvaient donc être admis, déjà au temps de ââpûr II, dans les classes les premières en rang.

'') Titre que Yazdegerd 1 donne à Mundhir, roi des Arabes (Tab. Nœld. p. 86—87). Le Nihâyatu'lirab y substitue celui de Mastarâ Masiarân, c-à-d. Mastarê Mastarâtiy „\e plus grand parmi les plus grands'' (JRAS. 1900 p. 222).

^) Tel était p. ex. le titre du général qui conquit TYémen au nom de Khusrau I (voir Tab. Nœld. p. 223—24 et comp. Marquart; Êrâniahr I p. 126).

*) ^ACapé^TjÇy en arménien Hazarawukht, titre porté par Zarmihr et le spâhbedh Bistâm entre autres (Tab. Nœld. p. 76, Hûbschmann: Armen. Gramm. 1 p. 174).

(lu titre d'Hazârmard^). Une sorte particulière de noms d'honneur étaient ceux composés du nom du roi, dans le service duquel la personne en question s'était distingué. Très communes étaient les compositions avec tahm (c.-à-d. «fort"): Tahm-Yazdegerd, Tahm-Sâpûr, Tahm-Khusraa^ TahmrHormizd% D'autres titres analogues sont: Khusrau-énûm («Joie de Khusrau"*)), Jâvîdhân-Khusrau («Eternel- Khusrau"^)), Gumand-Sâpûr^ Ten-éâpûr (Xorps de Sâpûr" ^)), Râm-awzûdh-Yazdegerd («Augmentation de joie de Yazdegerd" ^)). Un titre honorifique particulier aux ecclésiastiques était Hamakdên («celui qui connaît toute la religion** *'^)).

La coutume royale de distinguer un homme en lui donnant une robe d'honneur, était très ancienne; plus tard, elle fut adoptée par les califes et entra par là dans la vie de cour de tout l'orient islamique. Un passage déjà cité d'Ibn Khaldûn nous apprend que dans l'étofTe des robes d'honneur étaient généralement tissés des portraits de rois ou des dessins composés des signes qui symbolisent la dignité royale ^^). Le général arménien Manuel reçoit de ââpûr II comme une distinction particulière un vêtement royal, une fourrure d'hermine et, pour coiffure, un ornement flottant en or et en argent pour attacher à l'aigle du casque, un bandeau pour ceindre son front, des ornements de poitrine tels qu'en portent les rois, une tente de pourpre avec un aigle, de grandes tapisseries bleu céleste pour tendre l'entrée de sa tente et des vases d'or pour sa table ^^). Un bandeau (c.-à-d. un dia* dème) tissé d'or et enrichi de perles était, selon Procope^*), la plus grande marque d'honneur après la dignité royale. Cet auteur ajoute que personne n'a le droit de porter un anneau d'or, une ceinture, une boucle etc., outre celui que le roi en a

^) C-à-d, „inille hommes", „doué de la force de mille hommes"; ainsi était surnommé Wahrîz, le conquérant de TYémen; le même titre était donné, par Khusrau H, à un général grec que l'empereur Maurice avait envoyé à son secours (Tab. Nœld. p. 284).

«) Voir Nœld. p. 443.

') Un marzbân de Ganjâk en Azerbeïdjân (Hoffmann p. 64).

*) Nom d*honneur de l'arménien Smbat Bagratuni (Patkanian, JÂ. 1866 I p. 195; Hûbschmann: Arm. Gr. I p. 214). A la bataille de Qâdisiya se trouvait un officier perse dont le nom est donné par Tabarî (éd. Kosegarten II) p. 62) comme: Khusda-Sûm el Hamadhânî; on y reconnaîtra sans difficulté un Khusrau-§[n]ûm d'Hamadhân.

^) Nom d'honneur de l'arménien Varaztirots (Patkanian, JA. 1866 I p. 196; Hûbschmann: Arm. Gr. I p. 68).

^) Faust de Byz., Langlois I p. 263; signification incertaine.

^) Elisée, Langlois II p. 190 etc. Lazare de Pharbe donne le même titre dans une forme plus ample: Wêh-Ten-èâpûr („Bon Corps de Sâpûr"). — Sâpûr-Warâz, d'autre part, est peut-être plutôt un nomr propre. Ainsi s'appelait un marzbân d' Azerbeïdjân sous le roi Narsê (Faust, de Byz., Langlois I p. 229). 11 n'est pourtant pas impossible, que ce marzbân ait reçu, dans sa jeunesse, le nom en question comme un nom honorifique par àâpûr L

») Nom d'honneur donné au roi arabe Mundhir. Le Nihàyatu'l'irab (JRAS. 1900 p. 222) y substitue Awzûdh'khurrahîf ce qui est, sans doute, une altération d'un Awzûdh'khwramt'[Yazdegerd\, synonyme de Râm-awzûdh-Yazdegerd.

*) Voir ci-dessus p. 35.

^^) Voir ci-dessus p. 92.

11) Faust, de Byz., Langlois I p. 301.

honoré. Le grand môbedh qui porte une bonne nouvelle à Ardesir Pâpakàn est récompensé en ayant la bouche remplie de rubis, de pièces d'or, de perles royales et de joyaux *). Si, enfin, un homme avait rendu à TEtal ou au roi un service qui méritait d'être immortalisé, son nom devenait mentionné dans les inscriptions des monuments royaux^).

Nizâm-el-mulk raconte, que c'était la coutume que, toutes les fois que le roi exprimait, par le mot zik, son contentement d'une action faite ou d'un propos tenu en sa présence, le trésorier avait à verser à l'individu en question la somme de 1000 direms»).

Même dans les punitions, on avait égard au rang d'un noble. Le roi arménien Arsace, que âàpûr II attira à sa cour et y fit aveugler et tuer, était lié, dans sa prison, par des chaînes d'argent, „ce qui, chez les Perses, est censé être, pour des prisonniers distingués, une vaine consolation au milieu des tourments *" ^). Cependant, un haut rang ne dispensait pas celui qui s'était attiré la disgrâce du monarque d'une peine corporelle, si cela plaisait à sa majesté. Ainsi le marzbàn Sâpûr-Warâz reçut la bastonnade après avoir été dépouillé de ses habits d'honneur'^). D'autre part, Pêrôz Mihrân, qui avait été vaincu par Bélisaire en fut quitte par être dépouillé du diadème d'honneur que le roi lui avait donné ^). Après une défaite, Hormizd IV insulta son général Bahrâm Côbin en lui envoyant un habit de femme').

Parmi les divertissements de la cour, le plus royal était la chasse, sport vraiment national. Tout comme au temps des Achéménides, le roi possédait des «paradis*", de grands parcs enclos où l'on entretenait, à cause de la chasse, des lions, des sangliers et des ours vivants % L'armée de l'empereur Héraclius trouva dans les jardins des châteaux abandonnés par Khusrau II, un grand nombre d'autruches, de gazelles, d'onagres, de paons, de faisans, et encore des lions et des tigres d'une grandeur extraordinaire'*). On faisait se rassembler les animaux au moyen de filets tendus. Nous avons deux bas-reliefs du temps des Sassanides, représentant des scènes de chasse. L'un nous montre une chasse au sanglier ^^). Tout le terrain est entouré de filets. Le roi et ses compagnons de chasse parcourent en bateaux les

^) Kâmâmagh, B. B. IV p. 62—63.

') Procope: B. Goth. IV, 6. — On peut rappeler ici, que notre connaissance des inscriptions sassanides qui restent est très minime, faute d'éditions basées sur des réproductions exactes.

^) Siâset-nâmeli, éd. Schefer p. 118, trad. p. 173—74. Les anecdotes citées pour illustrer cet usage étant tirés exclusivement de Thistoire sassanide, il est évident que le „tukhme-i-Sâmâniyân'' de la ligne 13 du texte persan est une faute, et qu'il faut lire «tukhme-i-Sâsâniyân". Pour Texclamation „zik!" comp. Ja'qûbî: Hist. anteisl. éd. Houtsma p. 192 1. 12.

*) Ammien Marc. XXVII, 12, 3.

*) Faust de Byz., Langlois I p. 232.

•) Procope: B. P. I, 17.

') Manière d'insulter qui n'était pas inconnue des Romains, voir Zosime III, 3.

«) Ammien Marc. XXIV, 5, 2.

•) Theophane (Corp. script, hist Byz. p. 495).

") Flandin et Ck)ste pi. 10.

canaux ou étangs du «paradis", en habits ornés de rangs de perles ou de dessins tissés représentant des oiseaux, des rosettes etc., et tuent les sangliers à coups de flèches. D'autres bateaux sont remplis de femmes qui amusent la compagnie en jouant de la harpe. La proie est emportée à dos d'éléphants. L'autre bas-relief^) représente une chasse au cerf, également au moyen de filets tendus. Le roi est à cheval, ombragé sous un parasol porté par un esclave, et les joueuses de harpe sont placées sur une espèce d'estrade. Des éléphants et des chameaux emportent la proie.

Au dernier siècle de l'Empire sassanide, la splendeur légendaire de la cour des Khusrau se concentrait surtout dans le «château blanc*" que Khusrau I fit bâtir à Ctésiphon vers 550, et dont la salle d'audience (l'apâdana) dresse encore ses murs imposants au milieu du désert, malgré le vandalisme des califes 'abbâsides^). Au milieu de la façade sans fenêtres, mais ornée de niches, dont les arcatures et les colonnes auront été revêtues, selon la tradition populaire, de plaques de cuivre doré ou argenté^), s'ouvrait dans toute la profondeur de l'édifice l'énorme voûte elliptique qui formait la salle d'audience. Le carreau y était couvert de tapis moelleux, les murs, également, étaient cachés en partie sous des tapis, et là où ils se montraient à nu, ils resplendissaient sous un métallissage d'or ou d'argent ou enchantaient l'œil par des mosaïques exquises. Le trouve était placé tout au fond, derrière le rideau, entouré des grands officiers et des autres dignitaires qui se tenaient à la distance du rideau prescrite par l'étiquette. Une barrière séparait, sans doute, les courtisans de la foule qui se pressait dans l'apâdana, les jours d'audience. Soudain le rideau s'ouvre, et le Roi des Rois se présente, assis sur son trône sur un coussin de brocart d'or, habillé d'une robe et d'un pantalon d'une étofiTe magnifique brodée d'or; la couronne d'or pur, garnie de cent perles incrustées, chacune grande comme un œuf de moineau, ainsi que de rubis et d'éméraudes, était suspendue au-dessus de sa tête, à une chaîne d'or attachée au plafond*): elle était trop lourde pour qu'aucune tête humaine eût pu en supporter le poids ^). L'aspect de toute cette pompe, vue à travers un jour mystérieux qui s'infiltrait par les 150 ouvertures — de 12 à 15 centimètres de diamètre — de la voûte, impressionnait à tel point celui qui était présent pour la première fois à ce spectacle, qu'involontairement il tombait à genoux^).

Dans les palais des Sassanides, un luxe raffiné régnait. On avait le goût des mets délicats. Parmi les mets qu'on préparait au roi Balâs était le «plat du roi" qui consistait en viandes chaudes et froides, gelée au riz, feuilles farcies, volaille

J) Ibid. pi. 12.

*) On trouvera d'excellentes photographies de cet édifice dans VArt antique de la Perses de Dieulafoi, t. V, pi. 3-6.

*) Gayet: l'Art persan p. 104 sqq.

*) L'anneau auquel était fixée cette chaîne ne fut décroché qu'en 1812 (Justi: Gesch. d. alten Persiens p. 210).

^) Elle pesait 91 kilo et demi.

^) Tab. Nœld. p. 221-22; Tha' alibi: Hist. des Rois des Perses, publ. p. Zotenberg, p. 700.

marinée et purée de dattes au sucre candi; puis le „p]at khorassanien*" qui se composait de viande rôtie à la broche^ de viande cuite dans la poêle, dans le beurre et le jus; le nplat grec*" préparé avec du lait et du sucre, avec des œufs et du miel et du riz avec du beurre, du lait et du sucre; enfin le „plat des dêhkâns'' qui consistait en viande de mouton salée, en tranches au jus de grenade et en œufs

cuits ^). Khôâ-Arzâ, page de Khusrau II, cuisinier fameux et grand connaisseur pour les joies de la table, énumère devant le roi les meilleurs mets préparés de viande de quadrupèdes: la chair d'un agneau qui a tête deux brebis et brouté l'herbe pendant deux mois, et qu'après avoir échaudé on rôtit dans le four; puis la chair d'un jeune cbevrau gras que l'on cuit dans son jus; puis la poitrine d'une génisse grasse cuite avec du vinaigre. D'entre tous les aliments il préfère la moelle et le jaune d'œuf. Les meilleurs viandes de volaille sont: du faisan gras, de la perdrix d'hiver, des jeunes pigeons engraissés et un jeune poulet nourri avec des grains de froment, du chènevis et de l'huile d'olive. Les meilleurs des hors-d'œuvre froids sont des viandes de veau, tendres et succulentes, préparées avec du vinaigre très fort et de la moutarde très piquante. La meilleure gelée est faite de viandes de jeunes gazelles, tendres, coupées en tranches longues et minces, marinées avec du vinaigre, de la moutarde, de la saumure, de l'anette, de l'ail, du carvi et du cumin. Parmi les diverses sortes de pâtisseries, il préfère la pâte faite avec de la farine de riz, avec du lait bien frais, de la graisse de gazelle et du sucre candi, et le gâteau de pâte d'amandes préparé avec du sucre cristallisé et de l'eau de rose, et un met particulier, le fdlûdha), préparé avec du sucre et du miel. Les meilleurs vins, dit Khô§-Arzû, sont ceux de Balkh, de Merw-i-rûdh, de Bûàanj , de Bost, de Jûr, de Qanâraz et de Dargham, et surtout ceux de Sûr et de Qotrabolla. Le vin de raisin doit être tout à la fois d'une belle couleur et absolument limpide, peu épais, d'un agréable bouquet, d'un excellent goût, et enivrer promptement. Pour le dessert, enfin, il faut préférer les cœurs d'amandes dépouillées de leurs écorces, écrasés et mélangés avec du sucre, la chair de noix de coco fraîche avec du sucre cristallisé, les grains de la grenade douce et de la grenade acide avec de l'eau de rose, du Jallâb^) sec, des pommes de Syrie ou de Qûmis, des dattes âzâdh fraîches avec des amandes, des pêches d'Arménie dont la chair se détache du noyau, et le cœur du cédrat du Tabaristàn *).

Plusieurs faits nous ont déjà montré à quel point la musique était en faveur à la cour sassanide^). C'est ce que nous apprennent aussi les auteurs islamiques. Ainsi Ibn Khaldûn raconte que les rois de Perse témoignaient une grande considération aux chanteurs, les recevaient à leur cour et leur permettaient de chanter à leurs assemblées'*). Quelques termes musicaux du temps des Sassanides restent,

1) Tha' alibi, trad. de Zotenberg, p. 585.

') De Teau de rose, du sorbet; forme arabisée du persan gul-âh^ „eau de rose*".

») Thrfâlibî, trad. de Zotenberg p. 705—8.

«) Voir ci-dessus p. 31, 98, 102.

*) Not. et Extr. XVII, p. 358 et XX p. 417.

en partie, probablement, sous une forme corrompue, mais le vrai sens en est perdu. Nous connaissons une série de noms de mélodies, tels que takhiA-Ardestr (^le trône d'Ardeèîr"), nowrûz-i-buzurg („le grand printemps"), sarv-i-sehî („le cyprès élancé"), rûSan-èerâgh («la lampe brillante") etc^). On cite 30 formes de modulation dont l'invention est attribuée, par la légende, à Bârbedh, fameux musicien à la cour de Khusrau 11^. Mas'ûdi nomme les instruments musicaux des Perses: le luth, la flûte, la mandoline, le hautbois et la harpe, en ajoutant que ce sont les Perses qui ont créé les modulations, les rhythmes et divisions et les sept „modes royaux" qui expriment les sentiments de Tâme; madarusndn en est le plus sérieux, saîgad est nCelui que le cœur chérissait", sisum est émotionnant et sérieux et Jo6ar^n(?) gradué sur une seule modulation etc^). Les habitants du Khorassan se servaient de préférence d'un instrument à sept cordes, le zang, tandis que les gens de Rai, de Tabaristân et de Dêlem préféraient la mandoline, qui aura été, en général, très en faveur chez les Perses. Le luth, que l'on considère comme originaire de la Grèce, doit être construit de telle manière qu'une certaine relation s'établisse entre ses cordes et l'àme humaine: l'émotion que cause le joueur de luth aux auditeurs n'est que le retour de l'âme à son état naturel^). Khusrau II avait à sa cour deux chanteurs célèbres: Sergeâ (Sergios) et Bârbedh. Le premier a été, probablement, un Grec; le second, qui était bien plus renommé, avait pour le banquet du roi 360 mélodies, de sorte qu'il eût chaque jour un nouveau répertoire, et ses paroles pétaient une loi absolue pour les mattres de la musique qui, tous, n'ont fait que glaner son champ". 'Âufî, le plus ancien auteur persan de biographies de poètes, dit que Bârbedh composait beaucoup de chansons, mais sans mètre ni rime^).

Et de même qu'on cultivait le goût par les mets exquis et les vins excellents et l'ouïe par une musique savamment étudiée et exécutée avec virtuosité, on cultivait l'odorat par les parfums. L'odeur d'aloès, d'ambre gris, de musc, de camphre, de santal etc. qui plane dans les airs, plus tard, aux palais des califes de Bagdad, est encore un emprunt de la cour de l'ancienne Perse. Des bois odorants et de l'encens étaient employés aussi dans les pyrées, pour les cérémonies du culte. En saccageant le palais de Khusrau II à Dastagerd, l'armée de l'empereur Héraclius trouva outre 300 drapeaux romains pris dans les batailles et d'énormes richesses en argent non monnayé, outre des lectisternes, des tapis brodés, des étoffes de soie, des habits de soie, des chemises de linge sans nombre, du sucre, du gingembre, du poivre etc., aussi une quantité extraordinaire de bois d'aloès et d'autres matières

») Dîvân-i-Minûcihrî, publ. p. Kasimirski XL, 13-17; comp. I, 31; II, 4-5; VII, 54; XI, 10; XII, 25-26; XVI, 17—18; XVII, 39; XVIII, 5; LU, 3—4; LV, 35-36; LVI, 14; LXIII, 29—30; LXVI, 64-66; LXVIII, 16—18 etc.

*) 30 formes musicales pour les 30 jours du mois parsi. Voir Tarticle sî lahn dans le dictionnaire Borhàn-i-QâtV .

») Barbier de Meynard VIII p. 90-91.

*) Ibid. VIII p. 99.

^) Browne, JRAS. 1899 p. 54 sqq.; comp. Tha'âlibî, Zotenberg p. 694 sqq. Pour la légende de Bârbedh et du cheval de Khusrau, voir mon article dans „Danske Studier" 1905 p. 214.

aromatiques^). Le sus-nommé Khôâ-Arzû, qui était un connaisseur aussi pour les jouissances de l'odorat, nomme ^) comme les parfums les plus agréables: le basilic parfumé avec du nadd^) que l'on asperge avec de l'eau de rose, la violette aromatisée avec la fumée de l'ambre gris, le nénuphar aromatisé avec la fumée du musc et la fève odorante aromatisée avec la fumée du camphre; et sommé, par le roi, de donner une description de l'odeur du paradis, il la caractérise comme une combinaison des arômes du vin royal, de la rose du Pars, du basilic de Samarcande, du cédrat de Tabaristân, du narcis de Maski, de la violette d'Ispahân, du safran de Qumm et de Bawan, du nénuphar de Sirawân et du triple parfum composé de bois d'aloès indien, de musc du Thibet et d'ambre de âihr.

L'énumération des richesses de Khusrau II varie assez et touche même le fabuleux chez quelques auteurs. D'après la plus modeste des relations conservées par Tabari, il aurait eu dans son harem 3000 femmes, sans comprendre des milliers de jeunes fiHes qui le servaient ou qui jouaient et chantaient pour lui ; en outre 3000 domestiques mâles; 8500 montures, 760 éléphants et 12000 mulets pour porter le bagage*). Tha'àlibî mentionne^), parmi les objets précieux de ce roi, un trône ^ fait d'ivoire et de bois de teck, dont les plaques et les balustrades étaient d'argent et d'or; sa longueur était de 180 coudées, sa largeur de 130 coudées et sa hauteur de 15 coudées, et sur les gradins se trouvaient des sièges de bois noir et d'ébène dont les cadres étaient d'or. Ce trône était surmonté d'un baldaquin fait d'or et de lapis-lazuli, où était représentés le ciel et les étoiles, les signes du zodiaque et les sept climats^), ainsi que les rois en leurs différentes attitudes, soit dans le banquet, soit dans la bataille ou à la chasse. Il y avait aussi un mécanisme qui indiquait les heures du jour. Le trône lui-même était entièrement recouvert de quatre tapis de brocart brochés d'or et ornés de perles et de rubis, et chacun de ces tapis se rapportait spécialement à l'une des saisons de l'année. Khusrau possédait encore, selon le même auteur arabe, un jeu d'échecs, dont les pièces étaient formées de rubis rouges et d'émeraudes, et un jeu de nard fait de corail et de turquoises, un bloc de 200 mithqâls**) d'or malléable, souple comme la cire molle(!), tiré d'une mine du Thibet, et un éléphant blanc qui surpassait tous les autres éléphants en grandeur et en force.

A tout cela s'ajoutait des collections entières d'objets de prix qui étaient tombés entre ses mains en différentes occasions, et dont chacune occupait un édifice particulier. Un de ces trésors était le ganj-i-bâdhâward («trésor apporté par le vent").

^) Théophane (Corp. script hist. Byz.) p. 494. 3) Tha'âlibî, Zotenberg p. 708—9.

^) Mélange de musc, d'aloès et d'ambre gris.

*) Nœld. p. 353.

^) Zotenberg p. 698 sqq.

®) C-à-d. une estrade pour porter le trône.

'') Les sept késvars qui formaient le monde.

^) Un mithqâl est à peu près = 2,544 grains, voir Schefer: Introd. du Sefemameh de Nasir-i- Khusrau p. LVI.

D. K. D. Vidensk. SeUk. Skr., 7. Raekke, hlatoriak of{ filosoflak AfcL I. I. 14

L'empereur l'avait embarqué au moment où les Perses menaçaient Constantinople, mais les vaisseaux furent jetés, par le vent, à l'Egypte, où ils turent pris par le général perse âahrbarâz, qui envoya le trésor à Khusrau^). Un autre était le ganj- Ugâw („trésor du bœuf**) qui consistait en 100 vases remplis d'or, d'argent et de bijoux, enterrés par Alexandre le Grand, dont ils portaient le sceau (??). Khusrau gardait 99 des vases et en donnait un au paysan qui avait trouvé le trésor par hasard, en labourant le sol avec ses bœufs ^).

Le butin qui tomba aux mains des Arabes à la conquête de Ctésiphon fut énorme. D'après les indications arabes, on l'a évalué à environ sept milliards et demi de francs outre quatre milliards et demi en argent monnayé, ce qui doit être considérablement exagéré. Mais en tout cas, les fils du désert éprouvèrent là une impression ineffaçable du luxe des Sassanides. On trouva la fameuse couronne de Khusrau II et toute sa garde-robe, dont chaque pièce était brodée d'or et garnie de pierres précieuses; un habit était même tissé tout entier de fils d'or et parsemé de rubis et de perles. Dans les dépôts d'armes bien fournis, les conquérants trouvèrent entre autres choses le corps de cuirasse du roi avec ses brassards, ses cuissards et son casque, le tout en or pur. Quelques Arabes apportèrent un tapis de 300 aunes de longueur et de 60 aunes de largeur, fait de brocart de soie, bordé d'éraeraudes et orné de fleurs artificiellement exécutées au moyen de pierres précieuses. Le calife 'Omar le fit mettre en pièces afin que chacun en eût sa part, et 'Ali vendit la sienne, qui n'était pas des meilleures, environ 17,000 francs. Les Arabes étaient d'une telle ignorance quant à la valeur de toutes ces choses, que quelques-uns changèrent leur or pour de l'argent, et d'autres prirent le camphre, que les Perses mêlaient à la cire pour produire des flambeaux parfumées, pour du sel et s'étonnèrent de son goût amer. Des objets d'art précieux furent également trouvés à Ctésiphon, tel un cheval d'or portant une selle garnie de bijoux, et un chameau d'argent avec un poulain d'or*^).

De toute cette magnificence des Sassanides, il ne reste aujourd'hui que quelques pièces éparses, notamment les deux coupes qui se trouvent au Cabinet des médailles à Paris : une consiste en trois rangs de rosaces d'émaille alternativement rouges et blanches, dans une monture d'or, autour d'un fond qui montre l'effigie de Khusrau I, assis sur un trône porté par des chevaux ailés*); l'autre, en argent, renferme une représentation de Khusrau II à la chasse'')*

^) Par méprise, Tha*âlibî compte parmi les pièces de ce „ trésor apporté par le vent" la „croix du Christ", qui fut conquise, en réalité, quand les Perses pillèrent Jérusalem (Tab. Nœld. p. 291).

'^) GanJ-i'bâdhâward s'appelle, selon le Borhân-i-Qâti* y une des trente formes musicales deBârbedh; elle doit être composée pour célébrer Tévènement en question. Un ganj-i-gâw se trouve parmi les mélodies anciennes dont Minûcihrî cite les noms.

3) Weil: Gesch. d. Ghalifen I p. 74—75; Justi: Gesch. d. ait. Persiens p. 242, etc.

*) Dieulafoi : L*art antique de la Perse V pi. XXII.

») Ibid. V fig. 94.

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