CHAPITRE VI
Caractère intellectuel et moral de l'ancienne Perse.
Le monde perse se présente à nos yeux comme une société éminemment aristocratique. C'étaient les classes supérieures, exclusivement, qui donnaient à la nation perse son empreinte particulière, et les classes supérieures conservaient encore, pendant toute la période, leur caractère aryen. Les qualités qui avaient distingué l'Empire achéménide en comparaison des empires d'autrefois de l'Asie antérieure, le sens de l'ordre social, l'humanité relative qui avait élevé l'État de Cyrus et de Darius bien au-dessus de la domination assyro-babylonienne, se retrouvent dans l'Etat des Sassanides. C'est la religion de Zarathoustra qui a donné, la première, à l'Asie antérieure une vraie morale, et bien' que cette religion ait perdu beaucoup en valeur intrinsèque en devenant un système théologique pédantesque, elle n'a jamais perdu de vue sa mission morale: les traités sur la morale, bâtis sur un fond théologique, qui restent du temps sassanide, en font témoignage. Avec tous ses défauts, avec tous les égarements de son fanatisme, le clergé parsi a eu le mérite de garder la civilisation de l'orient durant la longue période après la mort d'Alexandre, où la loi du plus fort régnait par tout l'Iran, d'adoucir les mœurs et de maintenir la morale. La religion de Zarathoustra a rehaussé le sentiment national, et elle a été, après tout, un bon appui aux monarques, pour la conservation de l'unité de l'Empire.
Des auteurs occidentaux comme Ammien Marcellin et Procope ont connu et dépeint ce peuple avec ses bons et ses mauvais côtés. De la description animée et — à quelques petites méprises près — digne de foi, qu'Ammien a donnée des Perses 0, nous avons eu, déjà souvent, l'occasion de citer des passages. En effet, ce n'est que l'aristocratie qu'il dépeint. De leur extérieur, les Perses sont presque tous sveltes, d'un teint foncé ou livide, au regard dur „de chèvre", aux sourcils courbés en demi-cercle et qui se joignent, à la barbe jolie et au cheveux longs et hérissés. Ils sont incroyablement prudents et soupçonneux, de sorte que, en pays ennemi, ils parcourent parfois des jardins et des vignobles sans toucher un seul fruit de peur de poison et de charmes. Ils prennent garde de ne rien faire d'indécent; on verra difficilement un Perse urinant debout ni ne s'éloignant pour satisfaire un besoin, et bien qu'ils laissent ouvert par devant et aux côtés leur habit de dessus, de sorte qu'il flotte au vent, on ne voit à nu aucune partie de leur corps. Ils portent des bracelets et des colliers d'or, des pierres précieuses et surtout des perles, et on les voit toujours ceints de l'épée, même au banquets et aux fêtes. Ils abondent de mots inutiles et parlent comme des insensés; ils sont fanfarons,
») XXUI, 6, 75-84.
sévères et terribles, menaçants dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, rusés, orgueilleux et cruels. Leur allure est dégagée, et ils marchent d'un pas dodelinant, de manière qu'on pourrait les juger efféminés, étant en effet les meilleurs guerriers du monde, plus fins que braves, il est vrai, et surtout terribles dans le combat à distance, mais, somme toute, courageux et habiles à supporter toutes les peines de la guerre. Ils s'arrogent le droit de disposer de la vie et de la mort des esclaves et du menu peuple, et aucun domestique, qui les sert ou qui se tient debout auprès de la table, n'ose ouvrir la bouche ni pour parler, ni pour cracher. Ammien mentionne en outre leur goût pour la pédérastie et leur penchant pour les débauches d'amour, et dit que la plupart d'eux se contentent à peine de leurs nombreuses concubines. D'autre part, il loue leur continence quant aux joies de la table. En dehors de la table du roi, dit il, on n'a pas de temps fixes pour les repas, mais chacun mange ce qu'il trouve de mangeable quand il a faim, et ils ne se surchargent pas l'estomac, mais se contentent de se rassasier. C'est peut-être un peu trop généralisé, mais en comparaison de la gourmandise romaine sous les Césars, on pouvait qualifier, avec quelque raison, les Perses d'abstinents. C'est une méprise singulière, cependant, qu'a commise Ammien, quand il raconte que les Perses fuient les festins magnifiques, et surtout l'avidité de boire comme la peste: ici, il s'est laissé mystifier, sans doute, par ses auteurs perses.
Agathias raconte^), ce qui est fort probable, que les philosophes néo-platoniciens ont quitté la Perse, parce que la cruauté et l'oppression régnaient parmi ceux qui possédaient le pouvoir, et parce que la vie de harem et la sensualité immodérée leur déplaisaient. Un marzbân voulait attirer les chrétiens à l'apostasie par les jouissances et, à cet effet, il ^augmenta la splendeur des banquets de chaque jour et allongea les heures de la joie, en passant de longues nuits dans les chants de l'ivresse et dans les danses impudiques, et il chercha à rendre agréable à quelquesuns la musique et les chants des infidèles*" ^).
En somme, les grands de la Perse vivaient intensivement, en partageant leur temps assez également entre l'exercice des armes à la guerre et à la chasse, et les molles voluptés. Le zarathoustrisme ennemi de tout ascétisme ne leur imposait aucun frein, mais la vie active en plein air aura neutralisé, en quelque mesure, Tefifet affaiblissant des jouissances. Ils avaient bien des défauts, mais ils avaient, d'autre part, une grande qualité qui manque à la plupart des peuples de l'antiquité, notamment aux Romains: la courtoisie, les sentiments chevaleresques. On trouve cette qualité en Perse dès le commencement des temps historiques. Cyrus est le modèle d'un prince chevaleresque, et combien de fois des Grecs proscrits et des princes vaincus à la guerre n'ont-ils pas profité de la courtoisie des Perses. En parcourant l'histoire des Sassanides, on en trouvera aussi maints traits. Bahram V, voyant le parlementaire romain qui arrive humblement à pied, et apprenant que c'est le général en chef même des ennemis, Anatole, retourne en hâte à son