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2) Elisée, Langlois II p. 203.
territoire, accompagné de ses Perses, y descend de son cheval et accueille ainsi Anatole à pied, en lui accordant la paix aux conditions que proposent les Romains *). Khusrau I embrasse vivement les intérêts des philosophes néo-platoniciens qui, mécontents, ont quitté sa cour, et dans le traité de paix avec Tempereur, il obtient qu'ils puissent retourner librement dans leur patrie, d'où ils ont été bannis^). Siyâvué, tel que Procope le dépeint^), est le modèle d'un gentilhomme perse, fler, orgueilleux et impérieux, mais absolument intègre et rempli du sentiment de la justice. On raconte de Bahràm Côbîn^), qu'après la possession passagère du pouvoir royal, arrivant, dans sa fuite, à un village éloigné, il descend avec ses compagnons fidèles chez une pauvre vieille, qui leur sert des galettes d'orge dans un crible usé et du vin qu'il leur faut boire, faute de coupes, dans une calebasse qu'a trouvée et coupée en deux un des compagnons de Bahrâm. La vieille, qui ne connaît pas ses hôtes, a ouï dire de la défaite et de la fuite de Bahrâm, et comme celui-ci lui demande, si elle pense que Bahrâm ait eu raison ou tort dans son entreprise, la vieille dit: «Certes, par Dieu, il avait absolument tort; car il s'est mis en révolte contre son maître et le fils de son maître, contre lequel il a tiré l'épée." A quoi Bahrâm répond; , Aussi faut-il qu'il mange maintenant du pain d'orge dans un vieux crible et qu'il boive du vin trouble dans une calebasse coupée." La vieille, comprenant que c'est Bahràm lui-même qui lui parle, est consternée et hors d'elle de frayeur, mais Bahràm la rassure: „Ne crains rien, la mère; tu as dit la vérité et tu as raison." Et prenant quelques pièces d'or dans la bourse de sa ceinture, il les lui donne et part. — Il va sans dire que cette anecdote, qui a son origine, sans doute, du roman de Bahràm Côbîn'*), n'est pas nécessairement authentique, mais le type de grand seigneur que le roman a fait de Bahràm, est historiquement vrai.
A l'époque où la civilisation sassanide a atteint à son apogée, c'est-à-dire sous les Khusrau, les mœurs et les convenances de la noblesse sont empreintes d'une certaine délicatesse, d'une espèce de galanterie qui rappelle notre 18® siècle. Quand Mihràmgusnasp, ayant embrassé le christianisme, fait visite à sa sœur, qui est mariée avec un des grands, il s'approche respectueusement et s'incline à terre devant elle à quelque distance. Elle se lève de son coussin pour honorer son frère, li^i tend la main, „comme la coutume du paganisme l'exige des femmes des grands", et commence à parler*').
Aussi trouve-t on souvent, chez les auteurs arabes, une admiration sincère pour ce grand Empire des Sassanides, le modèle de l'art politique oriental, et pour le peuple qui l'avait produit. «Les rois de Perse sont renommés, parmi les peuples, les plus puissants des rois du monde: ils possédaient beaucoup de jugement et d'intelligence, et quant à l'arrangement de l'Empire, personne d'entre les rois n'a
^) Procope: B. P. I, 2.
») Voir Nœld. p. 161.
=») Voir ci-dessus p. 82—83.
*) Tha'âlibî, Zotenberg p. 672 sqq. Comp. Firdousi.
^) Voir là-dessus Nœld. p. 474 sqq.
«) Hoffmann p. 99—100.
été leur égal," dit AbûlFedâ^). Et dans r„Abrégé des Merveilles"») on peut lire cette panégyrique: „Les peuples des divers royaumes reconnaissaient la prééminence des Perses, admirant la perfection de leur gouvernement, leur belle méthode dans la guerre, leur art de dissoudre les couleurs et de composer des mets ou des remèdes, leur manière de se vêtir, l'organisation de leurs provinces, leur soin de mettre chaque chose en sa place, leurs épîtres, leurs discours, la gravité de leur intelligence, leur propreté, leur correction extrême, la vénération qu'ils avaient pour leurs rois. Sur tous ces points la supériorité des Perses était incontestable. Les livres de leurs histoires peuvent fournir des exemples à quiconque après eux aura à gouverner des empires."
Les Iraniens sont tombés bien bas depuis lors. Ils gardèrent, à travers des siècles encore, la direction intellectuelle sur les peuples de Tislamisme, mais leur force moral et politique était rompue avec la chute de l'Empire sassanide. La raison n'en était pas, comme certains prétendent, que l'islamisme eût moins de valeur morale que le parsisme: ce ne sont pas les religions qui changent les peuples, au contraire, les religions se modèlent d'après leurs confesseurs, se développent ou restent stagnantes, selon que leurs adhérents se développent ou croupissent. Mais la cause de la décadence du peuple iranien était la démocratisation qu'amenait l'islamisme. Ce dont les mazdakites n'avaient pu venir à bout, les zélateurs du coran y réussirent: les classes nobles se perdaient peu à peu dans les autres couches de la population, et les qualités qui les avaient caractérisées, s'effaçaient. La domination perse sur l'Asie antérieure avait reposé sur les traditions politiques bien des fois séculaires de la noblesse et du clergé, et ces traditions se perdaient avec l'ancien esprit chevaleresque. Encore pendant les premiers siècles de l'islamisme, les traditions politiques et l'esprit chevaleresque ne sont pas morts; ils donnaient au califat des 'Abbâssides sa base solide, ils revécurent sous leur forme la plus noble dans la famille des Barmécides. Les premiers Etats nouveaux qui se forment sur le terrain iranien, sous la décadence du califat, sont bâtis sur les restes de l'ancienne tradition, et l'Etat des Sâmânides est le dernier reflet de la grandeur des Sassanides: si, pour la plupart, la haute noblesse avait disparu, le tronc solide des dêhkàns existait, et chez eux le souvenir du passé glorieux était vivant. Il était réservé aux hordes turques d'accomplir l'œuvre de destruction; par eux se réalisait la prophétie d'Ahura Mazda: «Juste Zarathoustra! je rendrai évident ceci: le signe que ton millénaire touche à sa fin et que la pire période approche sera celui-ci, que cent espèces, mille espèces, dix mille espèces d,e démons aux cheveux flottants, de la race de la Colère, envahiront le pays de l'Iran, venant de la direction de l'est. Ils brûleront et détruiront tout: pays, fortune, noblesse, domination, religion, vérité, bien-être, sûreté et joie et toutes les autres choses ahuriennes, la religion des adorateurs d'Ahura Mazda et le feu de Bahrâm périront, et ils régneront par la tyrannie et l'oppression**^).
^) Hist. anteisl. éd. Fleischer p. 150.
«) Trad. p. Carra de Vaux p. 128—29.
3) Bahman Yast il, 24 (West, SBE. V p. 201j.
EXCURSUS
Sur la lettre de Tansar.
Parmi les Sources de notre connaissance des institutions sassanides, une des plus importantes est la ^Lettre de Tansar au roi de Tabaristân'' publiée et traduite par Darmesteter dans le Journal Asiatique (1894 I p. 210sqq. et 513 sqq.). Les renseignements qu'elle donne sont, la où nous pouvons les vérifier, tellement exacts qu'on ne peut guère douter, que la lettre n'ait été composée au temps des Sassanides. D'autre part, par la première lecture, j'ai eu l'impression de me trouver visà-vis d'une fiction littéraire datant de l'époque des Khusrau, où la tradition avait fait d'Ârdeâîr le modèle de sagesse politique et l'instituteur de l'organisation entière de l'Empire. La lettre me fit l'effet d'être une dissertation historique, théologique, politique et morale qui, sous la forme d'une correspondance entre le grand hêrbedh Tansar et le roi de Tabaristân mal renseigné sur le nouvel état de choses et hésitant à se soumettre à Ardeèîr, devait instruire le lecteur contemporain. Elle cadrerait bien, ainsi, avec toute la littérature des andarz^ qui s'est développée sous les Khusrau, et qui avait pour but l'instruction morale du peuple. Un examen plus minutieux a pleinement confirmé cette impression, et maintenant, je crois pouvoir affirmer avec certitude, que la lettre est composée sous Khusrau L Tansar raconte (p. 219 et 524) qu'Arde.^ir a adouci les peines pour les crimes contre la religion : auparavant „on mettait à mort sans délai quiconque s'écartait de la religion, mais Ardeâir a ordonné, qu'on arrêtera le criminel et qu'on le catéchisera, pendant une année, et seulement si cela ne fait pas d'effet sur lui, on le tuera."* En vérité, les dispositions dures qui fixaient la peine de mort pour l'apostasie ne pouvaient exister, avant que le parsisme fût devenu, avec Ardeêir, la religion d'Etat; les adoucissements, au contraire, datent d'un temps plus récent, où des points de vue plus humains avaient commencé à prévaloir, et où l'on essayait de donner plus d'autorité à ces points de vue en les attribuant au fondateur célèbre de la dynastie. On peut dire la même chose quant à l'adoucissement des peines pour les crimes commis contre le roi (l'Etat) et contre autrui, mentionné dans la lettre. Or, la tolérance en matière de religion, et l'humanité relative de Khusrau I sont bien connues.
Regardons ensuite la question de la succession (pp. 227—28, 239 sqq. et 533, 543 sqq.). Selon la lettre, Ardeâtr ne veut pas choisir son successeur, parce qu*alors celui-ci désirerait sa mort. C'est pour cela qu'il avait arrangé la succession de la manière suivante: le roi ne laissait, dans des lettres cachetées que quelques conseils
ou instructions au grand môbedh, au général en chef et au grand secrétaire, et après la mort du roi, ceux-ci choisissaient son successeur parmi les princes, royaux ; s'ils ne s'accordaient pas, le choix appartenait au grand môbedh seul. Mais Ardeéîr avait fait la remarque formelle, qu'il ne voulait pas établir par là une règle définitive, mais seulement «proclamer l'opportunité de la chose", et qu'il se pouvait «que dans un autre temps une façon de voir différente de la nôtre paraîtrait la bonne." D'abord, un tel arrangement conviendrait mal à un homme d'Etat comme Ardeèlr, puis nous savons de Tabarî (qui suit la chronique officielle du temps des Sassanides), qu'Ardeèîr, ainsi que ââpûr I et II, ont choisi eux-mêmes leurs successeurs. Mais dans le temps entre Ardeéîr II et Kawàdh, l'élection du roi a été, généralement, aux mains des grands: le système mentionné par Tansar peut très bien avoir été en valeur pendant cette période-là. Or, l'expression singulière attribuée à Ardeéîr, que le système en question n'était pas définitif, et qu'à d'autres périodes d'autres méthodes seraient imaginables, montre que la «lettre de Tansar" est composée à une époque où le souvenir du système dit d'Ardesîr était vivant, mais où ce système était déjà aboli, c.-à-d. à un temps où les rois avaient de nouveau le pouvoir de nommer leurs successeurs de leur vivant, ce qui nous ramène à l'époque entre Kawàdh et Hormizd IV.
La lettre fait dire à Ardeèîr: «Nul autre [que les rois soumis] s'il n'appartient à notre maison, ne doit prendre le titre de roi, excepté les commandants des marches du pays des Alains et des districts de l'Ouest et du Khwârezm." Par le «commandant des marches du pays des Alains", il faut comprendre sans doute le marzbân de ces contrées, institué par Khusrau I, qui avait le privilège de s'asseoir sur un trône d'or, et dont la dignité se transmettait, par exception, à ses successeurs qui s'appelaient «les rois du trône" (Nihâyatu'l-irab, JRAS. 1900 p. 227).
Enfin les notices géographiques p. 241 — 42, 546 nous permettent de déterminer d'une façon plus exacte le temps de l'origine de la lettre: les Turcs sont mentionnés, et les limites de l'Empire perse sont comptées «de la rivière de Balkh à la frontière de l'Azerbeïdjân, de l'Arménie et du Pars, de l'Euphrate et de la terre d'Arabie jusqu'à l'Oman et le Mekrân et de là jusqu'à Kâbul et jusqu'au Tokhâristân". La lettre est donc composée après les conquêtes de Khusrau I à l'est par la destruction des Hephtalites, mais avant la prise de l'Yémen, c'est-à-dire entre 557 et 570.
Après avoir écrit ce petit exposé, je vois que M. Marquart, par d'autres voies, est arrivé à la même conclusion: que la lettre est une fiction du temps de Khusrau I (voir Êrânsahr I p. 30 et n. 2). M. Marquart émet l'hypothèse que, quand la lettre mentionne un roi Kâbôs de Kermàn, au lieu de ce Valakhs (Vologèse) que connaît l'histoire, c'est que KaoarjÇy le frère de Khusrau 1, a fourni le modèle de ce roi (Êrânsahr I p. 48 n. 1).