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CHAPITRE IV

Résumé de l'évolution politique sous les Sassanides.

Il y a notamment deux choses qui donnent à l'Etat des Sassanides son caractère particulier, différent de celui de TEtat parthe: la centralisation plus accentuée et l'introduction d'une Eglise d'Etat.

Le grand appareil bureaucratique n'est pas de nouvelle création; les formes de l'administration ainsi que la nomenclature des titres de fonctionnaires sont, en somme, l'héritage du temps des Parthes; déjà sous les Ârsacides, la noblesse féodale était devenue en même temps une noblesse de robe. Mais les premiers Sassanides ont donné à la bureaucratie une stabilité jusqu'alors inconnue et créé un lien solide entre le gouvernement provincial et le gouvernement central. Tandis que la désorganisation de l'Empire s'était avancée, sous les Arsacides, jusqu'à un tel point, que l'Etat parthe était devenu un assemblage de petits ^royaumes" tributaires, à demi indépendants autour d'un noyau relevant immédiatement du gouvernement central, mais où les grandes familles parthes disputaient le pouvoir au Roi des Rois, Ârdeâfr introduit de prime abord la centralisation ferme qui fut la cause de la grandeur de l'Empire sassanide. Les gouverneurs de province viennent sous une dépendance complète du Roi des Rois, de sorte que, pendant des siècles, aucune insurrection satrapale n'a lieu. La division administrative en cantons n'a pas de rapport organique aux diverses sortes de gouvernements provinciaux, qui ont tous un caractère plutôt militaire. Les marzbânats n'ont pas de stabilité, leur étendue change selon l'opportunité; des pâdhghôspàns sont nommés, si le roi le juge nécessaire, sinon les places restent vacantes. Ainsi l'on empêche que les traditions féodales ne soient transférées sur les gouvernements, et que ceux-ci ne deviennent des principautés héréditaires. L'administration civile des provinces , repose sur la noblesse inférieure, les dêhkàns toujours loyaux. Le système ancien d'espionnage fonctionne toujours d'une façon effective. La force du nouveau pouvoir royal trouve son expression caractéristique en cela que les deux premiers rois sassanides nomment eux-mêmes leurs successeurs^).

Le système féodal continue d'exister. Les grands vispuhrs se rendent à la guerre avec la levée de leurs sujets, mais ces armées de paysans sont mal organisées et composées de mauvais soldats. Aussi les troupes mercenaires viennent- elles

*) Tab. Nœld. p. 30 et 42. On peut difficilement croire que c'est un hasard qu'Ardegir I, §âpûr 1 et àâpûr II, Kawâdli et Khusrau I seuls sont mentionnés par Tabarî comme ayant nommé personnellement leurs successeurs.

à jouer un plus grand rôle. Mais c'est la cavalerie cuirassée noble qui forme Félite de l'armée, et vrai$emblablemenl la plupart des chevaliers n'ont pas été les sous-vassaux des vispuhrs, mais de petits seigneurs féodaux, des châtelains dépendant directement de la couronne. Les fiefs des vispuhrs perses ne sont pas non plus géographiquement réunis, comme cela a été le cas, probablement, dans la période parthe, mais dispersés dans tous les coins de l'Empire. Tout cela fait que les seigneurs terriens ne peuvent pas atteindre à la prépondérance qu'ils ont eue auparavant.

Mais la noblesse féodale est, comme sous les Ârsacides, en même temps une noblesse de robe. Certaines charges importantes sont héréditaires dans les sept premières familles, et quand peu à peu la bureaucratie l'emporte sur le féodalisme ^), les seigneurs terriens se sont assuré une espèce de prérogative coutumière pour les plus hautes charges non héréditaires du gouvernement central. De cette façon ils conservent l'influence qui, autrement, leur aurait échappé par la force de l'évolution; et ainsi, depuis la fin du 4^ siècle jusqu'à la fln du 5® (depuis la mort de âàpûr II jusqu'à Kawâdh), la haute noblesse devient de nouveau un danger pour le pouvoir royal, surtout parce qu'elle trouve un allié dans le clergé.

C'est le clergé qui a contribué le plus à donner à l'époque sassanide sa physionomie particulière en contraste frappant avec le syncrétisme du temps des Achéménides et l'hellénisme à la mode sous les Parthes. La religion nationale, étant devenue religion d'Etat et ayant pénétré la société sassanide, a donné à celle-ci ce caractère harmonique et d'un seul jet tel qu'aucun Empire iranien n'a eu ni avant, ni après. Si tous les phénomènes de l'époque ont leurs racines dans le passé, et s'ils ont projeté leurs ombres sur la postérité, la période sassanide avec son Etat et son peuple, sa civilisation, sa littérature et son art est pourtant quelque chose d'à part. C'est le parsisme qui a créé ce style, comme — sans comparaison d'ailleurs — le christianisme européen du moyen âge a créé le style gothique, et c'est par là qu'il nous impose le respect, bien que sa théologie soit, peut-être, la plus ennuyante et, par son formalisme creux, la plus dépourvue d'idées, d'entre tout ce que la spéculation théologique du monde a imaginé.

Darius le Grand était fier d'être non seulement un Perse, mais un Aryen; les Arsacides n'étaient que Parthes et npliilhellènes*". Le peuple lui-même aura difficilement eu, avant le temps d'Ardeèir Pàpakân, le sentiment de Tunité nationale. En élevant le zarathoustrisme à une religion d'Etat, le premier roi sassanide a créé un vrai Etat national iranien, ayant pour symbole d'unité l'ancien drapeau de Kâvê. Et c'était là, peut-être, — malgré l'esprit de domination qui allait se manifester dans le clergé — la contre-balance la plus forte contre des tendances éventuelles de désorganisation.

^) Il est bien significatif que, tandis que dans l'inscription de §âpûr I les vispuhrs („les nobles", la noblesse féodale) sont nommés avant les wazurgs („les grands", les grands fonctionnaires d'Etat), Tabarî, dont la source principale est le Kh wadhâî-nâmagh rédigé au dernier temps de l'époque sassanide, mentionne presque toujours «les grands" avant „les nobles" (voir Nœld. p. 71, 91, 92, 93, 94, 98, 389; „les grands" figurent seuls p. 48, 69, 361, 386).

Le clergé n*est probablement pas pour rien dans la mort mystérieuse d'Yazdegerd P), et dans les compétitions au trône qui la suivent, le môbedhàn môbedh joue un rôle très impoiiant. Dans la théorie Tétat ecclésiastique était, comnie la tête de la société, au-dessus de tous les autres; Tétat des guerriers, dont le roi est le premier représentant, vient en second rang. Des prêtres „tous les hommes doivent apprendre les règles de la morale et leurs devoirs religieux*', car les prêtres ont une supériorité due ^à la perfection de leurs récitations (des livres saints^)), et à la position et aux marques de la dignité ecclésiastique" % Sans doute, beaucoup de grands môbedhs ont essayé, vis-à-vis de la royauté, de tirer les conséquences pratiques de cette théorie; mais, malheureusement, Thistoire ne nous a pas conservé de tels types de prélats, la tradition zarathoustrienne s'étant plus occupé de dogmes que d'individus. D*autre part, le roi s'efforce de faire valoir cette considération que lui, souverain doué de la majesté divine, est le premier chef de la religion. Cest ce qu'indique le rêve d'Ardeéîr Pàpakàn, dans lequel les trois feux sacrés, Gusasp, Farnbâgh et Burzin mihr, se réunissent sous le toit de son grand père Sâsân^), et c'est ce qui ressort de l'inscription de Naqs-i-Rustam, où la majesté divine (?) raconte, comment elle a couronné l'un après l'autre les six ou sept premiers rois sassanides avec la couronne des môbedhs et des hêrbedhs*^). Ces deux traits montrent que la théorie soutenue par les rois a été en vigueur pendant la première période de l'époque et de nouveau au dernier siècle de l'Empire^). Dans le ââhnâmeh de Firdousi, le roi de Perse est traité quelquefois de môbedh*^).

Pour ce qui est de la théorie de la royauté sassanide, la lettre de Tansar nous apprend que le roi est „la règle**, le ^bon ordre** au milieu de ses sujets et de son armée; il est le suprême ornement au jour de fête, et au jour de crainte la forteresse, l'asile, la protection contre l'ennemi. Si cette explication reflète un peu trop la position imposante de Khusrau I, le Dênkard nous donne un exposé des devoirs et des droits de la royauté qui est, pour ainsi dire, le résumé de la théorie cléricale de l'époque sassanide sur le pouvoir royal, modifiée un peu par l'évolution politique du temps des Khusrau, mais toujours bien cléricale. Selon le Dênkard donc^), les qualités et les devoirs d'un roi sont: 1. celles qui ont rapport à la bonne religion, 2. le bon sens, 3 la bonne conscience, 4. la force du pardon, 5. l'amour des sujets, 6. la faculté de savoir procurer du confort aux sujets, 7. la belle humeur, 8. la mémoire constante que la domination est passagère, 9. savoir donner un rang élevé à ceux qui ont de bonnes dispositions, 10. savoir opprimer

^) Nœld. p. 75 sqq.

^) Manière de voir vraiment parsiel 3) Dênkard II, 67.

*) Kârnâmagh, B. B. IV p. 37.

^) Vfestj Indian AnUquary t X p. 29 sqq.

^) Le Kârnâmagh, qui contient le récit du rêve d'Ârdesîr, est rédigé par des mains ecclésiastiques au temps des Khusrau.

7) Voir réd. de Mohl V p. 616 vers 774 et p. 642 vers 1109. ^) Ed. de Saiijana, t. III, trad. p. 180 sqq.

ceux qui ont de mauvaises dispositions, 11. vivre en communauté d'idées avec le peuple, 12. donner des ordres méritoires, 13. observer la coutume de rendre la justice publiquement partout, 14. la générosité, 15. la répression de Favidité, 16. délivrer le peuple de la crainte des peuples ennemis, 17. récompenser les bons en les faisant hommes de cour et hommes de rang, 18. le soin apporté dans la nomination des administrateurs du royaume, 19. se tenir à l'Etre suprême par la sagesse et Tobédience.

A travers cet assemblage de qualités et de prescriptions, qui est aussi dépourvu de système que toutes les autres expositions morales des théologiens parsis, on distingue assez bien la conception populaire de la royauté, et on voit jusqu'à quel point la théorie appuyait sur le caractère religieux de la souveraineté. Ce caractère religieux se manifeste partout dans le Dênkard, p. ex. dans ce passage-ci^): ^Le meilleur souverain de ce monde-ci est celui qui ajoute foi au grand prêtre de la bonne religion de ce monde, qui renferme la sagesse d'Âhura Mazda**. Un peu plus loin dans le même chapitre on trouve ces mots, qui montrent encore une fois que la théorie monarchique du rapport entre le roi et l'Eglise l'a enfin emporté sur la théorie cléricale: „Âprès lui (le roi) dans le monde vient le grand prêtre, qui est le plus sage parmi l'espèce humaine*" ^).

D'autre part, un mauvais roi est abandonné par la majesté divine et ne doit plus régner, après que sa mauvaise volonté ou son incapacité s'est manifestée. „Si la détresse apparaît partout, et qu'il (le roi) soit incapable par ses propres forces d'y mettre fin, ou qu'il ne s'en soucie pas ou ne sache pas y trouver un remède, alors ce roi-là, qui est faible et n'est pas à même de surmonter le mal ni d'y remédier, est évidemment incapable d'administrer la justice de quelque manière que ce soit: aussi faut-il que d'autres souverains^) le combattent à cause de la justice**^). En réalité comme dans la théorie, la constitution de l'Empire sassanide a été le despotisme tempéré par le détrônement et le meurtre. Il y a là une limitation du pouvoir royal qui ne repose pas sur les paragraphes d'une constitution écrite, mais sur la conception religieuse et morale de la royauté. On en a la meilleure preuve dans l'espèce de procès qui fut intenté à Khusrau II après son détrônement, où il était accusé d'avoir violé ses devoirs moraux. L'accusateur, qui était le propre fils et successeur de Khusrau II, lui reproche ses crimes envers sa famille, le traitement dur qu'il avait fait subir aux prisonniers d'Etat, les impôts très pesants et injustes dont il avait chargé le peuple, ainsi que les extorsions violentes, en outre que sans cesse il avait retenu les troupes sous les armes à cause de ses guerres incessantes, ce qui ôtait au peuple et au pays sa force active, et

>) Sanjana VI p. 422—23.

') Le raôbedhân môbedh vient en rang immédiatement après le monarque. C'est la théorie qui s'est retrouvé dans l'almanach royal et officiel (gâhnâmagh) dont Mas*ôdî s*est sei*vi pour le passage déjà cité (ci-dessus p. 36) du Kitâb-et-tanbih, tandis qu'en réalité, le wazurg-framâdiiâr avait la prééminence aux derniers siècles de Tépoque (voir ci-dessus p. 30 sqq.).

^) C-à-d. d'autres prétendants au trône

«) Sanjana II p. 115.

enfin qu'il s'était montré déloyal envers un monarque étranger, à savoir l'empereur de Byzance^).

Dans la période où le pouvoir royal était affaibli, les monarques comme Bahrâm V , Yazdegerd II et Pêrôz qui démontraient de toutes les manières leur orthodoxie et laissaient le soin des affaires aux grands, se tiraient le mieux d'affaire. Bahrâm V était un roi entièrement selon le. cœur de la noblesse, un roi qui partageait, son temps entre les exercices chevaleresques et la volupté fastueuse et artii stique. Yazdegerd semble avoir été plutôt un bigot. Pêrôz est loué à cause de sa religiosité malgré le grave manque de loyauté envers le roi des Hephtalites. Lu- ^

aussi était vaillant et aimait la guerre, mais ses guerres tournaient mal et appelaient bien des malheurs sur le pays. Pendant cette période, le roi ne choisit plus son successeur: le royaume est, de fait, une monarchie élective dans la famille des Sassanides; et le droit d'élire le roi appartient aux plus hauts représentants des états des prêtres, des guerriers et des secrétaires ou, en cas de dissension, au môbedhân môbedh seuP). Selon la lettre de Tansar^), l'élection avait lieu de la manière suivante: de sa propre main, le roi écrivait trois messages, qu'il confiait chacun à une personne sûre et jouissant de toute sa confiance, le premier au môbedhân môbedh, le second au dabirân mehi§t, le troisième à l'Erân-spâhbedh. Comme Darmesteter Ta remarqué^), ce message n'a dû contenir que „des considérations générales, observations sur le caractère et les aptitudes respectives des divers candidats, sur les besoins de l'Etat, et non pas une recommandation précise, car dans ce cas il n'y aurait plus lieu à une délibération et à un choix par les trois grands officiers."* La lettre continue ainsi son exposition: „Quand le monde perdra le ââhanââh, le môbedhân môbedh sera convoqué ainsi que les deux autres personnages. Ils se réuniront pour délibérer et décachèteront les messages et se consulteront sur le chcHx à faire parmi les enfants du roi. Si l'avis du môbedhân môbedh est conforme à celui des deux autres, on en informera le peuple. S'il y a désaccord, on n'en dira rien au dehors, mais le môbedhân môbedh tiendra un conseil secret avec les hêrbedhs, les docteurs (dastûrs?) et les dévots. Ils entreront en prière et marmotteront le vâj'% Les gens de bien se tiendront derrière, disant amen, se prosternant et levant les mains avec humilité. Cela prendra fin à la prière du soir et l'on acceptera avec foi ce que Dieu aura inspiré au cœur du grand môbedh. Cette nuit-là, on apportera dans la grande salle du palais la couronne et le trône. Les grands officiers prendront leurs places. Alors le grand môbedh, accompagné des hêrbedhs, des grands et des ministres, se rendra à l'assemblée des princes royaux; ils se rangeront tous devant les princes et diront: ^Nous avons consulté devant le Très-Haut; il a daigné nous conduire et nous

1) Tab. Nœld. p. 363 sqq.

*) Gomp. rexcnrsus sur la lettre de Tansar.

. ») p. 239—41 et 544-45.

*) Note du passage en question de la lettre de Tansar.

^) .Prière dont on rédte le commencement à voix basse avant certains actes religieux et que l'on achève à haute voix quand ils sont terminés" (Barthélémy: Gujastagh Abâlig, glossaire p. 72).

D. K. D. VIdensk. SeUk. Skr., 7. Rœkke, bUtorisk og aicMoflak Afd. I. 1. 11

inspirer et nous a instruit de ce qui est bien**. Alors le grand môbedh s*écriera à haute voix: „Les Anges ^) ont agréé pour roi un tel, fils d'un tel. Adoptez-le aussiy créatures, et bonne nouvelle pour nous!** On soulève alors le prince royal, et on l'asseoit sur le trône, on lui met la couronne sur la tête; puis, lui ayant saisi la main, on lui dit: „ Acceptes-tu de Dieu la religion de Zarathoustra qu'a affermi Viâtâspa, fils d'Aurvataspa?** Le prince répond affirmativement et dit: „S'il plaît à Dieu, je ferai le bien de mes sujets**. Les gens du palais et la. garde restent avec lui, et la foule retourne à ses occupations et à ses affaires**.

Un représentant typique de l'aristocratie de ce temps est Sôkhrâ de la famille de Kârên. Il était gouverneur de Seïstân^), province qui avait été souvent admini* strée par le prince héritier dans la période antérieure où le roi choisissait son successeur^). Après la défaite terrible et la mort de Pérôz, il alla à la guerre contre les Hephtalites „avec ceux qui se joignaient à lui*), comme volontaire-^), dans le seul but de se couvrir de gloire**; et quand même les récits de ses faits seraient fort exagérés, il a vraisemblablement procuré à sa patrie une paix tolérable. Durant bien des années, il était le personnage le plus puissant de l'Empire. Ayant été d'abord l'intime de Balâé, il s'attache plus tard à Kawâdh proscrit, l'aide à reconquérir la couronne, et s'arroge le gouvernement entier en effaçant complètement le roi, jusqu'à ce que celui-ci parvienne, en i^e servant habilement de la jalousie des autres familles nobles, à perdre Sôkhrà et à le faire tuer.

Ici commence le travail pour la restitution du pouvoir royal. Kawâdh s'y prenait de la manière la plus radicale en s'alliant au mouvement communiste suscité par Mazdak; il essaya même, selon Procope^, de légaliser la communauté de femmes. En tous cas, il se servait des instincts brutaux du bas peuple pour détruire la pureté de race de l'aristocratie et amener la décomposition des liens de famille, qui constituaient la force de la haute noblesse aryenne. Et combien il réussissait dans ses efforts, c'est ce que montre le fait, que son successeur, Khusrau I, devait remédier, par des lois particulières, à la confusion qui régnait dans toutes les relations de famille de la haute noblesse"^). Encore une fois la noblesse exaspérée et le clergé, le môbedhân môbedh en tête, eurent le dessus et parvinrent à détrôner le roi, mais aidé par son épouse dans une fuite aventureuse, il fut réintronisé par SijâvuS, un des grands du royaume, qui eut pour récompense la haute place militaire d'artêêtârânsâlâr^). C'est encore un aristocrate de l'ancien type, et, en outre,

^) Izeds ou Amsaspands (Darmesteter).

*) Tab. Nœld. p. 128.

^) Voir ci-dessus p. 22.

*) Probablement il faut comprendre par là la levée de ses propres fiefs et la milice de la province de Seîstân.

^) C-à-d. qu'il n'éteit pas spâhbedh.

'') Voir l'excellent excursus de Nœldeke p. 455 sqq.

^) Je crois que M. Nœldeke a raison en identifiant Sôkhrâ et Zarmihr. Mais je trouve le plus naturel de supposer que la chute de celui-ci a eu lieu avant le détrônement de Kawâdh, et que Siyâvus,

par sa noblesse de cœur, un des premiers de son temps, „rhomme le plus intègre et le plus fidèle gardien de la justice", mais en même temps plein d'orgueil, même jusqu'à tel point que «bien que ce vice soit commun parmi les grands de la Perse et semble même inné, ils sont d'avis, eux-mêmes, qu'il est le plus grand chez Siyàvus''^). Le roi se venge cruellement de ses adversaires, mais, rendu plus sage par l'expérience, il s'éloigne de plus en plus des mazdakites, qui sont enfin abattus par le prince héritier, avec le consentement tacite de Kawâdh.

Par la politique machiavélique de Kawâdh, le pouvoir royal avait été rétabli, et Kawâdh était le premier roi depuis âàpûr JI qui ait destiné, en son vivant, un de ses fils à lui succéder^). Ce fils, Khusrau I, surnommé Anô§agh-rawân („d'àme immortelle**), le plus grand homme d'Etat de la dynastie sassanide, accomplissait l'œuvre du père, mais par d'autres moyens. Un nouveau cadastre, dont l'élaboration avait commencée sous Kawâdh, lui servit de base pour une réforme des impôts qu'il motivait ainsi: qu'il faut amasser de l'argent dans les caisses royales, de sorte qu'en cas de guerre les moyens soient prêts et que des impositions extraordinaires ne soient pas nécessaires^). Ayant ainsi mis bon ordre dans les finances, il commença à réformer l'armée. Il „passa en revue les chevaliers, secourut ceux d'entre eux qui étaient sans fortune, en leur donnant des chevaux ou des armements, et il destina pour eux une solde fixe** ^). Cette brève notice semble indiquer que Khusrau ait accompli la transition du système féodal à une armée entièrement permanente. Les chevaliers qui s'étaient armés, auparavant, à leur propre compte, — pour une moindre partie peut-être comme vassaux des grands seigneurs féodaux — , forment depuis lors des corps de chevaliers nobles soldés par l'Etat. Il est bien vraisemblable que des changements dans la levée des paysans ont été introduits au même effet. Il y a encore une certaine connexion entre cette réforme-là et l'établissement des quatre charges de spâhbedh, qui donne aux spâhbedhs une nouvelle position dans la période suivante.

Les classes privilégiées conservaient, en compensation de leur activité au service de l'Etat et de la cour, leur exemption de la taxe personnelle, mais du reste, ils étaient devenus absolument dépendants du roi. Une anecdote de la jeunesse de Khusrau I que raconte Nizâm-el-mulk*^) met en lumière les rapports entre le roi

le Seoses de Procope, a été confondu, chez les auteurs orientaux, avec Sôkhrâ-Zarmihr dont, ensuite, on a fait deux personnes, père et fils. Rien ne prouve que Siyâvus ait été de la même famille que Sôkhrâ-Zarmihr, et il n'est pas impossible qu'à Torigine la confasion ait été faite à dessein.

') Procope: B. P. I, 8. — Déjà Ammien mentionne l'orgueil de la noblesse perse (XXIII, 6, 80).

') Le rôle du môbedhân môbedh se bornait alors à ouvrir le testament de Kawâdh et à le lire devant Khusrau (Nihâyat, JHAS. 1900 p. 227).

^) Tab. Nœld. p. 242 ; comp. ci-dessus p. 57 sqq.

*) Tab. Nœld. p. 164; comp. ibid. p. 247 sqq.

^) Siâset-nâmeh éd. Schefer p. 29 sqq., trad. p. 41 sqq. — Les récits de l'époque sassanide, que Ton trouve chez Ni?âm-el-mulk, reposent en partie sur de vieilles sources, ce que montre la connaissance de différentes institutions exclusivement sassanides (comp. Browne dans le JRAS. 1900 p. 220). L'anecdote résumée ici est du nombre de celles qui font l'impression d'être fondées sur de vieilles traditions, quand même le récit ne serait pas historiquement vrai, il reflète sans doute l'état de choses sous Khusrau I.

et les grands, comme ils s'étaient formés à ce temps-là. Bien que Khusrau, à son avènement, eût recommandé aux grands de se conduire honnêtement et humainement envers la population, les feudataires et les grands fonctionnaires continuaient à commettre toutes sortes d'actes arbitraires. Après trois ou* quatre ans, il les rassemble et dit entre autre: „Dieu m'ayant accordé la possession du monde, je vous en ai fait part, j'ai donné à chacun de vous une province à gouverner, et je n'ai laissé sans ressources aucun de ceux qui avaient, pendant mon règne, quelque droit à faire valoir contre moi. J'ai confirmé les grands^) dans les dignités et dans les gouvernements qu'ils avaient reçus de mon père, et je n'ai diminué pour personne ni son rang, ni ses moyens de vivre. "^ II les avertit donc encore une fois de ne pas opprimer le peuple. Ils retournent à leurs affaires et ne se soucient nullement de ses avertissements, car ^chacun d'eux, dans son orgueil, s'imaginait qu'il l'avait fait asseoir sur le trône et qu'au gré de sa volonté, il le reconnaîtrait ou ne le reconnaîtrait pas pour souverain.** Un des pires tyrans était un sipehsâlâr^ ^qui n'avait pas son égal en autorité et en opulence**, et que Khusrau avait nommé gouverneur d'Azerbeïdjân. «Dans tout le royaume il n'y avait pas de prince plus puissant que lui, possédant plus d'armes, entretenant plus de gardes et ayant un état de maison plus fastueux.** Il a le désir de faire bâtir une maison de campagne. La cabane d'une pauvre vieille y fait obstacle, et comme elle ne veut pas vendre son bien, il la chasse et la dépouille de tout ce qu'elle possède. Le tyran étant sourd à ses demandes réitérées d'un dédommagement, et ses recours aux commensaux et aux chambellans du sipehsâlâr n'ayant aucun résultat, elle va à la résidence royale et cherche Khusrau à la chasse, les hommes de cour ne voulant pas lui procurer une audience. Elle présente une pétition au roi, qui promet de faire examiner l'affaire. Provisoirement il la fait mener, par un de ses serviteurs, au plus proche village, où elle est confiée au soin du chef de village. Au retour de la chasse, le serviteur la cherche, selon l'ordre du roi, l'emmène à la capitale et la loge dans sa maison. Puis le roi envoie un agent en Azerbeidjàn, en lui donnant officiellement la commission d'examiner toutes les villes et tous les districts et de s'enquérir de l'état des céréales et des fruits^), de voir si les biens de la terre ont eu à souffrir ou non des intempéries du ciel, et dans quel état se trouvent les pâturages et les lieux réservés pour la chasse^). Mais sa mission secrète a pour but d'examiner si la plainte de la vieille est bien fondée. Comme elle se trouve parfaitement vraie, le roi s'adresse aux grands dignitaires et aux môbedhs et leur demande combien le gouverneur d'Azerbeïdjân possède en or et argent monnayé. Ils répondent: „Deux millions de dênârs auxquels il ne touche pas.** — «En vaisselle et en meubles?** — „500,000 dênârs en objets d'or et d'argent**.— „En bijoux?**

') En persan buzurgân = pehlvi wcaurgàn,

') En pehlvi spàh»àlàT, c.-à-d. ^commandant d'armée*", ^générât", ici un gouverneur de province muni d*une autorité militaire.

^) A cause de la répartition de Timpôt.

*) Officiellement, cet liomme est donc un des nyeux du roi".

— «La valeur de 600,000 dèDârs." — «En propriétés de rapport, en fermes et en domaines?" — «Il n'y a pas de district ou de ville dans le Khorassan, l'Iraq, le Pars ou rAzerbeldjân où il ne possède des maisons, des caravansérails, des propriétés de produits et des immeubles de rapport"" ^). — Combien de chevaux et de mulets?** — «30,000.** — «Combien de moutons?** — «200,000.** — «Combien d'esclaves mâles et femelles, achetés à prix d'argent?** — 1700 esclaves turcs, grecs et abyssins et 1400 filles.**^ — Le roi demande encore quelle punition mérite un tel homme qui a dépouillé une femme faible et pieuse du peu de bien qu'elle possédait. Les grands ayant répondu qu'il est digne des supplices les plus cruels, le roi ordonne de faire écorcher le coupable, de donner sa chair aux chiens et de suspendre la peau empaillée à la porte du palais^), et qu'on fasse publier par un crieur public, .pendant sept jours, que quiconque se livrera à un acte arbitraire sera traité de la même manière.

Enfin, le roi est redevenu pleinement le centre de toute autorité. Il règne absolument sur la noblesse comme sur la roture, et le clergé même se montre facile envers les intérêts philosophiques de Khusrau I et envers la coquetterie de Khusrau II avec le christianisme^). Hormizd IV put réprimander publiquement le fanatisme des prêtres. '0 Tout se concentre alors à la cour. C'est là seulemenb que se trouvent l'élégance et le savoir vivre, la littérature et les arts. Et des conditions se développent qui nous rappellent en quelque sorte celles de l'Ancien Régime en France, à Versailles, à la cour du «Roi Soleil**. Des garçons nobles, doués de bonnes qualités naturelles, sont envoyés à la cour pour servir de pages et passer de là aux grandes charges de l'Etat et de la cour.^*) Si un des nobles cesse de lui présenter ses respects, le roi le remarque et en demande la raison. Mihrâmguânasp qui s'est retiré au désert pour se faire instruire dans la religion chrétienne, fait demander à sa sœur, quelles nouvelles elle a eues de la maison royale (de Khusrau II), après que le secret de sa conversion s'est révélé; à quoi elle répond: «Viens I il n'y a pas de danger pour toi: le roi, ayant appris que tu étais devenu chrétien, n'a dit de mal que ces mots: «MihrâmguSnasp est allé aux enfers! Mais mets-toi en route, viens! Peut-être même que le roi ordonnera de te laisser ta fortune.**^) Il est censé être le devoir du roi de prendre soin, qu'aucun noble ne tombe dans la misère: si un noble perd sa fortune, le roi doit

^) Voici un témoignage direct de ce que les possessions de la liante noblesse étaient fort dispersées.

') 11 va sans dire que tous ces chiffres n'ont pas une valeur strictement historique: néanmoins cette enquête nous donne une idée de la base matérielle de la puissance dés grands de la Perse.

') Gomme nous l'avons déjà mentionné, il était commun de jeter les cadavres aux bêtes sauvages. En somme les détails de cette condamnation (comp. ci-dessus p. 71), ainsi que beaucoup d'autres traits de ce récit, montrent que l'anecdote remonte en effet à l'époque sassanide.

*) Plus tard, Khusrau II qui, au milieu de ses jouissances, était tourmenté par la méfiance et la crainte, se laissait dominer, de temps en temps, par l'influence des prêtres.

») Tab. Nœld. p. 268.

^) Voir Hoffmann p. 95.

') Hoffmann p. 98.

le secourir en lui donnant argent, maison, terre, esclaves et tout ce qu'il lui faut pour vivre selon son état.^)

L'ancien esprit d'indépendance n'était pourtant pas éteint, et de nouveau la noblesse fut menaçante pour la couronne. Cette fois, c'était du nouveau système militaire créé par Khusrau I que venait le danger. Les rois qui se succédaient après la mort de Khusrau I abandonnaient, à leur détriment, l'ancienne coutume de prendre part personnellement aux guerres. Il en résultait, que les troupes se sentaient attachées par des liens plus solides à leurs généraux, surtout si ceux-ci les conduisaient à des victoires, qu'au roi éloigné et invisible; et comme, après la réforme de Khusrau I, les armées permanentes étaient devenues très nombreuses, un spâhbedh ou un général muni d'un commandement extraordinaire tombait facilement dans ia tentation d'allumer une guerre civile pour usurper la couronne. Il y a une différence marquée entre deux types comme le seigneur féodal Sôkhrà qui, à la fin du 5* siècle, était plus puissant que le roi, et le général Bahrâm Côbîn qui, un siècle après, réussit à s'emparer, pour quelques mois, du trône, au moyen de ses troupes bien choisies et bien disciplinées. Quand Khusrau II se révolta contre son père, il se fit reconnaître roi en Azerbeïdjân par les spâhbedhs et les marzbâns (c.-à-d. les généraux en chef des quatre parties de l'Empire et leurs lieutenants^)). Pendant les guerres incessantes du temps de Khusrau II, les armées devenaient encore mieux formées et plus aguerries, les généraux eurent plus de confiance en eux, et l'évolution tendait de plus en plus vers une domination* militaire, où chaque spâhbedh considérait le quart de royaume soumis à son commandement militaire à peu près comme un fief héréditaire à l'ancienne manière, surtout après que la famille royale était tombée, depuis la mort de Khusrau II, dans la plus complète décadence. Le général âahrbarâz répète l'essai de Bahrâm Côbîn, avec un succès aussi peu durable, il est vrai. Cependant la domination de femmes et les intrigues de palais achèvent de perdre la famille royale et l'Empire avec elle. Le spâhbedh d'Âzerbeîdjân, Farrukh-Hormizd, forme le dessin de parvenir au trône en se mariant avec la reine Âzarmîdokht. Il est alors l'homme le plus puissant de l'Empire, et la reine, n'osant pas refuser sans façon sa demande, l'attire dans une embuscade et le fait tuer. Le fils de Farrukh-Hormizd, Rustam, dirige l'armée de son père vers Ctésiphon, prend la ville et tue la reine, et c'est lui, probablement, qui a contribué le plus à élever Yazdegerd III au trône ^), Enfin, vers ce temps-là, les gouverneurs militaires de petits districts limitrophes, surtout à l'extrême nord et à l'est de l'Iran, se sont érigés en souverains plus ou moins indépendants^). La domination des généraux est la dernière phase de l'évolution

^) Firdoasi éd. Mohl V p. 366 vers 412 sqq. Ce que Firdousi représente comme les instituUoiis et les coutumes sous Ardesîr I est en effet celles de l'époque des Khusrau, faussement attribuées au fondateur de TEmpire.

') Voir ci-dessus p. 37 et 42.

') 11 est bien significaUf que les deux spfthbedhs, Farrukh-Hormizd et Rustam, sont appelés, par les auteurs arméniens, «princes" (Ukhan) de rÀzerbeîdjân.

*) Voir ci-dessus p. 22.

politique de la période sassanide, mais le nouveaux féodalisme militaire n'eut pas le temps de se consolider, car peu d'années après Tavènement d'Yazdegerd III, les Arabes mirent fin à l'Empire des Sassanides et à la Perse aristocratique de l'antiquité.

Dans le dernier siècle de l'époque, l'ancienne nomenclature des classes sociales et des charges est en plein désordre. Des quatre classes nobles du temps de Sâpûr I, deux seules, généralement, sont nommées: ^les grands et les nobles*" (c.-à-d. wcLzurgân et uispuhrân^). Il est possible que les chevaliers soient comptés parmis ces derniers. Les gouverneurs de province (les pâdhghôspâns et les marzbâns) sont devenus des subalternes des spâhbedhsj et à la fin le mot pâdhghôspân ne signifie plus le gouverneur général d'un quart du royaume, mais ce titre est appliqué à quelques marzbâns, comme celui d'Ispahân^). Comme nous l'avons dit, ce sont les spâhbedhs qui profitent du nouvel état de choses. A l'arrivée des Arabes, le spâhbedh du Khorassan est déjà devenu prince héréditaire du Tabaristân. D'autres titres de fonctionnaires de diverses espèces, mondains et ecclésiastiques, ont également abouti à désigner des princes territoriaux d'une autorité plus ou moins étendue : un hêrbedh gouverne en Pârs^), un «supérieur des mages** {masmôgh) en Demavend^). Certaines désignations de fonctionnaires sont devenues des noms collectifs pour des classes particulières de nobles dans des régions limitées: le mot sahrtghy par exemple, qui voulait dire originairement, «chef de canton**, a été attaché tout particulièrement aux petits seigneurs terriens de la région de Mossoul, où des villages entiers sont habités par des sahrighs appartenant à une certaine secte chrétienne.

Sur d'autres points encore, la décomposition est évidente. L'influence du clergé zarathoustrien sur les affaires de l'Empire est tellement déchue vers la fin de l'époque sassanide, qu'il souffre que la famille chrétienne d'Yazdîn occupe les plus hauts postes dans l'administration des finances^); et malgré l'indignation de la vieille noblesse nationale, Khusrau II peut faire ministre des finances le roturier Khurdâdhin et charger le «barbare Farrukhzâdh** de la perception des impôts^.

1) Comp. p. 78 n. 2.

«) Nœld. p. 445 et 446.

'^) JusU, Grandr. d. iran. Philol. II p. 487.

*) Bîrûnî: Chronologie, éd. Sacha u p. 101.

^) Nœld. p. 383 n. 3. — Des chrétiens avaient été employés, auparavant, dans différentes branches de Tadministration, mais seulement dans des postes moins importants, souvent par exemple comme des karughbedhs ou chefs des travailleurs royaux (Tab. Nœld. p. 240 et 502 ; Labouit, p. 67).

^) Tab. Nœld. p. 352 et 356. — Cet étranger a pris, en tout cas, un nom iranien.

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